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  • Deleuze / Spinoza IV - Mystique, politique, masochisme (agencement)

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    Les Cadavres des frères de Witt de Jan de Baen (1672). Rijksmuseum Amsterdam

     

    (29 janvier 2025 à l'hôpital Cochin pour une hermarthrose du genou gauche)

     MYSTIQUE

    Persévérer dans son être n'est pas un effort mais un fait. Tout est fait chez Spinoza, tout est réel en action et toute réalité est parfaite. « Par réalité et perfection, j'entends la même chose » (Ethique II, définition 6). Et tout comme Deus sive Natura (« Dieu, c'est-à-dire la nature »). Ce qui pose quelques problèmes, il faut bien l'avouer. L'uni(ci)té spinoziste ne serait-elle qu’une métaphysique pure ? L'immanence totale ne serait-elle pas encore plus impensable que la transcendance ?  L'éthique ne serait-elle pas une mystique ? Pourquoi pas d’ailleurs ? Tout comme Dieu, la mystique permet tout, résout tout, réconcilie tout.

    Mais compliqué sur le plan ontologique, politique et moral, il faut le reconnaître.

    Tentons de l'admettre pour l'instant.

    POLITIQUE

    À l'époque de Spinoza, les Pays Bas sont déchirés entre deux tendances, celle, disons souverainiste et autoritaire, de la maison d'Orange et celle, libérale, des frères de Witt à laquelle est rattachée Spinoza, lui-même ami des frères. Après l'assassinat plutôt violent de ces derniers (éviscérés par une foule orangiste), Baruch désire se rendre sur les lieux pour y afficher « ultimi barbarorum », ce dont ses amis le dissuadent car il pourrait finir comme les Witt. C'est à partir de cet événement qu'il renonce à publier l'Ethique. Il comprend aussi, à la manière d'un La Boétie, que les hommes ne sont pas prêts à renoncer à la transcendance, la hiérarchie, les valeurs, la morale, au Léviathan – à l'esclavage, ce qui le mortifie. Néanmoins, il ne se résout pas à faire ce que font les autres philosophes libéraux de son temps et des temps suivants, à savoir affirmer une forme d'ontologie immanente en soi, égalitaire, toussa, « dans l'absolu », tout en conservant une « hiérarchie pratique » avec morale, valeurs et autres conneries illusoires mais utiles socialement.  Ce libéralisme arrangeant (d'un côté la haute sagesse, de l'autre la basse politique) ne sera jamais le sien.

    [Et comme perso, le sien ne sera jamais le mien. Car moi, je suis assurément du côté de l'arrangeant, du prudent, du relatif, de l'intérêt avant tout, du médiocre, du légal, du gueux – en un mot du bourgeois tendance Constant, Guizot. Il faut un peu de dictature Labiche pour gérer les gens, y compris moi-même. Spinoza, c'est génial mais inapplicable pour les gus de mon genre.]

     

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    BLYENBERG

    Et c'est pourquoi on comprend tout à fait les objections du fameux Guillaume de Blyenbergh, cet « ami inconnu » avec qui Spinoza aura un échange aigre-doux en huit lettres (preuve que cela a dû compter pour lui qui ne daignait jamais répondre aux lettres ni supporter les objections des uns et des autres.) C'est que le problème du mal soulevé par Blyenberg est THE problem – et d’autant plus problématique que celui-ci n'apparaît jamais dans l'Ethique. « Spinoza est un brave homme qui ne voit jamais le mal » nous disait notre cher Pierre Billard – et même s'il a vu ses amis éviscérer par une foule en délire.

    C'est que pour Spinoza, le mal est plus un jugement sur un fait qu'un fait. Exemple : l'interdiction faite par Dieu à Adam de ne pas toucher du fruit de la connaissance.

    « Lorsque vous dites que Dieu a défendu à Adam de manger du fruit, vous n'énoncez pas un fait, vous donnez déjà une interprétation (...) Vous substituez un jugement au fait ».

    Le fait n'est pas que Dieu interdise à Adam de bouffer la pomme mais de lui révéler que s'il la bouffe, il perdra de sa puissance et de sa joie. Dieu n'interdit rien, au contraire, il prévient. Il révèle. Il vend la mèche. Or, c'est ce qu'Adam n'a pas voulu entendre. Adam a été curieux. Adam s'est rendu malade volontairement. Exactement comme quand on se drogue ou qu'on s'alcoolise. Dieu n'avait pas INTERDIT (Dieu n'interdit rien), il avait PREVENU. Un peu comme on prévient quelqu'un de ne pas avaler de l'arsenic. Adam a passé outre car il voulait connaître. Quoi ? Sans doute, la mort et la souffrance. Pourquoi donc ? Sans doute pour être humain. Alors, il est devenu humain, s'est tout de suite aperçu que c'était horrible mais a assumé. Et Dieu (c'est là sa grandeur) l'a aidé dans sa nouvelle condition, l'a même aimé encore plus.

    MÉDECINE

    Spinoza aime l'homme, veut l'aider à sa manière. Non pas le juger mais le soigner. L'Ethique, en ce sens, sera bien une médecine. Aimez-vous les uns les autres, soignez-vous les uns les autres, mais par pitié, ne vous jugez pas les uns les autres. Ne faites pas de la vérité un jugement. Admettez le vrai, le fait, le factuel mais ne moralisez rien, ça ne sert à rien et ça ajoute du mal au mal. N'ajoutez pas du mal au mal, de la souffrance à la souffrance, du jugement au réel. Apprenez à ne pas vous rendre malade comme Adam s'est rendu malade (et nous avec). C'est bien notre drame. Nous ne cessons de nous rendre malades, de nous mettre dans des situations impossibles, de nous piéger nous-mêmes. L'Ethique est là pour nous prévenir.

    « L'Ethique, ça veut dire : il n'y a pas de bien et de mal [catégories morales qui torturent plus qu'elles n'abolissent la souffrance], mais attention, il y a du bon et du mauvais. »

    Pas toujours évident tant nous sommes habilités à juger - particulièrement les gens qui nous jugeaient. Rappelez-vous,  la scène du gigot dans Vincent, François, Paul et les autres (Claude Sautet, 1974)

     

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    "Plus de sanitaire, dis-donc !"

     

    Qu'est-ce que cela change ? Cela change qu'au lieu de punir les individus, vous allez agir sur les situations. L'éthique, c'est « l'art d'agir préventivement sur la situation. Surtout, n'attendez pas d'être dans votre situation impossible, commencez pas ne pas vous y mettre. » Et si vous vous y êtes mis, retirez-vous-en

    Soyez comme Michel Piccoli avec Yves Montand, encore dans Vincent, François, Paul et les autres – "on n'a plus vingt ans",  scène hautement spinoziste s’il en est.

     

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    "On n'a plus vingt ans".

     

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    Lien permanent Catégories : Deleuze - Spinoza Pin it! Imprimer