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clément rosset

  • Rosset, critique de Muray

     

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    Sur Tak

     

    Si l’on a dit, non sans injustice, que toute traduction ne relevait jamais que d’une trahison, la diffusion d’une grande œuvre irait-elle systématiquement de pair avec sa corruption – ou du moins sa « domestication » ? C’est un fait que Philippe Muray (1945-2006), l’auteur le plus intempestif de notre époque, ne cesse d’être cité dans les dîners en ville, commenté sur la toile, apprécié par presque tout le monde, y compris par ceux qui auraient pu être sa cible mais qui vont aujourd’hui le lire sur Paris-Plages, l’emportant sur leur Vélib entre deux gayprides. Lui qui s’est tant méfié de la postérité se retrouve flanqué de bâtards plus ou moins glorieux.

    Lire Muray à l'aune de Rosset.

    Ce qui nous intéresse ici n’est cependant pas de discuter certaines occurrences pour le moins incongrues de cette gloire posthume que de lire Muray à l’aune de quelqu’un que nous admirons autant que lui, à savoir le philosophe Clément Rosset – et cela grâce à Isabelle Ligier-Degauque qui, dans sa contribution à l’ouvrage collectif dirigé par Alain Cresciucci et intitulé Lire Philippe Muray, propose une confrontation fort significative entre l’auteur des Exorcismes spirituels et celui de La Force majeure, notamment en ce qui concerne le couple Nature/Artifice.

    À première vue, Muray et Rosset se révèlent deux ausculteurs de grande classe, l’un exorcisant par la littérature les monstres de la sociologie contemporaine, l’autre opérant par le bistouri de la philosophie matérialiste les illusions de la philosophie idéaliste – tous les deux traquant sans pitié quoiqu’avec une bonne humeur contagieuse cette propension infinie qu’ont les hommes d’hier et d’aujourd’hui, surtout d’aujourd’hui, à fuir le réel, à l’occulter dans la fête ou le sortilège, à s’inventer toutes sortes de simulacres, se persuadant que des remèdes existent contre le monde et que l’on peut vivre beaucoup mieux une fois que l’Histoire est abolie et que, au moins pour Muray, le XIXe siècle l’a définitivement emporté sur les siècles des siècles.

    Tous deux tombent d’accord sur l’importance de l’art, expression majeure et joyeuse de la réalité, celle-là même que veulent édulcorer les critiques d’art et les phénoménologues. Contre les premiers, Muray plaidera pour une interprétation de « la peinture mise à nu » et les effets physiques de ce nu sur le peintre. Si Rubens peint les femmes ainsi, c’est parce qu’elles le font « bander » et que la bandaison est la meilleure raison de peindre. Parallèlement, Rosset ironisera sur cette manie des seconds, Eric Weil en l’occurrence, à toujours croire que « ce qui se donne immédiatement n’est pas réel » – credo phénoménologique par excellence dont notre gai penseur se moque en répondant dans son délicieux Principe de la cruauté que l’« on pourrait déclarer tout aussi crânement qu’une boisson qui se donne à boire n’est pas une vraie boisson, ou qu’une femme qui s’offre aux caresses n’est pas vraiment une femme »1, propos murayiens s’il en est.

    La réalité, la chose la moins partagée du monde.

    La réalité est donc la chose la moins bien partagée du monde, la plus susceptible d’être voilée, déniée, doublée, nous allions dire : traitée comme une femme par les talibans, ou tout bêtement compliquée par les fantasmagories intellectuelles et sociétales, alors qu’elle n’était à l’origine que la plus simple, ou comme dirait Rosset, et sous sa plume, c’est un compliment, la plus idiote. « En vérité, écrit Muray, les choses sont simples, tellement simples qu’il a fallu les compliquer pour en camoufler la brutalité » – et exercer sur elles une brutalité encore plus grande.

    Pour autant, ce réel-là, celui de la peinture, du rouge, du sang, de la chair, n’est pas un produit de la nature mais bien un produit de l’artifice, mélange de hasard et de génie humain. Pour Muray, comme pour Rosset, la « Nature » n’a, selon la formule de Baudelaire, qu’une valeur de « légumes sanctifiés ». Ni l’un ni l’autre ne croient en effet à la doctrine selon laquelle la nature existe comme principe premier organisateur. Et tous les deux apparaissent, du moins au début, comme des artificialistes convaincus dans la lignée des Machiavel, Balthasar Gracian et autre Hobbes.

    Pour autant, Muray ne va pas aussi loin que Rosset dans l’anti-nature, pour des raisons à la fois littéraires et morales. Ayant fait de la désapprobation son art et du désaccord parfait son style (et quel style !), Homo Festivus apparaît très vite sous sa plume comme une aberration socioculturelle et le dix-neuviémisme comme la somme des erreurs modernes et malheureusement triomphantes. Le fil rouge de son travail consistera alors à interpréter, voire à exorciser, tout ce que l’époque compte en « parcs d’attractions », « cages aux phobes », « zones d’indignation protégée », « triangle des bermudas », « chiennes de loi », « palais aux putes » et autres « verbigérations ».

    Au contraire, chez Rosset, et comme l’écrit Isabelle Ligier-Degauque, « le réel se suffit à lui-même et se passe de toute explication ; il n’y a rien à interpréter et à comprendre ». Certes, le philosophe se moque allègrement de l’onirisme contemporain (et d’ailleurs antique – le monde n’a-t-il jamais été que du rêve en branle ?), mais il ne s’enferme pas dans cette moquerie. Il s’agit moins pour lui de critiquer le monde et ses artifices que de retrouver le réel et de le louer aussi loin qu’il est possible de le faire. Là où Muray désapprouve le monde jusqu’à la lie, Rosset approuve le réel jusque dans sa cruauté. On pourra dire alors qu’ils ne se séparent que pour mieux se retrouver, le premier travaillant inlassablement à ce qui n’est rien moins que la généalogie de la morale post-réelle, le second s’installant par delà-bien et mal dans la jubilation du réel. On pourra dire aussi que le philosophe, comme à son habitude, laisse à l’écrivain le soin de faire tout le sale boulot. À Muray d’aller souffrir à Paris-Plages, à Rosset de rester bronzer dans son jardin d’Epicure.

    Nature et artifice, réel et post-réel.

    Pour autant, Isabelle Ligier-Degauque a raison de remarquer que « le couple réel/post-réel se superpose difficilement au couple Nature/Artifice ». En vérité, c’est le mot « artifice » qui pose problème.

    Pour Muray, celui-ci finit en effet par se confondre avec ce qu’il dénonce : la grande festivisation du monde. Au contraire, pour Rosset, l’artifice semble n’avoir jamais été que la seule réalité du monde. Le monde est artificiel par nature. Si l’on tombe d’accord avec cette proposition, si l’on conçoit avec Rosset que tout n’a jamais été rien d’autre qu’anti-nature, artifice, et comme dirait Montaigne, « coutume », alors cela signifie que Festivus n’est qu’un artifice ou qu’une coutume parmi d’autres.

    Dénoncer, ou du moins contester Festivus, comme le fait Muray, revient de fait à se référer à une nature première, à une coutume « meilleure », à un modèle humain – à ce que les Grecs appelaient un « Arché », un Principe Premier. Dès lors, Muray apparaît beaucoup moins artificialiste que cynique. Le cynique, c’est celui qui croit encore en l’homme, qui, tel Diogène, cherche un « homme » dans Athènes, une lanterne à la main – et un homme qui soit conforme à la nature (et à la culture) humaines, un homme qui n’ait rien à voir avec ce travesti auto satisfait de la post-civilisation. Or, l’artificialiste ne recherche pas du tout cet homme-là pour la bonne et simple raison qu’il n’y a jamais eu que des hommes-ci. L’artificialiste constate les artefacts, rit des plus ridicules, mais sait bien au fond que le ridicule constitue l’essence du social, et que le « naturel » n’est qu’un artificiel plus convainquant que les autres et du reste faisant son temps.

    À l’inverse, le cynique est un naturaliste contrarié qui ne se remet pas des artifices mondains et croit dur comme fer que l’homme nu est plus vrai que l’homme travesti alors qu’il ne s’agit que deux codes moraux dont la légitimité n’est jamais que spatiotemporelle. Et si le cynique rit, c’est d’un rire jaune – celui-là même qui parfois apparaît chez Muray. Alors que le rire de Rosset est toujours innocent.

    Au souci de Muray répond donc l’insouciance de Rosset. Pas étonnant que l’un ait tant écrit sur la peinture et l’autre sur la musique. D’un côté la figuration parfois féroce des choses (Daumier, Soutine), de l’autre, leur pure jubilation (Mozart). La peinture comme ce qui convoque le réel, la musique comme ce qui l’invoque. En même temps, c’est dans la peinture que Muray retrouve cet « art de l’enthousiasme » et puise sa force majeure. Encore une fois, Rubens. C’est bien entre les bassins d’une femme, et seulement là, que Muray pourrait faire sienne la fameuse épitaphe de Martinus von Biberach tant aimée de Rosset :

     

    Je viens je sais d’où,
    Je suis je ne sais qui,
    Je meurs je ne sais quand,
    Je vais je ne sais où,
    Je m’étonne d’être aussi joyeux.

     

    Lire Philippe Muray, essais, sous la direction de Alain Cresciucci, éditions Pierre-Guillaume de Roux, 288 pages.

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