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28/11/2009

L'enfant qui criait au loup II


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II – Esthétique


1 - Un rêve d'Oblomov

Contrairement à Sade, Sacher-Masoch ne fut jamais un auteur maudit. Célébré en Europe, honoré en France, gratifié par Le Figaro et La revue des deux mondes, il semble que personne n’ait voulu voir la dimension scandaleuse et subversive de ses romans et nouvelles – sauf Krafft-Ebing mais pour des raisons purement cliniques. La raison en est double. D’une part, comme le fait remarquer Deleuze, Masoch fait preuve d’une extraordinaire décence littéraire. Nulle obscénité ne vient jamais, comme chez Sade, polluer ses récits, nul terme grivois n’entache son texte, et même dans ses descriptions les plus audacieuses, il semble ignorer toute tentation pornographique. D’autre part, tout ce qui pourrait apparaître comme un peu scabreux semble toujours relever chez lui d’une ambiance propre à sa terre natale, mytho-poétique plutôt que psycho-pathologique, révélatrice non pas d’abîmes sexuels inavouables mais d’un folklore slave que l’on imagine « typique ».

Après tout, Masoch vient de Galicie, improbable région de l’empire austro-hongrois, et qui à l’époque, est le pays du loup et de la neige, des bohémiens et des brigands, de la plaine à perte de vue qui isole les hommes et de la glaise qui les sculpte, du clair de lune qui inverse les choses et du vent qui les âmes folles.

« Qu’est-ce qui donne à ce peuple ce fonds de tristesse ? C’est la plaine. Elle s’étend sans bornes comme la mer, le vent l’agite, la fait onduler comme la mer, et, comme dans la mer, le ciel s’y baigne ; elle entoure l’homme, silencieuse comme l’infini, froide comme la nature. » [1]

La Galicie - un monde bigarré tenant autant du conte fantastique que du roman d’épouvante, et qui nous donna quand même, outre la musique si inquiétante et d’une certaine manière si « masochienne » de Béla Bartók, le comte Dracula et la comtesse Erzsébet Báthory, cette fameuse monstresse du XVII ème siècle, sorte de Gilles de Rais au féminin, qui organisait des rafles de jeunes filles pour les égorger et se baigner dans leur sang afin de garder sa jeunesse – scène « culte » pour Masoch et qui apparaît notamment dans La hyène de la puszta, une de ses nouvelles les plus saisissantes. La Galicie - terre des « femmes cruelles », ces « Grausame Frauen » qui se confondent entre histoire et légende et hantent l’imaginaire de l’écrivain : tsarine noire, impératrice rouge, vampire femelle, amazones en chasse d’hommes, cheftaine de bandes (dont une Zora la rousse[2] pourrait être l’un des derniers  et charmants avatars) et par-dessus tout grandes prêtresses de secte sanglante, telle Dragomira, l’héroïne flamboyante de La pêcheuse d’âme, ou Mardona, la terrifiante sacrificatrice de La mère de Dieu.

Pour autant, l’espace masochien n’est pas l’espace sadien. A la nature stérile, abstraite et mathématique du marquis, la nature florissante, nourricière, boueuse de Masoch peut faire figure de complément. Si l’atmosphère de ses romans y est inquiétante, voire oppressante, (alors qu’il n’y pas d’atmosphère chez Sade), elle commence toujours par être chaleureuse. Elle sent bon la terre. Elle célèbre les quatre saisons. Elle chante le bonheur paysan :

Scène de la vie paysanne.jpg« Le bonheur, voyez-vous, c’est comme une ferme. Ceux qui veulent s’y établir pour l’éternité, observer les rotations et fumer les champs, et ménager la futaie, et planter des pépinières ou construire des routes, - il se prit la tête des deux mains, - bon Dieu ! ils font comme s’ils peinaient pour leurs enfants. Tâchez d’en faire votre beurre, et plutôt aujourd’hui que demain : épuisez le sol, dévastez la forêt, sacrifiez les prairies, laissez pousser l’herbe dans les chemins et sur les granges, et quand tout se trouve usé et que l’étable menace ruine, c’est bien, et le grenier aussi, c’est mieux ! voire la maison, c’est parfait ! Cela s’appelle jouir de la vie… Voilà le bonheur.  » [3]

C’est qu’il arrive à Masoch, à la manière d’un Oblomov, de se mettre à rêver d’une vie paisible, familiale, paysanne, qui serait régie par les rituels agricoles et l’Angélus. Une vie où tout serait sa place, où les laboureurs rentreraient des champs le soir en chantant, où l’on irait se baigner dans les cascades en été, où l’on allumerait des feux de cheminée en hiver, où le lait serait toujours abondant et les fruits toujours juteux, où les enfants joueraient dans les prés et où les femmes feraient aimer aux hommes leurs enfants. Car ce sont les femmes qui donnent la vie et l’envie d’aimer.

« Les enfants marchaient déjà, et croyez-vous ! maintenant, je les aimais. Je les aimais parce que Nicolaïa les aimait »[4],

avoue Don Juan de Koloméa, le héros romantique de la sublime nouvelle de jeunesse au titre éponyme, écrite dans un style oral, exclamatif,  haletant, d’une vie prodigieuse, et qui raconte les mésaventures d’un séducteur qui a fui le bonheur conjugal pour arpenter les campagnes, récolter les femmes, et ne plus jamais être heureux.

La relation à la terre, à la glaise, Masoch y est attaché plus que tout. C’est que l’homme provient de la glaise modelée par Dieu, et que tout le souci de Masoch est de redevenir glaise, mais cette fois-ci, pétrie dans les mains d’une femme. C’est cela le fil rouge du masochiste – être réaccouché par la seule femme, sans Dieu ni maître, sans Joseph ni Adam, renaître comme fils unique d’Eve ou de Marie. L’époux et le père, la femme les a tués, et telle une Hercule féminine, leur a arraché la peau dont elle s’est faite une fourrure. La « Vénus à la fourrure », c’est la femme qui porte un cadavre d’homme, de lion ou de loup, sur elle.

« Quant à la fourrure, elle rappelle aussi les époques primitives où l’homme était couvert de poils ; elle fait naître la sensation d’une force sauvage, bestiale, qui enivre complètement l’homme moderne de faible complexion. »[5]

Au fond, c’est la femme qui est elle-même devenue lionne ou louve, carnassière et maternelle tout à la fois, qui égorge les mâles mais prend sous sa protection le petit d’homme et en fait le fondateur d’une civilisation – Romulus, évidemment ! Romulus qui tua Rémus comme Caïn tua Abel. Plus que l’Histoire, ce sont les légendes qui se répètent – et la répétition, le retour du même, la récidive de l’originaire, c’est la grande affaire du masochiste.


Compagnie des loups 4.jpg2 – Scènes slaves et saturnales

Ciel rouge sang, steppes sans fin, compagnie des louves, des vampires, des sorcières. Rien d’étonnant que cet écrivain galicien soit bizarre. Mais quoi ? C’est comme cela que ça se passe chez lui. En fait, comme le dit Deleuze,

« il [fut] facile à Masoch de faire passer les phantasmes masochistes au compte de coutumes nationales et folkloriques, ou de jeux innocents d’enfants, ou de plaisanteries de femme aimante, ou encore d’exigences morales et patriotiques. »

Boire dans les souliers des femmes, demander à son amoureux de faire l’ours ou le chien, l’atteler à une petite voiture tel un cheval ou à une charrue telle une bête de somme, et plus sérieusement, vendre son amant au pacha tandis que l’on se donnera à celui-ci, mais pour sauver la ville, à moins que l’on enferme son soupirant dans une cage à lions et qu’on l’observe être dévoré par ceux-ci, tout cela relève de traditions bizarres, de cruautés fantasques qui n’ont « là-bas » qu’une valeur de faits divers - après tout, nous aussi, nous avons eu Gilles de Rais et Lautréamont. Quant au fouet, ma foi, on fouette beaucoup en Europe à cette époque, et sans se poser trop de question (même si déjà commencent à circuler des images érotiques, c’est-à-dire critiques, mettant en scène fessées et flagellations[6]). A bien des égards, les romans de Masoch ne sont pas plus équivoques que ceux de la comtesse de Ségur. Encore une fois, et selon le mot de Jean Paulhan, le masochisme est incompréhensible, donc inconcevable, donc admis sans le savoir.

Alors que le sadisme est, lui, tout de suite compris par l’opinion qui du reste le rejete violemment. C’est que Sade ne fait pas mystère de ses intentions massacrantes qui consistent à étendre la négation dans toute son étendue, frapper de néant histoire et humanité, profaner toutes les valeurs sacrées et laïques, bref, atteindre, par la pornographie et le blasphème, le cœur de l’ordre social. Or, et c’est là la profonde différence entre les deux univers, le masochiste a besoin de l’ordre social pour établir son petit théâtre des inversions. Il ne s’agit pas tant pour lui de détruire le monde que de le subvertir en retournant ses codes contre lui, en renversant la hiérarchie sexuelle, en opérant dans l’être humain de telle façon que ce sera désormais ce qui sanctionne le désir qui devient objet de désir. C’est la raison pour laquelle, explique Deleuze, le masochiste a tellement besoin du mythe et même du cliché pour mener à bien son entreprise de subversion. Sans « loi du père », impossible de renverser le père. Sans châtiment corporel, impossible de se moquer de ceux qui l’infligent et de leur montrer qu’on est plus fort qu’eux. Sans sexe fort ni faible, impossible que le second soumette le premier. Les saturnales masochistes impliquent la normativité sociale et sexuelle.

C’est pourquoi certains intellectuels branchés[7] ont tort de rappeler, par souci égalitariste, que le SM n’est pas du tout ce « sport de riche » que l’opinion se plaît à imaginer. Il n’y a pas que les cols blancs, les stars du showbiz et les bobos qui, sous prétexte qu’ils ont du temps et de l’argent, vont se donner de grands frissons dans les donjons de la capitale. Les masochistes, nous répète-on, sont de tous les milieux, de tous les métiers, de toutes les ethnies et surtout de toutes les constitutions. Celui qui vient gémir chez la maîtresse n’est pas forcément le milliardaire, le politique ou l’animateur télé, mais l’ouvrier, le paysan, l’étudiant. Il peut être grand et fort comme il peut être malingre et faible. On a même vu des handicapés aller ramper aux pieds des maîtresses, des culs de jatte se faire sodomiser la tête en bas, des aveugles se faire mettre un bandeau sur les yeux. Sans doute sont-ce des assertions sociologiquement vérifiables. Mais à force d’insister sur la démocratisation du SM, à force de vouloir combattre les clichés socioculturels, on en vient à nier l’essence même du SM qui est précisément de s’installer dans le cliché. Un cliché imposé par Sacher-Masoch lui-même dans nombre de ses textes, et notamment dans sa nouvelle Les batteuses d’hommes dans laquelle une professionnelle, l’irrésistible Sépharita, explique que ses clients sont généralement des hommes riches ou des hommes musclés :

« …chose bizarre, parmi les plus décidés, les plus exaltés, surtout des garçons robustes, sains bâtis pour de terribles luttes, de ces beaux officiers blonds et roses aux épaules carrées, aux poitrines bombées comme des boucliers, oui, des tas d’officiers qui pourraient nous jeter bas d’une chiquenaude et qui vont au devant de ce martyre mystique, qui ne veulent plus d’autre amour… »[8]

Plus le masochiste sera un homme fort et puissant, plus la scène masochiste aura de l’éclat. Si le cliché est là, c’est parce que le cliché, en tant qu’image reproductive à l’infini, plaisante pour les yeux et sucrée pour l’esprit, est érogène par définition - et le retourner contre lui-même fera sourire même les jeunes filles. Le légionnaire qui sent bon le sable chaud et qui vient se faire mettre au coin, un bonnet d'âne sur la tête, le ministre d’état qui demande qu'on lui pisse dessus, le champion de boxe qui aime les gifles et les reçoit benoîtement huit par huit en disant à sa domina : « moins fort, maîtresse », autant de scènes sexuelles paradoxales, donc scandaleuses, qui parodient la scène sociale. Plus tard, nous verrons que la dominatrice elle-même, n’est pas la méchante marâtre que l’on imagine volontiers, mais plutôt la bonne mère, attentive et sévère, douce et ferme, qui ne maltraite jamais ses enfants quoique les corrigeant toujours. En vérité, la «Grausame Frau » est moins une Thénardier ou une Fichini, et bien que ces projections existent aussi, qu’une Mère Courage, ou mieux, une vierge Marie – comme celle de Marx Ernst corrigeant l’enfant Jésus dans son célèbre tableau.

tarot, le pendu.jpgIl faut donc que tout le système coercitif et disciplinaire de la société reste dans son état normatif afin que les anormaux puissent la polluer. C’est en toute conscience que le masochiste se situe dans l’anormalité (d’où son aspect incompréhensible) alors que le sadique, lui, se prétendra toujours dans la normalité, et même garant de celle-ci. Là-dessus, il faut s’entendre. Le sadique, socialement parlant, ce n’est pas le serial killer qui éventre des femmes ou égorge des enfants (ou s’il le fait, c’est parce qu’il a les moyens, disons  militaires ou financiers de le faire), c’est avant tout le juge qui condamne à mort (et qui comme l’un des quatre libertins des Cent-vingt journées de Sodome, décharge dans sa robe à chaque fois qu’il prononce une sentence capitale), c’est le procureur qui envoie aux galères, c’est l’instituteur ou le pion qui corrige ses élèves à grands coups de canne anglaise[9] et comme le lui permet le règlement ou la tradition. Bref, le sadique n’a rien à craindre de la loi puisqu’il est lui-même la suprême incarnation de la loi. Légalement insoupçonnable, il peut assouvir ses vices en totale impunité et toujours faire passer sa fureur punitive pour de la rigueur judiciaire ou éducative. Ce n’est donc pas tant son action que le contentement qu’il prend à celle-ci qui pourra se révéler équivoque. L’art de Sade et de Masoch, mais cela pourrait être aussi ceux de Rousseau et de la Comtesse de Ségur, consiste à montrer l’horreur intentionnelle et institutionnelle qu’il y a dans toute pratique pénale ou éducative. Le sadique apparaîtra alors comme celui qui abuse de la loi, qui profite de son droit, qui fait de la justice ou du supplice, de l’éducation ou de la correction (comme ces mots sonnent bien ensemble !) les quatre aphrodisiaques de sa vie intime.

Parallèlement, ou plutôt perpendiculairement, le masochiste sera celui qui accepte un peu trop facilement la loi. Car lui exagère de manière trop significative son adhésion, pour ne pas dire son adéquation, avec le châtiment. Certes, comme le dit Deleuze, le masochiste est plutôt du côté du contrat – contrat que le pénitent potentiel signe aveuglément avec l’autorité, blanc-seing que le soumis remet à la femme dominante – mais le rapport à la loi est toujours là. Le masochiste fait mine de soumettre son âme et son corps à la loi mais pour montrer à la loi, et par extension, à la face du monde, que celle-ci pourra bien s’acharner sur lui, c’est lui qui sera toujours plus fort qu’elle. Car dans cette loi qui le sanctionne, le châtie, l’humilie, le pénitent trouve à la fois son plaisir et sa gloire. La punition peut être la plus douloureuse possible, cette douleur ne lui est jamais désagréable, et donc ne lui est jamais punitive. Le masochisme ou l'inversion des valeurs.


Eric Stanton 4.jpg3 - Epoché et suspense

Dans notre longue définition du masochisme, et à travers le cas d’école de Rousseau, nous avons jusqu’à présent mélangé jouissance sexuelle et jouissance sociale – la seconde étant une prolongation symbolique de la première. Il est temps désormais de se pencher sur celle-ci. Comment fonctionne le masochisme d’un point de vue strictement érotique, c’est-à-dire d’un point de vue strictement littéraire ? Qu’est-ce que le masochiste attend de la scène masochiste ?

Et bien précisément, d’abord de l’attente. « Le masochiste, dit Deleuze, est celui qui vit l’attente à l’état pur. » Si le meilleur dans l’amour, selon un mot  fameux de Clémenceau, est le moment où l’on monte l’escalier, le meilleur dans le masochisme est le moment où l’on descend au donjon. L’excitation du plaisir à venir se mêle avec l’appréhension des sévices d’où pourra, si tout se passe bien, jaillir ce plaisir. L’idée fondamentale du masochisme est donc de retarder les sévices en question, sinon même de les différer à l’infini. Le masochisme, art des préliminaires par excellence. C’est ce à quoi sert le rituel, si important dans la scène SM, et qui n’est jamais que la parodie d’une procédure judiciaire : dialogue, accusation, aveu, réquisitoire, jugement, condamnation, attente de l’application de la sentence (mise au coin, en cage, au placard), habillement particulier pour la domina (qui peut être institutrice, infirmière, policière, mère supérieure, motarde, duchesse, militaire, bourrelle, gardienne de prison, simple bourgeoise et parfois gardienne de camp nazi), répétition de la faute, de la sentence, leçon de morale, menaces, exécution, mise en position, attachement (bondage), déculottage ou mise à nu, serrement des liens, attente encore, menaces, promesses, prise de contact avec le corps, en général doucement au début, effleurements des lanières sur la peau nue, menaces du sifflement de la cravache dans l’air, zzzzzzip zzzzzzzzip, attente, attente, attente, mauvais départ volontaire, un coup, attente, un coup qui ne fait pas mal, et puis un autre, un autre, un autre, et qui font tous de plus en plus mal. Zzzip, zzzzip, zzzzip ! Tiens, ça saigne ! Encore ! Zzzz….

- Stop ! Arrêtez ! On a bien compris. On voit comment fonctionne votre petit théâtre sado-maso. C’est un pastiche de la loi, un détournement de l’ordre social, une perversion de l’éducation, ok, ok ! Mais par pitié, cela finit par nous faire mal à nous de vous voir vous faire si mal, et pour quel résultat ? Quel plaisir trouvez-vous là-dedans, mon dieu ?

Ah le plaisir, il est intense au contraire. Il peut même aller jusqu’à la transe lorsqu’on est en confiance avec sa partenaire. En fait, c’est l’attente qui prépare la douleur comme c’est la douleur qui prépare le plaisir – mieux, qui le rend possible, qui le permet. Peine-à-jouir si l’on veut, le masochiste a besoin qu’on lui donne la permission de jouir, et cette permission passe par une punition censée le corriger de sa faute originelle. Sauf que pour lui, le plaisir de jouir va se mêler au plaisir de ne pas jouir, et même d’être puni pour avoir voulu jouir. Cela devient une question de temps, de rythmique : comme le lapin d’Alice, mon plaisir (normal) est toujours en retard, mais c’est dans ce retard que je trouve mon plaisir (anormal). Bref, je suis toujours en avance sur quelque chose qui est toujours en retard. Puisque le plaisir (normal) a toujours été pour moi douloureux, car impossible à vivre, trop loin, trop distant, demandant trop d’effort pour l’atteindre, étranger à moi en quelque sorte, c’est la douleur, la distance, l’épreuve, l’étrangeté qui sont devenus mon plaisir (anormal). Bref, l’arrivée du plaisir est toujours en suspension, en suspens. Le masochisme comme catégorie de Husserl et comme film de Hitchcock, absolument ! Epoché et suspense !

- Eh bien, mon pauvre ami. On vous plaint. Que ne pouvez-vous faire l’amour comme tout le monde !

- Eh oui, vous me plaignez, je sais. Vous les normaux, vous croyez toujours que la sexualité est quelque chose de simple, de sain, de naturel, et sans doute l’est-elle pour un certain nombre d’entre vous. Alors que pour nous, les anormaux, les tordus, les déviants, elle est une chose extrêmement compliquée, extrêmement douloureuse, à laquelle d’ailleurs nous avons souvent pensé à renoncer. Mais quoi ? Nous voulons faire l’amour tout comme vous, mais puisqu’il nous est impossible de le faire selon vos manières, et bien nous le faisons selon nos lanières. Se ligoter, se taper dessus, revient symboliquement à se pénétrer, si, si…

- Et vous n’avez jamais pensé à aller consulter un psy ?

- Ah le psy ! L’incitation au psy ! C’est toujours la gifle que l’on reçoit dès que l’on parle de ça. Le psy ! Le psy sauveur !

- Peut-être vous délivrerait-il de vos démons ?

- Mais nous n’avons pas besoin d’être délivré de nos démons, nous avons besoin de les agencer en nous le mieux possible. Que voudriez-vous que l’on fasse si nous n’avions plus nos désirs coupables ? Ce serait le désert sexuel pour toujours, l’impuissance assurée. D’ailleurs, les psys, s’ils servent à quelque chose, sont là non pour nous libérer de nos désirs coupables, mais pour nous libérer de cette culpabilité qui se colle à nos désirs. Vous comprenez ça ?

- Ce que l’on comprend, monsieur le maso plein de verve, c’est que si vous aviez un peu de décence, vous garderiez vos histoires pour vous, vous éviteriez de nous polluer l’amour avec vos saloperies. Vous n’étaleriez pas vos névroses au grand jour !

- Encore un peu et vous allez me battre !

- Tordu !

- Cela dit, vous avez raison sur un point : nous venons aussi pour vous perturber. Nous ne sommes pas venus apporter la paix mais le fouet. Pour bien vous foutre sur la gueule que si nous sommes « maso », c’est à cause de vous, à cause de vos lois, de vos valeurs. C’est vous et votre vie qui ont fait de nous ce que nous sommes !

- Mais il nous accuse là, le petit Joker de mes deux !

- Vous savez ce que c’est le plaisir secret du masochiste, en dehors des coups et des blessures ?

- Non, et nous ne voulons pas le…

- C’est forcer les normaux comme vous à reconnaître qu’ils sont sadiques. C’est les accoucher de leurs démons. C’est les rendre visibles à eux-mêmes ! Les fouets, c’est vous qui les tressez, pas nous !

- Au fou !

- Au loup !


Eric Stanton 2.jpg4 - Fouetteuses et fatales

L’on suivra donc Deleuze quand il écrit qu’

« il n’est pas exagéré de dire que c’est Masoch qui introduit dans le roman l’art du suspens comme ressort dramatique à l’état pur (…) Un suspens esthétique et dramatique [qui] s’oppose à la réitération mécanique et accumulatrice telle qu’elle apparaît chez Sade. Et l’on remarquera en effet que l’art du suspens nous met toujours du côté de la victime, nous force à nous identifier à la victime, tandis que l’accumulation et la précipitation dans la répétition nous forcent plutôt à passer du côté des bourreaux, à nous identifier au bourreau sadique. »

La lecture de Sade peut susciter le dégoût, l’ennui, l’abrutissement du lecteur (ce que recherche d’ailleurs le marquis), elle ne provoque aucune angoisse. Chez lui, les violences s’accumulent avec une fureur glacée. On compte si bien les supplices et les patients qu’à la fin le comptage est presque plus important que ces derniers. Le nombre l’a emporté sur l’affect, les séries extensives ont pulvérisé les séries intensives. Il n’y plus ni cri ni gémissement, ni souffrance ni jouissance, peut-être même plus d’espace ni de temps, mais seulement des chiffres, des tableaux, des additions, des soustractions, des zéros partout, du néant à l’état pur.

Au contraire, le texte masochien étincèle de séduction. La description d’un paysage, d’un intérieur, d’une femme, est toujours construite comme une menace ou une promesse. Comme dans tout roman érotique, l’on attend de tomber sur le détail aguichant, le geste significatif, la pose prometteuse. Sauf qu’ici la pose prometteuse sera une pose menaçante (les yeux froncés, le menton décidé, la bouche esquissant un méchant sourire), le geste significatif sera un geste inquiétant (ceux par exemple, et qu’affectionne Masoch, de se retrousser les manches pour pouvoir mieux manier le fouet ou de se mettre les poing sur les hanches en signe d’autorité), le détail aguichant un détail alarmant (l’éclair de cruauté, voire de folie, qui passe dans le regard de la femme). Telle notre Sépharita qui raconte dans Les batteuses d’hommes sa vie de fouetteuse professionnelle et que Masoch commence à décrire ainsi :

« Elle n’avait cependant rien de farouche ni de satanique cette petite Sépharita qui, avec des phrases d’exaltation, des réticences mystérieuses d’initiée, nous racontait de si étranges choses en une de ces fins de dîner qui se prolongent dans la fumée des cigares »[10]

La batteuse d’homme est une exaltée qui adore ce qu’elle fait, en même temps qu’elle le cache, quoique délivrant ici ou là quelques indices pour initiés ou sectateurs. Lieu du secret par excellence, le SM apparaît à sa manière comme un sabbat satanique, où bien et mal jouissent l’un de l’autre, où douleurs et plaisirs fusionnent, où surtout dominations et soumissions sexuelles s’inversent. Et c’est pour cela que l’on n’hésitera pas à dire que le « vrai » SM, dans sa pureté radicale et subversive, est, comme on l’écrit dans les petites annonces des journaux ou des forums spécialisés, plus « f/h » (comprenez « femme qui domine homme »), que « h/f » (homme qui domine femme). Car l’homme dominateur et la femme maso constituent des réalités sociales déjà existantes et, ajoutons-le, suffisamment décevantes pour qu’on les retrouve encore sur une scène qui a précisément promis d’inverser les tendances, les ordres, les sexes et leurs rapports de force. L’homme qui donne la fessée à la femme est une image d’Epinal qui de La mégère apprivoisée de Shakespeare à La secrétaire, le film, par ailleurs superbe, de Steven Shainberg, avec Maggie Gyllenhaal et James Spader, fait depuis toujours partie du paysage conjugal ou amoureux, et participe largement des stéréotypes du sexe fort et du sexe faible. Certes, entre la femme fouettée par consentement et la femme battue, il y a un abîme - et nous comprenons parfaitement nos consœurs rêvant de douces flagellations et de tendres humiliations. Mais cette image-là ne détourne en rien l’ordre sexuel traditionnel et n’a pas ce caractère incongru, subversif, antisocial de l’image inverse – celle de la batteuse d'homme si chère à Masoch et telle qu’a pu la dessiner pour l’éternité Eric Stanton, pape de la BDSM.

Mais revenons à Sépharita :

« Avec l’enveloppement de ses bouclettes de soie blonde qui mettaient autour de sa figure de gamine comme une auréole de lumière, son nez malicieux, ses joues veloutées qui se coloraient de brusques rougeurs, ses lèvres qu’entrouvraient des rires de joie et de moquerie, elle semblait à peine féminisée, une enfant plus grande qu’on ne l’est à son âge et qui n’a pas meurtri son cœur ingénu au contact de la vie, effeuillé au vent ses suprêmes illusions. »

Namio Harukawa,.jpgLa batteuse d’homme est enjouée, espiègle, taquine - la taquinerie étant le début du sadisme comme les chatouilles sont les préliminaires du fouet – et d’une énergie quasi « virile ». Elle pourrait ressembler aux héroïnes shakespeariennes, Béatrice, Portia, Rosalinde, autant de femmes qui n’ont pas froid aux yeux et savent mentir, trahir et même se travestir pour la bonne cause. Surtout, elle n’a rien de ces énamourées de la littérature française qui se noient dans leur sentimentalité répugnante. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle on n’imagine aucune héroïne française, de la princesse de Clèves à Emma Bovary, en passant par Phèdre ou madame de Rénal, qui puisse être une « Grausame Frau ». Des emmerdeuses, des casse-couilles de première, des chipies niaiseuses, des ultra-chiantes, alors là, en pagaille, mais des dominatrices malicieuses se réjouissant d’avance de zébrer les fesses de leur Zorro, inconnues au bataillon ! Pour notre malheur, la femme française n’est guère douée pour le fouet. Elle est trop perverse sur le plan sentimental pour cela (et n’oublions pas que la perversion sentimentale est à la femme ce que la perversion sexuelle est à l’homme) - et aussi jamais assez grosse ! Que ne donnerait-on toutes nos fiancées de France pour une vouivre d’Europe de l’Est !

Finissons sur Sépharita :

« Seuls, les yeux aux luisances changeantes de pierre précieuse – d’un bleu attirant d’abîme et aussi d’un bleu impeccable de ciel d’été – les prunelles qui s’illuminaient, qui se métallisaient, s’imprégnaient de cruautés, de ténébreuses chimères, de perverses souvenances, décelaient quelque détraquement, quelque complication anormale dans les rouages de cette âme simple, charmante de puérile pensionnaire dont la chair virginale sommeille encore impolluée. »

La folie qui pointe dans le regard métal, la complication anormale qui a l’air d’animer cette beauté fatale… A aucun moment, Masoch ne tente de normaliser la singularité masochiste. Contrairement à Sade qui noircit des pages et des pages pour prouver à son lecteur que la cruauté est le fait de la nature, que l’histoire a légitimé la torture, que le sadisme est la condition naturelle de l’homme, Masoch tient à son anormalité originaire comme à la prunelle de ses yeux. Un masochisme « normatif », qui évacuerait son négatif, n’aurait plus aucune valeur. Hélas ! Il semble qu’à notre époque où seul le kitsch a droit de cité (le kitsch, c’est-à-dire la négation de la merde, selon la définition imparable de Kundera) et où la sexualité peut être tout ce qu’elle veut sauf problématique, le SM a été purgé de ses vertus révolutionnaires. Bien qu’apparemment répandu partout, il n’est plus qu’un hochet brandi par une société infantile qui ne sait plus à quel positif se vouer. Encore que lorsqu’on demande aux gens ce qu’ils en pensent vraiment, ils répondent généralement comme l’un des convives affolés de Sépharita :

« Malepeste, mademoiselle ! Voilà des turlutaines qui ne me tentent pas, mais pas du tout ! »

Au-delà du dégoût ou de l’indifférence que suscitent les pratiques sadomasochistes (et qui sont des réactions bien légitimes puisque, nous le répétons et le répétons, le masochisme est incompréhensible), c’est surtout la peur d’être physiquement pris au piège par une maîtresse machiavélique qui profiterait de ce que nous sommes attachés pour nous voler, nous violer, ou pire, nous faire maltraiter par un autre qu’elle-même, un « grec » qu’elle sortirait de ses fagots, qui nous retient.

Tomber sur une femme fatale qui outrepasse le contrat qu’on a signé avec elle, qui détourne le jeu en domination effective (alors qu’à l’origine c’est le jeu qui était lui-même détournement de la domination), et qui fasse de la mort symbolique une mort réelle - c’est le risque du masochisme. Comme dans une brève et fort émoustillante nouvelle, Krach en amour, où un financier de Varsovie, terriblement amoureux d’une baronne, signe un contrat dans lequel il est stipulé qu’il ne pourra posséder celle-ci qu’après avoir reçu d’elle vingt-cinq coups de fouet. Le rendez-vous « galant » est pris pour le lendemain. Voilà donc notre homme qui se laisse attacher par sa déesse, endurer courageusement vingt-quatre coups de fouet de sa main chérie, être enfin détaché, mais se voir immédiatement congédié par la belle ! Car vingt-quatre coups, ce n’est pas vingt-cinq et il était stipulé que… etc. Le financier n’a même pas le temps de protester, la femme cruelle avait ses témoins qui étaient cachés dans la pièce et qui surgissent en riant.

Dans ce cas-ci, la femme, en respectant le contrat à la lettre mais en en trahissant l’esprit, inflige à son amoureux non masochiste une séance masochiste qui s’arrête au moment où on allait lui permettre de jouir. L’aventure n’en reste pas moins cocasse et peut servir de leçon édifiante. Elle peut devenir tragique quand la Grausame Fraue est moins une dominatrice qu’une garce.

C’est le cas de Lola – « la femme aux yeux de sphinx que l’envie rend cruelle et la cruauté envieuse »[11]. Envieuse, donc normative, recherchant le pouvoir pour le pouvoir, Lola incarne la mauvaise femme supérieure, celle qui ne séduit que pour assurer ses intérêts, qui tue les hommes au lieu de les réaccoucher, qui d’ailleurs les bastonne au lieu de les fouetter. Comme le disait Manon de Sercoeur, une ancienne accoucheuse à moi,

« Lola est la totale pute, "raisonnable" et pragmatique, du côté du bâton, du pouvoir mâle. C’est une salope qui se sert de son vice pour arriver à ses fins, qui couche par calcul et non pas simplement pour plaisir, et qui épouse un « uhlan », pourvoyeur de soldats, pour établir son méchant pouvoir totalitaire. Batteuse et tueuse de révolutionnaire d’ailleurs (comme l’étudiant), qui se rêve en reine coupeuse de tête (mais ressemblant plus à l’hystérique reine de cœur d’Alice au Pays des Merveilles qu’à l’impératrice rouge), et qui, pour finir, doit se contenter d’un droit commun (le baron assassin). Une pauvre type de perverse qui renforce le pouvoir et le monde au lieu de le pervertir-subvertir. »

Rien à voir donc avec la déesse-mère.

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A SUIVRE.



[1] Don Juan de Koloméa, Editions Philippe Picquier, p 33.

[2] Zora la rousse (Die Rote Zora und Ihre Bande), célèbre série télévisée germano-helvético-yougoslave en treize épisodes de 26 minutes, créée en 1979, d’après le roman éponyme de Kurt Held et diffusée en France à partir du 16 janvier 81 sur Antenne 2 dans l’émission Récré A2.

[3] Don Juan de Koloméa, Editions Philippe Picquier, p 22.

[4] Idem, p 55.

[5] Lola, Fouets et fourrures, Le Castor Astral, 1995, p 34

[6] Qui était le sujet du film singulier tout en sépia de Alexeï Balabanov, Des monstres et des hommes (1999)

[7] Telle Agnès Giard, par ailleurs sympathique journaliste spécialisée dans le sexe et qui a rendu de louables services à la cause, mais qui sur son blog « les quatre cent culs », s’en prend à cette opinion que les sadomasos ne seraient que des bobos : http://sexes.blogs.liberation.fr/agnes_giard/2009/01/les-...

[8] « Les batteuses d’hommes », Contes et romans de Sacher-Masoch, tome un, Claude Tchou, éditeur, Paris, 1967, p 344.

[9] Comme dans le film If… de Lyndsay Anderson (1968) avec Malcolm McDowell.

[10] Les batteuses d’hommes, Sacher-Masoch, romans et nouvelles, tome un, Tchou éditeur, p 341.

[11] Lola, Fouets et fourrures, Le Castor Astral, 1995, p 25

24/11/2009

L’enfant qui criait au loup I

 

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L’enfant qui criait au loup

(Un voyage au pays de Sacher-Masoch)


I - Historique

1 - Petite biographie connotée

2 - Littérature et maladie

3 - Le moment sadien

4 - Le moment Lambercier


II - Esthétique

1- Un rêve d'Oblomov

2 - Scènes slaves et Saturnales

3 - Epoché et suspense

4 - Fouetteuses et fatales

 

III - Mystique

1- Un père est battu

2 - Je vous salue Marie, mère de Dieu....

3 - Rencontre d'un objet inamovible et d'une énergie qui ne s'arrête jamais

4 - Dans la compagnie des loups.



A Annick Foucault, avec complicité, crainte et reconnaissance.


 

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Un nom qui fait peur. Des initiales inquiétantes, et comme par hasard hautement significatives. Car « SM » renvoie autant au nom de Sacher-Masoch qu’au terme douloureux et d’ailleurs problématique de « sado-masochisme » dont il est tiré. Avec Sacher-Masoch, comme avec Sade, c’est, comme le dit Gilles Deleuze dans son canonique essai sur Masoch, Le froid et le cruel, et qui nous accompagnera tout au long de cette étude, « le nom propre qui connote le signe », le patronyme qui fait la pathologie (pour ne pas dire le père qui fait la version), le mot qui fait la chose, la lettre qui crée l’esprit – et un esprit d’érotisme que l’on ne prévoyait pas du tout. Car enfin, dans quoi met-on les pieds en pénétrant dans ce monde d’épouvante où ce sont les femmes qui mènent la danse, les hommes qui sont obligés de danser -  bientôt de ramper, de supplier, d'aimer supplier, et tout cela d’après un étrange contrat qu'ils ont signé volontairement auprès d'elles ? Dans cette nature qui semble toute entière devenue folle, le moindre signe fait sens, et c’est cela la folie.


I – Historique


 

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1 - Petite biographie connotée

Léopold Sacher-Masoch, c’est ce petit garçon rêveur et ardent qui naît le 27 janvier 1836 en Galicie, région alors rattachée à l’empire austro-hongrois, d’un père préfet de Police, Léopold von Sacher, et d’une mère, Caroline Masoch, fille d’un médecin réputé, le docteur Franz von Masoch, bien connu en cette région pour avoir combattu le choléra en faisant flageller les cholériques jusqu’à ce qu’ils fussent couvert de sueur et évacuent leur maladie. On a beau savoir depuis Proust que la vie n’explique pas l’œuvre, avec Masoch, il est un peu difficile de tenir ce credo. Et puis quelle objectivité dans le hasard quand on se rend compte que c’est le nom de sa mère qui a donné le terme « masochisme », et que c’est le nom de son père qui a été effacé au profit du nom d’un autre écrivain bizarre, Alphonse-François-Donatien de Sade, pour forger ce « monstre sémiologique » qu’est le « sadomasochisme ». On ne fait pas plus œdipien ! « SM », c’est le nom de la mère accolé au nom d’un autre homme que le père, celui de l’amant symbolique, du « grec »[1], et quel grec, le divin marquis en personne !

Plus tard, on apprendra que le petit Léopold eut comme gouvernante une française nommée mademoiselle… Martinet. Etait-ce le véritable patronyme de celle-ci, ou la baptisa-t-il ainsi parce qu’elle mania plusieurs fois l’instrument infernal  sur « l’enfant à passion »[2] qu’il était ? A moins qu’il ne voulut, adulte, se donner toutes les raisons littéraires de ce qu’il était, de ce qu’il écrivait et de ce qu’il aimait ?

Pareil pour les deux anecdotes touchant la très belle et très autoritaire tante Zénobie, dont on pressent que Masoch les aient inventées, au moins embellies, pour se faire une autobiographie idéale. C’est en effet à travers ce double et (trop) significatif souvenir d’enfance que Masoch explique l’ébranlement nerveux que lui causa sa redoutable tante :

« C’était par un après-midi de dimanche. Je ne l’oublierai jamais. J’étais venu voir les enfants de ma belle tante – comme nous l’appelions – pour jouer avec eux. Nous étions seuls avec la bonne. Tout à coup, la comtesse, fière et superbe, dans sa grande pelisse de zibeline, entra, nous salua et m’embrassa, ce qui transportait toujours aux cieux ; puis, elle s’écria : « Viens, Léopold, tu vas m’aider à enlever ma pelisse. » Je ne me le fis pas répéter. Je la suivis dans sa chambre à coucher, lui ôtai la lourde fourrure, que je ne soulevai qu’à peine, et je l’aidai à mettre sa magnifique jaquette de velours vert, garnie de petit-gris, qu’elle portait à la maison. Puis, je me mis à genoux devant elle, pour lui passer ses pantoufles bordées d’or. En sentant ses petits pieds s’agiter sous ma main, je m’oubliai et leur donnai un ardent baiser. D’abord, ma tante me regarda d’un air étonné ; puis, elle éclata de rire, tout en me donnant un léger coup de pied. »[3]

Comme si ce n’était pas suffisant, voilà qu’après le goûter (préparé par les bons soins de la tante en question – impérieuse mais attentive, souveraine mais maternelle), le petit Léopold va se cacher dans la penderie de la chambre de celle-ci et la surprend en train d’étreindre un jeune homme qui n’est pas son mari. Celui-ci arrive en coup de vent et surprend les amants. Furieuse d’avoir été dérangée, la tante Zénobie se lève et lance un vigoureux coup de poing, ping ! dans le visage de son mari qui se met  aussitôt à saigner. La tante n’est pourtant pas satisfaite. Elle se saisit d’une cravache et chasse de sa chambre mari et amant, tchac ! tchac ! – tout cela sous les yeux terrifiés du petit garçon caché derrière le porte-habit, qui, patatras, tombe par terre juste à ce moment là. La tante se précipite alors sur lui, « comment ? Tu étais caché ? Tiens, voilà qui t’apprendra à faire l’espion », le jette sur le tapis, lui pose un genou sur ses épaules, lui  saisit les cheveux de la main gauche, et commence à lui administrer de la main droite la plus rigoureuse des fouaillées, zzzip, zzzip, zzzip ! L’enfant se tord de douleur et de bonheur mais subit jusqu'au bout sa terrible correction - « j’éprouvais alors une sorte de jouissance ». Elle finit par fatiguer, le lâche, et il s’en retourne comblé dans sa chambre. Pendant ce temps, le mari éploré revient dans la chambre de sa femme, demande à genoux à celle-ci de lui pardonner, snif snif, qu’il ne la dérangera plus, qu’il fera ce qu’elle voudra, qu’il sera son esclave, mais par pitié qu'elle le garde. Tandis que la femme se ressaisit de son fouet, bien décidée à entériner ce nouveau type de relations contractuelles, Léopold est revenu à la porte de sa chambre, y a collé l'oreille, et ne perd pas une miette de ce qui s'y passe - re-zzzip zzzip !

Comme dirait un collègue de travail, quelle journée ! En cet après-midi, sans doute plus rêvé que vécu (encore que...), tout ce qui va constituer plus tard l’univers masochien est là : la tante sévère (soit la mère symbolique qu’il est permis de désirer sans tomber dans l’Œdipe), la pelisse de zibeline (le fétiche numéro un de l’auteur), la pantoufle, l’homme à genoux devant la femme, le pied nu, le baiser, l’éclat de rire (chez Masoch, la domina se doit d’être toujours riante), le coup de pied, la cachette, le spectacle de l’amour, sinon du sexe, le voyeurisme, le cocu giflé puis cravaché, les dédoublements (le mari qui surprend sa femme avec son amant et sous les yeux du neveu, second amant symbolique caché dans le placard), la fureur fouailleuse, la douleur adorable, la répétition de la scène.


Wanda et Léopold.jpg2 – Littérature et maladie

La littérature qui investit le réel – on avait déjà vu ça, mais peut-être pas à ce point-là. Les noms de Sade et de Masoch constituent en effet, et selon Deleuze, « les prodigieux exemples d’une efficacité littéraire ». Car avec Sacher-Masoch, écrivain romantique d’Europe de l’Est, auteur à succès fêté par Hugo et Zola lors de son glorieux passage à Paris en 1883, recevant même la Légion d’Honneur, c’est tout un pan de la sexualité humaine qui va sortir de l’ombre. Lorsque Krafft-Ebing, d’ailleurs contre la volonté de Masoch, va nommer « masochisme » cette pulsion incompréhensible de l’être humain qui consiste à trouver du plaisir dans la douleur subie (alors que la pulsion contraire ou complémentaire appelée « sadisme » qui consiste à trouver du plaisir dans de la douleur infligée est très compréhensible), il va tout emprunter à Masoch - le nom mais aussi les situations, les postures, les gestes, les objets, le langage propre de cet étrange érotisme qui apparaîtra bientôt comme le plus subversif de tous. Autrement dit, il va puiser dans le langage littéraire ce dont il a besoin pour sa description clinique. Et de fait rendre lisible pour tous la plus occulte des sexualités.

Toute une symptomatologie puisée dans la littérature, nous allions dire inventée par elle, c’est cela qui frappe ( !) tout d’abord. Comment une maladie, une déviance, un désordre mental, un goût particulier, une bizarrerie libidineuse, une folie douce ou dure, un désir « tordu »  - à chacun sa terminologie et sa morale - trouvent leur source dans l’imaginaire d’un romancier. Dès lors, le « SM » sera autant un cas clinique qu’une dramaturgie intime, autant un problème médical qu’une esthétique singulière, autant un trouble du comportement qu'un phénomène  social et qui va bientôt remettre en question un certain ordre des choses. Le masochisme comme anomalie qui questionne la normalité du monde, c'est ce qu'il faut comprendre. En effet, comment punir un enfant ou un adulte dès lors que la punition risque d'atteindre le contraire qu'elle se fixe ? Comment corriger si la correction se révèle un délice inavouable, une volupté secrète, et provoque chez certaines personnes l’innommable envie qu’elle ne s’arrête jamais ou du moins qu'elle recommence tout le temps  - et cela autant chez celle qui la subit que chez celle qui l'inflige ? Comment châtier sainement  ou subir sainement un châtiment lorsqu’on s’aperçoit que ce châtiment nous cause un plaisir que nous n'avions pas prévu ?

A cela, on s’empressera de répondre que tous les punisseurs ne sont pas des sadiques et que tous les punis ne sont pas des masochistes. On rajoutera encore plus vite, car il faut bien se rassurer et garder intacte la valeur sociale du châtiment ainsi que sa « saine application », que les peines que l’on inflige au délinquant n’ont rien à voir avec une « séance SM » proprement dite où tous les participants sont normalement des adultes consentants. D'ailleurs, le SM, c'est du fouet, du ligotage, éventuellement de la couture ou du bricolage, et toujours entre esthètes de bonne compagnie. Ca n'a donc rien à voir avec une vraie bastonnade islamiste, un passage à tabac par des flics ou une fessée des familles. Aller au donjon, ce n'est pas aller en prison, allons, allons.... Et pourtant.


Marquis-de-Sade.jpg3 - Le moment sadien

Certes, tout le monde ne goûte pas les délices du fouet ou l’art du bondage. En fait, les statistiques le montrent, les fantasmes et les pratiques sadomasochistes ne mettent en émoi qu’une toute petite minorité de personnes (non, nous n’avons pas dit « happy few »). Il n’en reste pas moins que l’expression littéraire de ces pratiques et leur épanouissement social coïncident avec une nouvelle perception historique des peines et de l’éducation.

Dans son Histoire de la folie, Michel Foucault montre que c’est précisément à la fin du XVIII ème siècle, soit au moment où l’on commence à abandonner les grandes tortures pénales au profit de la prison et de la seule guillotine comme moyen d’exécution capitale, que le sadisme entre en littérature et s’impose comme la « grande conversion de l’imaginaire occidental », sinon comme « le fait culturel massif de la fin du XVIIIème siècle »[4]. Le moment sadien, c’est le moment historique et littéraire où le supplice apparaît, enfin pourrait-on dire, non plus comme un châtiment légitime et nécessaire qui marque à la fois la puissance du souverain et la gloire de Dieu, mais comme une barbarie d’un autre âge. L’écartèlement de Damiens de 1757 est encore dans toutes les têtes, et si le peuple, les clercs et l’Etat ne trouvent rien à en redire, les intellectuels et les libertins commencent à penser qu’il faut peut-être changer les mœurs. Français, encore un effort si vous ne voulez plus être barbare.

Contre toute attente, Sade est l’écrivain qui aura le plus contribué à nous dégoûter du sadisme réel, celui de cet Ancien Régime et de ses roues, bûchers, et autres éviscérations live. Contre la perception des « purs », des « normaux » et des législateurs, c’est quand on se met à fantasmer la torture en littérature que la vraie torture, celle qu’on inflige pour de bon dans les prisons du roi ou en place de grève, apparaît comme une pratique monstrueuse et inhumaine. Les cent-vingt journées de Sodome, Justine, Juliette sont ces textes miraculeux grâce auxquels la conscience moderne va surgir et les sujets de l’époque  comprendre et sentir ce que Damiens et Ravaillac, Cartouche et Mandrin, le chevalier de la Barre et Catherine Deshayes (dite la Voisin), ont réellement endurés. La lettre du supplice, c’est ce qui rend le supplice insoutenable. Vues, les choses ne disent rien. Ecrites, les choses se révèlent. Combien parmi ceux qui allaient en famille s'égayer au supplice d'un condamné vomiront en lisant une page du divin marquis ? Combien d'habitués aux écartèlements trouveront insoutenable la scène du clitoris de madame de Mistival cousu au fil rouge par sa fille à la fin de La philosophie dans le boudoir ?

Pour autant, et au-delà des offensives littéraires contre l’ordre des choses, que s’est-il historiquement passé dans les esprits pour que la violence pénale perde son caractère édifiant et ne garde que son aspect horrifique et révoltant ?

N’en déplaise à Joseph de Maistre et à son apologie du bourreau, ce qui caractérise la justice moderne est que celle-ci ne se définit plus comme un office divin. Si la peine capitale reste malgré tout nécessaire à l’ordre social, elle n’a plus ce caractère transcendant par lequel s’exerçaient la souveraineté royale et sa légitimité divine. L’exécution publique n’est plus une « haute œuvre » pratiquée par un exécuteur lui-même considéré comme la main de Dieu, mais une procédure laïque que l’on considère comme encore utile mais que l’on préfère accomplir sans tambours ni trompettes. En fait, à l’éclat des supplices qui servait à édifier la foule[5] a succédé cette « honte de punir » dont parle Michel Foucault dans Surveiller et punir. Rouer, c’était accomplir la volonté de Dieu, pourquoi donc s’en cacher ? C’est quand Dieu se retire des affaires humaines que les hommes n’ont plus la même ferveur à se punir les uns les autres. Descartes et Kant sont passés par là et ont rendu caduque la mystique pénale d’un Joseph de Maistre. Désormais, Dieu découle du sujet comme le Bien découle de la Loi. Maistre peut toujours faire comme si de rien n’était et s’échiner à nous démontrer la grandeur terrible de la roue, nous ne l’écoutons plus et le trouvons même un peu pitoyable à s’exciter tout seul sur quelque chose qui précisément ne relève plus que… de l’excitation intime. Car c’est bien ce qui est en train de se produire : le supplice, du plus terrible au plus léger, du knout qui arrache les chairs et tue au bout d’une vingtaine de coups au martinet des nounous qui n’est fait que pour rosir les postérieurs des enfants désobéissants et encore plus celui des hommes et des femmes se rêvant tels, devient un objet de plaisir. Dit abruptement : c’est quand le fouet et ses avatars apparaissent de plus en plus comme une dégueulasserie pénale et publique qu’ils deviennent une pratique plaisante et privée. Désormais, l’on fouettera non plus pour punir mais pour rire, pour rire de la punition.

La candeur monstrueuse de Maistre est de croire que l’on peut continuer à parler du châtiment comme s’il était encore une preuve de la présence de Dieu sur terre, donc encore comme quelque chose de grand, de bon, de vrai. Et c’est en ce sens que sa célèbre page sur le bourreau, dans Les soirées de Saint-Pétersbourg, apparaît mille fois plus atroce que toute l’œuvre de Sade, car sa réjouissance, contrairement à celle du divin marquis, est toute morale, sans malice aucune, sans volonté de jouir et encore moins de subvertir – d’enculer la loi. Sadisme inconscient de lui-même, totalement anti-érotique, qui croit jouir « sainement » des vertus rigoureuses de la justice et célébrer la puissance de Dieu par la même occasion. Sadisme enfin révélé à lui-même par l’érotisation qu’en fait le papa de Justine, et qui ne peut plus apparaître autrement que comme une barbarie objective doublée d’un plaisir subjectif. Grâce soit donc rendue à Sade qui a rendu le supplice impossible, soit parce qu’il est devenu sujet de révolte aux yeux du plus grand nombre, soit parce qu’il s’est transformé en objet de volupté pour quelques-uns. Dans tous les cas, il n’édifie plus personne. Comme le dit Jean-Jacques Rousseau dans Les Confessions, il n’atteint plus son but.


Lambercier fantasme.jpg4 - Le moment Lambercier

Ah la fessée de mademoiselle Lambercier ! Combien de lecteurs honteux ont-ils lus et relus ces pages qui comptent sans doute parmi les plus troublantes de l’histoire de littérature ? Combien d’entre nous ont-ils pu se sentir chamboulés par cette première confession dont l’auteur dit lui-même que « ce n’est pas ce qui est criminel qui coûte le plus à dire, c’est ce qui est ridicule et honteux » ? Car s’il peut y avoir une certaine dignité (esthétique, allions-nous dire) à être flagellé par une amazone impitoyable ou attaché par un maître japonais, s’il peut y avoir une étrange noblesse à endurer, même sous le consentement, la violence de certains sévices, rien de telle dans la fessée qui, comme le disait Jean Daive dans une émission de radio "culte" de France Culture diffusée dans les années 90[6], est « une idée qui fait sourire même les jeunes filles ».

On connaît la scène primitive de Rousseau. Confié vers l’âge de dix ans au pasteur Lambercier et à sa sœur Gabrielle, qui habitent la commune de Bossey, en Haute-Savoie, le petit Jean-Jacques coule quelques années paisibles et bucoliques auprès de ces parents de rencontre. Deux événements majeurs, en fait deux fessées originelles, vont troubler cette quiétude, la première pour son bonheur, la seconde pour son malheur - du moins tel que le présentent la plupart du temps les commentateurs. En effet, dans toutes les études rousseauistes que nous connaissons, l’habitude est d’opposer les deux fessées. La première, érogène et charmante, administrée par mademoiselle Lambercier, lui révéla les joies du sexe, et décida « de ses goûts, de ses désirs, de ses passions, pour le reste de sa vie ». La seconde, brutale et mortifiante, infligée par son oncle pour une affaire de peigne cassé dont il jura, encore adulte, qu’il en était innocent, lui aura signifié la violence de l’injustice et la condition tragique de l’humanité. Rousseau fessé découvre donc d’abord l’érotisme, ensuite l’erreur judiciaire. Autrement dit, dans les deux cas, la punition n’a pas atteint son but – et au contraire lui a fait découvrir ce qu’il n’aurait jamais dû découvrir : en premier lieu, que tout mot, tout geste, même celui de « l’innocente fessée », peuvent avoir un caractère sexuel, en second lieu, que la vie est injuste. En fait, tout se passe comme si Rousseau échappait à chaque fois aux visées de la loi qui est de punir le coupable. Tout se passe comme si Rousseau n’était jamais, ne pouvait jamais, être coupable. Et c’est là que se situe, bien plus que le masochisme infantile, son secret ontologique le plus signifiant : enfant ou adulte, Rousseau est toujours innocent.

Certes, s’il s’est retrouvé un beau jour sur le genou de la Lambercier, c’est sans doute parce qu’il avait dû faire quelque chose de mal, mais ce mal était un mal d’enfant, un caprice, une insolence, une bêtise sans gravité, une chose d’ailleurs qu’il ne daigne même pas préciser tant elle lui semble sans importance. Et c’est cette innocence primitive et persistante, à laquelle se mêle sans doute « quelque instinct précoce du sexe », qui lui fait profiter de cette bonne fessée tout son saoul – tellement d’ailleurs qu’à la suivante, « cette récidive que j’éloignais sans crainte », mademoiselle Lambercier s’aperçoit « à quelque signe » (l'avait-elle déculotté ? L'avait-elle senti bander contre sa cuisse ?) que sa « saine » correction n’aboutit pas du tout au but escompté. Elle déclare alors qu’elle y renonce car cela la fatigue trop, et décide que son petit pervers d’orphelin dormira  désormais, et le soir même, dans une autre chambre que la sienne. Lui qui couchait parfois dans le lit de sa fesseuse, se voit condamné à l’autonomie intime – qui chez lui prendra tout de suite la forme d’un auto-érotisme à vie. « J’eus désormais l’honneur, dont je me serais bien passé, d’être traité par elle, en grand garçon. » Le passage à l’âge adulte, voilà la véritable punition, le véritable dégoût.

Suit l’histoire du peigne. Accusé à tort d’avoir brisé l’un des peignes de mademoiselle Lambercier (celle-ci  est donc présente dans l’objet du délit et associée à la tempête qui va s’abattre sur l’enfant) et niant le forfait de toutes ses forces, Rousseau n’arrive pas à faire croire à son innocence, et doit subir une « terrible exécution », et cette fois-ci non plus de la main chérie de la demoiselle mais de celle de son vieux barbon d’oncle. Fessée violemment anti-érotique et dont il est bien conscient qu’elle aurait pu le désérotiser complètement :

« Quand, cherchant le remède dans le mal même, on eût voulu pour jamais amortir mes sens dépravés, on n’aurait pu mieux s’y prendre. Aussi me laissèrent-ils en repos pour longtemps. »

Et pourtant… Tout mortifié qu’il est, « mis dans l’état le plus affreux », Rousseau affirme qu’il aurait souffert la mort plutôt que de céder à ses bourreaux. De fait, lorsqu’on est fatigué de le battre et qu’on le lâche, c’est lui qui se déclare vainqueur haut la main, écrivant fièrement  :

« Enfin, je sortis de cette cruelle épreuve en pièces, mais triomphant »

- une phrase qui rappelle ce que dira Nietzsche plus tard sur ce plaisir héroïque, que l’on n’imagine pas, du prisonnier qu’on a torturé en vain, qui n’a pipé mot, et que l’on ramène, "en pièce mais triomphant", dans sa cellule.

Ici, l’on peut dire sans crainte de forcer le texte que si l’orgueil a remplacé la sensualité, le plaisir d’avoir protégé, une fois de plus, son innocence, d’avoir sauvegardé son être pur, est encore plus grand. S’en suit d’ailleurs une apologie de lui-même dans laquelle Rousseau se décrit comme un être « ardent, fier, indomptable dans les passions », et qui peut glorieusement résister à mille maux quand son innocence est en jeu. Et de rajouter que l'évocation de ce souvenir fait que, même cinquante ans après, « son pouls s’élève encore », et que « ces moments lui seront toujours présents quand il vivrait cent mille ans » ! Bref, comme avec la première, cette seconde fessée décide de ses idées, de ses passions, de sa conception du monde pour le reste de sa vie.

Buster_Brown_small_black_and_white.jpgVoici donc deux fessées qui se complètent, deux fessées par lesquelles il échappe à la loi et en tire un plaisir immense – érotique avec mademoiselle Lambercier, politique avec son oncle. Dès deux, la seconde n’est-elle pas la plus purement masochiste ? Corrigé injustement par un homme de sa famille, sentant moins la douleur du corps, « pourtant vive », que « l’indignation, la rage et le désespoir », Rousseau prend en même temps conscience de sa formidable différence qui n’est rien d’autre que sa formidable supériorité morale – ou tout au moins la formidable croyance en celle-ci. Et c’est cette croyance en son inaliénable pureté qui, bien plus que son goût pour les femmes autoritaires, constitue la vraie perversité de Rousseau. Quand il fait du mal, ce n’est pas de sa faute, et si c’est de sa faute, ce n’est plus lui. Le masochiste échappe de cette manière à tout ce qui pourrait stigmatiser une culpabilité potentielle. On peut bien le punir, le blâmer, lui faire le plus léger reproche, le battre comme plâtre, il reste irréprochable à ses propres yeux. Quoiqu’on lui dise et lui fasse, ce sont toujours les apparences qui le condamnent et qui empêchent que l’on reconnaisse sa vraie nature – forcément bonne, douce, affable, docile. Enfin, s’il est acculé, s’il doit être condamné pour de bon, au moins aura-t-il la satisfaction secrète mais intense de préserver son intouchable quant à soi et la preuve irréfutable que tous les hommes sont méchants, sauf lui.

Au fond, le véritable plaisir masochiste de Rousseau, c’est celui d’Alceste déclarant qu’il aurait du plaisir à perdre son procès, car ce faisant, il serait définitivement fixé sur l’iniquité des hommes et sur sa propre probité. Le masochisme n’est pas donc simplement d’ordre érotique, il est avant tout d’ordre social ou politique, en plus de relever déjà du romantisme : moi contre eux, moi innocent, eux coupables, moi martyr et saint, eux crapules et bourreaux. Sera donc dit « maso » autant le gentil amateur de martinet que le méchant misanthrope qui prend plaisir à souffrir juste pour accuser la société qui est responsable de sa souffrance – et par extension tout être qui fait de ses malheurs un prétexte pour accuser les autres. Vous pouvez toujours me faire mal, je suis constitué de telle manière que ce mal me fera jouir, en même temps qu’il me confortera dans ce que je pense de vous, bande de salauds, et de moi, pauvre bouc émissaire – ce qui d’ailleurs me fait jouir encore plus. Vous l’avez compris, je suis supérieur à vous. Ma sexualité est un bouclier qui me protège de vos flèches, mon innocence est une épée avec laquelle je vais vous blesser – car pour finir, c’est moi qui vous domine…

 

françoise maîtresse, Digraphe.jpg

A SUIVRE.



[1] Le « grec », l’amant de Wanda dans la Vénus à la fourrure, et qui à la fin du roman, surgit pour fouetter Séverin sur ordre de sa femme.

[2] Belle expression de Annick Foucault qui dans son livre culte, Françoise maîtresse (collection Digraphe, édition Gallimard, 1994), raconte le récit étonnant de sa vie et comment elle devint la plus grande dominatrice de France, et l’une des plus célèbres du monde.

Pour plus d’informations, voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Ma%C3%AEtresse_Fran%C3%A7oise, et pour ceux qui en ont le courage et l’envie : http://www.maitresse-francoise.com/

[3] « Souvenir d’enfance et réflexion sur le roman », Choses vécues, in Présentation de Sacher-Masoch par Gilles Deleuze, Les Editions de Minuit, 1990, p 252

[4] Histoire de la folie à l’âge classique, Michel Foucault, Tel Gallimard, page 381.

[5] Contrairement à ce que les non-abolitionnistes considèrent, la peine de mort fut conçue  moins pour les criminels, elle n’endigua d’ailleurs jamais le crime, que pour les non-criminels, les braves gens, les tradi, à qui l’Etat pouvait dire en substance qu’ils pouvaient toujours compter sur lui comme lui pourrait alors toujours compter sur eux en cas de coup dur. La peine de mort, une méthode coercitive pour faire jouir le social et qui permet de l’aliéner au pouvoir et par conséquent de le surveiller sans difficultés. Une petite exécution publique et hop ! tout le monde est content, tout le monde est au pas.

[6] La matinée des autres, « la fessée ou comment l’idée de la fessée fait sourire même les jeunes filles », émission de Jean Daive, diffusée sur France Culture (entre 1990 et 1993) avec, entre autres, Catherine Robbe-Grillet, Georges-Arthur Goldschmidt, et une peintre dont j’ai malheureusement oublié le nom mais qui avait une très belle voix, suave et signifiante, et que je n'ai malheureusement  jamais pu identifier. Si cela dit quelque chose à quelques-un(e)s parmi vous....

15/11/2009

Houellebecq, un visage et un seul.

 

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« Tout devrait pouvoir se transformer en livre unique, que l’on écrirait jusqu’aux approches de la mort ». Ce n’est pas Montaigne, Proust ou Borgès qui a écrit cette phrase, mais Michel Houellebecq, l’ex-star littéraire des médias et que les médias ont décidé désormais de liquider par le silence – le scandale profitant finalement trop à l’intéressé. On n’est pas le témoin capital du monde post-moderne sans qu’à un moment donné celui-ci ne se retourne contre vous. Il n’empêche. Houellebecq déstarifié reste en France le plus grand écrivain de son temps. Et ses précieuses Interventions II, recueil de textes canoniques et d’interviews saisissantes, continuent de laisser ce qui apparaîtra dans un siècle, et selon le mot de Daniel Rops, « la trace émouvante d’une civilisation ».

Jacques Prévert restera donc un con, et Le mirage de Jean-Claude Guiguet un des films les plus émouvants jamais faits. C’est que Houellebecq le cynique, le provocateur, le beauf, le chien, a toujours aspiré à l’amour, à l’apaisement, à la consolation. Etonnant, d’ailleurs, de constater comment le besoin d’amour réel (et qui n’a rien à voir avec la « solidarité » contemporaine tellement prisée) suscite la haine. Que l’écrivain le plus sensible et le plus blessé soit en même temps l’écrivain le plus honni est un phénomène fort instructif quant à l’état délabré de nos sociétés. On veut nous bien nous faire pleurer sur ces petites masses arrogantes que sont aujourd'hui les minorités (sans papiers pratiquant l'éternel retour, étudiants braillards et militant pour leur propre acculturation, transsexuels exigeant le droit à la différence indifférente) dont nous n’avons que foutre, mais on nous refuse la compassion pour celui ou celle qui ne représente pas une « grande cause ». L’amour des autres, oui, mais à condition qu’on ne privilégie personne. Or, l’amour, le vrai, est toujours un privilège, un dévolu porté sur quelqu’un de particulier, un visage et un seul. C’est la raison pour laquelle houellebecquiens et anti-houellebecquiens s’affrontent sans pitié. Pour les uns, il est un romancier génial qui fait dans l’affect, pour les autres, il est un trublion dégueu qui fait dans l’infect.

Au fond, c’est l’usage des choses qui est toujours en question. Avec ses « temps  morts », ses « cieux vides », sa conception capitaliste et o combien juste de la sexualité contemporaine (et qui ne peut mener qu’à la pédophilie), Houellebecq n’est pas précisément l’homme qui approuve notre (im)monde. Et cela même s’il plaide pour la beauté pure, celle de la brume se levant sur la mer (Ciel, terre, soleil), la croyance en l’amour des femmes (J’ai un rêve), ou les plaisirs de la conversation – celle-ci rendue bel et bien impossible aujourd’hui par la vigilance citoyenne. Tant pis pour les citoyens, la beauté sauvera le monde. L’important est de changer sa perception des choses. Par le cinéma muet. Ou par une chanson de Neil Young. Ou par un essai de Jean Cohen sur le langage poétique. Même l’art contemporain peut, malgré sa laideur déprimante, être le meilleur commentaire, sinon la meilleure représentation des Dasein de notre temps.

Avoir un sentiment humain, et qui peut être autant altruiste que raciste, amoureux que bestial, légitime qu’injuste, voilà ce contre quoi s’élève notre monde post-moderne qui ne rêve que d’idées généreuses et de sentiments justes – alors que ce sont les idées qui doivent être justes et les sentiments qui doivent être généreux.

Pourquoi Houellebecq est-il si honni ? Parce qu’il est le seul humain qui nous reste, le dernier des humains qui ose l’être, avec sa grandeur et sa médiocrité, sa générosité et ses bassesses, sa chair et son péché – deux concepts insupportables au siècle. Parce qu’il est l’un des rares (comme par exemple le Pape) à résister à la déshumanisation du monde. Au fond, l’Eglise et la Littérature se sont toujours opposées au monde, aux modes, et à cette culture de mort qui fondamentalement reste celle du pouvoir culturel. Voilà pourquoi « les Occidentaux contemporains ne parviennent plus à être des lecteurs ; ils ne parviennent plus à satisfaire cette humble demande d’un livre posé devant eux : être simplement des êtres humains, pensant et ressentant par eux-mêmes » (Approche du désarroi). Lui a lu et lira toute sa vie (Pif le Chien, Lamartine, Charles Dickens). Même s’il est assez lucide pour savoir que « la littérature ne sert à rien. Si elle servait à quelque chose, la racaille gauchiste qui a monopolisé le débat intellectuel tout au long du XX ème siècle n'aurait même pas pu exister. » (Sortir du XX ème siècle). Ecrits en 1872, Les Possédés de Dostoïevski qui exposaient clairement ce que seraient les méfaits et les crimes des utopistes socialistes n’ont en rien empêché la révolution et le goulag. Tout s’est passé comme si Dostoïevski n’avait pas écrit une ligne. Tant pis, le marché a fini par remplacer le marxisme, les historicismes se sont substitués les uns aux autres, et Chatov continue d’être assassiné partout et toujours.

Dans une société qui passe son temps à s’évaluer et à mettre le paquet sur la « valorisation » individuelle, la sexualité est devenue impossible. Car « il faut quand même oublier sa propre valeur pour faire l’amour » (Entretien avec Christian Authier). Le seul Sentiment Moderne admis, c’est précisément le SM et son dégoût triomphant de la chair. Dénigrement charnel, dénigrement national, dénigrement spirituel. En nous décourageant de penser que « la civilisation occidentale a pu être supérieure sur certains points », on fait tout pour que « celle-ci se dissolve dans le cynisme », et ce faisant, l’on condamne les générations futures. Comment se projeter dans l’avenir avec un tel dégoût – la vie réduite à des valeurs d’usage ? Le paradoxe est que c’est celui qui exprime ce dégoût et cet usage dans ses livres qui est stigmatisé. On a aboli le négatif, haro sur celui qui nous le rappelle ! On reconnaît une société forte et sûre d’elle-même à ce qu’elle peut supporter la littérature négative, ce qui n’est visiblement plus le cas de la France d’aujourd’hui.

Dès lors, comment résister aux impératifs catégoriques de la publicité et du management ? Comment cesser de désirer dans un monde où l’on nous exhorte à désirer tout notre saoul, à aller toujours plus vite dans le sexe, la communication, l’urbanité ? C’est simple, il suffit de s’immobiliser quelques instants. D’éteindre la télé, la radio, de ne plus rien acheter, de « suspendre temporairement toute activité mentale ». Et de réapprendre à lire, à écouter, à humer. Que tout s’arrête et la vraie vie reprendra… C’est la raison pour laquelle lorsque quelque chose tombe en panne, un réseau de transmission qui ne transmet plus, un système d’information qui n’informe plus, un centre informatique qui bugue, ou même une coupure de courant (qui fait si souvent la joie des enfants), bref, « une fois donc l’inconvénient admis, c’est plutôt une joie secrète qui se manifeste chez les usagers ; comme si le destin leur donnait l’occasion de prendre une revanche sournoise sur la technologie. » Le salut a toujours été une affaire de suspension.

Michel Houellebecq, Interventions II, traces, 288 pages, 20 euros.

 

(Cet article est paru dans Le magazine des livres n° 19 de septembre-octobre 2009)

00:05 Écrit par Pierre CORMARY dans Houellebecq mon prochain | Lien permanent | Commentaires (19) | Tags : houellebecq, magazine des livres, littérature, modernité, rothko | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | |  Imprimer

10/11/2009

Houellebecq, l'entretien du Magazine des livres n°19

 

houellebecq.jpg

A MARTINE COUPRI SANS QUI RIEN N'AURAIT ETE POSSIBLE.

 

(Propos recueillis par Joseph Vebret et Pierre Cormary)



blaise-pascal.jpgEn tant que lecteur, les livres ont-ils un impact immédiat sur vous ?

De tous les livres que j’ai lus, les Pensées de Pascal est peut-être le seul que je n’ai pas compris immédiatement – alors que, par exemple, j’ai immédiatement tout compris de Schopenhauer dont l’impact sur moi a été très fort, en une seule fois. Mais peut-être ai-je lu Pascal trop jeune pour que le livre ait un impact total d’emblée. Sans doute aussi les Pensées de Pascal sont-elles particulières, parce que mal fichues, inachevées. Je ne sais pas vraiment comment expliquer cela, mais j’ai l’impression d’un piège caché. Je les ai relues sept fois. À chaque lecture, le christianisme apparaît comme une entreprise un peu plus désespérée. Pour autant, je ne pense pas que ce soit le but poursuivi par Pascal.

Vous dites qu’il y a des choses intéressantes dans le christianisme. À quoi pensez-vous en particulier ?

Le culte des saints est intéressant. Il fournit des images semi-humaines, semi-divines. On n’est pas confronté à l’idée d’un Dieu Créateur, qui est une idée absurde. Les saints, personnages héroïques, permettent de noyer le poisson. Je pense qu’une religion peut se maintenir en étant un peu floue, en détournant l’attention des problèmes de l’origine de l’univers, de l’homme…

Le mot « mystère » revient régulièrement dans le christianisme.

Parler de mystères est également dangereux. Je me souviens d’une phrase fréquemment employée dans les messes auxquelles j’assistais plus jeune : « Il est grand le mystère de la foi. » Il aurait mieux valu ne pas le dire. Quand j’y réfléchissais, je m’apercevais qu’en effet, c’est un mystère beaucoup trop grand pour que ce ne soit pas une imposture pure et simple. En revanche, le fait de multiplier les entités peut provoquer une légère déroute de la raison, ce qui permet à pas mal de gens de croire vaguement en quelque chose : un principe d’harmonie ou un futur optimiste.

On dit de vous que vous êtes un professeur de désespoir. Ne serait-ce pas plutôt de la clairvoyance ?

« Désespoir » a une connotation un peu trop négative. « Absence d’espoir » est plus neutre. On peut vivre sans espoir particulier. J’ai l’impression que l’espoir – croire que les choses vont aller mieux – est une idée assez récente, relativement absente de l’univers classique. L’idée normale est que le monde est comme il est et qu’il doit continuer à être pareil, ni pire ni meilleur. L’idée d’espoir est contestable, ou du moins pas très justifiée. Je n’ai jamais eu, à proprement parler, cette idée d’un progrès, d’un avenir meilleur.

tocqueville1.jpgOn nous dit que les nouvelles technologies, les avancées politiques, la démocratie… tout mis bout à bout devrait aider les individus à mieux vivre.

Je n’ai jamais pensé cela. Mais je n’ai jamais pensé le contraire non plus. Je n’accorde de sens positif ni à la démocratie ni aux technologies. Ce sont des faits historiques, avec du pour et du contre.

Ces « progrès » ont un intérêt romanesque relativement faible. Le progrès technologique n’est pas un très bon sujet de roman, contrairement aux rapports humains, à l’organisation des sociétés. J’aime bien La Démocratie en Amérique, c’est un bon livre. Mais il y a du pour et du contre. C’est ce qui ressort du livre et qui pourrait en être un résumé très rapide : dans la démocratie, il y a du pour et du contre.

Concernant l’évolution technologique, suivez-vous l’actualité de près ?

Oui. Plus que la moyenne, je pense. La technologie est quelque chose d’assez détendant. Mais dans mes romans, ce ne sont que des éléments de toile de fond. L’élément moteur du roman reste les personnages.

Michel Chaillou dit que très souvent, le sujet apparent d’un roman n’est pas le vrai sujet.

Les personnages, c’est ce qui reste. Les prouesses d’écriture fatiguent. Au théâtre, que je connais mal car je n’y vais jamais, il est évident que les personnages ont une certaine importance. Mais il semble me souvenir que l’intrigue y est relativement importante. Alors que dans les romans, elle n’a presque aucune importance. Pour le dire différemment : il n’y a aucun genre littéraire ou le personnage est aussi dominant que dans le roman.

Pour bien comprendre le roman, il faut à mon avis s’attacher au cas des auteurs qui ont créé des personnages récurrents. En réfléchissant à leur cas, on comprend bien ce qu’est le roman. Tout personnage réussi à une vocation hégémonique sur le roman.

Vous vous attachez aux personnages, mais aussi au style – bien que certains vous reprochent de ne pas en avoir.

Tout le monde a un style. Éventuellement mauvais. Il y a une confusion entre style et hystérie verbale. Globalement, les journalistes ne sont pas des êtres d’une subtilité énorme. Donc, s’il n’y a pas quelque chose de très visible, comme énormément de points d’exclamation ou des phrases réduites à deux mots, ils ne voient pas qu’il y a un style. Il faut des choses très grossières pour attirer leur attention alors qu’en réalité, tout écrit a un style. C’est une prime au style extrêmement visible… qui est celui qui fatigue le plus.

Il peut aussi y a voir le risque d’être trop subtil. Mais c’est plus rare. Par exemple, on peut dire que Perec est parfois trop subtil. À peu près personne n’est capable de voir ce qu’il essaie de faire. Finalement, le débat est très pauvre sur ces questions.

houellebecq_bhl_03_500.jpgLes médias n’ont pas été tendres avec vous. Peut-être agacez-vous certains ?

J’en ai parlé dans mon livre avec Bernard-Henri Lévy. Pour autant, je ne sais pas l’expliquer. Si l’on fait un petit historique de ce que l’on me reproche, on se rend compte qu’il y a pas mal de choses. Mais ce qui est certain, c’est que ce livre avec Bernard-Henri Lévy a changé la donne. J’avais beau dire que j’étais brouillé avec toute une série de journaux et de magazines – en fait tous les journaux et magazines diffusés nationalement –, il ne se passait pas une semaine sans qu’un de ces titres ne me propose de donner mon avis sur telle ou telle chose. Après le livre avec Bernard-Henri Lévy, cela s’est arrêté brutalement et définitivement. J’avais déjà dit que je répondais systématiquement « non » à ces demandes, mais le fait de l’écrire leur a permis de mieux le comprendre. Depuis, je suis définitivement en dehors. Pour moi, c’est un soulagement. On ne me propose plus jamais rien, ce qui m’évite d’avoir à refuser – sachant que tout refus implique une légère aggravation des rapports. C’est donc un mieux. Et non seulement on ne me propose plus rien, mais les journalistes essaient, dans la mesure du possible, de ne pas trop parler de moi. Ce qui là aussi est un mieux car j’en étais arrivé au point où je ne pouvais plus ouvrir un journal sans avoir peur que l’on parle de moi. Il y a une exception, Le Nouvel Observateur, parce que j’ai brutalement attaqué Jérôme Garcin en disant que ce qu’il écrivait était faux, convenu, truqué, bidon, et que depuis, Le Nouvel Observateur consacre beaucoup d’énergie à m’attaquer sans qu’il y ait de raison particulière liée à l’actualité. Mais sinon, globalement, l’effet de ce livre est que l’on a compris que j’étais irrécupérable.

La médiatisation vous a-t-elle dérangé d’emblée ou après que tant de titres vous soient tombés dessus ?

Jusqu’à présent, j’ai toujours été perçu comme trop important. Les gens ne peuvent pas s’empêcher de parler de moi alors qu’en fait, j’ai tout intérêt à ce que l’on ne parle pas de moi. Mes lecteurs m’achèteront quoi qu’il advienne. Mais quand on vous insulte beaucoup, il en reste toujours quelque chose.

Par exemple, concernant mon dernier film, j’aurais vraiment eu intérêt à ce qu’il n’y ait pas la moindre critique. Les articles ont été suffisamment violents pour décourager les gens – même mes lecteurs – d’aller le voir. J’avais donc tout intérêt à ce que l’on n’en parle pas. Mais je n’ai pas réussi.

possibilite-ile-4.jpgPersonnellement, êtes-vous satisfait de votre dernier film ?

Pas mal. C’est vrai que ça compte, mais ça ne suffit pas. Après ce film, je ne pense pas que qui que ce soit mettra de l’argent dans un long-métrage tiré d’un de mes livres, même si ce n’est pas moi qui le réalise. Maintenant, les gens éviteront de toucher à ce segment de la littérature. D’autant que les deux précédents films ont également été des échecs commerciaux – moins spectaculaires, mais des échecs tout de même.

Tout cela pour dire qu’en fait, la médiatisation ne peut plus que me desservir.

Finalement, vous êtes très solide !

Pas tant que ça. Le fait est que maintenant, je fatigue.

Ce serait plus admirable si j’avais eu le choix. Mais en pratique, qu’est-ce que je peux faire ? Ce serait contraire à mon essence même de faire un procès à article ou un livre écrit contre moi. En fait, la seule chose que je puisse faire, c’est me taire et attendre que ça passe.

Tout en sachant qu’à la parution de votre prochain roman, on va de nouveau vous tomber dessus.

De toute façon, personne ne m’écoute réellement. J’avais dit que pour ce film, il ne fallait surtout pas faire de projection presse et qu’il fallait le sortir de préférence en août, alors la presse était en vacances, ce qui aurait peut-être permis d’avoir une chance qu’il trouve un public. C’était évidemment ce qu’il fallait faire, mais on ne m’a pas écouté. Ce film était fragile.

Pour un roman, je pense que j’ai a priori suffisamment de lecteurs pour que, quelle que soit l’ampleur des critiques négatives, cela ne change pas grand-chose. Je suis déjà suffisamment installé dans ma fonction d’auteur. D’autant que j’ai souvent eu l’occasion de me rendre compte que les gens ne lisent pas vraiment les journaux, ce qui n’a rien d’étonnant – moi-même, je ne les lis pas vraiment et mes pratiques de lecture sont toujours les mêmes qu’à mes 20 ans : je feuillette au petit bonheur dans les librairies, et c’est tout. Mais à chaque sortie de livre, l’environnement social fait que les éditeurs ne sont pas indifférents aux critiques, ce qui est dommage. Je ne plaisante pas du tout lorsque je dis que j’envie le destin de Marc Levy qui, d’emblée, a été en dehors du circuit.

sorbonne, librarie.jpgCe qui me frappe, c’est que l’instance critique est totalement déconnectée de l’instance « public ». Elle est également totalement déconnectée de l’instance universitaire. Il existe tout un circuit universitaire de gens qui font des thèses sur les livres, qui se lisent entre eux. Il peut y avoir des luttes violentes entre universitaires, et ces gens ne font jamais référence à un article de journal. Ça fonctionne comme un autre monde. Le monde universitaire, le monde du public et celui de la critique sont totalement, intégralement déconnectés. La raison voudrait donc que l’on diminue considérablement l’importance accordée à l’instance dite critique. Sauf que c’est difficile, parce que l’environnement social ne va pas en ce sens.

Cet hallali médiatique tend à occulter votre œuvre. Pourtant, dans 100 ans, on parlera encore de vous, peut-être justement parce que vous êtes entré dans le circuit universitaire.

À long terme, c’est cela qui joue, oui.

Je pense que c’est un grand malheur d’écrire des livres axés dans le monde contemporain car cela favorise les interprétations de type sociologique que les gens font eux-mêmes et qu’ensuite ils vous reprochent. C’est après avoir décortiqué la société dans mon livre qu’ils me reprochent de décortiquer la société et de ne faire que ça, et donc de ne pas être un écrivain authentique.

Peut-être ces gens n’aiment-ils pas le miroir de la réalité que vous leur offrez ?

Peut-être. Mais j’offre ce même miroir aux lecteurs et eux arrivent pourtant à le supporter.

Si l’on prend l’exemple d’une analyse comme celle de Philippe Muray, c’est bien pire : j’offre un miroir, et par ailleurs, je ne propose pas de solution, d’interprétation positive aux événements négatifs. C’est cette espèce d’injonction au positif, sournoise et omniprésente, à laquelle je ne donne aucun gage. De nos jours, lors d’un procès, il très important que le coupable demande pardon. À partir du moment où il l’a fait, c’est en quelque sorte gagné. Alors que du point de vue plus primitif qui est le mien, si je suis représentant des familles des victimes, je ne veux pas que le coupable me demande pardon : je veux qu’il soit puni et je me fous de son pardon.

Muray.jpgPhilippe Muray aurait tout de même pu arriver aux mêmes conclusions en parlant d’une tendance sourde au happy-end qui ne vient pas des sources qu’il énonce mais de la culture américaine. Il faut que le mal soit très violent, très présent… mais il faut quand même que ça se termine plus ou moins bien. Je pense que ces deux forces à l’œuvre entraînent l’injonction sourde d’un message consolateur. Ce qui est malgré tout nouveau. En fait, la seule chose que l’on pourrait souhaiter à la littérature, c’est que l’Occident aille mieux, redevienne positif, c’est-à-dire confiant en sa mission civilisatrice, dénué de toute culpabilité, persuadé que les choses vont aller de mieux en mieux et que l’expansion économique de retour est une très bonne chose pour tout le monde. Dans une société globalement aussi optimiste, la littérature pourrait être négative sans que personne n’y trouve à redire. Mais là où, l’un dans l’autre, la vision que les populations ont de leur Histoire est celle d’une Histoire qui tourne mal, elles ont envie de fictions consolatrices. Ce désir est fort.

Vous avez écrit que la littérature ne sert à rien.

Intrinsèquement, elle ne sert à rien. Du moins pas dans le sens où elle pourrait changer quoi que ce soit à l’Histoire. Je prends l’exemple des Possédés, qui est l’un des livres les plus clairement militants que je connaisse. Il se trouve que c’est aussi un des meilleurs livres que je connaisse, ce qui prouve accessoirement qu’un livre peut très bien être militant et excellent. Dostoïevski a eu l’idée de ce livre après avoir assisté à un congrès de révolutionnaires russes en Suisse au cours duquel il a été effaré par la violence des proclamations. C’est ce qui lui a donné l’idée de faire un livre centré sur un groupe de révolutionnaires. Et son but était clairement d’empêcher les révolutionnaires d’avoir un impact en Russie. Les révolutionnaires russes n’en ont pas moins gagné, très vite après la sortie de ce livre. C’est donc pour moi une démonstration des plus claires de l’absence d’efficacité historique d’un roman, liée à la nature même du roman.

L’Archipel du Goulag – qui est un assez bon livre même s’il est moins bon que Les Possédés – présente une différence fondamentale dès le départ : c’est un document. Soljenitsyne développe un peu des personnages, mais il y a une différence de statut originel qui, à mon avis, interdit au roman d’avoir une efficacité historique. Je ne peux pas vraiment le préciser plus. C’est quelque chose que je sens. Cette différence de statut originel modifie la perception même que le lecteur a du livre, qui peut le bouleverser mais ne peut pas le rendre militant et actif.

À l’opposé, est-ce qu’écrire peut rendre meilleur ?

Meilleur, non. Mais disons que ça peut calmer. Certains écrivains qui seraient surement devenus des assassins s’ils n’avaient pas écrit. Il y a une violence qui trouve sa traduction. Je pense que cela peut également calmer le lecteur. Pour autant, je ne pense pas que cela puisse créer le bien là où il n’est pas. Mais cela peut apaiser des états nerveux et donc réduire les explosions violentes.

Pourriez-vous arrêter d’écrire ?

Je pense que oui. Mon énergie diminuera forcément. Il est aussi possible que je n’écrive pas la même chose. Ce que j’écris demande de l’énergie.

objet poubelle.jpgQuels sont les territoires que vous avez envie d’explorer ?

C’est un peu théorique, mais je n’ai pas l’impression d’être allé au bout de ce qu’il est possible de faire sur la notion de valeur en général : ce qui donne leur valeur aux objets ou aux œuvres. Il y a un mystère de la création de la valeur. J’ai fait une Unité de Valeur d’économie dans ma vie, ce qui est très peu. La plupart des gens font plus que ça. Et je me souviens que je ne comprenais pas comment on fixait le prix des choses ; j’en garde l’impression d’un grand mystère. En fait, je ne comprends toujours pas.

Les sujets ne sont pas égaux en littérature. Tout ce qui concerne les états physiques est assez défavorisé. C’est lié à la pauvreté du vocabulaire. J’ai récemment appris que Beckett a souffert d’eczéma toute sa vie, probablement plus que de n’importe quoi d’autre. Sa peau était un vrai calvaire. Pourtant, il n’en parle jamais. La pauvreté du vocabulaire fait que l’on n’arrive pas à produire de résultat littérairement valable là-dessus. On y arrive pour les choses qui ont directement un impact angoissant lié à la vie. Par exemple, on peut facilement produire un paragraphe impressionnant avec le fait d’entendre son cœur battre. Parce que c’est immédiatement angoissant et immédiatement symbolique. Mais pour beaucoup de maladies, c’est nettement moins évident.

Êtes-vous en phase de création, de réflexion ?

Ni l’un ni l’autre. Je ne fais remarquablement rien. Pour présenter ça de manière positive, disons que je suis en phase de lecture.

Peut-être vaudrait-il mieux travailler tout le temps. Le seul inconvénient lorsqu’on écrit tout le temps, c’est qu’il y a plus à jeter. Alors que si l’on attend suffisamment longtemps, il est rare que l’on produise des trucs mauvais.

balzac.jpgAvez-vous besoin de la pression de l’éditeur ?

Non. C’est surtout qu’il est très désagréable de commencer et de ne pas terminer. Et mes romans ne sont pas assez excentriques pour pouvoir être terminés n’importe comment. Je maintiens l’idée qu’il a y tout de même une sorte de pensée cohérente. Et donc, même quand je termine abruptement, relativement en catastrophe, on a l’impression que c’est la pensée de quelqu’un qui est à peu près cohérent sur la longueur du texte. À tout moment je pourrais laisser un personnage en plan, mais je ne le fais pas. Mes romans respectent l’exigence de cohérence minimale : suivi du destin du personnage, temps approprié, etc. Cela dit, je ne cache pas que j’ai souvent envie de laisser en plan telle ou telle chose. Ce que je me permets – et c’est ce que se permettent tous les auteurs –, c’est de tuer un personnage lorsque j’en ai marre. Mais c’est une formule acceptée. Un bon vieil accident, et on ne parle plus du personnage.

Si l’on prend L’Adolescent de Dostoïevski, qu’il a composé dans des conditions particulièrement bordéliques, on se rend compte qu’il laisse des personnages en plan, simplement parce qu’il n’a pas eu le temps de se relire. Et je pense qu’un des charmes les plus durables de l’écriture de Balzac tient à ce qu’il n’est parfois pas très cohérent. Sans doute parce qu’il travaillait sur plusieurs livres en même temps. Quand il reprenait un livre après l’avoir abandonné un certain temps, il ne le reprenait pas au point où il l’avait laissé mais à un point assez anormal. La conséquence directe est que Balzac n’est pas un auteur très facile à lire. Mais il y a dans ses livres quelque chose de rare : une impression de vie que ne donnent pas les autres romanciers et qui est liée à cette incohérence.

En fait, peut-être que tous les auteurs sont un peu trop scolaires, pas assez incohérents dans leur manière de travailler. Quand des auteurs font de vrais plans, comme Grisham qui pose noir sur blanc tout ce qui va arriver dans son livre et qui ensuite rédige chaque chapitre dans l’ordre, en suivant son plan, il y a quelque chose qui ne va pas. C’est un des paradoxes au centre de l’activité romanesque. Si on suit trop précisément un plan, l’ensemble est plat et sans vie. Il ne ressemble pas à la vie. Et si on ne fait pas de plan du tout, on aboutit à des difficultés de lecture parfois excessives.

Et vous, comment procédez-vous ? Savez-vous exactement où vous allez lorsque vous commencez un roman ?

Non. Mais je n’ai pas écrit de romans extrêmement longs. J’écris des romans qui ne sont pas trop gros pour mon intelligence. Et encore, ce n’est pas tout à fait vrai.

Par exemple, dans La Possibilité d’une île, qui est plus gros que mes autres livres, il m’est arrivé plusieurs fois de répéter presque exactement la même chose à des endroits différents du livre. Et j’ai dû me corriger en me relisant. C’est ce qui se produit quand on ne fait pas de plan du tout.

Prenons l’exemple extrême de Guerre et paix : les mêmes choses sont répétées jusqu’à cinq fois dans le livre. Vu la taille de l’ouvrage, il est impossible de faire autrement. C’est simplement trop pour un cerveau humain.

word.jpgÉcrivez-vous dans la continuité ?

Oui, parce que c’est extrêmement dangereux de laisser des passages en blanc. C’est très souvent tentant d’écrire quelque chose qui vient plus tard. Mais si on laisse un passage non écrit, on peut être certain qu’on ne l’écrira pas par ailleurs. C’est une des choses qui font que ce travail est pénible. On est souvent obligé de se forcer à écrire un passage que l’on n’a pas envie d’écrire. On aimerait écrire quelque chose qui est plus loin. Mais il faut tout de même se forcer.

Le copier-coller est un faux ami.

Il m’est arrivé de l’utiliser, de me dire que tel passage serait mieux ailleurs, et finalement, ça ne fonctionne bizarrement pas.

On n’arrive pas à écrire les passages laissés de côté parce que l’on a perdu l’état d’esprit que l’on avait par rapport au livre au moment où l’on aurait du écrire ces passages.

Croyez-vous au destin ?

Ce n’est pas un thème en lequel je crois généralement beaucoup, mais ma propre histoire serait effectivement facilement interprétable en terme de destin. Un homme de l’Antiquité se dirait « tel est mon destin » sans se poser de question. Si l’on se met à penser comme ça, tout se tient. Mais le destin est une idée que plus personne ne peut vraiment accepter. Pour autant, elle reste convaincante dès qu’elle est exposée.

Sauf si l’on accepte l’idée que Dieu tire les ficelles des destins des hommes.

Mais ce n’est pas l’idée que l’on a de Dieu. L’idée que l’on s’en fait est celle de quelqu’un qui a globalement de bonnes intentions. L’idée de Dieu héraclitéenne, c’est-à-dire que les dieux font joujou avec nous et regardent en s’en amusant nos convulsions de souffrance, est très crédible mais pas très à la mode. À l’heure actuelle, il me semble que personne ne le croit. Soit les gens sont profondément athées, soit ils croient en un Dieu globalement bienveillant, contrairement aux apparences. Mais c’est amusant de penser qu’il y a des êtres humains intelligents qui ont réellement vu le monde comme ça, sérieusement, qui ont vu des entités puissantes qui s’amusaient de leur malheur.

laocoon.jpgC’est un thème de roman.

Oui. Même si je n’ai pas d’argument à avancer en faveur de cette thèse, j’ai l’impression que c’est une conception qui pourrait renaître. Et une œuvre artistique, à l’heure actuelle, pourrait être directement irriguée par cette conception. Ce n’est pas absurde de l’imaginer.

Freud a tenté de redonner vie au concept. Il n’était pas vraiment le premier. Il y a eu un courant littéraire mineur qu’il aimait beaucoup, celui de la littérature fantastique, qui a produit des manifestations de destin très convaincantes. Quoi que le personnage fasse, ça va se terminer de la même façon, qui est écrite à l’avance.

Comment caractériseriez-vous vos romans ?

Sans doute par les notions de manque, d’éphémère, par l’idée d’un jeu dont on n’a pas vraiment les règles, que l’on n’arrive pas à jouer. La notion de non-fonctionnement.

J’ai lu un livre dans lequel je ne sais plus quel Lama se demande de quoi le mot souffrance est exactement la traduction – la première des vérités bouddhistes est que tout est souffrance. Il signale que ce mot s’emploie également pour évoquer les assemblages métalliques dont une pièce est mal réglée : celui produit un frottement, de la chaleur, de manière non fluide. Je pense que c’est très fréquent dans mes romans : les choses ne tournent pas correctement ; un mauvais fonctionnement produit de la souffrance de frottement, si je puis dire, de l’effort et de la souffrance.

Mes livres ne peuvent pas être caractérisés comme nostalgiques, car la nostalgie est un sentiment trop doux. À l’inverse, Benoît Duteurtre est un auteur qui exprime très bien la nostalgie. Et je ne vois pas vraiment d’où vient la différence d’avec mes livres.

bacon 7.jpgSi l’on vous dit que derrière le cynisme et le pessimisme, vous écrivez des romans d’amour ?

C’est vrai.

Je suppose que je dois être qualifié de cynique parce qu’on voudrait que je croie à des choses pathétiquement fausses. Peut-être est-ce aussi lié une certaine brutalité dans ma façon d’écrire les choses.

Avez-vous un désir de plaire ou de déplaire ?

Je préfère quand même plaire. Mais de toute façon, on n’a pas le choix… et on ne sait jamais tout à fait si l’on va plaire ou déplaire. Au fond, on préfère toujours se dire que ça va quand même plaire. « C’est un peu rude, mais ça me plaît » : telle est la réaction recherchée. On ne cherche pas des réactions comme « ça ma dégoûté », mais plutôt comme « ça aurait pu me dégoûter mais finalement, j’aime quand même ». Et ce n’est pas impossible.

Il s’agit de trouver la ligne de rupture et de ne pas la franchir.

Il faut être un peu au bord du précipice en écrivant. Sinon, on s’ennuie. Mais quand je tombe par hasard sur quelque chose de plaisant à dire, quelque chose qui peut plaire à tout le monde, je ne m’en prive pas. Malheureusement, on ne le remarque jamais. Par exemple, je suis complètement convaincu du bienfondé de la cause tibétaine. Voilà une chose plaisante, pour laquelle je suis complètement en accord avec la doxa de mon époque… donc je ne vais pas me priver de le dire, pour une fois que ça arrive ! Mais ce n’est pas le cas le plus courant.

Il ne faut rien s’interdire. Pour le dire autrement, il faut un peu être comme Dieu : ne pas hésiter à créer des personnages ou des configurations totalement abominables, et s’en laver les mains. « Je sais bien que c’est dur à avaler, mais le monde est ainsi organisé et vous devez tout de même avoir foi dans ma bonté. » Dans mon cas, il est juste question de produire une description honnête. Disons que j’essaie de faire ressortir les traits saillants.

 

 

(Cet entretien est paru dans Le magazine des livres n°19 de septembre-octobre 2009)

 

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(Photographie Martine Coupri - Montsouris, 06 / 09 / 09)

 

05/11/2009

Ecce homo III

 

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« Car, mis à part le fait que je suis un décadent, j'en suis aussi le contraire. J'en veux pour preuve, entre autres, que d'instinct j'ai toujours choisi les remèdes adéquats aux mauvais états de santé : tandis que le décadent en soi choisit toujours les remèdes qui lui font du tort. Comme summa summarum j'ai été sain, comme recoin, comme spécialité, j'ai été décadent. » Nietzsche, Ecce homo.


Houellebecq ! Le seul écrivain français dont un jeune plumitif d’aujourd’hui peut dire : « je voudrais être Houellebecq ou rien ! » Le seul qui ait compris l'époque ! Le seul qui mérite vraiment d'être lu ! Anti-moderne, anti-réac, irréversible et irrécupérable, post-apocalyptique, il est l'homme blessé idéal. En lui purulent nos stigmates d'hommes et de femmes du XXIème siècle fatigués de vivre. Impuissance existentielle, dégoût de la vie, haine de l'espèce, dépérissement sexuel, faiblesses honteuses, fatigue générale. Houellebecq, c'est le type qui a toutes les tares de son époque mais qui ne s’en félicite pas. Qui souffre de faire ce qu'il ne veut pas et de ne pas faire ce qu'il veut. Mais qui refuse de se faire le militant de ses tares, de légaliser ses aberrations. Qui ne change pas de valeurs au fur et à mesure qu'il change de boîtes à partouze. Qui pourrait dire : « je suis allé dans les partouzes car je suis un connard, j’ai quitté ma femme car je suis un minable, j’ai fait avorter ma maîtresse car je suis un salaud. » Houellebecq (se) constate et déprime. Il est ce pécheur modèle qui ne peut sortir de sa fange mais qui  au moins reconnaît qu'elle en est une. En ne créditant pas ce que son corps fait, au moins prouve-t-il qu'il a une âme. Pour la modernité qui confond les désirs et la volonté et qui croit qu'il suffit de se contenter d'être soi pour être beau, bon et vrai, l'homme sans qualités mais non sans morale à la Houellebecq peut paraître hypocrite alors qu'il est d'une rare probité spirituelle. Quand on boite, l'important est de marcher droit en esprit – car, comme dit Pascal, un corps boiteux nous irrite moins qu'un esprit boiteux. Houellebecq est ce qu'il est mais pense et écrit contre ce qu'il est. S'il est malade, son point de vue sur la maladie est sain. Et c'est pourquoi on l'aime ! Envers et contre tout, il reste vivant. C'est le dernier des vivants.
Voir en lui un nouveau modèle de chrétien fera sourire. Pourtant, n'est-il pas déjà passé du marxisme à l'amour de la femme comme le prouvent ces trois premiers romans (trois romans d'amour !) - et que ne lui ont pas pardonné ces ex-collègues gauchistes ? Et s'il est allé vivre en Irlande et ensuite en Espagne, n'est-ce pas aussi pour respirer encore un peu de catholicisme ? En vain, bien entendu. En bon schopenhaurien, Houellebecq ressent l'inanité des religions comme nul autre - ce qui ne l'empêche pas d'établir entre elles une hiérarchie intellectuelle (le crime antimoderne absolu !) - et que si l'islam est définitivement la religion la plus con du monde, le catholicisme contient en lui « des développements intéressants. » Voilà pourquoi le désespoir de ce petit homme souffreteux et lucide en appelle à l'espérance. Sans lui, nous nous serions suicidés depuis longtemps.

Notre génération.

C’est que nous ne l’aimons pas tellement la vie. Nous pouvons à la rigueur apprécier ce qu’il y a de bon en elle – l’art, la gastronomie, l’onanisme – tout en pensant en même temps que c’est dans ces phénomènes que nous lui échappons, ou mieux, la nions. Aimer la vie en soi, ce n’est pas jouir d’un bel opéra ou d’un bon repas, c’est se réjouir pour de bon de la naissance d’un enfant, de la vie de famille, de l’amour du travail, du respect de la patrie. C’est aussi mettre la responsabilité au-dessus de tout, comme ces « connards humanitaires protestants » de Plateforme.  Quelle blague l’adhésion responsable à la vie ! Avant que Houellebecq n’arrive, nous n’osions pas le dire aussi innocemment. On se serait moqué de nous. N’avions-nous pas tout, nous les Tanguy nés dans les années 70, ou les Steevy nés dans les années 80 ? Génération « bof », inutile et incertaine, paresseuse à en crever, inapte à bander pour de bon, souvent des parents divorcés moralement à charge. Pour nos aînés, la vie était dure mais belle et désirable, pour nous, elle est molle et douloureuse. Demande trop d’efforts. Et ses récompenses ne valent pas le coup. Ainsi avons-nous appris par coeur ce passage canonique d’Extension du domaine de la lutte – incompréhensible pour les gens des trente glorieuses :

« Notre civilisation souffre d’épuisement vital. Au siècle de Louis XIV, où l’appétit de vivre était grand, la culture officielle mettait l’accent sur la négation des plaisirs et de la chair ; rappelait avec insistance que la vie mondaine n’offre que des joies imparfaites, que la seule vraie source de félicité est en Dieu. Un tel discours ne serait plus toléré aujourd’hui. Nous avons besoin d’aventure et d’érotisme, car nous avons besoin de nous entendre répéter que la vie est merveilleuse et excitante ; et c’est bien entendu que nous en doutons un peu. »

Il faut bien avouer que tout nous fatigue - trouver un emploi, remplir des formulaires administratifs, tenir son studio, se retrouver dans ses comptes (vivement que nous soyons dans l’ère de l’intelligence artificielle et que des robots viennent s’occuper de notre intendance et de la gestion de nos affaires !), et par dessus-tout, faire l’amour. Faire l’amour ! l’expression elle-même nous donne un haut-le-cœur. Nous qui n’avons plus aucun désir mais que des fantasmes, comment pourrions-nous « assurer » ?  A notre époque, se dépuceler est aussi éprouvant que faire son service militaire dans la précédente – d’ailleurs nous nous sommes fait exemptés dans les deux cas. Non, nous n’avons rien à faire avec le coït. De toutes façons, le cul est une affaire de battants. Le cul est capitaliste. Baiser est une performance sociale. Un truc de winner. C’est là la découverte fondamentale de Houellebecq, la vérité essentielle de notre temps, même si elle donne des boutons aux gauchistes. « Jouissez sans entraves ! », « interdit d’interdire ! », « on ne revendique pas, on prend ! », éructaient tous ces enfants gâtés en 68. Eh ! combien y en a-t-il parmi eux qui encore aujourd’hui refusent de voir que ces maximes sont à l’origine de la politique du baiseur comme celle, sans jeu de mots, du boursier ? Pour la gauche qui passe son temps à critiquer « la société du fric » et en même temps à défendre becs et ongles les acquis « sociaux » (entendre « sexuels »), la crise de schizophrénie est proche. Ils hurlent que le monde n’est pas une marchandise mais hurlent encore plus fort au moindre décret qui veut limiter la pornographie ou inquiéter la prostitution. Ils dénoncent l’abjection de l’individualisme mais toute atteinte à la dimension sexuelle de leur individu leur semble odieux. Regardez-les vitupérer contre le pape ! De toutes leurs forces, ils refusent de comprendre que l’ultra-libéralisme qui les débecte tant est la condition sine qua non de l’hédonisme libertaire dont ils se font les garants. La sexualité est le premier système de hiérarchie sociale. Or, nous qui avons du mal à baiser autant qu’à nous enrichir, nous pour qui la loi du marché s’est étendue jusqu’à nos érections, la lecture d ‘Extension agit comme un baume :

«Sur le plan économique, Raphaël Tisserand appartient au camp des vainqueurs ; sur le plan sexuel, à celui des vaincus. Certains gagnent sur les deux tableaux ; d’autres perdent sur les deux. (…) Le trouble et l’agitation sont considérables. »

Oui, rien que pour ça, Houellebecq restera notre contemporain capital.


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Rester vivant.

Décidément, nous n’aurons été compris ni par nos aînés ni par nos cadets. Aux uns et aux autres, un livre aussi matriciel que Rester vivant tomberait des mains. Comment décrire notre contentement  lorsque nous avons lu que  « Le monde est une souffrance déployée » - première phrase du premier livre de Houellebecq ? Il était donc possible qu’un écrivain puisse s’en prendre, comme ça, à la vie ? Ce genre d’accusation métaphysique aussi radicale était-il encore de saison ? La suite était délectable :

« A son origine, il y a un nœud de souffrance. Toute existence est une expansion, et un écrasement. Toutes les choses souffrent, jusqu’à ce qu’elles soient. Le néant vibre de douleur, jusqu’à parvenir à l’être ; dans un abject paroxysme. »

O résurrection ! Enfin quelqu’un de notre époque qui n’adhérait pas à l’ensemencement du monde ! Qui ne disait pas « encore » au chevalet de Dieu ! Que me perdais-je en Pater Noster suranné ? La vérité était bien dans ce désolant et formidable constat. Naître est hideux.  Survivre est infect. Et s’il est vain de se suicider, il l’est encore plus de se reproduire. Comme Thomas Buddenbrook découvrant l’œuvre de Schopenhauer, nous découvrions l’auteur qui nous déculpabiliserait de notre dégoût existentiel, qui légitimerait notre seule conviction que « vivre, c’est souffrir », qu’il n’y a rien d’autre hors cela, que tout le reste est un palliatif et que contrairement à ce que disent les bienheureux (car à notre grande perplexité, il y a des gens qui sont réellement contents de vivre et il faudra compter avec ces salauds), c’est l’existence qui nous préserve de la vie. Exister, c’est être placé là, assister à ce qui se passe, et attendre la mort. Ca peut faire mal, mais si l’on ne bouge pas, si l’on se contente de regarder les autres bouger, ça peut aller. 
Comme Cioran testait la complicité de ses interlocuteurs par la phrase de Keats, « je suis un lâche, je ne puis supporter la souffrance d’être heureux. » (dans Aveux et anathèmes), nous testons celle de nos proches avec celles de Houellebecq. S’ils ne comprennent pas tout de suite, ou s’ils ont le malheur de dire : « oui, c’est vrai, mais quand même, faut pas exagérer…», inutile de continuer, ils ne comprendront jamais rien de nous et passeront de la case « amis » à la case « ennemis métaphysiques ». La haine de la vie, il faut que ça fasse tilt, sinon c’est foutu.  Quiconque n’a pas mal en entendant ou en prononçant les mots « bonheur », « effort », « travail », « volonté », « agir », « aimer », « vivre » (tous équivalents pour nous) est notre victime littéraire secrète. Puisqu’ils l’adorent leur vie, on la leur souhaite la pire possible. Qu’ils aient la pire des vies, qu'on viole leur femme, tue leurs enfants et ruine leur maison, on verra s'ils aimeront la vie ! Inutile de se fatiguer, ils le font très bien eux-mêmes.
Rester vivant regorge de ces anecdotes terrifiantes d’enfants qu’on sacrifie au bonheur de vivre – tel le petit Henri qui gît à terre, ses couches souillées, hurlant pendant que sa mère se prépare à aller à son rendez-vous du soir.

« Cette petite chose couverte de merde, qui s’agite sur le carrelage, l’exaspère. Elle se met à crier, elle aussi. Henri hurle de plus belle. Puis, elle sort. »

Une femme amoureuse sans aucun doute. Il n’empêche,

« Henri est bien parti dans sa carrière de poète. »

Et Marc, dix ans, dont le père est en train de mourir d’un cancer à l’hôpital, et

« qui aime son père. Et en même temps commence à avoir envie que son père meure, et à s’en sentir coupable. » Enfin Michel, quinze ans, qu’ « aucune fille[n’a] jamais embrassé »

et qui souffre le martyr d’être indésirable à vie. Il y a cinquante ans, ce genre de souffrance faisait sourire, ou mieux, indignait. Les seules misères que l’on tolérait était celle du corps clinique et du corps social, certainement pas celle de particules élémentaires en manque de fellation. Le malheur,  c’était la pauvreté, la maladie, la guerre, la Shoah - et certainement pas ces états d’âme d’adolescents boutonneux en manque d’amour qui deviendront des adultes dépressifs. Les onanistes et les pleurnichards, un bon coup de pied au derrière, ma bonne dame ! Quelqu’un qui aurait osé écrire que

« dans les blessures qu’elle nous inflige, la vie alterne entre le brutal et l’insidieux »

aurait été virilement corrigé. La haine de la vie (qui se confond avec la haine de Dieu) était un péché mortel, un relaps païen, une attitude méritant le fouet ou, dans des temps plus anciens, le bûcher.
De toutes façons, entre écrire et vivre, il faut choisir.

« Apprendre à devenir poète, c’est désapprendre à vivre. »

La vraie vie, courageusement assumée, est le contraire de l’art – celui-ci n’étant, quoiqu’on en dise, toujours une affaire de tergiversations avec celle-là. Bien entendu, on se rassure en disant que l’artiste embellit la vie, qu’il l’honore, alors qu’on sait très bien qu’il ne peut la supporter et qu’il s’en venge dans ses vers, ses notes ou ses couleurs.

« Développez en vous un profond ressentiment à l’égard de la vie. Ce ressentiment est nécessaire à tout création artistique. »

Il n’y a ni amour ni art heureux, il n’y a que des preuves de désamour et de ressentiment artistique. C’est pourquoi l’art est réactionnaire, comme Houellebecq le fait perfidement dire  à Philippe Sollers dans Les Particules élémentaires :

« Tous les grands écrivains sont réactionnaires. Balzac, Flaubert, Baudelaire, Dostoïevski : que des réactionnaires. Mais il faut baiser, aussi, hein ? Il faut partouzer. C’est important. »

Ecrire et baiser pour rester vivant. Ecrire pour se venger, baiser pour s’oublier. Le tout dans une structure qu’il ne faut pas tarder à se trouver.

« Si vous ne parvenez pas à articuler votre souffrance dans une structure bien définie, vous êtes foutu. (…) La structure est le seul moyen d’ échapper au suicide. Et le suicide ne résout rien. Imaginez que Baudelaire ait réussi sa tentative de suicide, à vingt-quatre ans. »

Comme tous les suicidés en vie, Houellebecq nous aide à vivre et c’est cette aide paradoxale, perverse en apparence, que ne comprendront jamais ceux qui n’ont pas eu la tentation du rasoir ou de la fenêtre. Pour vivre sans dommages, il nous faut perpétuellement ruser avec la vie.

« On pourra penser à adopter une stratégie à la Pessoa : trouver un petit emploi, ne rien publier, attendre paisiblement sa mort . »

Gardien de musée, par exemple. Le plus beau métier du monde. D’autant qu’

« Une petite insertion professionnelle peut apporter certaines connaissances, éventuellement utilisables dans une œuvre ultérieure, sur le fonctionnement de la société. »

Et ne plus avoir à se faire de souci pour sa survie. Le traitement est tout. Quoiqu’il vous arrive (c’est-à-dire rien la plupart du temps), vous pourrez toujours achetez votre pitance, vos revues porno et votre Jack Daniel qui vous fera discuter tout seul sur votre canapé avec Ardisson ou Ruquier comme si vous étiez leur invité.

Enfin et surtout, n’oubliez jamais que

« plus vous serez abject, plus vous serez vrai ».

C’est non seulement le secret de l’art, c’est en plus celui de sa réussite. Tous les grands écrivains sont abjects : Pascal, Molière, Maupassant, Céline. Pour cela, « vous devez haïr la liberté de toutes vos forces. » Car la liberté, c’est ce qui pourrait vous rendre responsable et heureux, et cela, c’est la mort de l’artiste qui est en vous. Souvenez-vous qu’un bon père de famille n’a jamais rien écrit de sublime.

 

 

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« Et le sexe des femmes inondé de lumière. »

Raphaël Tisserand nous touche. Ne pas avoir accès au sexe des femmes parce qu’on est gros, timide ou maladroit, ou qu’on ne sait pas y faire, tel est le drame de l’homme de la société libérale où les désirs sont laissés à l’effort de chacun, autrement dit aux plus forts – alors que jusqu’à une période relativement récente, la société avait tellement conscience des difficultés que pouvait représenter une relation sexuelle classique qu’elle organisait celle-ci à travers le mariage et la prostitution, deux manières qui permettaient aux plus humbles et aux plus laids d’arriver à leurs fins. Normalisé, organisé, vénalisé,  le coït devenait possible pour tous. C’est depuis que le « devoir  conjugal » est devenu un désir individuel que la « fracture sexuelle » a eu lieu entre les « grands fauves » et les batraciens. Nous sommes plus nombreux qu’on le croit à regretter le XIXème siècle.
De plus, et contrairement aux fadaises du « nouvel homme féminin » dont on nous flagelle les testicules,  l’un des grands problèmes de l’homme moderne, c’est de ne pas être assez bestial. Comme le dira le Bruno des Particules,

 

« En un mot je ne suis pas assez naturel, c’est-à-dire pas assez animal – et il s’agit là d’une tare irrémédiable : quoi que je dise, quoi que je fasse, quoi que j’achète, je ne parviendrai jamais à surmonter ce handicap, car il a toute la violence d’un handicap naturel. »

 

De toutes façons, c’est bien connu, les femmes n’aiment pas les hommes qui veulent qu’on les embrasse. Les femmes méprisent les hommes doux et féminins. D’autant, et on ne le dira jamais assez, que l’homme (ou la femme) qui ne fonctionne pas bien sexuellement n’aura aucune chance jamais de se faire aimer. C’est le sexe qui précède et qui permet l’amour et non le contraire. Sans couilles, le cœur n’est rien. Bat à vide. Les femmes ne vous regardent même pas. Alors, les branlettes quotidiennes, trois fois par jour. L’amertume qui monte comme une éjaculation. L’envie de crever.
Nulle part l’amour n’existe sauf précisément dans cette trilogie amoureuse que constituent Extension du domaine de la lutte, Les particules élémentaires, Plateforme. L’avenir n’appartient plus à Marx mais aux femmes, des femmes qui ont fini par le regarder et l’embrasser -  des femmes non capitalistes. Des femmes qui vont réhabiliter le sexe de l’homme.

C’est dans Plateforme que cette conversion à l’amour a lieu. Et qui commence après la mort du père - ce con viril, vivant, sportif, gai, qui a traversé le monde en voyageur curieux et enjoué, qui a fait des safaris et  a même

 

« eu l’occasion d’observer des rhinocéros à la jumelle. »

 

Le contraire de notre héros, médiocre et moyen (mais peut-être moins malheureux que ceux des livres précédents), apte aux vacances « à sa mesure » que peut lui proposer Nouvelles Frontières.

 

« Il faut reconnaître que le texte de présentation de la brochure était habile, propre à séduire les âmes moyennes. »

 

C’est pourtant dans le parcours « Tropic Thaï » qu’il rencontre Valérie dont il tombe progressivement amoureux. Commence alors une série de descriptions érotiques dans lesquelles Houellebecq excelle par cet usage si particulier qu’il fait de la crudité et de la métaphysique – certes, une chatte est une chatte, mais aussi la seule chose que l’on peut comparer à Dieu - et par l’ambiance de douceur et de confiance qui émane toujours de ses scènes de plaisir. Comme s’il parlait du sexe comme on parle de l’amour et de l’amour comme on parle du sexe.

« La fente était humide, ouverte, elle sentait bon. Elle poussa un gémissement et bascula sur le lit. Je me déshabillai très vite et entrai en elle. Mon sexe était chaud, traversé de vifs élancements de plaisir. « Valérie… dis-je, je ne vais pas pouvoir tenir trop longtemps, je suis trop excité. » Elle m’attira vers elle et chuchota à mon oreille : « Viens… » A ce moment, je sentis les parois de sa chatte qui se refermaient sur mon sexe. J’eus l’impression de m’évanouir dans l’espace, seul mon sexe était vivant, parcouru par une onde de plaisir incroyablement violente. J’éjaculai longuement, à plusieurs reprises ; tout à la fin, je me rendis compte que je hurlais. J’aurais pu mourir pour un moment comme ça. »

et un peu plus loin :


« Elle avala avec un petit grognement, puis entoura le bout de mon sexe de ses lèvres pour recueillir les dernières gouttes. Je fus envahi par un flot de détente incroyable, comme une vague qui s’insinuait dans chacune de mes veines. Elle retira sa bouche puis s’étendit à mes côtés, se lova contre moi. »

Fellation et tendresse, donc. Et réhabilitation complète de la sexualité masculine. Depuis combien de temps celle-ci n’avait-elle été évoquée sans être automatiquement rabaissée, humiliée et par dessus-tout pointée du doigt comme la marque infamante de deux mille ou trois mille ans de domination de l’homme sur la femme ?  Il est vrai que le discours amoureux, confisqué par les féministes et les gays depuis une vingtaine d’années, avait fait d’elle le lieu du viol, de la perversion et du crime. L’homme bandant et jouissant n’avait plus cours sur le marché. C’était soit un monstre soit un pauvre type, amateur de carte postale porno tout juste bon à l’asticoter quelques minutes -  la notion même d’orgasme masculin étant un risible contresens. Le mâle hétéro, de toutes façons, c’était l’ennemi. Rendons hommage à Houellebecq de nous avoir, en plus de tout le reste, redonné l’usage non honteux de notre pénis. Bander n’est plus anti-social. Et baiser est encore la meilleure chose que peuvent faire un homme et une femme. C’est presque si l’on commencerait à aimer la vie. Merci d’être né, Michel.


(Cet article de 2005 est paru dans une nouvelle version dans Le magazine des livres n° 19, de septembre-octobre 2009. La première version est ici, la seconde, intégrale et paradoxalement définitive, .)

(Photographies Martine Coupri)