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19/08/2008
A propos de l’Ecclésiaste – D’un temps l’autre.

(Ce texte, paru dans Les Carnets de la philosophie en avril dernier et dont le sujet était "le sens de la vie", est une "reprise" revue et augmentée d'un ancien post sur l'Ecclésiaste, commis en février 2007, et qui me valut les foudres d'une pharisienne cultureuse.)
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« Je déteste la vie. » (II-17)
Ce n'est ni Houellebecq ni Schopenhauer qui a écrit ça, c'est l'Ecclésiaste - le grand inspirateur de tous ceux qui ont mis la valeur de la vie en question. Qohéleth, en effet, c'est l'auteur du seul texte de la Bible qui aille contre la Bible. C'est le premier homme qui voit ce que Dieu a fait et qui n’approuve pas forcément. Le premier créé qui trouve à redire de la création. Et lui n'a pas eu besoin du serpent pour se corrompre comme le bon et naïf Adam. Au moins quand ce dernier - ou plutôt ce premier - goûta la pomme, il la goûta avec délice. La connaissance, la volupté, l'ivresse de l'interdit, il les sentit avec toute sa candeur de premier homme ravi de l’existence - alors que Qohéleth, lorsqu’il la croque, la trouve amère, la recrache avec dégoût, s’essuie la bouche comme si elle l’avait salie. Non, il s'est corrompu tout seul, le sage, il s'est corrompu par sagesse. Car, il faut se mettre d’accord, est corrompu, ou vicieux, ou pécheur, celui qui n’aime pas la vie. De tous les péchés, c'est le seul qui ne soit pas remis. Le voilà, le blasphème "ultimate" contre l’Esprit Saint (Marc, III-28). On peut voler, on peut violer, on peut même assassiner, du moment qu'on adhère à l'existence, c’est-à-dire du moment qu’on dit oui à l’Esprit Saint, Dieu est satisfait. On peut même L'insulter, Il adore ça. Ca veut dire qu'on Le prend au sérieux, qu'on s'acharne à L'implorer, même dans la rage et le blasphème. Rappelez-vous Job. Mais qu'on ne daigne ni Le prier ni L'invectiver, qu'on fasse la fine bouche devant Sa pomme de merde, qu'on Lui refuse et la reconnaissance et la connaissance de Ses bienfaits, qu'on se fiche comme d’une guigne de Sa colère, et qu’on Lui réponde, s’Il vient nous damner, qu’Il s’est de toutes façons toujours foutu de nous, voilà qui ne va plus.
*
C'est cela le sens scandaleusement neutre du Tout-vanité. Tout est vanité, dit l’Ecclésiaste, entendant par là les mauvaises choses comme les bonnes. Le vice comme la vertu. La folie comme la sagesse. L'orgueil comme l'humilité. La souffrance comme la joie. « J'ai dit du rire : "insensé !" et de la joie : "à quoi sert-elle ?" » (II-2), mais n'est-ce pas insensé que de s'en prendre à la joie ? La joie qui sert précisément à supporter l’existence et qui est en, ce sens, la seule chose insensée en ce monde. Car que peut-on dire d’autre de la vie que dit cet adage qu’un théologien du quinzième siècle, Martinus von Biberach, fit inscrire sur sa tombe :
« Je viens je ne sais d’où,
Je suis je ne sais qui,
Je meurs je ne sais quand,
Je vais je ne sais où,
Je m’étonne d’être aussi joyeux »
A la fin, l’Ecclésiaste ne dira pas autre chose, mais comme tout est compliqué avec lui, c’est-à-dire, comme tout est en contradiction avec tout, il s’agira d’abord de saper le moral de toutes les morales. Niveler toutes les passions. Etablir la vanité de toutes les volontés. Pour l'Ecclésiaste, en effet, Job est aussi bourgeois que monsieur Jourdain, l'oisif est aussi vain que le travailleur, le volontariste aussi vaniteux que le velléitaire. Le libertin vaut le père de famille, et l'homme exigeant avec lui-même (et donc avec les autres - on ne se fait chier soi-même que pour faire chier autrui) est aussi imbécile que l'incontinent. Tout est vanité dans ce monde, toutes les affections sont des affectations - et surtout les tentatives d'élévation et de distinction. Lui-même, Qohéleth, n'use d'aucun lyrisme. Pas d'effusion masochiste avec Dieu. Pas de révolte sadienne non plus. Il ne cherche même pas à faire sortir Dieu de Son silence exaspérant. Au fond, c'est lui qui exaspère Dieu. Si l'on osait, on dirait que l'Ecclésiaste est une sorte de Monsieur Ouine « positif » dont la connaissance exacte de l'existence a conduit au détachement de celle-ci et à la décision de laisser le Créateur dans son coin. Trop de sagesse conduit de toutes façons à l'affliction. « Celui qui augmente sa science augmente sa douleur. » (I-18) Comprendre, c'est souffrir.
Mais comprendre, c'est aussi jouir. Comme dans toute philosophie tragique (les Présocratiques, Montaigne, Nietzsche), l'on commence par faire un constat épouvantable de l’existence pour ensuite s'en contenter, voire en profiter. A l’opposé, la morale (qui est le contraire du tragique) distingue les mauvaises des bonnes choses et exhorte à souffrir les unes et à souffrir pour les autres. Eventuellement, Dieu nous récompensera pour les secondes (mais nous punira si l'on refuse de subir les premières) Dans une conception tragique de l’existence, le néant est anéanti en joie de vivre ; dans une morale religieuse, il est péché absolu et devient le châtiment éternel. Pas de ça chez l'Ecclésiaste qui nous incite, après nous avoir convaincu que tout était vain, qu'entre toutes les vanités, il faut quand même choisir la moindre. « Si les mots sont usés et qu'on ne peut plus les dire », au moins ne se lasse-t-on jamais de voir et d'entendre (I-8), de manger et de boire (II-24). Le bonheur se trouve moins dans le Salut, douloureux, compliqué et sacrificiel que dans le bien-être – « Et je sais qu’il n’y a pas de bonheur pour l’homme, sinon dans le plaisir et le bien-être durant sa vie. » (III-12). Le grand paradoxe de l'Ecclésiaste est qu'il juxtapose au dégoût de la vie le plaisir de vivre. Il découvre l'ennui du monde puis l'émerveillement. Le néant et sa douceur. La vie n'a pas de sens, mais il y a des hasards enchanteurs. « Grillen sind mir böse Gaste », comme chante l'Annette du Freischütz de Weber : « Chasse les noires pensées ! Il faut danser, toujours danser. A pas légers, toute la vie. Voilà qui est tout bénéfice ! » Et l'oubli, qui est le drame des hommes, constitue aussi leur chance. L'oubli du passé fait que l’énième vie du monde est toujours vécue comme la première. Rien de nouveau sous le soleil, certes, mais tout de nouveau pour celui qui naît et qui vit : premiers vagissements, premiers jeux, premiers baisers, premier amour, premier enfant. « On ne se souvient pas de ce qui est ancien ; et ce qui arrivera dans la suite ne laissera pas de souvenir chez ceux qui vivront plus tard. » (I-11) Heureusement, car si l'on se souvenait perpétuellement de tout ce qui est arrivé depuis le début de la création, on n'enfanterait plus depuis Caïn. L'oubli, comme l'ignorance, sont les bénédictions de la vie.
*
Au fond, la suprême vanité consiste à interroger la vie. L'Ecclésiaste aurait dû rester avec ses livres, ses femmes et son vin, vanités vitales s’il en est, plutôt que de se demander quelle est la valeur de tout ça, vanité mortelle à coup sûr. Car dès l'instant que l'on interroge la vie, on la condamne. Impossible d'aimer la vie en conscience. Trop de souffrance, de maux, d’incertitudes – ou de certitudes sanglantes. Trop de mélancolie aussi. La force unique de Qohéleth n'est pas tant d'être allé dans les abîmes de l'être (car, comme disait Jean Cocteau, quand on va au fond des choses, on y reste) que d'en être revenu. Tout questionnement métaphysique discrédite la vie car seul le nihilisme y répond correctement. C'est le drame de Nietzsche d'avoir cru qu'il pouvait outrepasser cette infernale réalité. Ils sont bien sympathiques, ces philosophes de l'affirmation pure, Nietzsche, Spinoza, mais ils sont à côté de la plaque quand ils croient que la sagesse souveraine consiste à ne garder que les passions joyeuses. La vérité est qu'il y a un temps pour la joie et un autre pour le chagrin, il y a un temps pour le sentiment et un autre pour le ressentiment, un temps pour rire et un temps pour pleurer, un temps pour maudire et un temps pour rendre grâce. Quelqu'un de « dionysiaque » en permanence, sans le moindre petit instinct de vengeance, serait un monstre. Au bout du compte, le surhomme est une foutaise de frustré et l’ éternel retour un bonheur de maniaque. Qui veut réellement que tout, vraiment tout, revienne ? Même le désir de vivre à tout prix ou de donner la vie à tout prix peut être mauvais. Etre humain, c'est préférer le bien être à l'être – c’est disposer du vouloir-vivre selon sa volonté. Comme c’est médiocre tout ce que je dis – et comme c’est humain !
Dieu permet ce genre de choses - mais de quel Dieu parle-t-on ici ? Toute l’ambiguïté de Qohéleth, et la difficulté de lire son texte, est qu’il semble passer sans prévenir du Dieu qui impose la vie, celle avec laquelle on a du mal, au Dieu qui console de la vie ou la rend plus facile, celle qui nous agrée. Ce Dieu-là est tragique mais il n'est ni pathétique (morale de la culpabilité) ni pessimiste (morale de la vengeance). Il est moins le Dieu de la création que Celui de la Miséricorde. Il est moins le Père que le Fils. Et c’est ce que suppose déjà l’Ecclésiaste. Ce n'est pas parce que le bonheur est une vanité qu'il faut être orgueilleusement malheureux. Haïr la vie parce qu'elle est vaine, c'est faire preuve d'une plus grande vanité qu'elle. Et la vanité (« je suis le plus beau ») est moins pire que l’orgueil (« je suis ce que je suis »).
La vérité est non seulement dans la contradiction (Kierkegaard) et dans la contrariété (Pascal), elle est surtout dans l'inconséquence. Pour vivre heureux, ne soyons ni trop logique ni trop responsable, ne faisons pas comme ces malheureux qui ne pensent qu'à assumer tout ce qu'ils font. N'assumons rien ou à peine ! Laissons-nous aller ! Etre conséquent, c'est bon pour les cons et les saints, c'est poursuivre le vent en vain, alors que ce qu'il nous faut, c'est au contraire naviguer en fonction de lui. La belle irresponsabilité nietzschéenne pour le coup se retrouve dans ces pages. Il y a un temps pour être chrétien, il y a un temps pour être nietzschéen.
*
Lire l'Ecclésiaste, c'est se retrouver dans une position où l'on n'est jamais tranquille, où l'on est contredit en permanence, où l’on est plongé, justement, dans l'impermanence, le chaos, l’imprévisibilité tragique perpétuelle – le monde du Joker. A l’instar de Pascal, il nous dit que l’homme est un monstre incompréhensible qui tient de l’ange et de la bête, qui est constitué de fini et d’infini, d’athéisme et de croyance, et qui peut passer de l’athéisme à la croyance, sinon à la croyance par l’athéisme.
Nous lisions à l'instant qu'il y a un temps pour tout. Paisible sérénité. Heureuse consolation. Voilà que nous lisons maintenant que l'on ne sait même plus si le souffle des fils d'Adam monte vraiment vers le ciel et si le souffle de la bête descend vers la terre (III-21). Epouvante absolue - et si c'était le contraire ? Et si nous ne montions pas au ciel ? Le verset suivant nous tire de cette panique pour nous dire qu’ « il n’y a de bonheur pour l’homme qu’à se réjouir de ses œuvres » (III-22). Finalement, le plus heureux est encore celui qui n'est pas né (IV-3), quoique quelques pages plus loin, on nous dira qu' « un chien vivant vaut mieux qu'un lion mort » (IX-4). De toutes façons, ce n'est pas parce que nous sommes nés qu'il faut se détruire, car « l'insensé se croise les bras et mange sa propre chair » (IV-5) – l’insensé serait-il célibataire ? Kafka disait aussi que celui qui vit sans femme n’avait de dents que pour sa propre chair. En tous cas, les justes trop justes peuvent faire partie de ces insensés : « Ne sois pas juste à l'excès, et ne te montre pas trop sage ; pourquoi te détruirais-tu ? » (VII-16). La sainteté est invivable, sauf pour certaines âmes d'élite. Mais peut-être la sainteté est plus facile à concevoir que l'imperfection. Ecoutez tous ces gens qui raisonnent sur fond de « sainteté » théorique. Ils en veulent aux « pourris qui nous gouvernent » sans se rendre compte qu'ils sont, eux, les pourris de leur famille ou de leur entreprise. Ils méprisent la politique, mais ne pourraient supporter qu'on critique celle qu'ils mènent chez eux et qui est souvent pire que celle qui vient de l'Elysée ou de Matignon. Croire que l’on raisonne toujours sur un fond blanc ! Croire que l’on est immaculé ! Quelle pitié ! Les vrais sceptiques sont décidément bien rares.
Le pire, en tous les cas, c'est d'être seul. Et Qohéleth, si impitoyable jusque là, de prendre un ton christique bouleversant : « Malheur à celui qui est seul et qui tombe, sans avoir un second pour le relever ! De même, si deux couchent ensemble, ils auront chaud ; mais celui qui est seul, comment aura-t-il chaud ? » (IV-11). Contre toute attente, il y a un temps pour l'indifférence et un autre pour la pitié. Il y a le temps de la dureté et le temps de la tendresse.
*
Alors, c’est quoi le sens de la vie ? Un rythme bien sûr. Une danse entre tous les temps. Un contrepoint. Une fugue. Celui qui est capable d’une temporalité plurielle, celui-là saisira mieux que les autres les battements de l’être. L’Ecclésiaste, c’est le pouls de l’existence.
C’est la raison pour laquelle ce texte échappe sans cesse à l’interprétation « définitive » qu’on voudrait en donner – et qu’en ce sens, sa lecture est souvent irritante. Les éclaircissements qui suivent les assombrissements, parfois dans le même verset. Les promesses de bonheur qui s’enclavent entre deux rappels du retour à la poussière. A la fin, ce mélange d'exaltation et de dépréciation de la vie, cette manière de tenir les contrariétés en même temps, cette cohabitation entre la sagesse et la folie de la sagesse, finissent par nous déchirer l'âme. La parole de Qohéleth, c’est la nuance, cet enfer qu'on appelle nuance, poussée à bout. Que tout soit possible, c'est ce qui console et heurte la raison. Le désespoir blesse l’homme de l’espérance mais l’espoir fait beaucoup de mal au désespéré. On était si tranquille dans son âme, on s'était fixé dans son chagrin ou sa joie, voilà que l'une laisse la place à l'autre et que celle-ci reviendra chasser celle-là – et ainsi de suite. Tout n’est plus que passage entre deux temps, intervalle entre deux sentiments, pont entre deux mesures. En vérité, l'Ecclésiaste est un texte qui nous aguerrit à la multiplicité du devenir mais qui nous rendrait fou si on le lisait sans distance. Car personne, à un certain moment, ne peut supporter le temps de l’un et le temps de l’autre. Personne ne peut se contenter d’être dans l’entre-deux. A chacun d’insister sur le thème qui lui convient le plus selon qu’il est de bonne ou de mauvaise humeur. Pour moi, c'est toujours à partir du milieu du chapitre neuf que j'ai du mal à suivre, que je ne veux plus suivre – car, au fond, j'ai été comblé par la grande invitation à vivre : « Va, mange avec joie ton pain et bois de bon coeur ton vin ... » IX-7.
*
Rien de nouveau sous le soleil, donc, mais malheur à celui qui ne se réjouit pas du soleil. Tel pourrait se résumer ce livre de la Bible qui parle fort peu de Dieu, flirte avec une sagesse toute païenne et caresse un athéisme enfoui en chaque croyant. Si l'Eglise décida de le garder dans son corpus, c'est qu'elle dut penser que l'adhésion à Dieu devait aussi passer par le dégoût, la haine et même l'indifférence à Son égard. Après tout, même le Christ se plaindra des plans du Père et sera tenté, à Gethsémani, de refuser la vie qu'on lui propose. Comme le disait Chesterton, la grandeur, dans le Christianisme, c’est que Dieu aussi a douté de Lui-même ! Experte en humanité comme toujours, l'Eglise savait qu'elle ne pouvait se contenter de dire que Dieu existe et qu’Il n'est qu'amour. Il fallait une faille à la foi. Il fallait du négatif. L'Ecclésiaste est ce négatif. Il est la possibilité du matériel au sein du spirituel, la possibilité du néant au cœur de l’être, la possibilité pour un croyant d'être athée. Le don ultime de Dieu n'est pas la vie, cette saloperie, mais le néant, ce baume qui nous fait supporter la vie, sans pour autant s'imposer complètement, et qui, au contraire, laisse, d'un temps l'autre, une lumière à suivre. Il y a un temps pour croire et un autre pour ne pas croire. Voyons jusqu'où nous pourrons aller avec ça...
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| Tags : les carnets de la philosophie, qohéleth, ecclésiaste, houellebecq, kierkegaard, la reprise, joker |
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11/08/2008
Des codes, des modes et des bottes (sur Beaucoup de bruit pour rien)

"How much better is it to weep at joy than joy at weeping !"
"If he be sad, he wants money."
"Je pense que la joie est une incompréhension de la situation dans laquelle on se trouve", déclarait Andréi Tarkovsky en mai 1983, à l'époque de Nostalghia.
L'on peut avoir une admiration sans bornes pour le grand metteur en scène russe, voir et revoir ses films avec ferveur, et penser exactement le contraire, à savoir que la joie est une pleine compréhension de la situation dans laquelle on se trouve - et qu'elle est même, comme dit Spinoza, l'état qui nous fait passer de perfection en perfection. Hélas ! Chrétiens et existentialistes s'entendent comme larrons en foire pour discréditer cette perfection d'exister que l'on serait en droit d'appeler le bonheur. Mais le bonheur.... ! La vulgarité du bonheur ! Le point de vue sur la vie qu'un esprit sérieux ne peut qu'immédiatement disqualifié ! L'anti-pensée par excellence ! Pour Kierkegaard, toute existence hors de Dieu est désespoir - et c'est son rôle de chrétien que de faire croire au non-chrétien qu'il est désespéré. Pour Simone de Beauvoir, dont je parcours l'éprouvant Deuxième sexe (merci Jean-Rémi !), l'essentiel, sinon l'essence, de l'homme-et-de-la-femme se situe dans la liberté et non dans le bonheur. C'est écrit noir sur blanc à la fin de l'introduction :
"C'est dire que nous intéressant aux chances de l'individu, nous ne définirons pas ces chances en termes de bonheur, mais en termes de liberté."
Aliénés à un dieu qui n'en finit pas de nous abandonner ou à une liberté qui n'a cesse de nous mortifier, nous ne devrions trouver la vérité que dans la bile, le salut que dans le renoncement, la souveraineté que dans la pénibilité - je veux dire : que dans l'action libre. En gros, entre être libre ou heureux, il faut choisir. Remarquable de constater que pour Spinoza, comme pour Lucrèce, comme pour tous les philosophes qui ont pensé les chances de l'individu en termes de bonheur, cet individu-là n'est précisément pas libre. Que de croix et de nausée, en revanche, pour les chanceux de la liberté !
Cela ne sera donc pas un hasard si dans Beaucoup de bruit pour rien le seul personnage "libre" ou qui se définit comme tel soit le salaud Don Juan. A Conrad qui l'exhorte à la raison, c'est-à-dire à la patiente résignation (en quoi consiste notre seule liberté), il répond sombrement mais non sans grandeur :
"Je m'etonne que tu cherches à appliquer un remède de morale à une maladie mortelle. Je ne saurais cacher ce que je suis : je veux être triste quand j'en ai sujet et ne sourire des facéties de personne ; manger quand j'ai de l'appétit et n'attendre le bon plaisir de personne ; dormir quand j'ai sommeil et ne me préoccuper des affaires de personne ; rire quand je suis gai et ne flatter l'humeur de personne",
et deux répliques plus loin :
"On me fait confiance après m'avoir muselé, on m'affranchit avec une entrave au pied ; aussi ai-je décidé de ne pas chanter dans ma prison. Si je disposais de ma bouche, je mordrais ; si j'avais ma liberté, j'agirais à ma guise ; pour le moment, laisse moi être ce que je suis ne cherche pas à me changer." (I-3)

Tout y est : le maladie mortelle (le désespoir), la volonté d'être son propre sujet, le refus de faire partie du monde des autres, le désir (qui s'actualisera dès l'acte deux) de nuire. L'on arguera que cette volonté de faire le mal relève d'une bien pauvre liberté, mais c'est un fait que c'est ce personnage-là (incarné, comme par hasard, par Keanu Reeves dans le merveilleux film de Kenneth Branagh) qui va bousculer le clinamen de Messine et tenter une action, certes nocive, dans ce monde dans lequel il a été plongé malgré lui et qui le dégoûte. De Richard III à Olric (dans Blake et Mortimer), le "méchant" est toujours un "homme d'action" qui s'affranchit des codes sociaux et mène sa barque comme bon lui semble. Pour se rassurer, on le dira "esclave de ses passions" et donc inapte à la vraie liberté mais on n'empêchera nullement l'attrait qu'il exerce auprès des spectateurs. A moins qu'on le rende pitoyable, ce qui à mon avis est le cas de Macbeth, esclave de sa femme comme de ses pulsions qu'il ne maîtrise pas, un anti-Richard III en somme, ou pire, ridicule comme, désolé de n'avoir sous la main que cet exemple, le coyotte de Bip-Bip (encore qu'il existe sur Facebook le groupe de ceux qui veulent que "Coyote arrive enfin à choper Bip Bip et lui défonce sa gueule" !, comme quoi tous les méchants ont leurs supporters.)
Dans Beaucoup de bruit pour rien, Don Juan et ses comparses ne sont pas comiques (encore qu'on pourrait les jouer comme des grotesques) mais ce sont les comiques qui les arrêtent et leur font avouer leurs méfaits. Autrement dit, c'est la comédie qui résout le problème. C'est le processus du rire et de la gaieté qui prend en charge le monde et le sauve du "mal" - lui-même rendu risible. Le mal comique ? C'est le fait des très grands auteurs - Cervantès, Molière, Céline, et par dessus tout Dostoïevski. Rappelons-nous l'extraordinaire conversation de Tikhone et de Stavroguine à la fin des Démons, lorsque le premier dit au second (qui vient de lui avouer le viol d'une fillette commis au nom d'un refus de Dieu et d'une affirmation toute satanique, donc toute séduisante, de son être) que son crime va lui valoir autant la haine des hommes que leur rire. Car se prendre pour un dandy diabolique et commettre des horreurs pour le prouver relève autant du pénal que du comique. La tragédie ne fait que punir - ajoutant le mal au mal, pour ainsi dire. La vision du châtiment comme aussi, voire plus insupportable, que le mal qu'il sanctionne ? Voilà bien, une fois de plus, l'effet de notre pathétique sensiblerie qui se refuse à envisager le châtiment de manière adulte, soit comme un mal nécessaire et réparateur.
Et pourtant... La comédie qui se moque des méchants n'est-elle pas plus réparatrice que la tragédie qui les châtie ou les laisse mourir ? En fait, il faut dégonfler les salauds - et c'est peut-être le sens du "bon châtiment" que Benedict entend concocter pour Don Juan. Un châtiment qui en tous cas n'aura rien à voir avec le "terrible supplice" que l'on réserve à Iago à la fin d'Othello, et au contraire pourra même être l'ultime occasion pour celui-ci de se réintégrer à la communauté. Au fond, Don Juan ne pourrait-il pas se convertir à la bonté comme le fait son comparse Borachio et comme le font les deux tyrans de Comme il vous plaira ? Une pièce résolument "merry and mirth" ne peut se terminer par la mise à mort ou le banissement total de l'un de ses protagonistes (et c'est pourquoi Le marchand de Venise pose tant de "problèmes"). Par delà toute morale "tragique" ou chrétienne qui exige que le mal soit l'affaire de la tragédie et résolu dans sa punition, la comédie de l'émerveillement ose le happy end de la réconciliation et de conversion totales.
Est-ce une preuve de niaiserie que d'espérer la guérison des méchants et leur réconciliation avec les bons ? Après tout, cette niaiserie était aussi celle de Powys ou de Pierre Jean Jouve qui à la fin de son Don Juan de Mozart, se disait certain que Don Juan et le Commandeur finissaient par se réconcilier... dans la mort.
Et Bénédict et Béatrice babillent. En vérité, leur "guerre enjouée" est une manière de se protéger des abus de langage, c'est-à-dire de l'apparence. S'ils ne se parlent que par saillies, c'est parce qu'ils savent que la parole peut mentir et qu'il faut donc ne jamais la laisser tranquille. Le mot d'esprit est ce qui permet de surveiller le langage de lui-même et de ne jamais s'endormir devant lui - comme le feront Claudio et les autres devant les calomnies de Don Juan. Plus que de simples imbéciles, ces derniers sont plutôt des représentants de l'ordre ancien, "chevaleresque", celui où l'on pensait que le mot était la chose, et que les moulins étaient des monstres à abattre. Si nous aimons Bénédict et Béatrice, c'est parce que nous voyons qu'ils ne sont pas dupes de cette morale naïvement noble et noblement niaise et qui aboutit à des erreurs qui pourraient être des horreurs. Et nous rions quand Bénédict confie à Béatrice :
"Toi et moi, nous avons trop d'esprit pour nous aimer tranquillement."
Quelle femme que cette Béatrice (et Emma Thompson donc !) qui dit à plusieurs reprises qu'elle voudrait "manger" tous ceux que Bénédict tuera et qui demandera à celui-ci de tuer Claudio ! On a dit que les femmes de Shakespeare étaient viriles tout simplement parce que c'étaient des hommes qui les incarnaient, et que Shakespeare écrivait pour eux plus que pour elles. Diable ! Et nous qui jurons partout que Béatrice, Portia, Viola, Juliette, Rosalinde sont notre idéal féminin.... Le voilà encore le serpent de mer de l'homosexualité et toujours avec son équivoque hétérosexuel ! Sont-ce les hommes ou les femmes que nous aimons à la fin ? En fait, la question n'est pas tant de savoir quel sexe nous aimons (nous en sommes à peu près sûrs) que la manière d'aimer. Et si le secret de certains d'entre nous était d'aimer homosexuellement l'autre sexe ? Deleuze dit ce genre de choses dans son Proust et les signes. On peut être un homme, aimer les femmes, mais les aimer comme si elles étaient des hommes, et sans pour autant aimer les hommes. Etre hétéro sous un mode homo ou homo sous un mode hétéro - affaire à suivre...
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04/08/2008
Un souvenir d'Arcadie (sur Comme il vous plaira)

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| Tags : william shakespeare, comme il vous plaira, rosalinde, drowning by numbers |
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