
Willem Claesz, Heda, Nature morte avec un verre à vin, 1635
Et d'abord, un passage par le Paul Claudel de L'Œil écoute. Les analyses admirables sur les peintres hollandais. L'idée que pour eux, l'œuvre ne renvoie pas à l'essence mais à l'accident. C'est-à-dire au pays qui peut s'effondrer un jour ou l'autre. À la « submersion » qui menace tout le temps la terre des bien nommés Pays Bas (comme Venise, tiens !). D'où, en peinture, la nature morte où tout menace de se casser la gueule à tout instant. La serviette en train de se défaire. Le couteau qui se détache de sa gaine. La miche de pain qui s'effiloche. La coupe de vin renversé. Le chat qui risque de tout faire tomber. Ou une ronde de nuit prête à se mettre en branle. Le chaos possible à tout instant.
« C'est ce qui fait ma joie : c'est que le christianisme n'a pas cessé d'ouvrir de formidables possibilités à l'athéisme. Fantastique, parce que le christianisme commence par nous dire : la mesure des choses, plus que l'essence, c'est l'événement. En effet, il y a une espèce de geste de Dieu, c'est-à-dire l'incarnation, la crucifixion, la résurrection, etc. C'est une série d'événements. Dieu n'est plus pensé en fonction de l'essence, il est vraiment pensé en fonction de l'événement. »
Christianisme – religion de la sortie de la religion, disait Marcel Gauchet. Religion de l'événement et non plus de l'essence, dit Deleuze.
« Si bien qu'il va y avoir, au sein de cette peinture chrétienne, une véritable joie de ce qu'il faut bien appeler la déformation. La figure rapportée à l'accident, c'est la déformation. »
Le Greco, Cézanne, Bacon – et même Mondrian. Trouver le carré, le carré parfait, l'être pictural du carré (tout comme Cézanne, trouver l'être pommesque de la pomme.)
Paradoxe : si du point de vue de Dieu, tout est parfait (carré, géométrique, amoral), du point de vue de nous autres, pauvres êtres finis, rien ne l'est (et c’est parce que tout est chaotique, déformé, incompris que nous avons besoin de tout moraliser.) Spinoza est sur ce point parfaitement leibnizien (ou le contraire) : nous sommes dans le meilleur des mondes sauf qu'on n’est pas assez connaissant pour le savoir. Le tout est content, le détail, jamais.
Se mettre du point de vue du tout, de la substance, de Dieu, de la nature. « Toujours avoir égard à ce qu'il y a de bon en chaque chose » (Ethique V - X scolie) C'est cela le challenge. Pas facile.

Abraham van Beyeren, Nature morte avec autoportrait, 1655-65