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29/11/2008
Je suis un rat.

A Mawitournelle.
On ne me croira pas, mais je suis fou d’amour pour celui qui m’a, un soir, remis à ma place. Encore que l’amour ne soit pas véritablement le terme qu’il faut. Ce serait d’exaltation dont il faudrait mieux parler. Oui, voilà, ce type qui m’a humilié pour toute ma vie, j’en suis exalté. Mais il faut que je vous raconte. J’allais au concert pour la trente-quatrième fois, et comme à mon habitude, sans faire de queue. C'est mon privilège – quand quelqu’un derrière moi me saisit par le col et froidement, oui, froidement, m’écarta du guichet et me repoussa à l’autre bout de la file. J’eus la honte de ma vie. Un homme de ma qualité intérieure être pris à partie par un inconnu ! Mais quel inconnu ! Aussitôt rentré chez moi, où je passais une nuit impossible, je n’eus plus qu’une idée en tête : que cet inconnu qui m'avait bousculé et humilié fasse l’amour avec la femme de ses rêves ! Oui, l'amour ! Et c'est moi qui en serait l'intercesseur. Je savais qu’il fréquentait assidûment la femme d’un docteur de ses amis. Il lui envoyait des petits mots, il la voyait en cachette, il dînait avec elle au restaurant, mais jamais, jamais, elle ne se donnait à lui. Comme je la haïssais cette gourde ! Quand on est aimé par quelqu’un d’aussi classe que cet homme, on ne doit pas faire trop longtemps sa mijaurée. Et pourtant, c’est ce qu’elle faisait. J’avais beau lui envoyer des lettres anonymes pour qu’elle accepte de lui céder, elle s’opiniâtrait dans son refus absurde. Je l'aurais tué ! Comme ils auraient fait un beau couple ! Comme j’aurais été fier d’avoir contribué à leur union ! Si ça se trouve, ils m’auraient pris comme témoin à leur mariage ! Hélas, rien de tout cela ne s’est passé et aujourd’hui je suis bien fatigué. Je crois même que je vais mourir. Elle a disparu de la circulation. Lui est parti en retraite dans les montagnes. Mais j’ai déjà pris mes précautions : si je meurs, j’ai obtenu auprès d’un huissier, que mon corps lui soit envoyé.
***
Mon père n’aimait pas ma mère. Je n’ai jamais très bien su pourquoi. Elle était laide ? Elle était juive ? Les deux ? Si oui, je comprends que pour un aryen comme lui, cela dut être difficile de coucher avec elle. Car ils ont du bien coucher ensemble pour m’avoir. Ce qu’il lui reprochait surtout, je crois, c’était son nez. « Crois-moi, ma chère, c’est un manque de tact quand je te vois devant l’autel, avec ton nez et tes oreilles, avec tes lèvres, je suis sûr que le Christ ne se sent pas à son aise », lui avait-il dit un jour. Moi, il m’observait le nez presque tout le temps. Il craignait sans doute qu’avec l’âge celui-ci prit la forme de celui de ma mère et non celle du sien. Au bout du compte, je n’ai jamais su si j’avais le nez de ma mère ou de mon père. Ce qui est sûr, c’est que je suis devenu une ruine morale. « Les races opposées des parents, absolument égales en puissance, se sont neutralisées de façon si complète que tu es un rat au pelage incolore ! Un rat neutre ! », comme dirait un polonais de mes amis. Un rat qui passe sa vie à faire des choses déplaisantes. Comme mettre un crapaud dans le chemisier d’une femme et la rendre folle. Des trucs comme ça.
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La féminité n’est jamais de trop. La culpabilité non plus. Je sais comment trouver des coupables dans les affaires criminelles familiales. Il s’agit de persuader l’un des membres de la famille qu’il voulait tuer son parent. Il ne l’a pas tué, mais il voulait le tuer. Et lcomme par hasard, le parent est mort dans la nuit de sa mort naturelle. Torturé par ses mauvaises intentions, le fils se dénonce et pour apporter la preuve de ce qu’il s’accuse, mais qu’il n’a pas fait, il va étrangler le cadavre de son père, laissant ainsi des traces sur son cou. L’enquête en conclut que ce sont les siennes et le procureur apparaît comme un criminologue hors pair. Il est vrai que la mère n’a rien fait pour sauver son fils. Mais les mères aiment compromettre leurs fils.
(A noter que L’auberge rouge de Balzac raconte la même histoire. Un type rêve de tuer un millionnaire. Le lendemain, le millionnaire est mort et le type est persuadé que c’est lui. Il s'accuse, on le croit, et il est guillotiné. La culpabilité n’est jamais de trop.)
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Chez la comtesse Fritouille, manger maigre, c’est manger chic. Pas de viande à table évidemment, car la viande, c’est le mal. Au contraire, le végétarien est gentil. Le végétarien a une vision non saignante de l’humanité. Le végétarien aime l’humanité. Oui, sans viande ni sang, ce potage est très bon, nous nous en convainquons, chante l’un des convives. Le petit garçon famélique à la fenêtre, lui, n’a ni viande ni potage. Tout est à sa place. La comtesse est une comtesse, le baron est un baron, les vents qui tourbillonnent sont les vents qui tourbillonnent, les mains enfantines cherchant dans les ténèbres, le dos bleui par les coups de courroie paternel sous la pluie qui cingle sont des mains enfantines et un dos bleui, rien d’autre… Oui, tout est à sa place.
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Non, le sein n’est pas comme un bouton de rose, la bouche n’est pas comme une cerise. Il faut arrêter avec ces métaphores végétales grotesques quand on parle d’une jeune fille. La vérité, c’est la virginité. Rien de plus sublime, de plus sacré, de plus divin que la virginité. L’hymen, c’est la seule chose qui nous reste de l’Eden. Aussi suis-je un adorateur d’hymen. J’en boufferais des hymens ! Et pourtant, non, je me retiens, car moi aussi je suis pur. A la naïveté virginale de ma bien aimée répond ma propre naïveté virile. Au fait, je m’appelle Paul et j’aime Alice, une délicieuse vierge que j’épouserais bientôt. Elle est si pure, Alice, si innocente des choses de la vie. Si étrangère à la saloperie sexuelle et sociale. Un peu comme l’Agnès des Femmes – une pièce que d’ailleurs je n’aime pas, car Molière s’est acharné sur Arnolphe au lieu d’en faire un saint. Car, oui, je le répète, il n’y a rien de plus vivant, de plus aimable, de plus beau que la virginité. Arnolphe passe pour un satyre et un bouffon car Molière est ignoble. Molière se moque toujours de ce qui fait le sel de l’humain. Mais laissons Molière, revenons à ma vierge adorée. Qui croit que les bébés naissent dans les choux. Qui est propre comme un ange. Oui, c’est un ange.
Et pourtant, depuis quelque temps, elle a un langage étrange. Elle m’a dit des choses affreuses. Elle m’a dit que des inconnus lui envoyaient souvent des pierres à son passage. Et qu’elle acceptait ces simulacres de lapidation avec le sourire. Qui sont donc ces rustres qui veulent blesser mon Alice ? Le pire, c’est que ces cailloux lancés sur elle ont l’air de l’avoir changée. Elle me dit qu’elle a l’impression que la vie n’est pas ce qu’en lui ont dit ses mère et nourrice. Je tremble. Elle me parle de paravent, de gestes impensables, d’endroits inabordables dont elle ne connaît pas les termes exacts mais dont elle conçoit abstraitement la signification. Serait-elle déjà perdue ? Me serais-je trompé à ce point ? Et puis cet os, cet os, sur lequel elle revient sans cesse. Elle veut ronger un os pourri ! Un os trouvé dans la poubelle ! Et elle veut que je le ronge avec elle ! Comme des clochards ! Je n’en reviens pas. J’ai une peine immense. Envie de mourir. Comment ma belle vierge peut-elle avoir le goût si bizarre, si dépravé ? Elle me parle de se rouler dans un tas d’ordures ! Avec moi ! Mais moi je ne veux pas ! Moi, je veux la vierge, la pure, l’innocente ! Et elle, elle veut l’os ! Elle me le ramène ! Elle y plonge ses dents ! Elle me le met à la bouche ! Beeaarrggghhhheuuuu......
***
Dans l’escalier de service, je drague les bonnes. J’adore les bonnes. Les grosses bonnes femmes rougeaudes qui parlent mal et qui sont sales. Plus elles sont souillons, plus je bande. Le contraire de l’amateur de vierge ! Je les suis dans la rue, je les aborde, je leur fais du charme, et parfois je les attrape ces gourdes ! En général, elles ont des marques de coup sur le visage – sans doute leurs compagnons ou leurs maques. Et ces marques m’excitent encore plus, moi. Evidemment, avec ma femme, c’est très différent. Nous partageons les mêmes valeurs d’intendance et d’hygiène. La propreté, avant et en toutes choses ! J’aime être propre en société ou avec mon épouse. Elle a la peau si blanche, mon épouse. Et les formes si civilisées, si parisiennes ! Tout sonne physiologiquement le bon goût chez elle. C’est même despotique la façon dont sa jambe s’amincit vers le bas, comme si cette forme était la seule admise. Mais que vous parlè-je de ma femme, alors que ce sont les bonnes que je tronche ? Disons que je lui rends justice. Oui, voilà, je rends justice à ma femme. Car après tout, c’est grâce à des femmes comme elles, propres, bien élevés, mondaines, qu’il y a des femmes sales, moches, toujours en rut. Sans bourgeoises sévères, pas de Marie-couche-toi là. Hmmm, ce système !
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Que d’aventures j’ai vécues ! Une fois, on m’a mis dans un œuf de verre et jeté dans le Gulf Stream, me condamnant à errer jusqu’à ma mort dans les océans. Une autre fois, on m’a mis dans une sonde marine et l’on m’a envoyé toucher le fond de la plus profonde fosse marine du monde, basse de 17 000 mètres. Une autre fois, on m’a envoyé sur une île de lépreux qui étaient tous sexuellement attirés par moi. Une autre fois….
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Que diable allais-je faire dans cette goélette ? Ah si je me souviens. C’était quitter l’ennui européen que je voulais, à l’époque. Remarquez, l’ennui. Je me suis vite aperçu avec les marins que l’eau et l’ennui font bon ménage. Pourtant, il s’en passe des choses sur un bateau : dauphins qui manquent l’arête du gouvernail, rats qui se mordent le bout de leur propre queue, matelots qui contemplent leurs pieds et redressent leurs échines courbées, pélicans qui piquent de leur bec le dos des baleines, un capitaine qui se bat à coups d’épingles avec son lieutenant, baleines qui n’arrivent pas à voler sur l’eau, poissons volants qui se gonflent au point que l’eau, ne supportant plus cette tension et crevant de peur, les expulse à la surface, tout cela devient trop monotone. Et si cette phrase est bien écrite, elle n’est pas de moi. Moi, je ne suis que le rat qui ronge dans le gruyère du grand polonais. Je me fais des trous de son texte. J’espère qu’on l’aura compris. Et j’attends l’orgie finale. Quand les hommes se prendront pour des poissons et qu’ils forniqueront, c’est le cas de le dire, contre vents et marrées, Car il y a toujours un homme, une femme et un curé dans un poisson.
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Je suis sous deux influence, le plus grand synthéticien de tous les temps, le professeur Philidor, et le plus grand analyticien de tous les temps, le professeur…. Appelons-le l’anti-Philidor. Ces deux-là, on les comprend, n’ont jamais pu se sentir. En même temps, ils n’ont jamais pu s’oublier. Ils ont même passé leur temps à s’envoyer des défis. Par exemple, doit-on dire « des macaroni », c’est-à-dire, analytiquement parlant, des combinaisons de farine, d’œufs et d’eau, ou bien « du macaroni », c’est-à-dire l’essence supérieure, le Macaroni en soi ? Rien de grave a priori, allez-vous me dire. Eh oui, tant qu’il s’agit de corps non humains, un duel intellectuel n’a guère de conséquence, mais quand l’on se met à traiter analytiquement ou synthétiquement un corps humain, cela change du tout au tout. Je n’ai jamais su quoi penser de l’attaque de l’analyticien contre la femme du synthéticien – lorsqu’un jour celui-ci dit de celle-ci qu’elle avait des oreilles (donc coupés de la tête), des trous de nez (donc coupés du visage), des doigts (donc coupés de la main). Hélas pour elle ! Cette définition analytique d’elle-même fit que la pauvre femme commença à se décomposer pour de bon. Pensez ! Dans la nuit, il arrivait qu’un de ses jambes se mit à gambader toute seule dans la chambre ! Le synthéticien décida alors de faire la synthèse de la maîtresse de l’analyticien comme celui-ci avait l’analytique de sa femme. Mais il eut beau parler à celle-ci d’amour mystique, d’union supérieure, ou d’humanité organique, il échoua sur toute la ligne, tant l’analyticien avait préparé sa maîtresse à tous les assauts synthétiques. Ne restait alors plus aux deux savants que de se battre en duel. Bien mal leur en prit. Car si la mort pouvait être une synthèse, elle pouvait être aussi une partie analytique de la vie. A la fin, ce fut leurs deux femmes qui furent abattues. Et eux se mirent à courir le monde, bras dessus-bras dessous si l’on peut dire, tirant sur tout ce qui bougeait, tentant de se prouver laquelle entre la synthèse et l’analytique avait le dernier mot.
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La vie réserve bien des surprises. Il suffit de tirer dans une balle de tennis lors d’un match au Racing club pour que votre voisine furieuse gifle un épileptique, qu’un autre spectateur saute sur une autre dame, que le désordre soit considérable, et que votre femme accouche au milieu d’un tonnerre d’applaudissements.
***
Il y a toujours eu pour moi deux sortes d’individus. Les gaillards francs du collier, toujours gais, toujours brutaux, qui peuvent faire les plus virils bandits de grands chemins, tel Houligan et les petits juges-la vie qui n’ont cesse de vouloir rétrécir les grands caractères ci-nommés, comme notre procureur Scorrabini. Celui-ci n’en pouvait plus des exploits criminels de Houligan, de ses hurlements de joie aussi, de cette brutalité triomphante venue tout droit des entrailles du vivant. Un jour, il voulut le capturer et par un stratagème ingénieux y arriva. Enfermé dans la cave de la maison du, le bandit allait subir toute une série de micro-tortures infinies qui, au grand désespoir de son bourreau n’altérèrent en rien sa bonne et saine humeur. Au lieu de hurler ses douleurs, notre fort en gueule se mettait à chanter son refrain préféré : « hey-ho Maria ! où es-tu ma Maria ? », ce qui, vous l’admettrez, était un peu fort de café.
C’est là que j’intervins. O contre mon gré, pensez-le bien ! Car si j’avais eu à choisir, c’aurait été le petit juge que j’aurais tourmenté tout mon saoul. Mais la vie est ainsi faite que c’est lui que je dus servir et pour ce faire terrifier ce grand coquin de Houligan. Comme je le fis changer du tout au tout. Il ne pouvait me voir sans terreur. C’est vrai que j’aimais bien me cacher sous son pantalon ou me cacher sous ses aisselles à moins que je ne danse sous sa chemise. Comme j’ai dû lui faire mal ! Oh plus psychologiquement que physiquement d’ailleurs… Car je ne me rappelle pas l’avoir mordu ou griffé outre mesure. Mais sans doute le contact de mes pattes sur sa peau, de mes poils sur son épiderme, de ma queue surtout se baladant toujours, ça a dû le rendre fou, le pauvre homme. Mais que voulez-vous, j’aime les orifices, les trous, les fentes ! Il paraît même que je suis à l’origine d’un des plus grands supplices de tous les temps. L’on me met dans une cage et l’on met cette cage devant un des orifices de l’homme. Et puis un sadique commence à me brûler le derrière avec un charbon ardent m’obligeant à quitter la place au plus vite. Et comme la seule porte qu’il me reste est cet orifice minuscule, même pour moi, eh bien, tant pis pour son propriétaire, mais je me mets à l’agrandir, à la creuser. Je creuse, je creuse jusqu’à ce que je puisse entrer et que l’on ne puisse plus me brûler – mais je comprends, oui, je comprends que cela puisse faire le plus horrible effet à celui en qui je creuse. Mais c’est eux qui me font faire ça !
C’est comme l’autre jour. Un gars me poursuivait. J’ai dû me réfugier sous les jupes d’une fille qui dormait. Mais il s’acharnait contre moi, l’autre fou. Il voulait me tuer, je crois. Alors quand je suis sorti par le décolletée de la fille, après être passé de sa culotte à son soutien gorge, il a bien fallu que je me cache quelque part – et comme elle dormait la bouche ouverte….
(L’histoire dit qu’elle m’a mordu et qu’elle m’a tué. Coupé en deux, guillotiné, le pauvre petit rat, sous les dents d’une demoiselle. Je ne sais pas si c’était moi, nous sommes tous si nombreux ! Ce qui est sûr, c’est qu’après ça le garçon n’a plus jamais voulu embrasser sa fiancée. Il l’a même abandonné, la pauvrette ! En tous cas, moi, même si je suis mort, j’ai pris goût à l’humidité des filles.)
***
Le roi rote. La cour rote. Le roi pète. La cour pète. Le roi se pourlèche les babines. La cour fait de même. Le roi donne le ton et le ton le lui rend bien. Seulement voilà, le roi ne peut supporter qu’on l’imite ainsi car on lui renvoie une image atroce de lui. En fait, c’est un piège du chancelier pour piéger le roi et d’une certaine manière le sauver. Le forcer à lui voir le ridicule de son image. Etre son ombre grotesque. Mais le roi n’en peut mais. Il se sauve. Mais la cour se sauve avec lui. Pauvre roi que l'on terrorise en lui ressemblant !

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| Tags : gombrowicz, bakakaï, exercice d'admiration, rat |
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19/11/2008
La question juive (ou comment réconcilier antisémites et cosmopolites)
LE MONDE SELON SERDAIGLE
(une recension d'Errata de George Steiner)
I - Un souvenir d'enfance
II - La question juive
III - Le droit à la camelote
La question nietzschéenne ayant rameutée la question juive, je remets ici le post que je lui avais consacré naguère, à partir de Errata de George Steiner, en espérant clarifier ce que je tentais de dire dans mes "perspectivismes nietzschéens". Et bien sûr, les commentaires restent ouverts... et recommandés.
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« Bien sûr que oui il y a une question juive. Seul pourrait le nier un investissement niais, ou auto-illusoire dans la normalité. La carte politique, la pléthore de legs ethnico-historiques, le patchwork des sociétés, des confessions, des identifications ethniques à travers notre globe grouille de conflits irrésolus, d’inimitiés religieuses et raciales, de prétentions non négociables à un passé légitimant, à des territoires sacrés. La condition juive n’en diffère pas moins. De façon irréductible, exaspérante, elle incarne ce que la physique moderne nomme une « singularité », une construction ou un événement hors normes, jouissant d’un privilège d’extra-territorialité par rapport à la probabilité et aux découvertes de la raison commune. Le judaïsme pulse et rayonne d’énergie comme quelque trou noir dans la galaxie de l’histoire. Ses paramètres sont ceux de « l’étrangeté » - autre notion clé de la physique théorique et de la cosmologie actuelles. »
On se demanderait ce qu’un Alain Soral ou un Dieudonné, ces « normaux niais auto-illusoires », penseraient de ces lignes écrites par Georges Steiner au début du chapitre V d’Errata, la bombe théologique, ethnique et politique de ce livre. Car enfin, considérer que les juifs sont une « question » (par rapport à tous les autres peuples qui donc eux ne le seraient pas), une « singularité » (sous-entendu qui interroge les particularités interchangeables des autres peuples – eux-mêmes risquant d’être « interchangeables » au vu de celle-ci), « un événement hors norme » (dont on a l’impression que l’auteur se retient de le qualifier de « surhumain ») qui outrepasse « la raison commune » (et pourquoi pas les droits de l’homme, la démocratie et l’école républicaine obligatoire tant qu'on y est ?), « un trou noir dans la galaxie de l’histoire » (voire un nouveau centre de l’univers autour duquel tournent toutes les histoires nationales qui d’ailleurs ne sont plus que régionales), c’est rien moins que d’accorder un privilège ontologique à cette nation - j’allais dire « l’élire » au-dessus de toutes les autres. Pour Robespierre ou pour Ben Laden, c’est un peu fort de café. Comment ? Il y aurait donc l’humanité d’une part, plébéienne, médiocre, bourrée de particularismes communs, et Israël d’autre part, aristocrate, aîné des peuples, allié à Dieu et qui figure une sorte de conscience blesséee du monde ? D’un côté les ploucs de la génétique post-divine, de l’autre, les aryens de l’Alliance ?
Pour l’antisémite, c’est-à-dire pour quelqu’un qui ne supporte pas la singularité juive et qui revendique haut et fort la ploucaillerie sang-mêlée de chacun, et donc aussi de l'Hébreu, c’est en ces termes biologico-sociaux que la « question » se pose. Il est vrai que la notion d'un "peuple élu" est une hérésie républicaine. Lui-même se clamera républicain farouche moins par amour de l’égalité que par haine de l’inégalité « supérieure » de la bande à Moïse. Surtout ne pas lui rappeler, à notre antisémite, qu'il a malgré tout du "juif" qui pense et qui parle en lui - y compris dans son antisémitisme. Son souci anti-lévinassien est de nier son héritage sémitique. Il peut bien admettre qu'il est « chrétien », mais dans ce cas c'est un « romano-chrétien », un "gréco-chrétien", voire un « celto-chrétien » comme il est de rigueur dans certains milieux d'extrême droite, mais pas du tout, au grand jamais, un « judéo-chrétien ». Cela l’embête vraiment de savoir que Jésus était juif et il se demande sans cesse si la crucifixion était une bonne ou une mauvaise chose. Qu’un peuple « errant » se dise « élu », et qu’on affirme à tout bout de champ de lui qu’il est celui de l’altérité, du visage, du lien quasi anthropologique avec Dieu, et que son rôle est d'éclairer, d'éduquer, de diviniser et même d'humaniser l'humanité, voilà ce qui le rend hyène, rat ou ou pitbull. Bref, l’antisémite est une sorte de prototype du goy, beauf brutal, nigaud sanglant, chrétien nationaliste abruti, pour qui l’ennemi public numéro un de la nation n’est pas tant « les étrangers » (comme pour le raciste primaire) que l’Etranger, cet être bizarre qui vient on ne sait d’où nous inquiéter de je ne sais quoi mais qui se garde bien, le salaud, de se mélanger avec nous - et pour nous qui nous nous mélangeons avec tout le monde depuis des siècles des siècles, cette exclusivité est intolérable. « Les Juifs, explicite encore plus scandaleusement Steiner, s’obstinent à exister contra la norme et la logique de l’Histoire, qui, même en exceptant le génocide, sont celles de la fusion, de l’assimilation, du mélange et de l’effacement progressifs de l’identité originelle. » C’est clair : le crime historique du juif, c’est de ne pas se confondre, et ce faisant, d’avoir consanguinement survécu depuis l’Antiquité. Contre toutes les raisons métissées de l’Histoire, Israël a réussi à préserver son identité, sa culture et son sang – alors que tous les autres peuples, Etrusques, Romains, Gaulois, Grecs, Egyptiens, ont disparu dans les mélanges de l’Histoire. Babylone, Thèbes, Carthage ne sont plus que de l’archéologie. Aucun descendant direct de la Rome des Césars ou de l’Athènes de Périclès. Leur langue n’est-elle d’ailleurs pas dite « morte », parlée simplement par des érudits ? Alors qu’ « on écrit, on parle, on rêve en hébreu ; la langue s’adapte à la physique nucléaire. » Malgré tous les efforts de l’Histoire à l’exterminer, Israël perdure – qui plus est sans avoir eu de terre jusqu’en 1948. Le juif, ce n’est pas l’antéchrist, c’est l’anti-métis. Sa pérennité dépend aussi du mariage inter-ethnique (l'une des questions qui taraude Steiner). On « comprend » que dans notre monde qui a fait du multiculturalisme et du mélange ethnique l’apothéose de l’humanité, cette présence insistante et exclusive du peuple hébreu soit une obscénité - scandale pour les antisémites et folie pour les cosmopolites. Aussi aberrante que la persistance invisible de Dieu que l'on avait dit mort et qui n'en finit pas de ressusciter. L’on se rappelle que pour Pascal, la pérennité du peuple hébreu était l’une des preuves de l’existence de Dieu.
Au fond, la Shoah ne fut que la tentative la plus extrême d’éradiquer Dieu de l’humanité. Cette apparente restriction ne doit pas choquer. L’Holocauste est compris comme un déicide par les juifs eux-mêmes – George Steiner allant jusqu’à écrire que « si [le Juif] devait disparaître de cette terre, la vérité, et l’intention déclarée de Dieu, la révélation du monothéisme et de la morale sur le Sinaï, seraient infirmées. Tant que survivent un seul homme et une seule femme de la maison de Jacob, aussi longtemps qu’ils peuvent enfanter, ce qui est une joie et un devoir cardinaux dans le judaïsme, Dieu est encore voisin de l’homme et de la création. » Contrairement à ce que pensent les laïcs doloristes, toujours prêts à faire du devoir de mémoire une hypermnésie mais se fichant comme d'une guigne de la cause ontolo-théologique de ce dont ils croient se souvenir, « Auschwitz est éphémère en comparaison de l’Alliance. » Or, ce que veut la morale contemporaine, c'est se souvenir absolument d'Auschwitz mais oublier absolument l'Alliance. Inconséquence d’une modernité qui accable de tous les blâmes celui qui relativise ou nie carrément le fait du camp de la mort mais qui excommunie tout autant celui qui en donne la raison anté-divine. Oui à la « mémoire » mais non à la métaphysique ! Steiner pourra s’égosiller en rappelant qu’ « on ne saurait entièrement dissocier de ses sources théologico-métaphysiques aucun aspect sérieux du problème Juif, de l’histoire et de la vie du Juif (…) et qu’en dernière analyse, c’est le théologique et le métaphysique qui informent la complication tragique des faits », pas question pour le moderne de faire du drame de l’homme un drame de Dieu. A l’antisémitisme démoniaque et conséquent des nazis s’est substitué l’antisémitisme raisonnable, laïc, tout en abstraction et en moralité, des modernes (à quoi s’ajoute évidemment le nouvel antisémitisme « d’jeun » des banlieues, débordant d'enthousiasme, plein d'avenir, et d’ailleurs relayé par l'ultra-gauche altermondialiste - mais qui dépasse ici le cadre de notre sujet). Plus que celui de Faurisson et consorts, ce refus de l’ontologie juive constitue le véritable négationnisme contemporain, et c’est pourquoi l’on suivra George Steiner sans déciller lorsqu’il écrit qu’au moins les nazis ne se s'étaient pas trompés sur ce point. « Loyalement déclarée par le nazisme, la finalité était ontologique ». Mais pourquoi le Juif ? Hors le fait d’avoir inventé le monothéisme, d’ailleurs repris par les chrétiens et les musulmans, de quel crime irréparable fut-il chargé ? De vouloir coloniser le monde ? Allons donc ! De tous les peuples de la terre, il est l’un des rares, peut-être le seul, à n’avoir jamais eu l’instinct de conquête (les « colonies palestiniennes » étant un cas à part de défense plus ou moins discutable). De toute éternité, il représente une minorité erratique qui a su s’adapter mieux que nulle autre aux nations dans lesquelles ces membres s'installaient et qui, loin de les mettre en péril, tiraient au contraire le meilleur de celles-ci. C'est presqu'un cliché que de rappeler tout ce que les juifs ont apporté à la littérature, à la musique, à la science et à la philosophie - sans compter le développement social et économique dont leur présence est toujours un garant. C’est pourquoi les "craindre" est absurde. Cherchez une dictature ou une conquête juive, cherchez même une esquisse de volonté de puissance ou de domination par la violence hors l'état d'Israël - à part le Golem, vous risquez de ne rien trouver. Il n’y a jamais eu de « menace juive » dans toute l’histoire du monde – alors que l’on ne peut pas en dire autant des chrétiens et des musulmans, ces derniers massacrant coraniquement depuis le début (cf. les post que vous savez).
Alors ? Qu’est-ce qui est insoutenable chez les enfants de Jacob ? Une phrase peu connue d’Hitler, et citée par Steiner, peut nous éclairer : « LES JUIFS ONT INVENTE LA CONSCIENCE ! » La voilà la vraie, l’originelle, l’essentielle, l'anthropologique raison de l’antisémitisme. Steiner a mille fois raison : « Ce qu’on ne pardonne pas au Juif, ce n’est pas d’avoir tué Dieu, mais de l’avoir « engendré » - CE DIEU-LA ! Unique, moral, légal, exigeant, culpabilisant. Qui nous crée et nous ordonne de vivre, et de vivre bien. Et de faire le bien. Et de souffrir si on fait le mal. Adieu le dionysisme antique ! Au placard le grand Pan ! Fini de rire dans l’humanité ! Fini surtout de massacrer dans l’innocence ! A partir de maintenant, il faudra rendre des comptes. Et pour commencer, tu ne tueras point, tu ne baiseras plus à la moindre envie, tu n’iras plus te servir chez le voisin quand il est sorti (d’ailleurs le voisin est sacré pour toi comme toi pour lui, tu piges connard ?), tu ne diras plus merde à ta mère, d’ailleurs tu ne diras plus merde du tout, tu ne passeras pas toute ta semaine à gagner du fric, tu m'en donneras un peu le dimanche, à Moi comme aux autres (qui sont sacrés, sacrés ! SACRES !!! Ca, t'as intérêt à te le répéter dix mille fois par jour), tu nettoieras les chiottes de ton âme et par-dessus-tout, tu auras un seul Dieu et tu vas me foutre à la poubelle ta putain de collection de BD porno-tellurique ! Bref, au jour d'aujourd'hui, tu deviens vraiment humain, qui souffre quand il fait mal plutôt que quand il a mal, tu aimes et tu aides tout le monde, même ceux que tu ne connais pas et toi, tu te mets en sourdine, tu fais l’exact contraire de ce que dira ton futur philosophe débile préféré, Nietzsche - Tu ne deviens pas ce que tu es, tu deviens ce que tu pourrais être. Moi, en haut, je te surveille, alors fais gaffe parce que je suis souvent très colère et j'ai la baffe facile !
Et Steiner de marquer les trois moments de la conscience juive : Moïse, Jésus, Marx. « Par trois fois, le judaïsme a soumis la civilisation occidentale au chantage de l’idéal. Quel plus grave affront ? Par trois fois, comme un observateur fou dans la nuit (Freud a même arraché les hommes à l’innocence du rêve), il a crié au commun de l’espèce humaine de se transformer en une pleine humanité, de renier son moi, ses appétits innés, son parti pris de la licence et des options. Au nom du Dieu ineffable sur le Sinaï ; de l’amour délivré pour son ennemi ; au nom de la justice sociale et de l’égalité économique. » Personne ne supporte qu’on lui rappelle qu’il a trahi son idéal. Ce sont la mauvaise conscience, le sentiment d’avoir failli à son devoir d’humain, l’oubli de l’autre (plus que de l’être) qui « structurent » la détestation du Juif. « Rien ne nourrit dans notre conscience une haine plus profonde que l’intuition, imposée de force, que nous laissons à désirer, que nous trahissons des idéaux dont nous reconnaissons pleinement (fût-ce de manière subliminale) la validité, qu’en vérité nous célébrons, mais dont les exigences semblent outrepasser notre capacité ou notre volonté. » Le Juif est bien cette flétrissure de l’humanité dont celle-ci se venge régulièrement. Naître pour un Juif est toujours plus risqué que pour n’importe qui. « Quand il engendre un enfant, un Juif sait qu’il transmet sans doute à cet enfant un legs de terreur et de destinée sadique », dit encore Steiner.
Pour un catholique orthodoxe, le respect envers le peuple élu devrait aller de soi. Si je crois en Dieu, je ne peux qu’aimer les Juifs et qu'espérer qu'un jour la Croix s'inscrive dans l'Etoile. C’est par eux que le premier contact entre Dieu et l’homme s’est fait. Plus tard, l’avènement du Christ-roi confirmera cette union de l’Un avec l’Autre. Hélas, c’est de ce mariage entre l’éternel et le temporel que date précisément le divorce entre Juifs et Chrétiens – les premiers ne voulant pas reconnaître que les seconds soient non seulement leurs dignes successeurs mais encore qu'ils propagent leur message à leur place – universalisant, si l’on peut dire, leur propre idée d’universalité. Le Chrétien comme Juif accompli, c’est en effet ce que le Juif, et George Steiner le premier, ne peut admettre. Encore qu’il ne faille pas être si définitif : l’amitié extraordinairement émouvante qui lia Steiner et Boutang ne fut-elle pas, à l’échelle de ces deux hommes, l’envie messianique de se réconcilier ? Le catho intégriste, camelot du roi, banni de l’université française, pour qui le Juif n’était rien d’autre que « le virus de la rationalité laïque et capitaliste après la « catastrophe de la Révolution Française (…) [et qui] en vertu de son rejet du Messie mit l’humanité à rançon », et le Juif cosmopolite, enseignant à Cambridge et à Yale, auteur protégé de livres polémiques, se retrouvant face-à-face, visage-à-visage, et tentant de faire rimer leur verbe ? Mais oui. Pour Boutang, la religion de l'amour ne pourra s'établir que lorsque les Juifs reconnaîtront le Christ. Mais "Lequel" ? Telle est la question. Celui d'il y a deux mille ans reconnu par les Chrétiens ou Celui qui reviendra un jour et dont Saint Paul a dit que ce sont les Juifs qui Le reconnaîtront ? En attendant, chacun discute de son abîme sans oser sauter dans celui de l'autre. Tant pis. Dieu y pourvoira. Cette aventure philosophique n'en reste pas moins exceptionnelle, autrement plus stimulante que les duos alcoolo de Deleuze-Guattari ou menthe à l’eau de Ferry-Compte-Sponville.
Ainsi les Juifs sont-ils à la fois la blessure et la dignité de l'humanité. En attendant d'en être le salut comme dit Léon Bloy. Sans eux, plus de Dieu ni de Vérité, plus de Verbe ni d'Etre, plus d'intellection ni d'humour. L'humour justement. Quelle fin plus heureuse à ce post que ce mot délicieusement philosémite d’Alain Robbe-Grillet, idéal pour tester l’antisémitisme (ou non) de son interlocuteur :
« Quand on dit que les Juifs sont partout, je réponds toujours « tant mieux et encore », car là où ils sont, je suis sûr au moins qu’il y a de la liberté et de la prospérité. »
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17/11/2008
Perspectivisme et pensées dures III
24 - Antisémitisme
Nous l’avons dit, est plébéien celui qui pense la vie seulement selon le sexe et le sang, celui qui, tant qu’on ne lui a pas précisé l’identité sexuelle et raciale d’une personne, ne sait pas quoi en penser. Son drame secret, c’est de regretter de ne pas être un sang pur, lui qui n’est, la plupart du temps, qu’un épais sang mêlé. Or, lorsqu’il s’aperçoit que seuls les Juifs sont de sang pur, il a un coup de sang qui, la plupart du temps, ne va plus cesser le reste de sa vie. Il devient alors antisémite.
L’antisémitisme – ce que Nietzsche méprisait par-dessus-tout. C’est que l’antisémitisme était la synthèse consanguine de ce qu’il combattait : une philosophie de frustrés et d’hommes du ressentiment, un symptôme de haine de soi (typique de tant de « goys »), une preuve de bêtise immense et infinie, enfin, une réaction d’esclaves révoltés contre la seule aristocratie qui nous reste en Europe. Car, « les Juifs constituent sans aucun doute la race la plus forte, la plus résistante et la plus dure qui existe actuellement en Europe ; ils savent s’imposer même dans les conditions les plus dures (mieux même que dans des conditions favorables) grâce à de mystérieuses vertus qu’on voudrait maintenant qualifier de vices, grâce surtout à une foi décidée qui n’a pas à éprouver de honte en présence des « idées modernes » (§ 251). Et d’en conclure que ce n’est pas les Juifs qu’il faudrait expulser de l’Europe, mais « les braillards antisémites ». L’on sait, hélas, que ce sont ces derniers qui finiront, quelques années plus tard, à prendre le pouvoir.
Hitler, triomphe de la plèbe – c’est ce qu’il faut toujours garder à l’esprit.
25 - Qu’est-ce que l’aristocratie ?
« Jusqu’ici toute élévation du type humain a été l’œuvre d’une société aristocratique, et il en sera toujours ainsi ; autrement dit elle a été l’œuvre d’une société hiérarchique qui croit à l’existence de fortes différences entre les hommes et qui a besoin d’une forme quelconque d’esclavage » (§ 257).
Tout est dans « la forme quelconque ». De nos jours, plus besoin d’enchaîner les esclaves ou de les envoyer dans les champs de coton. La morale démocratique les enchaîne mille fois mieux que les morales racistes de naguère – et c’est pourquoi ils sont mille fois plus nombreux que les nègres d’antan. Les esclaves d’aujourd’hui sont fiers d’avoir une parole, une opinion et le sentiment de participer à la vie de la cité, ce qu’ils s’empressent de faire avec un enthousiasme aliénant qui les honore. Ils votent ! Et l’on vote même pour eux. Nietzsche avait tort de se faire du souci. En gérant nos sociétés sans démériter (après tout, ils ont un sens de la justice sociale que nous n’aurons jamais, mais ils ont en plus suffisamment d’égoïsme pour que celle-ci ne soit pas totale), les esclaves modernes (vous, moi, tout le monde, même le président) permettent aux anciens maîtres de survivre sans dommages et de continuer à vivre comme ils l’entendent. Certes, il faut parfois complaire aux avis parfois impossibles de la majorité, mais un peu d’humour et d’hypocrisie supérieure n’ont jamais fait de mal à personne – bien au contraire, les ex-esclaves sont flattés qu’un ex-maître vienne leur adresser la parole, comme s’ils étaient réellement égaux. Pour un esprit délicat contraint de vivre parmi les rustres, la dissimulation est une nécessité première. Il faut savoir complaire aux barbares si l’on veut qu’ils vous laissent en paix. Comme le disait Henry Brulard : « le peu de bonheur que je pouvais accrocher était préservé par le mensonge ».
Et puis les rustres, c’est l’humanité ! Ne gâchons pas notre belle humeur à mépriser ce monde dans lequel nous sommes embarqués. Rien ne gâche le bonheur de vivre de celui qui a su s’organiser socialement – même pas la dégoûtante charité des autres. Du reste, « l’aristocrate secourt lui aussi le malheureux, non pas ou presque pas par compassion, mais par l’effet d’un besoin qui naît de la surabondance de sa force » (§ 260). De la force, il en a revendre, l’aristocrate, contrairement au plébéien qui n’a que sa faiblesse à faire payer. Et s’il lui arrive d’avoir de la force, elle est de mauvaise qualité, elle sert à écraser la délicatesse des autres. « Si vous êtes aussi fort que vous le dites, donnez m’en un peu de votre force, au lieu de m’écraser avec », suppliait un jour Nietzsche. Oh que non ! Le faible à poigne, la créature la plus redoutable que l’on puisse rencontrer, s’y connaît en matière d’humiliation. Et c’est à son tour d’humilier, de mépriser, d’écraser, ce qui a toujours été plus noble que lui.
Le faible triomphant.... On le reconnaît à son air triste, solennel, toujours compassionnel, toujours pathétique, toujours prêt à pleurer à la misère des autres, quoique bien incapable de la soulager. Saper le moral des autres, c’est ce qu’il sait faire comme personne ! Pour ravager une conscience insouciante, on peut compter sur lui ! Son génie est de se convaincre que le bonheur du noble n’est pas réel et d’en convaincre le noble lui-même après. Sa jouissance est de culpabiliser tout ce qu’il touche C’est un « aidant » plein de hargne qui n’a que les mots « humilité » et « mérite » à la bouche. La plénitude aristocratique, surtout, lui fait horreur. Il ne comprend pas ce débordement de joie – même dans l’affliction, même dans le deuil. « Comment peut-on être aussi vivant alors qu’on est aussi malade et qu’on va mourir ? », pense-t-il, lui qui n’est jamais malade mais qui n’en peut plus de vivre.
Ah ce plébéien ! Turbulent, odieux, transparent, envieux, féroce, vulgaire, délateur, sanguin, attaquant toujours au-dessous de la ceinture, jugeant toujours d’après l’origine, sans compter « ce souci grossier de se donner sans cesse raison » (§ 264), comme il est difficile de lui résister ! Comment lui en vouloir aussi ? Il a tellement essayé d’en être, des créateurs, des insouciants, des bénis par les dieux, et il a échoué. Alors, il s’est réfugié dans la masse – une masse qu’il méprise plus que tout car elle est son miroir, sinon son milieu, et il n’aurait jamais pensé qu’il pourrait y retourner. Tant pis ! En elle, il aura la jouissance d’abattre ceux dont il cherchait tant la compagnie. Et comme il connaît par cœur les tares de l’être supérieur (qui en est rarement dépourvu), il tire à boulets rouges sur lui. Et c’est là que toute sa Weltanschauung transparaît enfin. Pédé ! Juif ! Tordu ! Nanti ! Vantard ! Cocu ! Bigot ! Raciste ! Impérialiste ! Chochotte ! Fils à maman ! Roitelet de mes deux ! Esclavagiste ! Impuissant ! Maniaque ! Bébé Cadum ! Malpropre ! Trop propre !
« Ce qui sépare le plus profondément deux hommes, c’est leur sens différent de la propreté » (§ 271), aurait pu répondre Nietzsche. Mais stoppons là les hostilités.
Enfin, encore quelques unes…
26 - Haut et bas
« Celui qui refuse de voir ce qu’un homme a d’élevé scrute avec d’autant plus d’acuité ce qu’il a de bas et de superficiel – et se trahit du même coup » (§ 275).
La différence entre la hauteur et la bassesse est que la hauteur voit la hauteur et la bassesse alors que la bassesse ne voit que la bassesse.
27 - Perspectivisme, bis

« C’est faire preuve d’une subtile et aristocratique maîtrise de soi que de louer uniquement les opinions que l’on ne partage pas : dans le cas contraire, on se louerait soi-même, ce qui heurte le bon goût. Une telle maîtrise de soi offre, il est vrai, un vaste champ aux malentendus. Pour s’offrir ce véritable luxe de bon goût et de moralité, il convient de ne pas vivre parmi les imbéciles mais parmi des hommes dont même les malentendus et les faux pas sont capables de nous réjouir par leur qualité – sinon on paiera cher sa témérité » (§ 283).
Les malentendus qu’entretiennent intellectuels et primaires entre eux ! Les uns voulaient éduquer les autres, et les voilà chahutés, sinon mis au pilori par ces derniers. Il faut l’admettre : ce qui intéresse et exalte une nature supérieure apparaîtra ennuyeuse, vaine, sinon douteuse à une nature inférieure. En fait, la délicatesse échoue toujours devant la brutalité, comme du reste l’intelligence n’a aucune chance face à la bêtise. Dans une conversation, c’est souvent l’imbécile qui a le dernier mot.
Alors, le perspectivisme, pensez donc ! C’est presque la meilleure méthode pour se suicider auprès des pauvres d’esprits – et qui n’ont rien à voir avec « les simples d’esprits ». Que l’on puisse sentir en soi le parti adverse, c’est pour le primaire, une preuve de déficience intellectuelle et de sensiblerie coupable. Car pour lui, le parti adverse ne peut être que répugnant et odieux – puisqu’il est adverse. Il ne fait pas dans le détail, le primaire ! On est contre ou avec lui. On aime ce qu’on aime, et l’on n’aime pas ce que l’on n’aime pas. Et plutôt que la nuance, on préfère le littéral – c’est-à-dire le barbare, comme aurait dit Adorno. La deuxième fois que nous citons cette formule ? Soyez heureux que nous ne la citions pas une troisième, une quatrième, une cinquième fois. Il faut vous éduquer, après tout.
Gare aux paradoxes qui se retournent contre celui qui les fait ! A force de faire semblant de dire du mal de soi, les autres finissent par le croire. On joue au méchant, on se flatte d’être hypocrite et méprisant (alors qu’on a un cœur d’ange), on fait mine d’être supérieur aux autres (alors qu’on voudrait qu’ils soient comme nous) – et l’on se retrouve dos au mur, acculé par les faibles qui n’en peuvent plus de notre force (même si celle-ci les a servie) et par les gentils qui sont persuadés qu’on a voulu les trahir. Avez-vous remarqué, au fait, que les gentils donnent toujours l’impression de tomber des nues de leur gentillesse ? Avez-vous remarqué que les gentils étaient d’une rare méchanceté avec ceux qui doutaient de leur gentillesse ? Avez-vous remarqué qu’il n’y avait pas pire salope que celui qui se définissait avant tout comme « gentil » ?
Et l’on nous reprochait notre hypocrisie ! Et l’on ne voyait pas qu’elle n’était que courtoisie.
28 - Protection
Ce sont donc les forts qu’il faut protéger des faibles, les « méchants » (ceux qui embrassent l’ensemble du réel) qu’il faut préserver des gentils (ceux qui le coupent en deux). C’est que l’exception est toujours menacée par le général. « Différence engendre haine » (§ 263), écrit Nietzsche en français. A l’âme d’élite, il faut une prodigieuse énergie, et une inépuisable insouciance, pour résister au commun qui l’entoure – et qui, d’une façon ou d’une autre, rêve de la rabaisser, sinon de l’exterminer. Et comme l’élite ne se reproduit pas aussi facilement que le médiocre…
(Car il ne faut pas se leurrer, la perpétuation de l’espèce, c’est la plèbe, et non l’aristocratie, qui l’assure.)
29 - Pensée dure – contre le dionysisme

La pensée molle de Nietzsche (mais qui a l’apparence de la dureté), c’est donc le dionysisme (voir « Pacte Faustien »), et cela ne nous laisse pas de nous étonner. Comment le penseur le plus lucide de son temps s’est-il fourvoyé dans cette imposture intellectuelle de la pire espèce ? Comment a-t-il pu, lui, le destructeur d’idoles, impitoyable avec lui-même, céder à la pire idole du monde antique – l’idole dionysiaque ? Comment n’a-t-il pu sentir que tout ce qu’il détestait, le grégaire, le plébéien, le vulgaire, était contenu dans ce culte répugnant ?
Certes, s’il ne s’agissait là que d’une catégorie esthétique, celle qui est conceptualisée dans La naissance de la Tragédie, nous n’y trouverions rien à redire. Au contraire, pris dans sa dimension artistique, voire symbolique, le dionysiaque est indéniablement l’une des trouvailles les plus riches de Nietzsche. Elle exprime la férocité des formes, l’excès de couleurs et de lumière, le dérèglement des sens, le débordement du sens, l’ivresse totale et absolue, le sacrifice de la morale. En elle, on devine le Mozart de Don Giovanni, le Bizet de Carmen, le Beethoven de la Neuvième Symphonie, et aussi Rubens, Picasso, Francis Bacon, et tant d’autres. Mais hélas, hélas ! L’on ne peut se contenter d’une vision purement esthétique du monde. La souffrance existe vraiment. Celle notamment des enfants, qui selon Dostoïevski (que Nietzsche avait pourtant lu et vénéré), accuse Dieu lui-même. Or, si le Christ est celui qui désapprouve la violence réelle (qui a-t-il de « faible » dans cette attitude ?), Dionysos est celui qui l’approuve – et même qui l’organise à travers son culte, un des plus violents qui soient. Dionysos veut le sacrifice d’autrui qui calmera la communauté. Le Christ veut abolir le sacrifice, et pour ce faire, se sacrifie lui-même pour en montrer l’horreur… dionysiaque. Que les nietzschéens nous pardonnent, mais nous considérons que le surhumain est du côté chrétien, et que le dernier des hommes est du côté dionysien. Et nous signons au propos de René Girard : « c’est le christianisme qui détient la vérité contre la folie nietzschéenne »[1] - comme, au bout du compte, c’est le christianisme qui détient la victoire dans son combat avec Satan.
Et Dionysos, c’est Satan. On ne peut plus rien dire d’autre.
30 – Humanité.

Dans son « Post-scripta » qui clôt sa magnifique biographie de Nietzsche, Daniel Halévy écrit qu’il a tenté de montrer les faces sombres du philosophe autant que ses faces lumineuses, mais rajoute aussitôt que l’on ne peut en rester à cette égalité de traitement - qui serait digne d’un scientifique ! « Il y a, en effet, une pesanteur des pensées, comme des corps : tous et tendent vers le bas. Les hauteurs sont difficilement accessibles ; il faut faire effort, au contraire, pour ne pas s’engluer dans les terres marécageuses »[2]. Nous-mêmes ferons l’effort de ne pas limiter sa pensée (tellement brillante, intuitive, stimulante et belle !) aux marécages du dionysiaque. Les pensées dures que nous avons pu exprimer à son sujet n’altèrent en rien l’amour et l’admiration que nous continuons à avoir pour lui. Impossible de contester ni sa grandeur ni son génie ! Comme il le disait lui-même à propos de Platon, dans une lettre à Lou Salomé, un système peut être réfuté, mais la personnalité qui se trouve derrière ce système, est, elle, irréfutable ! Plus qu’irréfutable, Nietzsche est à notre pensée et à notre vie, indispensable. Même dans ses erreurs, ses dérapages, ses délires, il nous stimule – et nous empêche de nous tuer.
Le pacte faustien fait, somme toute, partie de sa terrible humanité. Et l’apologie du dionysiaque révèle, au finale, moins sa férocité pré-nazie que sa blessure infinie. Comme il devait sentir, au fond, qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas dans son système ! Mais qu’importe ! Il lui fallait résister à sa souffrance d’homme sans femme – c’est-à-dire d’homme sans amour ! Et comme il aurait été heureux s’il avait pu connaître cette « grande raison du corps » qu’il vanta tant, et à juste titre, dans son œuvre ! La chasteté forcée, autant que la syphilis contractée en un seul contact, auront eu raison de lui.
Et pourtant…. Dans les semaines qui précédèrent son effondrement (le 03 janvier 1889, l’épisode du cheval), ce n’est pas Dionysos, mais Jésus, qui le hantait. Les deux devaient se battre en lui, l’un pour sa damnation, l’autre pour son salut. Lui-même signait à la fin de ses dernières missives, « Dionysos » ou « Le Crucifié ». A Cosima, la femme de l’homme qu’il avait le plus aimé, il envoya ce mot bouleversant :
«Ariane, je t’aime.
Dionysos »,
Mais à son ami de toujours, ce Peter Gast qui vécut toute sa vie pour lui, il écrivit ces deux lignes éclatantes :
« A MON MAESTRO PIERO,
Chante-moi un nouveau chant. Le monde est clair et les cieux se réjouissent.
Le Crucifié. »
Ainsi, l’auteur de L’Antéchrist finissait sa vie mentale en célébrant « les cieux » et en s’identifiant au Christ-Roi. Peut-être l’instinct chrétien qu’il avait le plus combattu dans son œuvre revenait s’imposer à lui, malgré lui, et pour lui. Le prophète du Surhomme redevenait, enfin, un homme – l’un des tous premiers de notre humanité.

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15/11/2008
Perspectivisme et pensées dures II

12 – Pacte faustien.
« Hé quoi, cela ne signifie-t-il pas, pour parler vulgairement, que vous réfutez Dieu, mais non le diable ? » Au contraire ! Au contraire, mes amis ! Et qui diable vous force à parler vulgairement ! – » (§ 37).
Nietzsche aurait-il réfuté le diable… ou fait un pacte avec lui ? Bien que les questions théologiques n’aient plus cours à notre époque (ce qui est bien dommage, car elles résoudraient nombre de problèmes politiques, sociaux et privés), on peut se demander si tout le drame moral et philosophique de Nietzsche ne réside pas dans une tentation maligne. Les biographes s’accordent à dire qu’il fut toute sa vie obsédé par les choses lucifériennes, l’enfer, la damnation, l’antéchrist. Enfant, il prétendait que la Trinité ne regroupait pas le Père, le Fils et le Saint Esprit, mais le Père, le fils… et le Diable ! C’est que Satan, saint Satan, donc, devait être celui qui réconcilierait la vie avec elle-même. Et Dieu ne serait vraiment glorieux que lorsqu’il aurait réintégré l’enfer à son paradis – c’est-à-dire lorsqu’il aurait cessé de couper la réalité en deux, et que l’affirmation – divine - de la vie serait, donc, totale.
Après tout, le diable fait partie des plans de Dieu. Dans le Faust de Goethe, que Nietzsche devait connaître par cœur (mais que bizarrement, il cite peu, sans doute pour se préserver d’une source trop évidente), on le voit même chargé de mission par le Seigneur. Ce dernier trouve en effet que l’homme a trop tendance à paresser, et qu’il lui faut de temps en temps un aiguillon pour le pousser à l’action. Le diable est cet aiguillon idéal :
« Le courage de l’homme est prompt à s’assagir,
Il aime le repos, la paresse éternelle...
Je lui ai donc donné ce compagnon fidèle,
Le Diable, qui l’agite et le force d’agir. » [1]
L’action comme volonté divine et comme instinct diabolique, on ne fait pas plus syncrétique !
Mais c’est Thomas Mann qui, dans le Docteur Faustus, va pousser le plus loin l’auscultation des relations du philosophe avec le diable, et mettre celles-ci en écho avec l’histoire de l’Allemagne pré-nazie. Cette biographie imaginaire d’un musicien génial et révolutionnaire, Adrian Leverkühn (mais dans lequel, et à juste titre, Schoenberg se reconnaîtra), emprunte donc autant à la propre biographie de Nietzsche (avec notamment le fameux, quoique toujours imprécis, épisode du bordel dans lequel Nietzsche aurait contracté, volontairement ?, la syphilis), qu’à la situation intellectuelle et politique de l’Allemagne des années vingt. A cette époque, l’antihumanisme (incarné dans le roman par l’étonnant personnage de Breisacher, réactionnaire halluciné qui trouve que la décadence commence dans la Bible à partir du livre de Salomon, et que Bach n’est que le premier signe de la régression musicale) fait des ravages, et l’on en vient à se demander si la barbarie « saine » ne vaudrait pas mieux que la culture « malsaine ». En même temps, l’art devient le lieu de toutes les tentations surhumaines - « Je ne voudrais pas entendre une œuvre de toi d’une inspiration humaine », dit le narrateur à Adrian[2], la même chose qu’aurait pu dire, sans doute, Peter Gast à Nietzsche. Hélas, hélas ! L’inspiration inhumaine n’est pas seulement d’ordre esthétique. Pendant que Leverkühn crée une musique au-delà du bien et du mal, certaines forces négatives s’organisent autour d’un agitateur politique inspiré autant par les écrits de Nietzsche que par le svastika indien.
Bien entendu, Mann ne dit pas que Nietzsche « aurait voulu » Hitler. Mais en faisant de l’un le symbole d’un artiste pactisant avec le diable, et de l’autre, celui qui entraîne son pays en enfer, il met en scène les correspondances évidentes qui existent entre la Volonté de Puissance affirmée par le philosophe et le Triomphe de la Volonté prôné par le dictateur (et illustré par la très nazie et très nietzschéenne Léni Riefenstahl).
Là-dessus, il faut être précis. Nietzsche aurait abhorré le nazisme s’il l’avait connu. L’on sait qu’il avait déjà honte que son œuvre soit récupérée par les antisémites de son époque et de son milieu - mais que le nietzschéisme, même honnête, même relu sans les falsifications honteuses que lui fit subir sa sœur Elizabeth, n’ait pas eu un lien spirituel avec le nazisme est une erreur de jugement patent, et la preuve d’une extraordinaire mauvaise foi, dans lesquelles sont tombés la plupart des « nietzschéens » depuis soixante ans. Comme le dit René Girard (un nom qui fera que les nietzschéens cesseront aussitôt la lecture de cet article), on ne compte plus « les montagnes de sophismes »qu’ont accumulé ces derniers pour disculper leur penseur chéri de toute responsabilité dans la monstruosité gammée du siècle dernier. Sacrés intellectuels qui ne voient jamais que « les philosophes, pour leur malheur, ne sont pas les seuls au monde », et que « d’authentiques forcenés les entourent et leur jouent parfois le pire tour qu’on puisse leur jouer, ils les prennent au mot »[3].
Nietzsche pris au mot ? C’est précisément la ruse du diable que de réaliser à la lettre ce qui a été dit. C’est exaucer la littéralité du souhait hors de l’esprit où il a été conçu, et le faire tomber dans la barbarie – car le littéral, c’est le barbare, comme dit Adorno. Hélas, hélas ! Il suffit d’ouvrir un livre de Nietzsche, presqu’à n’importe quelle page, pour se rendre compte que s’il y a une essence spirituelle du nazisme, c’est bien dans son œuvre qu’on la trouve. Dans son apologie acharnée de la force contre la faiblesse (et que l’on ne peut se contenter de lire « symboliquement »), dans son antichristianisme obsessionnel, et dans ce qu’il faut bien reconnaître son antihumanisme « néo »-présocratique, sinon néo-païen, Nietzsche, tout philosémite qu’il fût par ailleurs, tout méprisant qu’il fût des nationalismes et de l’étatisme (« l’état, le plus froid des monstres froids »), tout antiallemand qu’il se définît, Nietzsche, l’anti-grégaire, l’anti-plébéien, l’anti-antisémite, ne vit pas, ne voulut pas voir, que dans son affirmation hallucinée du dionysiaque, il n’y avait rien d’autre qu’une exaltation du grégaire, une apologie de la plèbe, une célébration délirante du sacrifice humain. Dionysos, en effet, c’est la dithyrambe du bouc émissaire immolé à la joie mauvaise de la foule, c’est le lynchage festif qui met en transe tout le monde, c’est l’holocauste voulu et organisé par le troupeau pour son soi-disant bien. Dionysos, c'est la chienlit qui fait un feu de joie autour du pendu, du roué ou de l'écartelé.
Que le dionysisme fut une religion de carnage, et que le christianisme fut celle qui mit fin à ce carnage, c’est exactement ce que constate Nietzsche, mais en prenant, malheureusement, le point de vue du carnage :
« L’individu a été si bien précieux, si bien posé comme un absolu par le christianisme, qu’on ne pouvait plus le sacrifier : mais l’espèce ne survit que grâce aux sacrifices humains… La véritable philanthropie exige le sacrifice pour le bien de l’espèce – elle est dure, elle oblige à se dominer soi-même, parce qu’elle a besoin du sacrifice humain. Et cette pseudo-humanité qui s’intitule christianisme veut précisément imposer que personne ne soit sacrifié. »[4]
Le dionysiaque comme retour éternel du mythe sanglant, comme expression satanique du dernier des hommes, comme triomphe de l’idéal plébéien contre l’idéal aristocratique - tel nous apparaît désormais la vérité de ce concept foireux, criminel et imbécile, et que d’aucuns continuent à célébrer sans se rendre compte qu’ils célèbrent là ce que l’on appela naguère la solution finale.
Qu’est-ce donc que le nietzschéisme, cette philosophie si fulgurante dans son aspect esthétique, si stimulante dans son aspect critique, mais si délirante sur le plan ethnologique ? Qu’est-ce donc que cette pensée qui détruit les idoles et qui reconstruit la pire ? Cette volonté de vie qui au bout du compte affirme la mort ?
Qu'est-ce donc que le nietzschéisme sinon ce pacte faustien où croyant parier sur le suhomme le philosophe aboutit au dernier des hommes ?
13 – Folie.
Dès lors, comment continuer notre étude après ce que l’on vient de découvrir ? Non pas le Nietzsche « nazi » qui n’existe pas, nous le redisons, mais le Nietzsche « dionysiaque » qui a pu inspiré, malgré lui, le nazisme ; le Nietzsche qui s’est atrocement trompé sur son concept ultime ; le Nietzsche qui voulait approuver la vie jusque dans la mort et qui n’a fait que célébrer la mort (et la pire qui soit – celle du sacrifice d’autrui) dans la vie.
René Girard n’est pas le seul à nous avoir sorti de notre sommeil dogmatique nietzschéen. Il y aussi Chesterton pour qui Nietzsche était l’incarnation de cette modernité démente - qui n’a plus aucun sens de l’orthodoxie, ni d’ailleurs plus de sens du tout. « Si Nietzsche n'avait pas sombré dans l'imbécillité, c'est le nietzschéisme qui y eût sombré lui-même », écrit ce dernier dans Orthodoxie. Certes, Nietzsche sombra dans la folie moins à cause de sa philosophie qu’à cause de sa syphilis mal soignée, mais il n’en reste pas moins que ce fut grâce à cette folie que sa philosophie fut préservée. N’avait-il pas écrit un jour dans ses carnets : « envoyez-moi la folie, habitants des cieux ; la folie pour qu’enfin je croie en moi ! ». Hélas, hélas ! Comme le dit encore Chesterton, il n’y a que le dément qui croit en lui.
14 – Etoiles.
« Aussi longtemps que tu sentiras les étoiles « au-dessus » de toi, tu ne possèderas pas le regard de la connaissance »(§ 71).
- Mais quel plaisir de sentir les étoiles au-dessus de soi ! Et quelle piteuse connaissance que la tienne qui foule les étoiles ! Pauvre de toi, génial Nietzsche !
15 – Mépris.
« Celui qui se méprise se prise de tout de même de se mépriser » (§ 78).
L’homme, certainement, adore se mépriser… mais pas la femme. La femme ne tire aucune grandeur des sentiments négatifs. Elle est trop univoquement dans la vie pour ça.
16 – Amour.
« Ce qui est fait par amour s’accomplit toujours par-delà bien et mal » (§ 153).
Que Nietzsche ne s’est-il accompli en amour ! Toute sa philosophie de vie en aurait été plus vivable. Surtout, elle aurait évité la récupération odieuse, et lui-même aurait évité la folie. Car la seule chose au monde, qui peut s’aventurer par-delà bien et mal, et sans sombrer dans les contradictions furieuses, c’est en effet l’amour. « Aime et fais ce que tu veux », aurait pu clamer Nietzsche, à la suite de saint Augustin, s’il avait vécu réellement un contact avec l’éternel féminin. Mais Lou Salomé… Le baiser unique sur le Monte Sacro …? Elle-même avouera à la fin de sa vie qu’elle ne se rappelait plus si elle avait embrassé Nietzsche ou non. Et Nietzsche sombrera dans la solitude terrifiante. Le lit vide. Les masturbations à répétition – comme Retour Eternel, on fait mieux. Les hurlements muets que l’on pousse sur son oreiller. Tristesse sans fin des vies sans femme. Plus tard, il tentera de renouer avec l’amour, du moins avec l’amour spirituel.
Voilà qu’il se promet dans ses carnets de « surmonter effectivement le pessimisme, et enfin, un regard goethéen plein d’amour et de bonne volonté » (posthumes d’automne 1887-mars 1888). Un an avant son effondrement mental, Nietzsche redeviendra goethéen – mais non plus le Goethe du pacte faustien, non, le Goethe de la réconciliation souveraine avec le monde, le Goethe de la sagesse de l’amour, le Goethe de Marguerite. Mais hélas, il sera trop tard…
17 – Haine.
Attention à l’être qui prétend ne pas porter la haine en lui C’est qu’il se sent supérieur à vous et invulnérable à tout ce que vous pourriez lui faire.
18 – Oisiveté.
« Les races laborieuses s’accommodent mal de l’oisiveté » (§ 189).
Retour au Nietzsche flamboyant, impitoyable mais lucide, et qui découvre des « vérités dures ». L’oisiveté, signe d’élection aristocratique ? Evidemment ! Et c’est la raison pour laquelle le plébéien est si bosseur. On l’a tellement dressé pendant des siècles à l’esclavage que cesser ses activités, même le dimanche, lui est un supplice. Au serf, il faut de l’agitation continuelle, des « choses à faire » - et que celles-ci relèvent toutes d’une pénibilité bien sentie, qu’elles le fassent suer, sinon, ça ne compte pas pour lui. Il a besoin de souffrir ne serait-ce que pour se plaindre – son sentiment d’existence à lui. Conseillez-lui de laisser ses tâches de côté et de s’installer dans un canapé avec un bon livre ou un bon disque, et vous aurez l’impression de l’insulter. Rester des heures en compagnie de Goethe ou de Mozart, c’est ce que précisément il ne sait pas faire - et pire, c’est ce qu’il ne veut pas faire. D’ailleurs, il suffit qu’il ait le pouvoir (dans sa famille, dans son boulot, dans son église) pour que personne ne puisse s’attarder sur le canapé sans culpabiliser. Pas question que les autres souffrent moins que lui ! Combiens d’esclaves se sont-ils transmis le goût de l’esclavage ! Et comme les maîtres d’antan avaient beau jeu – car il suffit d’en abrutir un seul pour que lui abrutisse trois génération…
Mais non, je n’exagère pas ! Voyez les cultures traditionnelles ! Voyez les mères africaines qui excisent leurs filles ! Voyez les pauvres qui sont contre l’avortement !
19 - Pour Jacques Salomé, Boris Cyrulnick, Jean-Louis Servan-Schreiber, Paolo Coelho – et autres marchands de bonheur.
« Toutes ces morales qui se proposent de faire le « bonheur » de l’individu, comme on dit, qu’offrent-elles sinon des compromis avec le danger qui menace la personne de l’intérieur ; des recettes contre ses passions, ses bons et ses mauvais penchants, dans la mesure où ils aspirent à dominer et à régner sur la conscience ; des petites et grandes roueries, des artifices, qui dégagent un relent de pharmacie domestique et de sagesse de bonne femme ? Toutes présentent des formes baroques et déraisonnables, parce qu’elles s’adressent à « tout le monde », parce qu’elles généralisent là où on n’a pas le droit de généraliser… » (§ 198)
Lire à ce propos l’excellent pastiche de Pascal Fioretto, La joie du bonheur d’être heureux, éditions Chiflet & Cie. Je ne dis rien de plus.
20 - Homme faible / Homme fort ( ou « pour ou contre le métissage »)
« L’homme d’une époque de dissolution qui mélange toutes les races, l’homme qui recèle dans son corps l’héritage d’une ascendance composite, autrement dit des instincts et des jugements de valeur contradictoire, sinon plus, lesquels s’affrontent entre eux et le laissent rarement en repos, cet homme des civilisations tardives et de la clarté déclinante sera en gros un individu plutôt débile ; son vœu le plus profond sera de mettre fin une bonne fois à la guerre qu’il est lui-même…
(…)
Lorsque, au contraire, les oppositions et les conflits agissent sur de tels individus comme un aiguillon de plus, comme une incitation à vivre davantage, lorsque, d’autre part, ils ont hérité et cultivé en eux, à côté de leurs instincts vigoureux et irréconciliables, une authentique maîtrise dans l’art de se combattre, donc de se dominer et de ruser avec eux-mêmes, alors on voit paraître ces hommes fascinants, insaisissables, insondables, ces êtres nés pour vaincre et pour séduire dont Alcibiade et César constituent les plus belles expressions » (§ 200).
Lequel serons-nous ? Tout s’évalue dans cette guerre de soi contre soi.
21 - Science et normativité
La science et sa dégoûtante vision plébéienne du monde. La science et son arrogante autonomie anti-métaphysique. La science – lieu des vérités qui ne dérangent personne et qui, au contraire, sont faites « pour tous ». La science – lieu de la moyenne des choses et du normatif. La science - qui préfère la généralité plutôt que l’exception, la majorité plutôt que l’excellence. La science – qui, contrairement à la philosophie, protège les faibles (les plus nombreux) des forts (les plus rares). Il était normal qu’elle devienne la seule « théorie de la connaissance » de l’époque démocratique. La science ou la meute en épistémologie.
« Comparé au génie, à l’être qui engendre ou qui enfante – ces deux mots pris dans leur acceptation la plus haute -, le savant, l’homme de science moyen, tient toujours quelque peu de la vieille fille : comme elle il ignore ces deux fonctions suprêmes de l’être humain » (§ 206). Et de fait, le scientifique arbore la perception du monde la plus restrictive, l’angle le plus terne, c’est-à-dire le plus conforme à la moyenne des choses. Aucune perspective réelle, joyeuse, drolatique en lui, sinon le renforcement perpétuel de la normativité. Ce qui ne l’empêche nullement de scruter chez les autres ce qui ne va pas – normativement parlant. « Comme on peut s’y attendre (…), [le scientifique] regorge d’envies mesquines, il a un œil de lynx pour les tares des natures qu’il ne peut prétendre égaler ». Il a ce que Bernanos appellera « la cruelle perspicacité du rustre », qui détecte avec une justesse sans pareille les anomalies de l’être qui lui est supérieur, et qui met un point d’honneur à traîner tout ce qui le dépasse devant son tribunal de l’objectivité - inférieure. « Ce qui subsiste en lui [à l’homme supérieur] de personnel lui paraît fortuit, souvent arbitraire, plus souvent encore importun, tant il s’est fait le lieu de passage, le reflet d’être et d’événements étrangers » (§ 207).. A la grande santé de ce dernier, le scientifique oppose sa petite santé primaire faite de calculs et d’intérêts (car l’objectivité n’est qu’un intérêt sublimé). « Chez lui, la « nature » et le « naturel » se sont réfugiés dans son « totalisme » serein ». Abjecte jouissance de l’esprit objectif qui ne cherche qu’à mettre à mort toutes les jouissances de la subjectivité ! Adepte d’une réalité neutralisée jusqu’au néant, le scientifique ne connaît ni l’amour ni la haine, du moins « au sens où l’entendent Dieu, les femmes ou les bêtes ». A sa manière, le scientifique voit aussi les choses « au-delà du bien et du mal », mais cet « au-delà » n’est pas celui de l’affirmation d’une vie surabondante et joueuse, mais bien celui d’un nivellement absolu des valeurs et qui ne relève de rien d’autre que d’une haine non avouée de la vie.
22 - Femme et fouet.
A une femme, rencontrée dans un de ces hôtels méditerranéens qu’il avait l’habitude de fréquenter, qui lui dit un jour que s’il lui refusait ses livres, à elle et à ses amies, c’est parce qu’il avait écrit dans l’un d’eux : « si tu vas chez les femmes, n’oublie pas le fouet », Nietzsche, éploré, lui prenant ses mains dans les siennes, lui répondit que ce n’était pas ainsi qu’il fallait l’entendre… Eh quoi ? Le fouet que l’homme emporte chez les femmes ne serait pas pour elles mais… pour lui ? Passons, passons !
23 - Le monde de Chantal Sébire vu par le très nietzschéen et très catholique Marc-Edouard Nabe.
L’obsession de notre monde ? Abolir le négatif. En finir avec toutes les souffrances – et donc en finir avec la vie qui va avec. Bien avant Philippe Muray, Nietzsche stigmatisa cette manie de l’époque (qui plus que la sienne est la nôtre) à faire du bien-être le terme de toute morale, et à se débarrasser à tout prix du tragique. Hélas, hélas ! Supprimer la souffrance, c’est supprimer l’unique cause qui fait que l’homme peut se dépasser. C’est rapetisser celui-ci au-dessous de lui-même. C’est en faire un monstre compréhensible que l’on ne peut plus ni relever quand il désespère, ni rabaisser quand il est trop content de lui.
A propos de monstre…
Dans son tract génial, paru en mai dernier, sur Chantal Sébire, et intitulé « Le ridicule tue », Marc-Edouard Nabe défrisa les consciences modernes en stigmatisant la tentation de celles-ci, heureusement avortée, d’instituer l’euthanasie comme désir légitime de tout un chacun, et devant être subventionné, sinon acclamé, par la société. Ce qu’elle nous a emmerdé ce printemps « la batracienne en souffrance » avec son discours tout fait sur le suicide assisté comme nouveau droit de l’homme !
« Pour Chantal, la « fin de vie » n’est pas assez légiférée en France. Qu’est-ce que c’est que cette manie de vouloir toujours être encadré par la loi ? Pour chaque moment de sa vie, l’homme du XXIe siècle a besoin qu’on lui donne la permission de le vivre. Même pour mourir il ne veut pas être hors la loi. »
Chantal voulait mourir – mais à condition que cela ne soit pas de son fait. Ce qu’elle voulait, la difforme sous influence, c’était une mort festive, plébiscitée, subventionnée, médiatisée - une mort spectacle.
« Madame Sébire veut faire de sa mort une cérémonie, au milieu de tous les siens, comme la Vierge Marie en dormition entourée de ses apôtres. D’abord une teuf pré-euthanasie toute la nuit, champagne et cotillons, danse des canards, et puis à l’aube, épuisée de rire et de bonheur, elle se ferait piquer par son toubib. Aïe et adios ! Une piqûre douce comme un baiser, de ceux qui transforment un crapaud en princesse charmante, car c’est comme ça qu’elle se voit, Chantal, morte : ressuscitée en quelque sorte, comme au bon vieux temps d’avant son cancer ! Oui, mais ça ne marche pas comme ça, la vie, Chantal... Encore moins la mort ! Tant qu’il y a de la vie il y a du désespoir. Personne au fond ne veut mourir, pas même Chantal. Se balader dans tous les médias comme une Miss France à l’envers est une façon de se raccrocher à la vie, de repousser finalement cette stupide évidence qu’elle s’est, ou qu’on lui a plutôt, mise dans la tête : qu’elle doit disparaître parce que trop moche et « incurable ». Évidemment, elle refuse qu’on l’opère, et soigne son cancer du nez à coup d’Aspégic ! Tu m’étonnes qu’elle souffre ! »
Elle souffre et elle veut mourir, alors qu’elle pourrait simplement vouloir la cessation de sa souffrance et continuer à vivre. Mais non ! Pas de ça mes gaillards ! Chantal est une dure qui ne fait pas de compromis. Les soins, c’est pour les chochottes. Elle, elle veut tout ou rien ! Donc la mort. Et « la racaille antimétaphysique », soit toute la société du spectacle, d’embrasser les noces funèbres de Chantal.
« Le seul geste d’humanité, maintenant, c’est d’assassiner quelqu’un qui souffre ! »
Car il n’est pas question qu’elle-même le fasse ! Le scandale Sébire, ce n’est pas une pauvre femme qui souffre le martyr toute la journée (d’ailleurs, elle ne souffrait pas tout le temps : des reportages télé nous la montraient en train de vaquer à ses occupations, faire la cuisine pour ses enfants, regarder la télé où elle devenait la nouvelle star, et répondre par téléphone à toutes les questions des journalistes avec une énergie qui force l’admiration), et qui ne peut se donner la mort elle-même, c’est une procédurière impitoyable qui demande que la société prenne en charge ce qu’elle se répugne à faire. Or, comme le dit Nabe, violemment inspiré :
« Est-ce bien catholique ? Vouloir maîtriser sa mort alors que c’est le job de Dieu. Même le suicide est encore une volonté divine, car c’est Dieu qui a inoculé dans l’âme du suicidaire la force (ou la faiblesse, on peut en discuter) de vouloir se tuer soi-même. Dans l’euthanasie, c’est le médecin (misérable ersatz de Dieu !) qui administre dans le simple corps du patient une vulgaire dose de poison mortel. Dans un cas, la personne est consciente tout en dépendant d’une force qui la dépasse; dans l’autre, elle se croit consciente parce qu’elle remet, pour ne pas dire trahit, son destin entre les mains d’autres hommes qui l’ont influencée. Ils l’assistent pour l’assassiner. C’est de l’assassistance ! »
Ce qu’il faut comprendre, c’est que :
« Le suicide fait encore partie de la vie, pas l’euthanasie qui fait partie de la mort ».
Sauf que Chantal Sébire est contre le suicide mais pour l’euthanasie ! Et d’ailleurs, après sa mort :
« Les pro-euthanasie reprochent maintenant à ceux qui ont refusé à Chantal le droit de mourir de l’avoir assassinée! En refusant de l’assassiner, ils l’auraient incitée au suicide ! Ça devient le pire des crimes de ne pas vouloir tuer son prochain ! ».
Grâce à Dieu, elle aura fini par renoncer à ses prétentions juridico-médiatiques et se sera suicidée comme une grande – retrouvant ainsi, au dernier moment, sa dignité.
« Le dernier jour de l’hiver, toute seule dans son salon, Chantal Sébire s’est couchée par terre, au milieu de ses fauteuils et de son divan qu’elle avait emmaillotés de housses comme des fantômes, pour éviter qu’ils ne s’abîment, avec le temps. »
Quant à Nabe, grâce lui soit rendue d’avoir eu cette « dure pensée » - généreuse en diable ![5]
A SUIVRE
[1] Goethe, Faust I, traduction Malaplate, GF, page 34.
[2] Thomas Mann, Le docteur Faustus, Albin Michel, p 466
[3] René Girard, Je vois Satan tomber comme l’éclair, biblio essais, Le Livre de Poche, p 227.
[4] Nietzsche, Œuvres complètes, vol. XIV : Fragments posthumes début 1888 – janvier 1889, Gallimard, 1977, p 224-225.
[5] On peut lire ce texte dans son intégralité sur le site de Nabe : http://marc.edouard.nabe.free.fr/Accueil.html
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13/11/2008
Perspectivisme et pensées dures I - Une lecture de Par-delà bien et mal de Nietzsche)

[Retour à du lourd. Cette étude, que je poste en trois fois, a paru dans Les carnets de la philosophie n° 04 de juillet 08.]
A mon oncle Jean-Paul.
L'important, c'est la tonalité. La teinte personnelle. Qu'importe l'objectivité de la pensée pourvu que celle-ci nous fasse penser. On ne lit pas Nietzche pour ce qu'il dit mais pour ce qu'il nous fait dire. Comme dirait Deleuze, impossible de lui faire un enfant dans le dos à celui-là, c'est lui qui nous en fait. C'est lui qui nous accouche ou qui nous encule (ah, la divine grossièreté deleuzienne !) Tant de gens qui ne comprennent rien à Nietzsche, ou, pire, qui ne comprennent qu’une seule chose. Alors qu’il faut toujours savoir que chaque chose est aussi vraie que son contraire. Chaque chose va avec son contraire, c’est cela la réalité - la réalité, c’est-à-dire, ce qu’il faut approuver.
Pour cela, deviens ce que tu es. Sois ce que tu veux vraiment. La vérité se trouve non dans l'idée mais dans la personnalité.
« Je ne veux extraire de chaque système que ce point qui est un fragment de personnalité et appartient à cette part d'irréfutable et d'indiscutable que l'histoire se doit de préserver »,
écrit-il au tout début de La philosophie à l'époque tragique des Grecs. Propos leibnizien s'il en est, car ce fragment de personnalité n'est rien d'autre que la partie claire que chacun de nous a sur le monde. Cette partie claire, c'est le corps. La grande raison du corps. La conscience du corps grâce à laquelle la majorité d'entre nous ne se suicide pas - car s' il n'y avait que l'âme pour nous guider, l'humanité aurait péri depuis longtemps. Tant qu'il y a du corps, il y a de la vie, du désir - de la possibilité. La vérité est que, même clonés, nos pores réclament du contact - comme le constate, à son corps défendant, le personnage de Daniel1, dans La Possibilité d’une île, le roman du très schopenhaurien Michel Houellebecq, nietzschéen malgré lui.
« La peau fragile, glabre, mal irriguée des humains ressentait affreusement le vide des caresses. Une meilleure circulation des vaisseaux sanguins cutanés, une légère diminution de la sensibilité des fibres nerveuses de type L ont permis, dès les premières générations néohumaines, de diminuer les souffrances liées à l’absence de contact. Il reste que j’envisageais difficilement de vivre une journée entière sans passer ma main dans le pelage de Fox, sans ressentir la chaleur de son petit corps aimant ».
Tout redupliqué qu'il est, Daniel1 veut la vie. Mais si lui la veut par défaut, le surhomme (ce que n’est assurément pas Houellebecq) est celui qui la veut par excès.
La surabondance de et dans l’existence, sans arrière-monde ni arrière-pensée, c’est peut-être cela, penser par-delà bien et mal.
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1 - Perspectivisme.
La multiplication des points de vue. La conscience de cette multiplication, c’est ce qu’on appelle le perspectivisme – « condition fondamentale de toute vie »[1]. La voici, la grande, la belle, la définitive leçon de Nietzsche – celle qui fait que sur ce point, et quelles que soient les distances que nous prendrons plus tard avec lui (le grand rire dionysiaque, quelle farce affreuse !), nous resterons nietzschéens. Quiconque limite la connaissance qu’il a d’une chose à sa propre perception peut être sûr qu’il ne la connaît pas. Quiconque ne voit pas que chaque chose est aussi vraie que son contraire ne voit rien. Ce qui est faux, ce n’est pas le contraire d’une chose, c’est ce qui la dessert, c’est ce qui lui donne une moindre valeur, c’est ce qui la rabaisse. Tout ce qui me rabaisse est faux. Tout ce qui m’élève est vrai. La joie m’élève, et c’est pour cela qu’elle est une perfection. La tristesse me rabaisse, et c’est pour cela qu’elle est une imperfection. Spinoza n’est jamais loin quand on parle de Nietzsche. Et ils emmerdent le relativisme, l'égalitarisme. Pire, ils emmerdent.... la justice !
Etre nietzschéen ? C’est avoir le sens des meilleures perspectives sur les choses – c’est-à-dire les points de vue les plus joyeux, les plus forts, les plus nuancés. Hélas, hélas ! La nuance est un enfer. La nuance fait dire deux choses en même temps : par exemple, que le christianisme a opprimé l’esprit pendant des millénaires, mais que ce faisant, il l’a aiguisé comme jamais ; ou que Wagner a rendu la musique malade, mais que cette maladie est la plus belle du monde ; ou que les femmes n’entendent rien à la philosophie, mais les philosophes entendent-ils quelque chose aux femmes ? Dans tous les cas, il faut tout prendre – même ce à quoi l’on s’attaque. Comme le dit Georges-Arthur Goldschmidt, « il n’y a jamais chez Nietzsche le désir de voir disparaître ce à quoi il s’oppose : jamais il ne souhaite l’anéantissement de ce qu’il combat »[2]. C’est le combat qui, au contraire, fait voir les choses dans leur miroitement, leur complexité, leur noblesse. Attaquer quelque chose ou quelqu’un, c’est lui rendre hommage, c’est lui donner encore plus de force, c’est faire cas de lui. Si la vérité qu’on blesse meurt, eh bien, tant pis pour elle ! Cela signifie qu’elle n’était pas digne d’être une vérité. Voilà déjà un point antichrétien : toute vérité doit être forte ou n’être pas. Au diable les vérités fragiles, blessées, pleurnicheuses !
2 – Impureté des choses.
« Il se pourrait même que ce qui constitue la valeur de ces choses bonnes et vénérées tînt précisément au fait qu’elles s’apparentent, se mêlent et se confondent insidieusement avec des choses mauvaises et en apparence opposées, au fait que les unes et les autres sont peut-être de même nature »(§ 2).
L’impureté fondamentale des choses – déniée par la pureté des fondamentalistes. Ils ne comprennent rien et sont les plus dangereux, ceux qui croient à l’unicité des choses. La vérité est dans le mélange, le bariolé, l’envers et l’endroit, la saturnale. La vérité est une affaire kaléidoscopique. Tout ce qui existe est impur, car tout ce qui existe ne se limite pas à son essence. L’être pur est un mort-né. L’être réel est ce qui devient et ce qui revient sans cesse. Aucune philosophie moins essentialiste que la philosophie de Nietzsche.
Pour vivre pleinement, il faut savoir jouer la vie dans tous ses aspects, comme le comédien joue le diable et le bon dieu. La vie relève à la fois de la santé et de la maladie – mais l’important n’est pas d’être malade ou en bonne santé, l’important est d’avoir le point de vue de la santé sur la maladie… et sur la santé. Tant de gens qui se trompent de point de vue sur leur état ! On peut être d’une faiblesse extraordinaire et le savoir – ce sera là notre force. On peut avoir toutes les tares de son époque et ne pas s’en féliciter (Houellebecq, encore). « Je suis un décadent et le contraire d’un décadent », disait Nietzsche de lui-même, dans Ecce Homo. Hélas ! Hélas ! Nous sommes à une époque qui ne se cesse de se féliciter de ses tares. A en croire les animateurs de notre monde (qu’ils soient de TF1 ou du Flore), il faudrait approuver tout ce qu’il y a en nous de décadent, de débile, d’ « humain trop humain ». En revanche, ce qui dépasse notre capacité d’approbation doit être exterminé – je veux dire : euthanasié, sans crier gare. Rappelez-vous, Chantal Sébire, avec sa tronche d’Eraserhead (une véritable « tête à effacer » en l’occurrence), qui, en mars dernier, réclama à toute la France qu’on lui organise sa mort en direct. Parce qu’elle était malade (mais soignable), il fallait qu’on la tue. On en reparlera plus tard, avec Nabe.
La mort comme point de vue premier sur la vie, la maladie comme point de vue primordial sur la santé - c’est cela le sens de la culture contemporaine. Et c'est à cela que Nietzsche s'attaque.
En attendant, rien de plus irritant que les esprits boiteux qui ne voient même plus qu’ils boitent. L’impureté qui ne sait même plus ce qu’elle est, c’est là notre problème. Car l’impureté, comme la faiblesse, comme la décadence, ne vaut que si l’on en est conscient – que si l’on en a soi la pureté nécessaire pour l’accueillir. Le Christ ne disait par autre chose quand il disait que l’homme pur ne craint pas les éléments impurs. Nous, c’est juste le contraire – nous sommes tellement impurs que nous ne supportons même plus les aliments purs. Un peu comme ces enfants obèses qui à force de se gaver de Mcdo ont perdu le goût des fruits et légumes.
Au fait, chez Nietzsche, la diététique, c’est de la philosophie. Maintenant, vous le savez.
3 – Puissances du faux
« Nous ne voyons pas dans la fausseté d’un jugement une objection contre ce jugement ; c’est là, peut-être que notre nouveau langage paraîtra le plus déroutant. La question est de savoir dans quelle mesure un jugement est apte à promouvoir la vie, à la conserver, à conserver l’espèce, voire à l’améliorer, et nous sommes enclins à poser en principe que les jugements les plus faux (et parmi eux les jugements synthétiques a priori) sont les plus indispensables à notre espèce, que l’homme ne pourrait pas vivre sans se rallier aux fictions de la logique (…) Car renoncer aux jugements faux serait renoncer à la vie même, équivaudrait à nier la vie » (§ 4).
Tout Nietzsche est dans cet aphorisme. La seule vérité qui vaille, c’est la vérité qui sert la vie. Le seul jugement valable, c’est le jugement qui donne de la valeur à la vie. Que nous importe qu’une idée soit vraie ou fausse du moment qu’elle préserve la vie. Et puisque nous nous sommes aperçus que ce qui est faux rend justice à la vie plus souvent que ce qui est vrai, va pour les puissances du faux, et haro sur les vérités impuissantes. Sans faux, la mort !
Montaigne et Pascal ne disaient pas autre chose. Il n’y a rien de certain dans ce monde – ni nos valeurs qui sont des préjugés, ni notre nature qui n’est qu’une coutume. Pour autant, gardons-nous bien de laisser ces secrets philosophiques filer dans la foule. Imaginez ce que ferait le peuple s’il apprenait que sa vérité n’est qu’une vérité sociale – donc, un mensonge ? Il pèterait les plombs, à coup sûr. Car le peuple ne peut vivre décemment dans le scepticisme. Il lui faut du solide (du sordide !), du concret, de l'excrément, du protestant ("chier dans son lit, il n'y a que ça de vrai", disait le bon Luther), des valeurs dont il ne puisse douter, comme le travail, la famille, ou la patrie. On ne peut le démoraliser (au sens propre) sans courir les plus gros risques. Un troupeau que l’on rend fou est capable de tout – de faire une révolution, de brûler le Louvre, ou les deux, mon général[3]. Un soupçon de scepticisme dans une tête de veau, et c’est le nihilisme assuré ! Non, non ! Il faut organiser la société en faisant en sorte que l’immense majorité vive humblement et travaille au service d’un ordre supérieur dont les fins lui sont inaccessibles. La préservation de la haute culture contre la basse est à ce prix.
4 - Vie et vérité
- Mais quoi ? Nous ne sommes plus des enfants. Ou plutôt nous sommes les enfants des Lumières. Nous pensons que tout le monde a le droit à la haute culture ! Après tout, le Louvre n’a pas brûlé, et Nietzsche, qui était d’une sensibilité toute pathologique, s’est fait une crise de panique pour rien. Par ailleurs, ce n’est pas le scepticisme dont vous parlez qui sera susceptible de nous rendre fou. Au contraire ! Nous savons depuis belle lurette que Dieu est mort et que les idéaux sont des idoles. La transcendance, les belles formes, l’impératif catégorique, le meilleur des mondes, tout ça, c’est fini. Où est donc la raison de nous cantonner encore aux puissances du faux ? Ne peut-on réellement choisir qu’entre illusion vitale ou vérité mortifère ? La vie est-elle à ce point l’ennemie de la vérité ? Voyons, voyons… Tout cela n’est plus sérieux.
Le comble, c’est que Nietzsche, aussi, se pose ce problème – et de la manière la plus cruelle. Le philosophe, dit-il, doit avoir la probité intellectuelle d’aller creuser dans les vérités les plus insoutenables. Le philosophe doit risquer sa vie (mentale, affective, sociale) au nom de la vérité.
Elle est là, la contradiction insoluble du nietzschéisme – d’un côté, affirmer les puissances du faux, de l’autre, poser l’exigence de vérité. D’un côté, la béatitude vitale, de l’autre, « les dures pensées ». Relisez, l’un après l’autre, les aphorismes 24 et 39, de la deuxième partie intitulé « L’esprit libre », et frémissez… ! Il n’y pas meilleure tension pour l’esprit que cette double affirmation. Le premier affirme la falsification joyeuse des choses au nom de la préservation de l’innocence (même la science nous induit en erreur, tout simplement parce que même la science aime la vie, et préfère le bonheur de vivre à la lucidité terrifiante). Le second met le paquet sur la lucidité terrible du philosophe qui, mille fois plus que le « scientifique », se doit d’éprouver ce qu’il y a de pire dans la connaissance.
Intenable, cette contradiction – sauf peut-être pour le Surhomme. Mais qu’est-ce que le Surhomme ?
5 – Suicide.
« La pensée du suicide est une puissante consolation : elle nous aide à passer maintes mauvaises nuits » (§ 157).
Nietzsche était-il nietzschéen ? L’on sait qu’en même temps qu’il faisait l’apologie de la vie et l’affirmation de toutes choses dans ses œuvres, il avouait dans sa correspondance son dégoût de l’existence. Ici, « j’ai horreur de la réalité », là, « je méprise la vie », là encore, « j’ai moi-même essayé de dire oui – hélas ! ». Si l’on ajoute à ces « aveux », certes faits dans les moments douloureux (et Dieu sait qu’ils ont été nombreux !), quelques réelles tentatives de suicide, l’on en conclura que Nietzsche s’est menti philosophiquement toute sa vie – ou pire, qu’il fut un maso acharné à penser contre lui-même. Mais penser contre soi-même, c’est précisément ce que l’on appelle penser ! C’est cette résistance philosophique à la tentation d’en finir qui fait la grandeur de sa vie et la noblesse de son œuvre. Et voilà déjà un indice pour la définition du Surhomme. Ne pas se laisser abattre, c’est surhumain. Napoléon, modèle de surhomme s’il en est, et grande figure nietzschéenne, qui fut lui-même tenté de se tuer, finit par y renoncer, et écrivit que « le suicide était une erreur de jugement ».
6 – Dureté
L’on dit souvent d’une personne dure qu’elle est dure avec les autres parce qu’elle est dure avec elle-même. On croit ainsi l’excuser, sinon lui rendre justice. « Quelle belle dureté est-ce la sienne ! Quelle honnêteté dans l’impitoyable ! Quel sens de la justice dans le supplice ! » En vérité, il n’y a pas plus salope qu’une personne dure. Car une personne « dure avec les autres parce qu’elle est dure avec elle-même » est une personne qui veut faire payer aux autres ce qu’elle a été obligée de souffrir toute sa vie – et que parfois, elle s’est imposée elle-même, par « goût de l’effort » ou du « mérite ». Une personne dure veut faire plier l’insouciance, l’espièglerie, la joie de vivre de tous ceux et de toutes celles qui n’ont pas eu besoin de souffrir autant qu’elle pour pouvoir exister. Gare à vous qui vous baladez dans la vie, car vous serez bientôt dans le collimateur de celle qui s’est faite à la force de son poignet. Son ancienne misère, sociale, affective et existentielle, mêlée à sa volonté féroce d’en sortir, a fait d’elle une bête de combat à l’instinct de vengeance démesuré. En fait, même si elle a pu accéder à la souveraineté du maître, elle garde toujours en elle la mentalité de l’esclave. Et si vous, par malheur, paresse ou dilettantisme, avez oublié d’être maître, l’ex-esclave qu’elle est, et qu’elle sera toujours, ne vous loupera pas. Préparez-vous à payer cher les privilèges de votre innocence. Vous ne savez pas comme elle a le pouvoir de rabaisser, elle qui ne pense et qui n’agit que dans la bassesse. Si vous n’avez pas l’habitude, le choc risque d’être très rude. Et c’est pourquoi vous devez lire Nietzsche : lui seul peut vous préparer à cette guerre ontologique (et non « biologique », o imbéciles !). Pendant des siècles, l’aristocratie régna sur la plèbe. Mais un jour, la plèbe se révolta et renversa l’aristocratie. Depuis, tout pue dans le monde. C’est que la plèbe gagne (pour) toujours, le saviez-vous ? Alors, si vous voulez, encore et malgré tout, garder votre jardin secret, loin de sa portée, apprenez avec Nietzsche à la... renifler !
7 – Plèbe d’en haut, plèbe d’en bas.
Sachons lire ! Quand on écrit « plèbe » ou « aristocratie », ce n’est pas de catégorie sociologique dont on parle, mais de catégorie philosophique. Le plébéien, ce n’est ni Thénardier ni un Rougon-Macquart, et encore moins le beur de nos « banlieues difficiles », c’est celui qui ne pense qu’à partir des bas instincts, qui ne perçoit la vie que selon le sexe et le sang, qui ne voit que l’animal en l’homme. Bourge ou prolo, le plébéien, c’est celui qui a une vision anale, c’est-à-dire raciale, du monde. Hitler, bien entendu.
Quant à l’aristocrate, ce n’est évidemment pas le détenteur d’une particule dont il s’agit, encore moins le puissant qui a des terres et des serfs, non, c’est juste l’être qui contemple le monde du haut de son esprit ; juste l’homme (qui peut être une femme, évidemment) doté d’une sensibilité désintéressée et qui est capable de pleurer en regardant un paysage ou en écoutant une sonate de Mozart. Politiquement, notre aristocrate est d’un scepticisme à toute épreuve. Personne de moins dupe que lui devant l’histoire, et de plus impassible face au maelstrom du social. C’est généralement un être pour qui la vie contemplative est mille fois plus intéressante que la vie active – contrairement au plébéien qui ne sait pas exister quand il ne travaille plus.
-Mais pourquoi puiser quand même dans le langage de la sociologie ? Pourquoi stigmatiser quand même le peuple de ces mots méprisants : « plèbe », « troupeau », « meute », et au contraire utiliser le mot si douteux d’ « aristocrates » pour qualifier les êtres soi-disant meilleurs ? Etes-vous des hypocrites du pouvoir doublés de fieffés réactionnaires ?
-Pire que ça, nous sommes… des généalogistes.
8 – « Herrschaftsgebilde »
L’un des concepts les plus forts de Nietzsche et qui signifie, à la lettre, « configuration de domination ». Plus simplement, on pourra parler de « bataille des instincts pour la hiérarchie ».
En nous, les instincts de domination se battent sans pitié. Chacun veut être au sommet de la hiérarchie, l’un par la gloire, l’autre par la puissance, le troisième par la morale (qui est un instinct de domination comme un autre, rappelons-nous le !). Car le souci de l’instinct, c’est de faire oublier qu’il en est un. « Tout instinct aspire à la domination, et c’est en tant qu’instinct qu’il veut philosopher » (§ 6).
La victoire d’un instinct contre un autre, c’est ce que nous, les humains trop humains osons appeler notre libre arbitre. « Libre arbitre, tel est le mot qui désigne ce complexe état d’euphorie du sujet voulant, qui commande et s’identifie à la fois avec l’exécuteur de l’action, qui goûte au plaisir de triompher des résistances, tout en estimant que c’est sa volonté qui les surmonte » (§ 19). Et de fait, nous pensons de bonne foi qu’il suffit de vouloir pour agir. Nous sommes très fiers de croire qu’intention et acte s’identifient au faîte de notre volonté. Nous croyons durs comme fer que nous sommes la cause de nos actes – alors que nous en sommes, le plus souvent, que l’effet. Pour le philosophe aux « pensées dures », dire « je » veux, « je » pense, ou « je » sens, n’est qu’un pieux mensonge, sans doute le plus beau de la morale. Car la réalité, c’est que « ça » veux en moi, « ça » pense en moi, « ça » sent en moi. Le « je » n’est que le résultat du jeu de nos configurations dominatrices. Notre « je » ressemble un peu à la classe dirigeante qui s’approprie sans complexe les succès de la collectivité. Nous attendons que nos instincts se tuent à la tâche, et quand à la fin, l’un surgit au dessus des autres, nous nous emparons de lui, et nous disons qu’il est le résultat de notre volonté consciente, de notre libre arbitre, de notre génie méritocrate – et, sans rire, nous l’appelons « sujet ».
9 – Bouffon sans vergogne
« L’étude de l’homme moyen » (§ 26) - pour celui qui veut vraiment connaître l’humanité, il faut en passer par là. La tour d’ivoire, ça va un temps. Quoique la tour d’ivoire… Comme dit Flaubert parlant de la sienne, « une marée de merde en bat les murs, à la faire crouler ». Alors, il faut y aller, un jour ou l’autre, dans le social, se mêler au troupeau, à la meute, écouter ce que disent les humains trop humains, mesquins, médiocres, simplets, idiots, barbares, grégaires, moraux, prendre des notes sur leur esprit de ressentiment, leur instinct de vengeance, leur culpabilité culpabilisante, et leur obsession de saper, saper, saper le moral des grands.
Si Zarathoustra a de la chance, il sera aidé par des « auxiliaires » qui lui simplifierons la tâche, notamment par ces philosophes qu’on nomme cyniques – « ceux qui reconnaissent en eux la présence de la bête, de la vulgarité, de la « norme » et qui, par surcroît, mettent leur esprit et leur joie secrète à parler d’eux et de leurs semblables devant des témoins ; il arrive même qu’ils se vautrent dans des livres comme sur leur propre fumier. Le cynisme est la seule forme sous laquelle les âmes vulgaires accèdent à la probité » (§ 26). Plus qu’à tout autre, il faut tendre l’oreille à ces « bouffons sans vergogne » ou à ces « satyres scientifiques » que sont souvent les grands écrivains. Eux en savent plus long sur la vie que tous les autres « vivants ».
-Attention à ne pas confondre vie et littérature tout de même !
-Mais la vraie vie est littérature, le saviez-vous ?
-Sophisme d’ado intello qui fait son Proust ! La vraie vie se passe bien de littérature.
-Imbécillité de parent d’élève ! Empêchez donc vos enfants de lire…. Puisque vous ne voulez pas qu’ils connaissent votre vie.
-A mes enfants, j’ai appris le sens du respect, le goût du mérite, l’importance de la responsabilité, et par-dessus-tout, l’humilité.
-Et l’excellence ? Et l’insouciance ? Et la hauteur de vue ?
-Foutaises d’enfants gâtés !
-C’est ce que je disais. Vous leur avez appris… la bassesse en toutes choses.
10 – Limites du cynisme.
Attention tout de même à ne pas étudier trop longtemps la bassesse. Car à force de ne juger que selon la faim, l’appétit sexuel et les vanités, l’on risque de transformer son cynisme en sensualisme grossier, et dès lors, de retrouver le point de vue plébéien que l’on venait critiquer. Et l’écrivain plébéien, ça existe, et c’est le pire.
11 – Livres pour tous, livres pour personne.
« Il est des livres qui ont une valeur opposée pour l’âme et la santé, selon qu’ils agissent sur une âme basse et une énergie défaillante ou au contraire sur une âme haute et une énergie vigoureuse ; dans le premier cas ce sont des livres dangereux, débilitants, dissolvants, dans l’autre d’exaltants appels qui provoquent les plus courageux dans le sens de leur courage. Les livres pour tout le monde sentent toujours mauvais ; une odeur de petites gens s’élèvent de leurs pages. Là où le peuple mange et boit, même là où il adore, l’air s’empuantit » (§ 30).
Mein Kampf, le livre pour tous par excellence.
Ainsi parlait Zarathoustra, le livre pour personne par excellence – mais que trop de lecteurs lurent en leur temps, et malheureusement, dans le sens de Mein Kampf.
Tout cela, c’est la faute à l’éducation démocratique. Mais peut-on éduquer, depuis le XIX ème siècle, autrement que démocratiquement ?

[1] Par-delà bien et mal, préface. Toutes les citations qui suivront seront tirées de cet ouvrage, et indiquées par le numéro de l’aphorisme dont elles sont extraites.
[2] Avant-propos au Nietzsche de Daniel Halévy, Grasset, Le livre de poche, p 28.
[3] En mai 1871, pendant la Commune de Paris, un bruit courut que les insurgés avaient mis le feu au musée du Louvre. Cette fausse rumeur épouvanta Nietzsche et lui donna la « preuve » que les masses, livrées à elles-mêmes, sont toujours prêtes à se venger de ce qu’il y a de plus haut et de plus noble dans leur civilisation – et de détruire les plus belles œuvres de l’histoire
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| Tags : nietzsche, perspectivisme, plèbe, puissance du faux, vie et vérité, herrschaftsgebilde |
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10/11/2008
L'origine du monstre
« Nus et Or » de Sophie Bassouls - 21 tirages laboratoire Janvier, peints à l’or ( 65 x 85 ) accompagnés de sept Poèmes d’Alina Reyes.
Du 6 novembre au 8 janvier 2009 - Espace-Galerie des Femmes, 35 rue Jacob, 75006 Paris (du mardi au samedi, de 11 h à 19 h, entrée libre).
On le sait, toute la pensée d'Antoinette Fouque s'organise autour de la matrice considérée comme matière maternelle première. Selon une dimension mytho-poétique, l'humanité s'inscrit et s'écrit dans la chair originelle de la femme, chair vivante et pensante, lettre charnelle qui accouche de l'esprit, géni(t)alité scandaleuse pour les anciens et folle pour les queer et qui fait de l'utérus la grande révolution ontologique. La création est une occurrence de la procréation.
Dès lors, on comprend qu'Antoinette Fouque ne pouvait qu'être sensible aux travaux de Sophie Bassouls - cette photographe des écrivains qui a pu éterniser, entre autres, Gombrowicz et Eugène Ionesco, Gabriel Matzneff et Philippe Sollers, Amélie Nothomb et Marc-Edouard Nabe - puisque son projet "nus et or" consiste à représenter le corps d'un homme nu à l'intérieur, ou au milieu, d'un espace en or d'où il semble émerger. Corps rodinien embrassé, sinon embarrassé, par des copeaux de couleurs, à la manière d'une surface klimtienne. Corps adulte placé dans une sorte de placenta or, lui-même installé dans un aplat de bleu puis dans un aplat de noir. Corps morcelé, étiré, allongé, découpé, décalé, réajusté, qui n'a pas l'air d'avoir mal même s'il fait un peu mal à voir. Homme maigre tenu dans une sorte d'étui triplement foetal. Faut-il tout ça pour qu'un homme en sorte ?
C'est que l'homme, décidément est un monstre. Un diable. Une créature qui heureusement va éclore dans et par la femme. A l'instar de Merlin l'enchanteur, tout homme est enfant de Satan et d'une sainte. Tout homme nait des noces du néant et de l’amour, du noir et de l'or. C'est peut-être cela le mystère du corps (et donc de l'esprit) masculin et que ne cesse, depuis toujours, de vénérer Alina Reyes qui s'y connaît en matrice, en rrose, en or et en os.
Que l'auteure du Boucher mette son art au service de ce qui aussi une boucherie d'homme rajoute au plaisir étrange et inquiétant qui se dégage de cette exposition. Au corps en morceaux et en devenir de la photographe répondent les vers réconciliants et amoureux de la poétesse. L'une donne la matière, l'autre chante la chair. Les deux en auront fait un homme. La femme qui fait d'un amas de chair un être aimable - on ne fait pas plus fouquien !
Tu es tout en dents, non ?
je suis tout en lèvres, oui.
Tu es tout en os, bon sang,
Je suis toute ouïe, bon Dieu,
Tu es tout yeux, je suis toute
Regard.
Combien d'os as-tu, tout nu ?
Combien de dents pour me défendre
De toucher ton seul, ton unique
Os ?
Hosannah du profond de mes chairs !
Je pressens la source qui vient.
Et donc, voici notre homme phagocyté pour son salut et son bonheur par ces trois femmes d'exception : Sophie qui l'a photographié, Alina qui l'a désiré, Antoinette qui l'a pensé. L'homme apparaît alors non pas tant comme un vulgaire objet de la femme que comme un beau sujet de la femme - mais "sujet" comme on dit "sujet du roi ou de la reine". Sujet de la chair qui l'a fait tel. Sujet d'une trinité maternelle. Et qui lui-même pourrait devenir femme à son tour comme le montre la photo la plus troublante, reproduite ici, où les morceaux de l'homme sont reconstitués de manière à former une sorte de matrice improbable - et qui n'est pas sans rappeler L'origine du monde de Courbet. L'homme origynel, l'homme au corps de femme et à la peau de serpent, c'est peut-être cela, le fantasme amazone, sinon cannibale, de ces dames - à moins que cela ne soit le nôtre, hypocrites que nous sommes ! Dans tous les cas, nous nous sommes coulés dans la source.
QUATRE QUESTIONS A SOPHIE BASSOULS :
- Quel mystère cache selon vous le corps de l'homme ?
Le corps de l’homme, c’est le corps de l’Autre. Pendant des années, cette idée ne s’imposait pas à moi comme une évidence. Les corps d’hommes, de femmes, se mêlent, s’emmêlent, s’accordent, se désirent, rien de plus naturel.
Puis un jour, le corps de l’Autre est devenu pour moi un sujet de photographie. Le thème à illustrer était « la Vanité ». Ensuite, avec cet ami qui acceptait de poser, nous avons poursuivi un travail sur la maigreur.
L’étude minutieuse, détaillée, de ce corps n’a en aucune façon effacé l’étrangeté, je pense qu’elle l’a accentuée. J’ai souligné les différences, mais le mystère demeure. Le corps de l’Autre est autre.
- Ce qui apparaît dans cette exposition, et qui est en accord total avec la pensée d'Antoinette Fouque, est que l'homme est une créature utérine qui tient son corps et son esprit de la chair originelle. En aviez vous conscience quand vous avez conçu votre projet ?
Antoinette Fouque m’a fait le grand plaisir d’accueillir cette exposition à l ’Espace des Femmes, sans hésitation de sa part, mais ce travail pour moi n’a pas de lien directe avec sa pensée, en tout cas il ne se situe pas dans un geste d’appropriation. Pas trace de cordon ombilical.
J'ai photographié un homme, jeune, et pris des libertés avec les photographies sans suivre pour autant une mouvement revendicateur.
- Vous dites que les premiers résultats de votre travail vous ont d'abord effrayé, tant ces corps morcelés vous apparaissaient trop durs et trop sévères - comme si travailler sur le corps de l'homme, j'allais dire sur l'homme tout court, suscitait nécessairement le mal et la souffrance (alors que celui de la femme, "c'est bien connu", suscite toujours la beauté et la plénitude.) L'homme est donc à l'origine toujours un monstre ?
Les premiers hommes nus que j’ai entrevus s’appelaient Apollon, Atlas, Bacchus, ou David imaginé par Michel-Ange. A l’école de l’antiquité ou de la Renaissance, qui fût la mienne, l’homme n’est pas un monstre.
Ce qui m’a inquiétée, à un moment, en morcelant ce corps, est qu’il perde justement son harmonie. C’était dur, très brutal, et me semblait injuste. L’or permettait de transformer cette violence en hommage. Je pense me situer plus dans la poesie que dans la perversité.
- Les poèmes d'Alina Reyes adoucissent, en un sens, votre travail, en donnant du désir là où il n'y a avait à « l'origyne » que de la matière vive et brute. Comment s'est passée la collaboration avec elle ?
Avec Alina, ce fut très simple. Elle a aimé les planches que je lui ai montrées, je lui ai laissé un jeu de petites maquettes. En toute liberté, sans que nous ayons besoin de nous consulter elle a écrit ces sept poèmes en parallèle à mon travail, me les a envoyés par e-mail. Ils sonnent comme un écho très juste à mon travail .
Nous nous sommes revues le soir du vernissage, et pour notre plaisir à nous tous, elle a accepté d’en lire un.
http://www.sophiebassouls.com/flash.html
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08/11/2008
Nous sommes tous platoniciens.

Même si nos mères n'ont pas été La mère, même si Joscaste et Médée, même si Lucie Ceccaldi, Vitalie Cuif, Folcoche et Génitrix, même si la maltraitance, l'abandon et la cruauté, même si le dégoût de la vie, le goût du néant et la haine de Dieu, même si la privation de la chair, l'impossibilité du contact et l'abjection sexuelle, même si en chaque bébé un Richard III potentiel, même si tous les enfants que je n'aurais pas ne savent pas le bonheur qu'ils me doivent, personne ne pourra ne pas se sentir fondre, au moins un instant, devant cette image idéale de la plénitude maternelle. Personne ne pourra nier qu'il a en lui une idée absolue de l'amour et du désir - même s'il n'aime pas l'amour et ne désire rien. Personne ne pourra renier le fait que la vie aura eu quelque chose de bon, de beau et de vrai - même par le biais du fantasme ou celui de la croyance. Personne ne pourra regretter que cette relation idéale existe même s'il ne l'a pas vécu lui-même. Nous pourrons nous suicider un autre jour, mais aujourd'hui, nous trouverons que cet enfant allaitant cette femme nous redonne l'idée de la joie et de la vie. Car nous sommes tous platoniciens - nous avons tous en nous des modèles absolus, des formes idéales, des Idées en un mot, que la vie réelle ne cesse de contrarier, mais qui nous retiennent de la quitter.
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01/11/2008
Quaerere Deum

Plus d'un mois après la visite, pour ne pas dire la visitation, de Benoît XVI en France, voici le discours magnifique, sans équivalent, o combien signifiant, que celui-ci a fait au collège des Bernardins, devant un parterre d'intellectuels. On pourra lire ce texte en suivant la vidéo de la lecture par le pape lui-même sur le lien de La Croix. Peut-être un peu trop soucieux des moments forts de ce discours, je me suis permis de mettre en gras les phrases ou les paragraphes les plus importants de celui-ci. Pour le reste, comment ne pas trouver remarquables cette apologie du verbe et du chant, de la littérature et de la "grande musique" qui en résultèrent, cette défense subtile et tellement juste des origines judéochrétiennes de l'Europe, cette condamnation sans ambages du fondamentalisme (en effet, le christianisme n'est pas une religion de livre stricto sensu), cette dialectique savante de la vérité et de la liberté, de la liberté dans la vérité, de la raison et de la foi, de la raison dans la foi, cet incroyable humanisme chrétien qu'un Jacques Maritain appelait "humanisme intégral"? Tout cela dit de cette voix si douce et si profonde, poétique et pédagogique, de Joseph Ratzinger, et qu'on ne se lasse pas d'entendre ? Quelle réelle présence ! Et quelle leçon de haute culture ! Non, vraiment, la voici pour de bon la véritable constitution européenne!
http://www.la-croix.com/documents/doc.jsp?docId=2349572&a...
Discours du pape Benoît XVI au collège des Bernardins à l'occasion de sa rencontre avec le monde de la culture.
Paris, le vendredi 12 septembre
Source : Vatican
***
Discours de Benoît XVI
Monsieur le Cardinal,
Madame le Ministre de la Culture,
Monsieur le Maire,
Monsieur le Chancelier de l’Institut,
Chers amis,
Merci, Monsieur le Cardinal, pour vos aimables paroles. Nous nous trouvons dans un lieu historique, lieu édifié par les fils de saint Bernard de Clairvaux et que votre prédécesseur, le regretté Cardinal Jean-Marie Lustiger, a voulu comme un centre de dialogue de la Sagesse chrétienne avec les courants culturels intellectuels et artistiques de votre société. Je salue particulièrement Madame le Ministre de la Culture qui représente le gouvernement, ainsi que Messieurs Giscard d’Estaing et Chirac. J’adresse également mes salutations aux ministres présents, aux représentants de l’Unesco, à Monsieur le Maire de Paris et à toutes les autorités. Je ne veux pas oublier mes collègues de l’Institut de France qui savent ma considération et je désire remercier le Prince de Broglie de ses paroles cordiales. Nous nous reverrons demain matin. Je remercie les délégués de la communauté musulmane française d’avoir accepté de participer à cette rencontre ; je leur adresse mes vœux les meilleurs en ce temps du ramadan. Mes salutations chaleureuses vont maintenant tout naturellement vers l’ensemble du monde multiforme de la culture que vous représentez si dignement, chers invités.
J’aimerais vous parler ce soir des origines de la théologie occidentale et des racines de la culture européenne. J’ai mentionné en ouverture que le lieu où nous nous trouvons était emblématique. Il est lié à la culture monastique. De jeunes moines ont ici vécu pour s’initier profondément à leur vocation et pour bien vivre leur mission. Ce lieu évoque-t-il pour nous encore quelque chose ou n’y rencontrons-nous qu’un monde désormais révolu ? Pour pouvoir répondre, nous devons réfléchir un instant sur la nature même du monachisme occidental. De quoi s’agissait-il alors ? En considérant les fruits historiques du monachisme, nous pouvons dire qu’au cours de la grande fracture culturelle, provoquée par la migration des peuples et par la formation des nouveaux ordres étatiques, les monastères furent des espaces où survécurent les trésors de l’antique culture et où, en puisant à ces derniers, se forma petit à petit une culture nouvelle. Comment cela s’est-il passé ? Quelle était la motivation des personnes qui se réunissaient en ces lieux ? Quelles étaient leurs désirs ? Comment ont-elles vécu ?
Avant toute chose, il faut reconnaître avec beaucoup de réalisme que leur volonté n’était pas de créer une culture nouvelle ni de conserver une culture du passé. Leur motivation était beaucoup plus simple. Leur objectif était de chercher Dieu, quaerere Deum. Au milieu de la confusion de ces temps où rien ne semblait résister, les moines désiraient la chose la plus importante : s’appliquer à trouver ce qui a de la valeur et demeure toujours, trouver la Vie elle-même. Ils étaient à la recherche de Dieu. Des choses secondaires, ils voulaient passer aux réalités essentielles, à ce qui, seul, est vraiment important et sûr. On dit que leur être était tendu vers l’« eschatologie ». Mais cela ne doit pas être compris au sens chronologique du terme – comme s’ils vivaient les yeux tournés vers la fin du monde ou vers leur propre mort – mais au sens existentiel : derrière le provisoire, ils cherchaient le définitif. Quaerere Deum : comme ils étaient chrétiens, il ne s’agissait pas d’une aventure dans un désert sans chemin, d’une recherche dans l’obscurité absolue. Dieu lui-même a placé des bornes milliaires, mieux, il a aplani la voie, et leur tâche consistait à la trouver et à la suivre. Cette voie était sa Parole qui, dans les livres des Saintes Écritures, était offerte aux hommes. La recherche de Dieu requiert donc, intrinsèquement, une culture de la parole, ou, comme le disait Dom Jean Leclercq (1) : eschatologie et grammaire sont dans le monachisme occidental indissociables l’une de l’autre (cf. L’Amour des lettres et le désir de Dieu, p.14). Le désir de Dieu comprend l’amour des lettres, l’amour de la parole, son exploration dans toutes ses dimensions. Puisque dans la parole biblique Dieu est en chemin vers nous et nous vers Lui, ils devaient apprendre à pénétrer le secret de la langue, à la comprendre dans sa structure et dans ses usages. Ainsi, en raison même de la recherche de Dieu, les sciences profanes, qui nous indiquent les chemins vers la langue, devenaient importantes. La bibliothèque faisait, à ce titre, partie intégrante du monastère tout comme l’école. Ces deux lieux ouvraient concrètement un chemin vers la parole. Saint Benoît appelle le monastère une dominici servitii schola, une école du service du Seigneur. L’école et la bibliothèque assuraient la formation de la raison et l’eruditio, sur la base de laquelle l’homme apprend à percevoir, au milieu des paroles, la Parole.
Pour avoir une vision d’ensemble de cette culture de la parole liée à la recherche de Dieu, nous devons faire un pas supplémentaire. La Parole qui ouvre le chemin de la recherche de Dieu et qui est elle-même ce chemin est une Parole qui donne naissance à une communauté. Elle remue certes jusqu’au fond d’elle-même chaque personne en particulier (cf. Ac 2, 37). Grégoire le Grand décrit cela comme une douleur forte et inattendue qui secoue notre âme somnolente et nous réveille pour nous rendre attentifs à Dieu (cf. Leclercq, ibid., p. 35). Mais elle nous rend aussi attentifs les uns aux autres. La Parole ne conduit pas uniquement sur la voie d’une mystique individuelle, mais elle nous introduit dans la communauté de tous ceux qui cheminent dans la foi. C’est pourquoi il faut non seulement réfléchir sur la Parole, mais également la lire de façon juste. Tout comme à l’école rabbinique, chez les moines, la lecture accomplie par l’un d’eux est également un acte corporel. « Le plus souvent, quand legere et lectio sont employés sans spécification, ils désignent une activité qui, comme le chant et l’écriture, occupe tout le corps et tout l’esprit », dit à ce propos Dom Leclercq (ibid., p. 21).
Il y a encore un autre pas à faire. La Parole de Dieu elle-même nous introduit dans un dialogue avec Lui. Le Dieu qui parle dans la Bible nous enseigne comment nous pouvons Lui parler. En particulier, dans le Livre des Psaumes, il nous donne les mots avec lesquels nous pouvons nous adresser à Lui. Dans ce dialogue, nous Lui présentons notre vie, avec ses hauts et ses bas, et nous la transformons en un mouvement vers Lui. Les Psaumes contiennent en plusieurs endroits des instructions sur la façon dont ils doivent être chantés et accompagnés par des instruments musicaux. Pour prier sur la base de la Parole de Dieu, la seule labialisation ne suffit pas, la musique est nécessaire. Deux chants de la liturgie chrétienne dérivent de textes bibliques qui les placent sur les lèvres des Anges : le Gloria qui est chanté une première fois par les Anges à la naissance de Jésus, et le Sanctus qui, selon Isaïe 6, est l’acclamation des Séraphins qui se tiennent dans la proximité immédiate de Dieu. Sous ce jour, la Liturgie chrétienne est une invitation à chanter avec les anges et à donner à la parole sa plus haute fonction. À ce sujet, écoutons encore une fois Jean Leclercq : « Les moines devaient trouver des accents qui traduisent le consentement de l’homme racheté aux mystères qu’il célèbre : les quelques chapiteaux de Cluny qui nous aient été conservés montrent les symboles christologiques des divers tons du chant » (cf. ibid., p. 229).
Pour saint Benoît, la règle déterminante de la prière et du chant des moines est la parole du Psaume : Coram angelis psallam Tibi, Domine – en présence des anges, je veux te chanter, Seigneur (cf. 138, 1). Se trouve ici exprimée la conscience de chanter, dans la prière communautaire, en présence de toute la cour céleste, et donc d’être soumis à la mesure suprême : prier et chanter pour s’unir à la musique des esprits sublimes qui étaient considérés comme les auteurs de l’harmonie du cosmos, de la musique des sphères. Les moines, par leurs prières et leurs chants, doivent correspondre à la grandeur de la Parole qui leur est confiée, à son impératif de réelle beauté. De cette exigence capitale de parler avec Dieu et de Le chanter avec les mots qu’Il a Lui-même donnés est née la grande musique occidentale. Ce n’était pas là l’œuvre d’une « créativité » personnelle où l’individu, prenant comme critère essentiel la représentation de son propre moi, s’érige un monument à lui-même. Il s’agissait plutôt de reconnaître attentivement avec les « oreilles du cœur » les lois constitutives de l’harmonie musicale de la création, les formes essentielles de la musique émise par le Créateur dans le monde et en l’homme, et d’inventer une musique digne de Dieu qui soit, en même temps, authentiquement digne de l’homme et qui proclame hautement cette dignité.
Enfin, pour s’efforcer de saisir cette culture monastique occidentale de la parole, qui s’est développée à partir de la quête intérieure de Dieu, il faut au moins faire une brève allusion à la particularité du Livre ou des Livres par lesquels cette Parole est parvenue jusqu’aux moines. Vue sous un aspect purement historique ou littéraire, la Bible n’est pas un simple livre, mais un recueil de textes littéraires dont la rédaction s’étend sur plus d’un millénaire et dont les différents livres ne sont pas facilement repérables comme constituant un corpus unifié. Au contraire, des tensions visibles existent entre eux. C’est déjà le cas dans la Bible d’Israël, que nous, chrétiens, appelons l’Ancien Testament. Ça l’est plus encore quand nous, chrétiens, lions le Nouveau Testament et ses écrits à la Bible d’Israël en l’interprétant comme chemin vers le Christ. Avec raison, dans le Nouveau Testament, la Bible n’est pas de façon habituelle appelée « l’Écriture » mais « les Écritures » qui, cependant, seront ensuite considérées dans leur ensemble comme l’unique Parole de Dieu qui nous est adressée. Ce pluriel souligne déjà clairement que la Parole de Dieu nous parvient seulement à travers la parole humaine, à travers des paroles humaines, c’est-à-dire que Dieu nous parle seulement dans l’humanité des hommes, et à travers leurs paroles et leur histoire. Cela signifie, ensuite, que l’aspect divin de la Parole et des paroles n’est pas immédiatement perceptible. Pour le dire de façon moderne : l’unité des livres bibliques et le caractère divin de leurs paroles ne sont pas saisissables d’un point de vue purement historique. L’élément historique se présente dans le multiple et l’humain. Ce qui explique la formulation d’un distique médiéval qui, à première vue, apparaît déconcertant : Littera gesta docet – quid credas allegoria… (cf. Augustin de Dacie, Rotulus pugillaris, I). La lettre enseigne les faits ; l’allégorie ce qu’il faut croire, c’est-à-dire l’interprétation christologique et pneumatique.
Nous pouvons exprimer tout cela d’une manière plus simple : l’Écriture a besoin de l’interprétation, et elle a besoin de la communauté où elle s’est formée et où elle est vécue. En elle seulement, elle a son unité et, en elle, se révèle le sens qui unifie le tout. Dit sous une autre forme : il existe des dimensions du sens de la Parole et des paroles qui se découvrent uniquement dans la communion vécue de cette Parole qui crée l’histoire. À travers la perception croissante de la pluralité de ses sens, la Parole n’est pas dévalorisée, mais elle apparaît, au contraire, dans toute sa grandeur et sa dignité. C’est pourquoi le Catéchisme de l’Église catholique peut affirmer avec raison que le christianisme n’est pas au sens classique seulement une religion du livre (cf. n. 108). Le christianisme perçoit dans les paroles la Parole, le Logos lui-même, qui déploie son mystère à travers cette multiplicité. Cette structure particulière de la Bible est un défi toujours nouveau posé à chaque génération. Selon sa nature, elle exclut tout ce qu’on appelle aujourd’hui « fondamentalisme ». La Parole de Dieu, en effet, n’est jamais simplement présente dans la seule littéralité du texte. Pour l’atteindre, il faut un dépassement et un processus de compréhension qui se laisse guider par le mouvement intérieur de l’ensemble des textes et, à partir de là, doit devenir également un processus vital. Ce n’est que dans l’unité dynamique de leur ensemble que les nombreux livres ne forment qu’un Livre. La Parole de Dieu et Son action dans le monde se révèlent dans la parole et dans l’histoire humaines.
Le caractère crucial de ce thème est éclairé par les écrits de saint Paul. Il a exprimé de manière radicale ce que signifient le dépassement de la lettre et sa compréhension holistique, dans la phrase : « La lettre tue, mais l’Esprit donne la vie » (2 Co 3, 6). Et encore : « Là où est l’Esprit…, là est la liberté » (2 Co 3, 17). Toutefois, la grandeur et l’ampleur de cette perception de la Parole biblique ne peut se comprendre que si l’on écoute saint Paul jusqu’au bout, en apprenant que cet Esprit libérateur a un nom et que, de ce fait, la liberté a une mesure intérieure : « Le Seigneur, c’est l’Esprit, et là où l’Esprit du Seigneur est présent, là est la liberté » (2 Co 3, 17). L’Esprit qui rend libre ne se laisse pas réduire à l’idée ou à la vision personnelle de celui qui interprète. L’Esprit est Christ, et le Christ est le Seigneur qui nous montre le chemin. Avec cette parole sur l’Esprit et sur la liberté, un vaste horizon s’ouvre, mais en même temps, une limite claire est mise à l’arbitraire et à la subjectivité, limite qui oblige fortement l’individu tout comme la communauté et noue un lien supérieur à celui de la lettre du texte : le lien de l’intelligence et de l’amour. Cette tension entre le lien et la liberté, qui va bien au-delà du problème littéraire de l’interprétation de l’Écriture, a déterminé aussi la pensée et l’œuvre du monachisme et a profondément modelé la culture occidentale. Cette tension se présente à nouveau à notre génération comme un défi face aux deux pôles que sont, d’un côté, l’arbitraire subjectif, de l’autre, le fanatisme fondamentaliste. Si la culture européenne d’aujourd’hui comprenait désormais la liberté comme l’absence totale de liens, cela serait fatal et favoriserait inévitablement le fanatisme et l’arbitraire. L’absence de liens et l’arbitraire ne sont pas la liberté, mais sa destruction.
En considérant « l’école du service du Seigneur » – comme Benoît appelait le monachisme –, nous avons jusque-là porté notre attention prioritairement sur son orientation vers la parole, vers l’« ora ». Et, de fait, c’est à partir de là que se détermine l’ensemble de la vie monastique. Mais notre réflexion resterait incomplète si nous ne fixions pas aussi notre regard, au moins brièvement, sur la deuxième composante du monachisme, désignée par le terme « labora ». Dans le monde grec, le travail physique était considéré comme l’œuvre des esclaves. Le sage, l’homme vraiment libre, se consacrait uniquement aux choses de l’esprit ; il abandonnait le travail physique, considéré comme une réalité inférieure, à ces hommes qui n’étaient pas supposés atteindre cette existence supérieure, celle de l’esprit. La tradition juive était très différente : tous les grands rabbins exerçaient parallèlement un métier artisanal. Paul, comme rabbi puis comme héraut de l’Évangile aux Gentils, était un fabricant de tentes et il gagnait sa vie par le travail de ses mains. Il n’était pas une exception, mais il se situait dans la tradition commune du rabbinisme. Le monachisme chrétien a accueilli cette tradition : le travail manuel en est un élément constitutif. Dans sa Regula, Benoît ne parle pas au sens strict de l’école, même si l’enseignement et l’apprentissage – comme nous l’avons vu – étaient acquis dans les faits ; en revanche, il parle explicitement du travail (cf. chap. 48). Augustin avait fait de même en consacrant au travail des moines un livre particulier. Les chrétiens, s’inscrivant dans la tradition pratiquée depuis longtemps par le judaïsme, devaient, en outre, se sentir interpellés par la parole de Jésus dans l’Évangile de Jean, où il défendait son action le jour du shabbat : « Mon Père (…) est toujours à l’œuvre, et moi aussi je suis à l’œuvre » (5, 17). Le monde gréco-romain ne connaissait aucun Dieu Créateur. La divinité suprême selon leur vision ne pouvait pas, pour ainsi dire, se salir les mains par la création de la matière. L’« ordonnancement » du monde était le fait du démiurge, une divinité subordonnée. Le Dieu de la Bible est bien différent : Lui, l’Un, le Dieu vivant et vrai, est également le Créateur. Dieu travaille, Il continue d’œuvrer dans et sur l’histoire des hommes. Et dans le Christ, Il entre comme Personne dans l’enfantement laborieux de l’histoire. « Mon Père est toujours à l’œuvre et moi aussi je suis à l’œuvre. » Dieu Lui-même est le Créateur du monde, et la création n’est pas encore achevée. Dieu travaille ! C’est ainsi que le travail des hommes devait apparaître comme une expression particulière de leur ressemblance avec Dieu qui rend l’homme participant à l’œuvre créatrice de Dieu dans le monde. Sans cette culture du travail qui, avec la culture de la parole, constitue le monachisme, le développement de l’Europe, son ethos et sa conception du monde sont impensables. L’originalité de cet ethos devrait cependant faire comprendre que le travail et la détermination de l’histoire par l’homme sont une collaboration avec le Créateur, qui ont en Lui leur mesure. Là où cette mesure vient à manquer et là où l’homme s’élève lui-même au rang de créateur déiforme, la transformation du monde peut facilement aboutir à sa destruction.
Nous sommes partis de l’observation que, dans l’effondrement de l’ordre ancien et des antiques certitudes, l’attitude de fond des moines était le quaerere Deum – se mettre à la recherche de Dieu. C’est là, pourrions-nous dire, l’attitude vraiment philosophique : regarder au-delà des réalités pénultièmes et se mettre à la recherche des réalités ultimes qui sont vraies. Celui qui devenait moine s’engageait sur un chemin élevé et long, il était néanmoins déjà en possession de la direction : la Parole de la Bible dans laquelle il écoutait Dieu parler. Dès lors, il devait s’efforcer de Le comprendre pour pouvoir aller à Lui. Ainsi, le cheminement des moines, tout en restant impossible à évaluer dans sa progression, s’effectuait au cœur de la Parole reçue. La quête des moines comprend déjà en soi, dans une certaine mesure, sa résolution. Pour que cette recherche soit possible, il est nécessaire qu’il existe dans un premier temps un mouvement intérieur qui suscite non seulement la volonté de chercher, mais qui rende aussi crédible le fait que dans cette Parole se trouve un chemin de vie, un chemin de vie sur lequel Dieu va à la rencontre de l’homme pour lui permettre de venir à Sa rencontre. En d’autres termes, l’annonce de la Parole est nécessaire. Elle s’adresse à l’homme et forge en lui une conviction qui peut devenir vie. Afin que s’ouvre un chemin au cœur de la parole biblique en tant que Parole de Dieu, cette même Parole doit d’abord être annoncée ouvertement. L’expression classique de la nécessité pour la foi chrétienne de se rendre communicable aux autres se résume dans une phrase de la Première Lettre de Pierre, que la théologie médiévale regardait comme le fondement biblique du travail des théologiens : « Vous devez toujours être prêts à vous expliquer devant tous ceux qui vous demandent de rendre compte (logos) de l’espérance qui est en vous » (3, 15). (Logos doit devenir apo-logie, la Parole doit devenir réponse). De fait, les chrétiens de l’Église naissante ne considéraient pas leur annonce missionnaire comme une propagande qui devait servir à augmenter l’importance de leur groupe, mais comme une nécessité intrinsèque qui dérivait de la nature de leur foi. Le Dieu en qui ils croyaient était le Dieu de tous, le Dieu Un et Vrai qui s’était fait connaître au cours de l’histoire d’Israël et, finalement, à travers son Fils, apportant ainsi la réponse qui concernait tous les hommes et que, au plus profond d’eux-mêmes, tous attendent. L’universalité de Dieu et l’universalité de la raison ouverte à Lui constituaient pour eux la motivation et, à la fois, le devoir de l’annonce. Pour eux, la foi ne dépendait pas des habitudes culturelles, qui sont diverses selon les peuples, mais relevait du domaine de la vérité qui concerne, de manière égale, tous les hommes.
Le schéma fondamental de l’annonce chrétienne ad extra – aux hommes qui, par leurs questionnements, sont en recherche – se dessine dans le discours de saint Paul à l’Aréopage. N’oublions pas qu’à cette époque, l’Aréopage n’était pas une sorte d’académie où les esprits les plus savants se rencontraient pour discuter sur les sujets les plus élevés, mais un tribunal qui était compétent en matière de religion et qui devait s’opposer à l’intrusion de religions étrangères. C’est précisément ce dont on accuse Paul : « On dirait un prêcheur de divinités étrangères » (Ac 17, 18). Ce à quoi Paul réplique : « J’ai trouvé chez vous un autel portant cette inscription : “Au dieu inconnu”. Or, ce que vous vénérez sans le connaître, je viens vous l’annoncer » (cf. 17, 23). Paul n’annonce pas des dieux inconnus. Il annonce Celui que les hommes ignorent et pourtant connaissent : l’Inconnu-Connu. C’est Celui qu’ils cherchent, et dont, au fond, ils ont connaissance et qui est cependant l’Inconnu et l’Inconnaissable. Au plus profond, la pensée et le sentiment humains savent de quelque manière que Dieu doit exister et qu’à l’origine de toutes choses, il doit y avoir non pas l’irrationalité, mais la Raison créatrice, non pas le hasard aveugle, mais la liberté. Toutefois, bien que tous les hommes le sachent d’une certaine façon – comme Paul le souligne dans la Lettre aux Romains (1, 21) – cette connaissance demeure ambiguë : un Dieu seulement pensé et élaboré par l’esprit humain n’est pas le vrai Dieu. Si Lui ne se montre pas, quoi que nous fassions, nous ne parvenons pas pleinement jusqu’à Lui. La nouveauté de l’annonce chrétienne c’est la possibilité de dire maintenant à tous les peuples : Il s’est montré, Lui personnellement. Et à présent, le chemin qui mène à Lui est ouvert. La nouveauté de l’annonce chrétienne réside en un fait : Dieu s’est révélé. Ce n’est pas un fait nu mais un fait qui, lui-même, est Logos – présence de la Raison éternelle dans notre chair. Verbum caro factum est (Jn 1, 14) : il en est vraiment ainsi en réalité, à présent, le Logos est là, le Logos est présent au milieu de nous. C’est un fait rationnel. Cependant, l’humilité de la raison sera toujours nécessaire pour pouvoir l’accueillir. Il faut l’humilité de l’homme pour répondre à l’humilité de Dieu.
Sous de nombreux aspects, la situation actuelle est différente de celle que Paul a rencontrée à Athènes, mais, tout en étant différente, elle est aussi, en de nombreux points, très analogue. Nos villes ne sont plus remplies d’autels et d’images représentant de multiples divinités. Pour beaucoup, Dieu est vraiment devenu le grand Inconnu. Malgré tout, comme jadis où derrière les nombreuses représentations des dieux était cachée et présente la question du Dieu inconnu, de même, aujourd’hui, l’actuelle absence de Dieu est aussi tacitement hantée par la question qui Le concerne. Quaerere Deum – chercher Dieu et se laisser trouver par Lui : cela n’est pas moins nécessaire aujourd’hui que par le passé. Une culture purement positiviste, qui renverrait dans le domaine subjectif, comme non scientifique, la question concernant Dieu, serait la capitulation de la raison, le renoncement à ses possibilités les plus élevées et donc un échec de l’humanisme, dont les conséquences ne pourraient être que graves. Ce qui a fondé la culture de l’Europe, la recherche de Dieu et la disponibilité à L’écouter, demeure aujourd’hui encore le fondement de toute culture véritable.
Merci beaucoup.
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| Tags : benoît xvi, collège des bernardins, monachisme, foi, raison, culture, europe. |
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