
Vermeer - L'astronaume (1668)
Quel est le problème de Spinoza ? Ou plutôt de quel genre de problèmes veut-il nous tirer ?
Des rencontres qui ne nous conviennent pas. Des corps qui nous décomposent. Des âmes qui nous intoxifient. Et c'est le lot de l'existence d'être soumis à ces rapports toxiques, pervers, mortifères et qui, pire que tout, nous rendent tels.
« Comment faire pour que, très vite, un corps agressif, un corps empoisonnant ne nous détruise pas ? »
Là, Spinoza a une réponse de philosophe pur, « à la Platon », pourrait-on dire.
Mais peut-être aussi de gnostique.
La solution, c'est la connaissance.
La connaissance, c'est la vie – la vraie vie.
En nous sommeillent des idées vraies, adéquates, claires et distinctes comme dirait l'autre et qu'il s'agit de réveiller par une méthode, une méditation, une éthique.
Cartésianisme originel de Spinoza – qui va jusqu'à dire que ces idées vraies sont peut-être innées.
« Ça n'empêche pas que, dès notre naissance, tout nous en sépare. »
Alors comment faire ? Comment voir clair ?
D'abord, nous débarrasser des signes qui, on l'a vu, sont toujours arbitraires, équivoques, confus. Le monde des signes est un monde clair-obscur – qui a une vraie beauté et sans doute une vraie légitimité psycho-sociale. Mais qui est le contraire des lois de la nature. Si nous étions plus naturels, nous serions moins signifiants, c'est-à-dire moins obscurs, pénibles, chiants et puérils. L'enfant est l'être du signe par excellence. Maman, regarde-moi. Donne-moi à manger. Aime-moi. Le prophète aussi, encore plus. Le prophète est l'homme du signe par excellence. Celui qui dit des choses bizarres dont toute notre vie dépend et qu'il faut « interpréter ».
« On est tous des prophètes juifs dans notre vie ». Que veux-tu dire, chérie ? Pourquoi dis-tu ça ? C'est méchant. Mais non, au contraire, tu n'as pas compris, c'est gentil.

Vermeer - La liseuse à la fenêtre (1657)
« Quand vous donnez des exemples en philosophie, il faut toujours qu'ils soient puérils, sinon ça ne marche pas. »
Prenez le mot « cheval ». Pour le paysan, il renvoie au champ, au labour, au Labourage nirvenais de Rosa-Bonheur, salle 5, tiens ! Alors que pour le soldat, le cheval, c'est le destrier, la guerre, la l'armure comme dirait Stéphanie Hochet. Les mots ont plusieurs sens, plusieurs mondes. Dieu le premier. Dieu qui devient le grand laboureur ou le grand guerrier. Dieu à toutes les sauces.
« Si le triangle pouvait parler, il dirait que Dieu est éminemment triangulaire », écrit plaisamment Spinoza.
Et c'est de cela dont la philosophie médiévale va se méfier. Si on peut tout dire de Dieu, alors on peut dire n'importe quoi de lui. Dieu se délire sur tous les modes, à la fin, ça pose problème. Mieux vaut ne rien en dire pour ne pas se tromper sur lui. Ou plus exactement, ne dire que ce qu'il n'est pas. C'est la fameuse (et fabuleuse) théologie négative (ou apophatique). Je ne peux parler de Dieu que sur le mode de la négation. Dire « Dieu existe » est déjà trop. Combien de mystiques ont d'ailleurs refusé cette « existence » de Dieu – et pour la grande et noble raison que s'il existe, c'est d'une existence qui nous dépasse, c'est d'une existence qui n'a rien à voir avec la nôtre. Le mot « existence » ne convient pas plus à Dieu que son image de papa Noël Coca-Cola.
De même, absurde de dire que Dieu est bon. Dieu est au-delà de la bonté – ou du moins de la conception que nous en avons. Croyons en Dieu si nous en avons le besoin, remettons-nous à lui mais ne le transposons pas. Le protestantisme a bien compris ça. « Tel Dieu tel cœur », disait Luther.
La théologie négative est une théologie du sous-entendu, du caché, de la nuit. Elle a sa beauté, comme on le disait, sa poésie et son intelligence. Elle est une façon de sublimer l'équivoque des signes, le confusionnisme des idées, l'obscurité des consciences. Elle va donner des génies comme Jacob Boehme ou Schelling, des gens chez qui « le langage développe jusqu'au bout sa puissance d'équivocité, ou l'équivocité n'est plus du tout saisie d'un point de vue spinoziste comme un défaut de langage, mais comme au contraire l'âme de la poésie dans la langue et l'âme de la mystique dans la langue. » Elle n'en est pas moins fort peu lumineuse en soi et encore moins accessible au commun des mortels. Tout le monde ne peut pas être mystique.
Et c'est ce contre quoi Spinoza, et Descartes avant lui, vont s'opposer. La vie ne peut plus être une bouillie nocturne. Au XVII ème siècle, l'heure est à la clarté, à la raison lumineuse, à la lumière.
Le XVIIème – siècle de la lumière s'il en est. De la vue. De l'optique. Pas un hasard si Spinoza était un polisseur de verre – et en Hollande, pays de Rembrandt et de Vermeer !
« Ce qu'on découvre au XVIIème siècle, c'est bien une certaine indépendance de la lumière par rapport aux formes. Tout se passe comme si elle devenait indépendante des formes si bien qu'une peinture de pure lumière devient possible. »
Tout comme les philosophes, les peintres vont penser (dans) la lumière. Même Claudel faisait le rapprochement entre Spinoza et Vermeer, c'est dire !

Vermeer - Le soldat et la jeune fille riant (1657)