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  • La question juive (ou comment réconcilier antisémites et cosmopolites)

     

    LE MONDE SELON SERDAIGLE

    (une recension d'Errata de George Steiner)


    I - Un souvenir d'enfance

    II - La question juive

    III - Le droit à la camelote


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    La question nietzschéenne ayant rameutée la question juive, je remets ici le post que je lui avais consacré naguère, à partir de Errata de George Steiner, en espérant clarifier ce que je tentais de dire dans mes "perspectivismes nietzschéens". Et bien sûr, les commentaires restent ouverts... et recommandés.

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    « Bien sûr que oui il y a une question juive. Seul pourrait le nier un investissement niais, ou auto-illusoire dans la normalité. La carte politique, la pléthore de legs ethnico-historiques, le patchwork des sociétés, des confessions, des identifications  ethniques à travers notre globe grouille de conflits irrésolus, d’inimitiés religieuses et raciales, de prétentions non négociables à un passé légitimant, à des territoires sacrés. La condition juive n’en diffère pas moins. De façon irréductible, exaspérante, elle incarne ce que la physique moderne nomme une « singularité », une construction ou un événement hors normes, jouissant d’un privilège d’extra-territorialité par rapport à la probabilité et aux découvertes de la raison commune. Le judaïsme pulse et rayonne d’énergie comme quelque trou noir dans la galaxie de l’histoire. Ses paramètres sont ceux de  «  l’étrangeté » - autre notion clé de la physique théorique et de la cosmologie actuelles. »

    On se demanderait ce qu’un Alain Soral ou un Dieudonné, ces « normaux niais auto-illusoires », penseraient de ces lignes écrites par Georges Steiner  au début du chapitre V d’Errata, la bombe théologique, ethnique et politique de ce livre. Car enfin, considérer que les juifs sont une « question » (par rapport à tous les autres peuples qui donc eux ne le seraient pas), une « singularité » (sous-entendu qui interroge les particularités interchangeables des autres peuples – eux-mêmes risquant d’être « interchangeables » au vu de celle-ci), « un événement hors norme » (dont on a l’impression que l’auteur se retient de le qualifier de « surhumain ») qui outrepasse « la raison commune » (et pourquoi pas les droits de l’homme, la démocratie et l’école républicaine obligatoire tant qu'on y est ?), « un trou noir dans la galaxie de l’histoire » (voire un nouveau centre de l’univers autour duquel tournent toutes les histoires nationales qui d’ailleurs ne sont plus que régionales), c’est rien moins que d’accorder un privilège ontologique à cette nation - j’allais dire  «  l’élire » au-dessus de toutes les autres. Pour Robespierre ou pour Ben Laden, c’est un peu fort de café. Comment ? Il y aurait donc l’humanité d’une part, plébéienne, médiocre, bourrée de particularismes communs, et Israël d’autre part, aristocrate, aîné des peuples, allié à Dieu et qui figure une sorte de conscience blesséee du monde ? D’un côté les ploucs de la génétique post-divine, de l’autre, les aryens de l’Alliance ?

     

    Pour l’antisémite, c’est-à-dire pour quelqu’un qui ne supporte pas la singularité juive et qui revendique haut et fort la ploucaillerie sang-mêlée de chacun, et donc aussi de l'Hébreu, c’est en ces termes biologico-sociaux que la « question » se pose. Il est vrai que la notion d'un "peuple élu" est une hérésie républicaine. Lui-même se clamera républicain farouche moins par amour de l’égalité que par haine de l’inégalité « supérieure » de la bande à Moïse. Surtout ne pas lui rappeler, à notre antisémite, qu'il a malgré tout du "juif" qui pense et qui parle en lui - y compris dans son antisémitisme. Son souci anti-lévinassien est de nier son héritage sémitique. Il peut bien admettre qu'il est  « chrétien », mais dans ce cas c'est un « romano-chrétien », un "gréco-chrétien", voire un « celto-chrétien »  comme il est de rigueur dans certains milieux d'extrême droite, mais pas du tout, au grand jamais, un « judéo-chrétien ». Cela l’embête vraiment de savoir que Jésus était juif et il se demande sans cesse si la crucifixion était une bonne ou une mauvaise chose. Qu’un peuple « errant » se dise « élu », et qu’on affirme à tout bout de champ de lui qu’il est celui de l’altérité, du visage, du lien quasi anthropologique avec Dieu, et que son rôle est d'éclairer, d'éduquer, de diviniser et même d'humaniser l'humanité, voilà ce qui le rend hyène, rat ou ou pitbull. Bref, l’antisémite est une sorte de prototype du goy, beauf brutal, nigaud sanglant, chrétien nationaliste abruti, pour qui l’ennemi public numéro un de la nation n’est pas tant « les étrangers » (comme pour le raciste primaire) que l’Etranger, cet être bizarre qui vient on ne sait d’où nous inquiéter de je ne sais quoi mais qui se garde bien, le salaud, de se mélanger avec nous - et pour nous qui nous nous mélangeons avec tout le monde depuis des siècles des siècles, cette exclusivité est intolérable. « Les Juifs, explicite encore plus scandaleusement Steiner, s’obstinent à exister contra la norme et la logique de l’Histoire, qui, même en exceptant le génocide, sont celles de la fusion, de l’assimilation, du mélange et de l’effacement progressifs de l’identité originelle. » C’est clair : le crime historique du juif, c’est de ne pas se confondre, et ce faisant, d’avoir consanguinement survécu depuis l’Antiquité. Contre toutes les raisons métissées de l’Histoire, Israël a réussi à préserver son identité, sa culture et son sang – alors que tous les autres peuples, Etrusques, Romains, Gaulois, Grecs, Egyptiens, ont disparu dans les mélanges de l’Histoire. Babylone, Thèbes, Carthage ne sont plus que de l’archéologie. Aucun descendant direct de la Rome des Césars ou de l’Athènes de Périclès. Leur langue n’est-elle d’ailleurs pas dite « morte », parlée simplement par des érudits  ? Alors qu’ « on écrit, on parle, on rêve en hébreu ; la langue s’adapte à la physique nucléaire. » Malgré tous les efforts de l’Histoire à l’exterminer, Israël perdure – qui plus est sans avoir eu de terre jusqu’en 1948. Le juif, ce n’est pas l’antéchrist, c’est l’anti-métis. Sa pérennité dépend aussi du mariage inter-ethnique (l'une des questions qui taraude Steiner). On « comprend » que dans notre monde qui a fait du multiculturalisme et du mélange ethnique l’apothéose de l’humanité,  cette présence insistante et exclusive du peuple hébreu soit une obscénité -  scandale pour les antisémites et folie pour les cosmopolites. Aussi aberrante que la persistance invisible de Dieu que l'on avait dit mort et qui n'en finit pas de ressusciter. L’on se rappelle que pour Pascal, la pérennité du peuple hébreu était l’une des preuves de l’existence de Dieu.

    Au fond, la Shoah ne fut que la tentative la plus extrême  d’éradiquer Dieu de l’humanité. Cette apparente restriction ne doit pas choquer. L’Holocauste est compris comme un déicide par les juifs eux-mêmes – George Steiner allant jusqu’à écrire que « si [le Juif] devait disparaître de cette terre, la vérité, et l’intention déclarée de Dieu, la révélation du monothéisme et de la morale sur le Sinaï, seraient infirmées. Tant que survivent un seul homme et une seule femme de la maison de Jacob, aussi longtemps qu’ils peuvent enfanter, ce qui est une joie et un devoir cardinaux dans le judaïsme, Dieu est encore voisin de l’homme et de la création. » Contrairement à ce que pensent les laïcs doloristes, toujours prêts à faire du devoir de mémoire une hypermnésie mais se fichant comme d'une guigne de la cause ontolo-théologique de ce dont ils croient se souvenir, « Auschwitz est éphémère en comparaison de l’Alliance. » Or, ce que veut la morale contemporaine, c'est se souvenir absolument d'Auschwitz mais oublier absolument l'Alliance. Inconséquence d’une modernité qui accable de tous les blâmes celui qui relativise ou nie carrément le fait du camp de la mort mais qui excommunie tout autant celui qui en donne la raison anté-divine. Oui à la « mémoire » mais non à la métaphysique ! Steiner pourra s’égosiller en rappelant qu’ « on ne saurait  entièrement dissocier de ses sources théologico-métaphysiques aucun aspect sérieux du problème Juif, de l’histoire et de la vie du Juif (…) et qu’en dernière analyse, c’est le théologique et le métaphysique qui informent la complication tragique des faits », pas question pour le moderne de faire du drame de l’homme un drame de Dieu. A l’antisémitisme démoniaque et conséquent des nazis s’est substitué l’antisémitisme raisonnable, laïc, tout en abstraction et en moralité, des modernes (à quoi s’ajoute évidemment le nouvel antisémitisme  « d’jeun » des banlieues, débordant d'enthousiasme, plein d'avenir, et d’ailleurs relayé par  l'ultra-gauche altermondialiste - mais qui dépasse ici le cadre de notre sujet). Plus que celui de Faurisson et consorts, ce refus de l’ontologie juive constitue le véritable négationnisme contemporain, et c’est pourquoi l’on suivra George Steiner sans déciller lorsqu’il écrit qu’au moins les nazis ne se s'étaient pas trompés sur ce point. « Loyalement déclarée par le nazisme, la finalité était ontologique ». Mais pourquoi le Juif ? Hors le fait d’avoir inventé le monothéisme, d’ailleurs repris par les chrétiens et les musulmans, de quel crime irréparable fut-il chargé ? De vouloir coloniser le monde ? Allons donc ! De tous les peuples de la terre, il est l’un des rares, peut-être le seul, à n’avoir jamais eu l’instinct de conquête (les « colonies palestiniennes » étant un cas à part de défense plus ou moins discutable). De toute éternité, il représente une minorité  erratique qui a su s’adapter mieux que nulle autre aux nations dans lesquelles ces membres s'installaient et qui, loin de les mettre en péril, tiraient au contraire le meilleur de celles-ci. C'est presqu'un cliché que de rappeler tout ce que les juifs ont apporté à la littérature,  à la musique, à la science et à la philosophie - sans compter le développement social et économique dont leur présence est toujours un garant. C’est pourquoi les "craindre" est absurde. Cherchez une dictature ou une conquête juive, cherchez même une esquisse de volonté de puissance ou de domination par la violence hors l'état d'Israël - à part le Golem, vous risquez de ne rien trouver.  Il n’y a jamais eu de « menace juive » dans toute l’histoire du monde – alors que l’on ne peut pas en dire autant des chrétiens et des musulmans, ces derniers massacrant coraniquement depuis le début (cf. les post que vous savez).

     

    Alors ? Qu’est-ce qui est insoutenable chez les enfants de Jacob ? Une phrase peu connue d’Hitler, et citée par Steiner, peut nous éclairer : « LES JUIFS ONT INVENTE LA CONSCIENCE ! » La voilà la vraie, l’originelle, l’essentielle, l'anthropologique raison de l’antisémitisme. Steiner a mille fois raison : « Ce qu’on ne pardonne pas au Juif, ce n’est pas d’avoir tué Dieu, mais de l’avoir « engendré » - CE DIEU-LA ! Unique, moral, légal, exigeant, culpabilisant. Qui nous crée et nous ordonne de vivre, et de vivre bien. Et de faire le bien. Et de souffrir si on fait le mal. Adieu le dionysisme antique ! Au placard le grand Pan ! Fini de rire dans l’humanité ! Fini surtout de  massacrer dans l’innocence ! A partir de maintenant, il faudra rendre des comptes. Et pour commencer, tu ne tueras point, tu ne baiseras plus à la moindre envie, tu n’iras plus te servir chez le voisin quand il est sorti (d’ailleurs le voisin est sacré pour toi comme toi pour lui, tu piges connard ?), tu ne diras plus merde à ta mère, d’ailleurs tu ne diras plus merde du tout, tu ne passeras pas toute ta semaine à gagner du fric, tu m'en donneras un peu le dimanche, à Moi comme aux autres (qui sont sacrés, sacrés ! SACRES !!! Ca, t'as intérêt à te le répéter dix mille fois par jour), tu nettoieras les chiottes de ton âme et par-dessus-tout, tu auras un seul Dieu et tu vas me foutre à la poubelle ta putain de collection de BD porno-tellurique ! Bref, au jour d'aujourd'hui, tu deviens vraiment humain, qui souffre quand il fait mal plutôt que quand il a mal, tu aimes et tu aides tout le monde, même ceux que tu ne connais pas et toi, tu te mets en sourdine, tu fais l’exact contraire de ce que dira ton futur philosophe débile préféré, Nietzsche - Tu ne deviens pas ce que tu es, tu deviens ce que tu pourrais être. Moi, en haut, je te surveille, alors fais gaffe parce que je suis souvent très colère et j'ai la baffe facile !

     

    Et Steiner de marquer les trois moments de la conscience juive : Moïse, Jésus, Marx. « Par trois fois, le judaïsme a soumis la civilisation occidentale au chantage de l’idéal. Quel plus grave affront ? Par trois fois, comme un observateur fou dans la nuit (Freud a même arraché les hommes à l’innocence du rêve), il a crié au commun de l’espèce humaine de se transformer en une pleine humanité, de renier son moi, ses appétits innés, son parti pris de la licence et des options. Au nom du Dieu ineffable sur le Sinaï ; de l’amour délivré pour son ennemi ; au nom de la justice sociale et de l’égalité économique. » Personne ne supporte qu’on lui rappelle qu’il a trahi son idéal. Ce sont la mauvaise conscience, le sentiment d’avoir failli à son devoir d’humain, l’oubli de l’autre (plus que de l’être) qui « structurent » la détestation du Juif. « Rien ne nourrit dans notre conscience une haine plus profonde que l’intuition, imposée de force, que nous laissons à désirer, que nous trahissons des idéaux dont nous reconnaissons pleinement (fût-ce de manière subliminale) la validité, qu’en vérité nous célébrons, mais dont les exigences semblent outrepasser notre capacité ou notre volonté. » Le Juif est bien cette flétrissure de l’humanité dont celle-ci se venge régulièrement. Naître pour un Juif est toujours plus risqué que pour n’importe qui. « Quand il engendre un enfant, un Juif sait qu’il transmet sans doute à cet enfant un legs de terreur et de destinée sadique », dit encore Steiner.

    Pour un catholique orthodoxe, le respect envers le peuple élu devrait aller de soi. Si je crois en Dieu, je ne peux qu’aimer les Juifs et qu'espérer qu'un jour la Croix s'inscrive dans l'Etoile. C’est par eux que le premier contact entre Dieu et l’homme s’est fait. Plus tard, l’avènement du Christ-roi confirmera cette union de l’Un avec l’Autre. Hélas, c’est de ce mariage entre l’éternel et le temporel que date précisément le divorce entre Juifs et Chrétiens – les premiers ne voulant pas reconnaître que les seconds soient non seulement leurs dignes successeurs mais encore qu'ils propagent leur message à leur place – universalisant, si l’on peut dire, leur propre idée d’universalité. Le Chrétien comme Juif accompli, c’est en effet ce que le Juif, et George Steiner le premier, ne peut admettre. Encore qu’il ne faille pas être si définitif : l’amitié extraordinairement émouvante qui lia Steiner et Boutang ne fut-elle pas, à l’échelle de ces deux hommes, l’envie messianique de se réconcilier ? Le catho intégriste, camelot du roi, banni de l’université française, pour qui le Juif n’était rien d’autre que « le virus de la rationalité laïque et capitaliste après la « catastrophe de la Révolution Française (…) [et qui] en vertu de son rejet du Messie mit l’humanité à rançon », et le Juif cosmopolite, enseignant à Cambridge et à Yale, auteur protégé de livres polémiques, se retrouvant face-à-face, visage-à-visage, et tentant de faire rimer leur verbe ? Mais oui. Pour Boutang, la religion de l'amour ne pourra s'établir que lorsque les Juifs reconnaîtront le Christ. Mais "Lequel" ? Telle est la question. Celui d'il y a deux mille ans reconnu par les Chrétiens ou Celui qui reviendra un jour et dont Saint Paul a dit que ce sont les Juifs qui Le reconnaîtront ? En attendant, chacun discute de son abîme sans oser sauter dans celui de l'autre. Tant pis. Dieu y pourvoira. Cette aventure philosophique  n'en reste pas moins exceptionnelle, autrement plus stimulante que les duos alcoolo de Deleuze-Guattari ou menthe à l’eau de Ferry-Compte-Sponville.

     

    Ainsi les Juifs sont-ils à la fois la blessure et la dignité de l'humanité. En attendant d'en être le salut comme dit Léon Bloy. Sans eux, plus de Dieu ni de Vérité, plus de Verbe ni d'Etre, plus d'intellection ni d'humour. L'humour justement. Quelle fin plus heureuse à ce post que ce mot délicieusement philosémite d’Alain Robbe-Grillet, idéal pour tester l’antisémitisme (ou non) de son interlocuteur :

     

    « Quand on dit que les Juifs sont partout, je réponds toujours « tant mieux et encore », car là où ils sont, je suis sûr au moins qu’il y a de la liberté et de la prospérité. »


    A SUIVRE : le droit à la camelote

     

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