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  • Déconfiture de la quarantaine, par NAOMI HAL

    Je ne vais pas passer par quatre chemins, Pierre. Tu sais que je t’aime, t’admire et te trouve beau même si tu es obèse, hypocondriaque et parfois puéril. J’aime tes travers, tes ratures, tes hontes que tu racontes sans tabou, j’aime les descriptions faites sur ce blog de ces orgies de bouffe que tu ingurgites sans scrupule, ces quantités astronomiques que tu avales pour tenter de combler tes manques, ce désir irrépressible, à mi-chemin entre la pulsion de vie et la pulsion de mort, auquel tu cèdes si facilement. J’aime tes faiblesses et ce paradoxe qui fait qu’au coeur du désastre, tu restes un petit-bourgeois distingué qui privilégie le confit de canard au sandwich emballé, les bouteilles de vin rouge au coca, la berceuse d’une sonate au piano au brouhaha de la télé. Tu sais enchaîner les références rares en toute décontraction et même pas pour frimer, mais aussi décrire comme personne cette sensation d’être une grosse merde, que tous ceux qui valent le coup connaissent un jour. Je t’admire pour ta prétention à l’excès, ton intelligence, tes angoisses, ton humour.

    Tout cela, tu le sais, je te l’ai déjà dit. En revanche, dès que tu commences à vanter les vertus du confinement, dès que tu commences à expliquer en quoi cette incarcération de force est une parenthèse enchantée, voire un cadeau du ciel – ce que tu t’es permis très souvent ces derniers mois – là, j’ai envie de t’encastrer dans le mur. Là tu m’énerves, mais tu m’énerves, vraiment. Paroxysme de l’égoïsme : tu en redemandes, tu aimerais que cette période se répète, s’étende à l’infini. Toi et ceux pour qui « l’enfer c’est les autres », ces privilégiés qui sont sortis du leur et qui, parfois, faussent les règles du jeu en avalant des antidépresseurs, ignorent ceux pour qui tout remonte à la surface.

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