
Le dernier grog de Lionel, Suffren, 30 décembre 2025
« - Encore des confessions ? - Presque pas. »
Paludes – le livre qui s'écrit. Qui écrit s'écrire. Qui se creuse. Qui se met en abîme en veux-tu en voilà. Qui se moque (de quoi ? de quoi.) Qui s'interroge (« dic cur hic » – pourquoi es-tu ici ?). Qui s'inquiète alors qu'il voudrait inquiéter (« je garde pour moi toute la souffrance que je ne parviens pas à leur donner »). Qui s'annote (« tiens ! une phrase ! notons cela »). Qui désespère de s'annoter (« Malheur ! encore une phrase ! »). Qui cherche la collaboration avec le lecteur, allant jusqu'à lui demander à la fin quelles sont les phrases qui lui ont le plus plu – et de les noter s'il vous plaît sur la « table des phrases les plus remarquables de Paludes ». Qui insiste sur le fait que « l'auteur ne sait jamais [très] bien lui-même ». Qui se reprend sans cesse – comme dans La Reprise de Kierkegaard, Paludes avant la lettre. Qui est conscient que « pour rester vrai, il faut toujours arranger ». Ce qu'Angèle reproche au narrateur. Ce qu'on pourrait reprocher à tout auteur – moi compris pour mes Trolls : « Il n'y a plus de vérité du tout puisque vous arrangez les faits comme il vous plaît ». C'est vrai mais comment faire autrement ? Aucune réalité qui ne tienne en elle-même, c'est-à-dire qui ait du sens. Aucune réalité en droit. La lettre ne suffit jamais, l'esprit ment. Avec ça, débrouille-toi, bonhomme. « Pour un roman, je ne crois pas que j’aie jamais rencontrer un seul fait réel directement utilisable. Il faut toujours trafiquer », disait Michel Houellebecq. « Chacun dépasse la vérité en cent mots », aurait répondu Kafka. Écrire est toujours un mensonge. Mais vivre aussi, après tout. Personne n'est sincère même quand il l'est. Ça bouge trop en nous. Ça s'agite trop. Hier, il pleuvait. Aujourd'hui, il fait beau. Demain, on aura pluie et soleil. Le moi est une météo. L'être, une contrariété permanente. « Mon Dieu ! Vais-je enfin pouvoir être sincère aujourd'hui ? », se plaint le narrateur. On ne peut que s'interpréter, sinon s’espérer sincère. Dieu dit une parole et j'en entends deux. Et le deux voudrait être un trois comme le Snark voudrait être un boujeum. « Le Numéro deux se réjouit d'être impair » – alors qu'il ne l'est pas, le pauvre. Il le rêve. Car « LE NOMBRE IMPAIR PLAÎT À DIEU » – « Numero deus impare gaudet ». L'une des choses les plus profondes jamais dite – et pas simplement dans Paludes. L'Un est invisible. Le Deux est symétrique, mimétique (donc méphitique – miroir, mon beau miroir). La visibilité non mimétique commence avec le Trois – avec l'impair. Le Quatre redouble la symétrie. Le Cinq entérine l'imparité qui est notre salut – en plus de constituer les cinq catégories platoniciennes : Être, autre, même, mouvement, repos. Mais je m'égare.