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eric rohmer

  • Le Paradis français d'Eric Rohmer

     

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    EN ROHMÉRIE

     

    Je me souviens n’avoir pas aimé Les Amours d’Astrée et de Céladon (2007) la première fois que je le vis et d’en avoir été fort contrarié. Cela m’embêtait de ne pas apprécier un film de mon cinéaste français préféré dont on pressentait, qu’à 87 ans, cela pouvait être le dernier. Pas assez stylisé, pas si bien cadré que ça, peu captivant et qui donnait raison aux contempteurs de Rohmer. Quelque chose d’un peu niais, affecté, agaçant, faussement candide. Le film de trop. Le film de Rohmer pour Rohmer. Et puis, je l’ai revu et me suis rendu compte que mieux qu’un chef-d’œuvre, il était un acte de foi. Une tentative ultime de retrouver l’innocence archaïque, le chant des oiseaux (qui constitue souvent, et comme l’on sait, la seule « soundtrack » de ses films), l’origine du monde (voilée, bien entendu – Rohmer osant Courbet à sa manière). Et quelle confiance dans cette puissance du faux qu’est l’art ! « Privé de mon vrai bien, ce bien faux me soulage », dit Astrée. Miracle de l’artifice. Amour du miracle. Éloge de l’amour. Dans Eyes Wide Shut, Stanley Kubrick concluait son œuvre par un « fuck » existentiel énoncé par une femme sceptique à l’adresse de son bêta de mari. Rohmer termina la sienne par la parole d’une autre femme à son amoureux transi : « Vis, vis, Céladon, je te le commande ».

    Je me souviens de Jean-Luc Godard dans une soirée parisienne remettant dix fois de suite le même début d’un quatuor de Beethoven, au risque de la cacophonie, et comme s’il était déjà lui-même dans un film de Godard – alors qu’il était encore dans le premier long-métrage de Rohmer, ce Signe du Lion, tourné en 1959, sorti en 1962, et qui suscite en moi, à chaque fois que je le vois, une sorte d’effroi social. A-t-on jamais mieux filmé la misère galopante d’un enfant gâté ? La scène terrible lorsque Pierre Wesserlin (incarné par l’acteur américain Jesse Hahn qui fit toute sa carrière en France et mourut à Saint-Malo, en 1996), se retrouve à la rue, sans argent, sans amis et salit son pantalon en ouvrant une boite de sardine.

    Je me souviens avoir compris que lorsque dans un film de Rohmer, un personnage masculin déclare avoir eu une réaction « morale » face à telle ou telle situation, ou fait un choix « moral », en général contre une femme pour une autre, c’est la preuve indubitable qu’il est un salaud. Tel ce godelureau de Barbet Schroeder de La Boulangère de Monceau (1962) qui, après avoir passé trois semaines à dragouiller par désœuvrement une gentille boulangère de son quartier, finit par poser un lapin à celle-ci sous prétexte qu’il vient de retrouver sa promise et que cet abandon lui apparaît comme une décision « morale » de sa part.
    La morale ? Arrangement conjugal d’homme libertin.

    Je me souviens d’être allé prendre un verre dans le café de La Carrière de Suzanne (1963) situé juste au-dessous de l’hôtel de l’Observatoire, dans le Boul'Mich, afin d’y vivre « un moment rohmérien ». Mais je n’y ai rencontré ni Suzanne, ni Bertrand, ni Guillaume, ni Sophie. Le garçon lui-même ne savait pas qui était Éric Rohmer.

    Je me souviens encore de Jean-Luc Godard demandant plusieurs fois de suite à une fille : « embrassez-moi » avec ce ton viril et érayé qui n’appartient qu’à lui – et avant de lui faire cette formidable déclaration : « Je voudrais être mort pour que vous pensiez à moi ». C’était dans Charlotte et son steak (1951), un court métrage de neuf minutes dont Rohmer dira plus tard que c’est ce petit film qui a décidé de sa carrière.

    Je me souviens d’avoir imaginé le dialogue qu’aurait pu avoir le mari et la femme après le final de Ma nuit chez Maud (1969), sans doute le plus beau retournement de situation de toute l’histoire du cinéma. Le narrateur (Jean-Louis Trintignant) et sa femme Françoise (Marie-Christine Barrault) rencontrent sur la plage Maud (Françoise Fabian) avec laquelle le narrateur a failli coucher dans le temps – « ma nuit chez Maud » n’ayant pas été, comme chacun le sait, « ma nuit avec Maud ». Ayant toujours craint que sa femme ne devine cette aventure manquée, il présente tant bien que mal Maud à celle-ci et s’aperçoit alors, à son air troublé, qu’elle et Maud se connaissent de longue date, et non du fait que lui et Maud manquèrent d’être ensemble, mais du fait, autrement plus patent, qu’à l’époque, Françoise avait, elle, une aventure bien réelle avec… le mari de Maud ! Celui qui pensait avoir manqué de tromper sa femme avec Maud s’apercevait que c’était elle qui l’avait trompé tout de bon avec le mari de Maud – et que tout le monde était au courant de cette affaire depuis toujours, sauf lui. Contraint de sauver les apparences, sinon son mariage, il ne peut alors que s’inventer une liaison imaginaire avec Maud, pour être quitte. D’où la fameuse explication qu’il a avec lui-même via la voix off :

    « J’allais dire : il ne s’est rien passé, quand, tout à coup, je compris que la confusion de Françoise ne venait pas de ce qu’elle apprenait de moi, mais de ce qu’elle devinait que j’apprenais d’elle, et que je découvrais, en fait, en ce moment – et seulement en ce moment… Et je dis, tout au contraire : Ce fut ma dernière escapade. »

    Ironie du cocu rétroactif qui, pour ne pas perdre la face, se sent obligé de faire croire à sa femme que si celle-ci a couché avec un tel, lui aussi a couché avec une telle. Mais qui dit qu’elle le croira ? Qui dit qu’un jour ils n’auront pas une dispute qui fera resurgir le pieux mensonge du mari ? On rêve la scène :

    - J’ai couché avec Maud !
    - Ce n’est pas vrai !
    - Comment le sais-tu ?
    - Parce que moi j’ai vraiment couché avec le mari de Maud ! Et c’est par lui que j’ai su que tu t’étais intéressé à sa femme, mais sans parvenir à tes fins, espèce d’impuissant menteur minable !

     

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    Mais Rohmer ne va pas jusque-là.

    Je me souviens du début du Genou de Claire (1970) lorsque la romancière roumaine (Aurora Cornu) hèle Jérôme (Jean-Claude Brialy) du haut du Pont des Amoureux, à Annecy. « - Tu vois, tout est possible, lui dit Jérôme au plan suivant, heureux de retrouver une amie qu’il n’a pas vu depuis sept ans. - Avec moi, oui ! », répond celle-ci, superbe sorcière.

     

     

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