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  • Rohmer, l'homme qui craignait les femmes

     

    Heureuse surprise que cette intégrale Rohmer qui vient de sortir chez Potemkine et qui propose, en plus des vingt-trois films du maître restaurés en haute définition, DVD et Blue Ray, de nombreux bonus, la plupart inédits – tels ces documentaires consacrés à d’autres cinéastes (Carl Théodore Dreyer en 1965, Louis Lumière en 1968), mais aussi, et plus étonnants, à la société de son temps (L’homme et la machine et L’homme et son Journal, tous deux réalisés en 1967), l’auteur de L'Anglaise et le Duc se révélant autant historien du cinéma qu’entomologiste urbain. Les court-métrages des années 1960, et dans lesquels il fit ses premières armes, ont évidemment la part belle, à commencer par la mythique Sonate à Kreutzer de 1956, retrouvée miraculeusement, et interprétée par Jean-Claude Brialy et Eric Rohmer lui-même. C’est que ce très vénérable professeur de lettres, qui cacha toute sa vie à sa mère qu’il était cinéaste, ne détestait pas faire l’acteur, comme le prouve aussi les apparitions bizarres qu’il fit dans les films de ses collègues (Brigitte et Brigitte, de Jean Luc Moullet en 1966, ou Out-One, de Jacques Rivette en 1971). On savourera aussi ce merveilleux moment d’un Rohmer déclamant Rimbaud et filmé amoureusement par Marie Rivière, l’inoubliable interprète du Rayon vert, dans un film souvenir. On ne se lassera jamais, enfin, de revoir Bois ton café, le seul clip vidéo qu’il réalisa avec Pascal Greggory et l’adorable Rosette, et qui constitue l’extrait idéal pour finir une soirée entre amis.

    Rohmer, grand cinéaste, "petit public" ?

    Certes, comme l’avoue Noël Herpe, le pilote émérite de ce coffret conçu, d’après ses propres dires, comme une « Pléiade », on n’a pas tout retrouvé, à commencer par ces Petites Filles modèles, moyen métrage réalisé en 1952, qui restera à jamais comme le film rêvé, refoulé et érogène de l’auteur de Pauline à la plage. Comment ce cinéaste qui passa sa vie à punir « moralement » ses héroïnes s’y serait pris pour filmer une scène de fessée réelle, c’est ce que nous ne saurons jamais. Tant pis, on se consolera avec Bérénice, une adaptation improbable d’un conte d’Edgar Poe, faite en 1954, et dans laquelle le cinéaste s’est amusé à incarner un vampire – comme si, au début de sa carrière, celui-ci avait été tenté d’être un nouveau Franju ou un nouveau Buñuel, au fond bien plus inspiré par le roman noir et le fantastique érotique que par le marivaudage qui ferait bientôt sa réputation.

    Car il ne faut pas se tromper : cette œuvre qu’on dit celle d’un « petit public » eut en son temps un écho international. En atteste cette séquence d’un JT de 1972 consacrée à la réception triomphale de L’amour l’après-midi aux Etats-Unis et qui montre combien le cinéma français (et le plus français d’entre eux) était à cette époque connu, apprécié, et d’ailleurs enseigné, bien au-delà de notre pays. C’est que Rohmer représentait une France idéale, charmante, élégante, capiteuse, émancipée – une France en vacances où l’on paresse à Saint-Tropez en se moquant d’une jeune fille que l’on accuse de collectionner les amants pour la bonne raison qu’elle refuse de coucher avec vous ; ou au bord du lac d’Annecy où l’on se met en tête que toucher le genou d’une adolescente suffira à notre bonheur, quitte à faire pleurer cette dernière en lui racontant des bobards. A moins que l’on ne se prenne à rêver qu’on a un talisman autour du cou et qui permet d’attirer à soi toutes les belles femmes de Paris à qui on pourrait faire l’amour l’après-midi. En vain, bien entendu, les personnages de Rohmer étant, comme nombre d’entre nous, de pauvres diables et de pauvres diablesses qui courent après des fantasmes qu’ils ne rattrapent jamais, au risque de mettre en danger leur propre couple, ne dépassant jamais le stade du désir et de sa frustration, et finissant par se consoler en croyant voir dans leur échec ou dans leur impuissance une décision « morale ».

     

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    Un homme moral

    Moral, l’homme Rohmer le fut dans sa vie autant par catholicisme que par timidité. Et ce n’est pas là le moindre intérêt de ces bonus que de nous rapporter, qui plus est par la bouche des deux actrices qui, à notre avis, resteront comme ses deux plus beaux personnages, certaines anecdotes savoureuses qui éclairent sa personnalité autant que son œuvre.

    Ainsi, Françoise Fabian, toujours somptueuse, qui raconte comment elle retrouvait Rohmer chez Lipp trois fois le mois et que la conversation durant, ils faisaient souvent la fermeture du célèbre établissement. La façon qu’il avait de la regarder en biais, évitant à tout prix le face-à-face, comme s’il ne pouvait soutenir le regard d’une femme. Le rouge écarlate qui lui vint aux joues quand celle-ci lui dit un jour qu’il avait de fort belles jambes. L’homme était en effet un sportif insigne, redoutable coureur à pied, doublé d’un non moins remarquable danseur de rock – tout cela peut-être pour sublimer l’attention forcenée qu’il avait pour les femmes et notamment pour cette future Maud dont il voulut, dans le film qui porte son nom, que sa chambre fut ornée de gravures de Léonard de Vinci, parce qu’en effet, elle était une Joconde vivante. Et à la fin de l’entretien, la Joconde a les larmes aux yeux.

    Quant à Aurora Cornu, l’inoubliable romancière roumaine du Genou de Claire, choisie, comme elle l’avoue elle-même avec une franchise désarmante, pour « son accent à couper au couteau », mais aussi, on le devine, pour sa beauté irréelle et magnétique, celle-ci surpassant celles de Bardot, Deneuve et autres stars de l’époque, elle connut aussi une intense vie de café avec le maître (quoiqu’au Flore, cette fois-ci) avant de tourner avec lui et de créer ce personnage d’ »Aurora », sans égal dans sa cinématographie, sorte d’hapax féminin dans lequel il se serait lui-même retrouvé. Plus que la confidente, « Aurora » est en effet cette déesse-mère, comme il n’en filmera ni avant ni après, qui va susciter, pour ne pas dire mettre en scène, la romance des autres – autrement dit, qui va jouer le rôle du réalisateur lui-même, incarner ni plus ni moins, et selon son expression troublante, une sorte de « Rohmer femelle » et cela non seulement à l’intérieur de la fiction où c’est elle qui provoque les situations et génère les affects mais aussi sur le tournage, Rohmer lui demandant par exemple de prendre sous son aile la petite Laurence de Monaghan, vedette anonyme bien perdue au milieu de ces gens de cinéma. C’est toujours avec sa complicité qu’elle élabore ce qu’elle appelle « l’amitié touchable », Brialy et elle ne cessant en effet de se toucher amicalement (quoique…) tout au long de leurs dialogues. Il tolèrera également, et au grand dam de Pierre Cottrell, le producteur, quelques regards caméra de sa part.

    « Aurora », le double féminin de Rohmer ?

    Jusqu’à quel point Rohmer se projeta-t-il sur cette femme étonnante et voulut croire qu’elle était lui ou qu’il était elle ? On ne le saura jamais. Ce qui est sûr, c’est qu’à cet homme fasciné par « le phénomène féminin » autant qu’apeuré devant lui, celle-ci permit, et en toute innocence, de lui faire voir quelque chose qu’il n’avait jamais vu de sa vie et qu’il semble avoir vécu comme une sorte de dépucelage visuel – à savoir le spectacle d’une femme cousant un bouton. Captivé par ce geste anodin qu’elle fit lors d’une répétition (sans doute au moment où elle écoute sur le canapé Brialy lui raconter son « contact » réussi avec Claire) et qui semblait relever à ses yeux « de la plus haute intimité », avouant qu’il n’avait jamais pu voir sa propre femme le faire, il n’osa garder la scène. Buñuel refoulé, le plus grand couturier psychologue du cinéma français n’avait pu endurer le plan d’une femme maniant une aiguille.

     

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