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28/06/2008
Falstaff, fées et fouets

Alors je suis d'accord avec ceux qui disent que ce Falstaff est le meilleur spectacle de la saison parisienne. Des quatre que j'ai vus cette année (Femme sans ombre intéressante car bob wilsonienne, Parsifal cultureux et bobof, Wozzeck chiadé mais chiant), ce Falstaff, peut-être classiquement mis en scène par Mario Martone (quoique l'ambiance "anglaise" était fort intelligente, à mon avis), enthousiasme par sa vigueur, son mouvement perpétuel et naturel (sans précipitation non plus), et ses décors très fonctionnels et très ludiques - et Falstaff est avant tout, et plus que n'importe quel autre Verdi, une question de mise en espace des corps et des voix, non ?
En fait, ce qui m'ait apparu au début comme une faiblesse s'est révélé un peu plus tard comme une force, à savoir que le rôle principal, incarné, donc, par Alessandro Corbelli, était finalement en retrait par rapport aux autres. Un Falstaff presque trop discret, "intellectuel" plutôt que bouffe, et donc forcément secondarisé par les autres personnages, en particulier par les Ford - eux-mêmes, et ce n'est pas un reproche, constituant le couple le plus glamour de Windsor. Ce Ludovic Tézier avait, à mon goût, des airs de Belmonte plus que de vieux barbon. Quant à l'érogène (et je reste poli) Anna Caterina Antonacci, elle fait de sa commère ce que Elizabeth Schwarzkopf avait déjà fait dans l'enregistrement de Karajan, à savoir une Elmire follement sympathique et voluptueuse et par laquelle on se laisserait volontiers "pizzicater" (et je reste correct).
Bref, un spectacle au poil, sans doute mieux dirigé que chanté (ce qui n'est pas si grave vu que Falstaff est, disent les spécialistes, plus une affaire de chef que de chanteurs), qui picote les sens, rafraîchit l'esprit et enivre l'âme. Du piment, du sorbet et du champagne - en somme.
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| Tags : falstaff, verdi, anna caterina antonacci, ludovic tézier |
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16/06/2008
Et Dieu dans tout ça ? III
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Dieu nous donne tout et ne nous demande rien. Celui qui admettra cette vérité jusqu'au bout, celui-là, seul, sera chrétien.
Mais pourquoi est-ce si difficile ?
Parce que nous avons définitivement confondu religion et morale, parce que nous sommes comme Homais qui s'imagine que le christianisme est une morale, parce que nous ne sortons jamais de l'idole du dieu-fouettard-bourreau, parce qu'enfin nous ne savons plus lire les textes.
Dans l'Ancien Testament, le prophète Michée (celui qui, entre autres, a annoncé que le Messie naîtrait à Bethlehem) écrit :
« On t'a fait savoir, homme, ce qui est bien, ce que Yahvé réclame de toi : rien d'autre que d'accomplir la justice, d'aimer avec tendresse et de marcher humblement avec ton Dieu » (6,8).
Et Homais d’en conclure que c’est bien là la preuve que Dieu nous demande de faire des choses. Or, c'est le « rien d'autre » qui est important dans ce verset. Dieu ne nous demande « rien d'autre » que d'être juste, tendre et humble. Avait-on besoin d'un prophète pour nous dire ça ? Ces «grandes platitudes » dont parlait C.S. Lewis (l'auteur des Chroniques de Narnia) sont celles de tout le monde. Ce qui frappe dans cette phrase de Michée est moins l'appel à de nouvelles exhortations que le rappel des anciennes (« on t'a fait savoir » - autrement dit, « tu le sais très bien ce que l'on attend de toi, Dieu a déjà tout dit depuis longtemps »), celles-ci se limitant à quelques généralités que l'on se garde de préciser. Car on ne nous dit pas du tout comment « accomplir cette justice », « aimer avec tendresse », « marcher avec humilité ». Comme d’habitude, Dieu reste dans le vague et l'indéfini. La morale pratique, ce n'est pas du tout son affaire. De même, quand le Christ nous exhortera à « nous aimer les uns les autres », il n'expliquera pas du tout comment l'on s’y prend. « Aime », c'est beau, mais c'est intransitif.
L’on chercherait en vain un code civil dans la parole du dieu chrétien. Et c'est précisément cette absence de complément de morale directe, cette indétermination de règles concrètes (contrairement au judaïsme où le moindre geste peut être codifié), qui ont fait accuser le christianisme primitif d'anarchisme. Ce Jésus de Nazareth n'avait décidément rien de commun avec Moïse qui, lui, était venu nous dire quoi faire et quoi ne pas faire à toutes les heures de la journée. Au contraire de son illustre prédécesseur, ce charpentier halluciné apparaissait comme un histrion venu remplacer la loi par de vagues effusions, et dont le comportement scandaleux - aller avec les putes et les collecteurs d'impôts, être parfois plus complaisant avec les païens qu'avec les juifs, saluer un centurion romain plutôt qu'un pharisien, fréquenter les crétins et les extrémistes, manger comme un porc et boire comme un trou (Matthieu, 11-19) - n'avait strictement rien de moral ni de social. Avoir, un jour de mauvaise humeur, chassé à coups de fouets les marchands du temple, n'altérait pas l'impression de permissivité générale que semblait dispenser son enseignement. Et lorsque Paul se décida à le traduire en une série de lettres afin de le transmettre à toutes les communautés, il dut se faire légaliste par nécessité (ce qui répugnait à sa nature mystique) et préciser que si « tout est permis [oui, saint Paul a écrit ça], tout ne profite pas », si « tout est permis, tout ne bâtit pas » (I Corinthiens, 10-23).
Ainsi, non seulement le dieu du Nouveau Testament ne nous demande rien de plus que ce que le dieu de l'Ancien nous a déjà demandé, mais encore semble-t-il aller à rebours des anciennes demandes. A nous de nous débrouiller avec et au-delà de la loi ! Et Brague d'affirmer, non sans humour, que le principe de base du christianisme n'est rien d'autre que « l'imagination au pouvoir ». Dieu nous a tout donné sans rien nous demander. A nous de nous demander ce que nous pouvons faire de ce don.
Au bout du compte, le sens des réalités est notre œuvre ; l'histoire, notre façon d'amortir la création ; et la foi, la preuve que nous acceptons les dons de Dieu, la preuve que nous sommes déjà en Dieu. Croire, ce n'est donc pas payer un service que Dieu me rendrait. Croire, c'est accepter d'emblée ce service. « Croire, c'est se connecter avec Dieu », dit Brague. « La foi est l'accès à Dieu comme la vision est l'accès aux couleurs, l'imagination, l'accès aux images, la raison, l'accès au calculable. »
Dieu ne demande rien, il ne fait que donner.
C'est le faux dieu qui ne donne rien et qui ne fait au contraire que demander. Un pacte. Une âme. Un sacrifice. Les faux dieux adorent qu'on leur sacrifie quelque chose ou quelqu'un. Le faux dieu exige tout le temps qu'on se sacrifie pour lui. Le vrai dieu vient se sacrifier pour nous. Le faux dieu fait tout pour nous dégoûter de la vie et pour nous faire aimer la mort. Le vrai dieu nous a donné la vie et fait tout pour que nous l'aimions. Le faux dieu nous fait croire qu'il y aurait un autre sens à la vie que la vie elle-même. Le vrai dieu nous fait comprendre que le vrai sens de la vie, c'est la vie elle-même, et qu'il n'y a pas d'arrière-sens à la vie, comme on parle d'arrière-monde. La gloire du faux dieu est l'homme mort. La gloire du vrai dieu est l'homme vivant. Nietzsche s'est lourdement trompé. L'affirmation pure de toutes choses, ce n'est pas Dionysos, dieu de carnage et de sacrifice, c'est Jésus-Christ[1].
Offenses
Il y a des préjugés qui font long feu - que le Moyen Age était une période obscurantiste, que l'Eglise s'est un jour demandé si la femme avait une âme (histoire inventée de toutes pièces par les anticléricaux à partir d'une très mauvaise interprétation du concile de Mâcon de 585), ou que le plaisir est un péché. Parmi toutes les idées sottes, cette dernière a fait florès - et a permis à nombres d'imposteurs de passer pour des penseurs (Michel Onfray en dernier lieu, ou plutôt « Michel Homais », comme l'appelle plaisamment Brague lui-même). En fait, la réduction du plaisir (sexuel) au péché est moins le fait du christianisme, qui sur ce point comme sur d'autres, ne fait que reprendre les lieux communs philosophiques et médicaux de l'Antiquité classique, que celui de l'avènement de la bourgeoisie capitaliste au XIX ème siècle. Avec « la rationalisation de l'esprit occidental liée à l'économie capitaliste et aux Lumières, il fallait promouvoir le sérieux du travail, l'épargne, et ne pas mettre sa santé en péril ». Michel Foucault l'avait déjà montré dans son Histoire de la sexualité : le puritanisme sexuel qui nous fait tellement horreur ne remonte pas à Mathusalem, mais bien au siècle des révolutions industrielles. C’est l’économie triomphante qui fait que le sexe devient aussi une affaire économique.
Par ailleurs, il est faux de penser que le péché a toujours un rapport avec le plaisir. En fait, il existe des péchés dont l'exercice même est un déplaisir. Exemple, l'envie, qui de tous les péchés, est le seul qui ne donne jamais de plaisir - et qui en ce sens, peut être considéré comme le plus grave. Car il faut avoir de sérieuses dispositions pour le mal pour le vouloir sans en profiter ! De même « l'acédie », l’ancien et grave péché de « tristesse » qui faillit être retenu dans la liste des péchés capitaux, et qui, c’est un pléonasme de le dire, n’entraîne aucune joie à celui qui s'y complaît. C'est en effet pécher suprêmement que désespérer perpétuellement.
En fait, non seulement le péché n'a pas un lien nécessaire avec le plaisir, mais encore peut-il être une cause de diminution de celui-ci. Selon saint Thomas d'Aquin, c'est le premier péché, celui d'Adam au jardin d'Eden, qui a mené à une perte de plaisir sexuel. Hélas pour nous ! Ils sont désormais loin ces orgasmes « hénaurmes » qui étaient nos privilèges d’avant la Chute. Bref, plus l'on pèche, moins l'on jouit ! CQFD.
Mais pécher, qu'est-ce que cela veut dire ? Ici aussi, nous avons les idées inadéquates. Nous sommes en effet persuadés que lorsque nous péchons, nous « offensons » Dieu. « Mon Dieu, j'ai un très grand regret de vous avoir offensé », disaient les catholiques de naguère dans l'acte de contrition. Comme le dit Rémi Brague, et cette explication nous semble de suprême importance, « que Dieu soit offensé ne signifie pas qu'il subisse un détriment. Le péché n'inflige pas à Dieu une lésion qu'il faudrait compenser ». Dieu n'est pas atteint par nos offenses - s'il l'était, ce serait là un bien pauvre dieu, un dieu païen et vindicatif qui réagirait aussi bêtement que les hommes, un dieu pour idiots, sans nul doute. Non, ce qui offense Dieu, c'est que nos offenses nous retombent dessus. Dieu a mal que nous nous fassions si mal en croyant nous en prendre à lui. « Dieu n'est offensé par nous que dans la mesure où nous agissons contre notre propre bien », écrit saint Thomas d'Aquin.
« Pécher n'est donc pas s'approprier un bien qui serait la possession de Dieu », pour la simple et bonne raison que « le Bien n'est pas ce que Dieu a ; le Bien est ce que Dieu est. Dieu est le Bien de l'homme ».
Dieu est le lieu de mon bien et non le lieu de mon mal. Si nous arrivions à nous convaincre de cela, juste de cela, nous serions immanquablement sauvés ! Dès que je suis bien (dans le sexe, dans l'amour, dans le travail, dans le sport, dans l'art, dans la vie sociale, dans mes relations avec les autres, dans mes accords ou mes désaccords avec eux, dans mes combats politiques, dans mes décisions parfois dures, dans mes colères, dans mes deuils, et finalement dans la mort), c'est que je suis en Dieu.
Pardon
Donc, Dieu me pardonne. Il ne sait même faire que ça. Lorsque le poète Heinrich Heine qui allait mourir, et à qui on demandait s'il était en paix avec Dieu, répondit : « Soyez tranquille ! Dieu me pardonnera, c'est son métier ! », il ne croyait pas si bien dire. Les péchés ne sont faits que pour être pardonnés. Ici encore, le bon sens des braves gens va être mis au supplice.
- Ce que vous nous dites est que l'on peut donc commettre les pires crimes et les pires délits et se dire que ce n'est pas grave car l'on sera sauvé ! En voilà une idée, qu'elle est bonne !
Oui, absolument. L'on peut être le pire des assassins et reconnaître un jour qu'assassiner était un péché.
- Mais c'est super facile de reconnaître qu'on s'est rendu coupable d'un péché !
Facile ? Mon œil ! Essayez donc de reconnaître sincèrement que vous avez péché – que votre crime est un péché… Croyez-moi, c’est presque la chose la plus difficile du monde. Car le péché n'est pas une faute, un délit ou un crime comme un autre. Ces actes-là sont l'affaire des hommes et de leurs tribunaux - et loin de nous l'idée de penser que la justice humaine soit vaine comme le pensent tant d'idéalistes irresponsables. Non, il faut juger et punir tous les actes que la société considère comme délictueux. Mais le péché, c'est autre chose. Le péché, c'est l'acte (criminel ou non) qui nous empêche d'aimer Dieu et de nous faire aimer de lui. Dieu nous aime quoi que nous fassions, c’est entendu, mais nous commettons des actes qui nous mettent en dehors de cet amour. Encore une fois, Dieu ne se retire jamais, c’est nous qui nous retirons.
Le péché est en effet ce qui me fait dire à Dieu : « Ne m'aime pas ! Je ne veux pas que tu m'aimes ! Je suis trop horrible ou trop orgueilleux pour être digne de ton amour ! Laisse-moi crever dans mon coin ! Ne t'occupe plus de moi ! Je n'en vaux pas la peine ! Ma haine de moi est trop grande pour que ton amour puisse entrer en moi ! Va-t-en ! Je ne veux plus te voir ! ». Et là, il y a quelque chose…
C’est le dernier paradoxe.
Comprenons-nous ! Le péché est ce qui m'éloigne de Dieu, mais la conscience du péché est ce qui m'y ramène. « Offenser » Dieu , c'est déjà le prendre en considération.
Autrement dit, le péché est ce qui nous empêche d'accéder à l'amour de Dieu, mais en même temps, est ce qui nous met en relation négative avec lui. Or, dès qu'une relation avec Dieu s'est enclenchée, et même la plus « pourrie », nous pouvons espérer nous retrouver bientôt sur la voie du pardon. Le péché est ce qui fait que la faute, le délit ou le crime, deviennent une affaire divine - et c'est lorsque mes affaires deviennent divines que j'ai une lueur d'espoir. Prendre conscience que j'ai péché, c'est prendre conscience que mon acte n'est plus une affaire entre les hommes et moi, mais bien entre Dieu et moi. Le péché, c’est ce qui fait qu’il va y avoir dans le délit ou le crime quelque chose qui lui permettra d’être pardonné par Dieu. Le péché est ce qui me rend à Dieu. Cela peut prendre une vie pour s'en apercevoir. C'est pourquoi il faut donner une chance au criminel, et le laisser en vie, même à perpétuité, plutôt que de lui couper la chique, le privant de son temps de rédemption. Se reconnaître pécheur est donc la chance inouïe que donne Dieu au criminel - et du reste à tout homme. Car pécheur, je peux être pardonné par Dieu et pourrai trouver la paix en lui. Alors que « non-pécheur », je n'ai plus aucune chance d'être remarqué par lui, et dans ce cas, je ne peux que me retrouver en moi-même - c'est-à-dire en enfer.
C'est ce qui fait du péché une chose si personnelle. Et c'est ce qui fait que je dois bien me garder d'accuser les autres de péché. « Car moi seul puis m'accuser de péché. Je puis constater que quelqu'un a commis une faute. Mais je n'ai pas le droit d'accuser qui que ce soit de péché. Cela serait, justement, un péché », dit Brague. Par conséquence, « je n'ai le droit d'expédier personne en enfer, même le pire des criminels dont l'histoire ait gardé le souvenir. » Peut-être le péché qui consiste à damner autrui est le seul qui ne sera pas remis. Et c'est pourquoi nous aimons cette boutade que les seuls qui doivent aller en enfer sont ceux qui ont voulu que d'autres y aillent.
Ce qui est sûr, c'est que je dois veiller à ne pas me croire meilleur que les autres - et surtout à ne pas croire que dans la même situation tragique qui a conduit à tel crime, j'aurais fait mieux. Une faute ne se mesure que par rapport à l'occasion que j'avais de la commettre. Et Rémi Brague d'alimenter son catéchisme malicieux : si nous n'avons jamais massacré de Hutus, c'est parce que nous ne sommes pas Tutsis. Ne confondons pas nos vertus avec nos heureuses conjonctures. Après tout, même Œdipe ne voulait pas, à l’origine, tuer son père.
A tout péché, donc, miséricorde. Dieu nous pardonne tous nos péchés, mais à la condition express que nous ayons reconnu que c'étaient des péchés - afin que lui aussi les reconnaisse. Car si Dieu nous remet tous nos péchés, soit les actes que nous lui présentons comme tels, il ne nous remet que ceux-là. Un acte mauvais que, pour une raison ou pour une autre, nous refuserions de qualifier de péché et que nous ne lui présenterions pas, ne serait pas remis par Dieu. C'est que Dieu ne peut pardonner que ce qu'il reconnaît - mieux, que ce qu'il connaît. OR DIEU NE CONNAIT NI NE RECONNAIT LE MAL. Ce paradoxe suffocant, Kierkegaard l'a bien vu quand il écrit dans son Concept de l'angoisse : « On peut dire [...] de Dieu qu'il n'a pas connaissance du mal. [...] Le fait que Dieu ne connaît pas le mal, ne peut ni ne saurait le connaître, c'est l'absolu châtiment du mal. » La punition du mal, c'est que Dieu ne le voit jamais, et donc ne le traite jamais. Dieu n'a d'yeux que pour le bien - et encore le bien personnel, le bien intime, le bien qui dit « je ». Or prendre conscience du mal comme péché est déjà un bien intime. C'est si je fais du mal un péché, c'est-à-dire un état personnalisé, un état que je reconnais être mien, que Dieu pourra m'absoudre. Mais le mal impersonnel, celui que nous avons fait et que nous fuyons, est précisément celui que Dieu nous abandonne. Ce que nous n'avouons pas, ce que nous gardons pour nous, Dieu nous le laisse pour notre malheur éternel.
C'est pourquoi à Dieu il faut tout dire - car tout ce que j'avoue m'est remis et tout ce que j'omets va me ronger. L'enfer, c'est la rumination perpétuelle de ses secrets honteux, de ses haines cachées et de cet orgueil atroce qui me prive à jamais du plaisir qu'il y aurait eu à être en Dieu. Il est là le sens du pari de Pascal. Je peux sans doute me trouver autrement plus intéressant que Dieu - mais suis-je sûr de trouver en moi tout ce qu'il me faut ? Ne douterais-je pas un jour de moi plus que de lui ? Dans ce cas, peut-être faut-il, dès maintenant, s’en remettre à lui plutôt qu’à moi. Car avec moi, on ne sait jamais. Alors qu’avec lui, tout est joie.
(Etude faite d’après Rémi Brague, Du Dieu des chrétiens et d’un ou deux autres, Flammarion, février 2008, 264 pages, 19 euros.)
(Quant à son irrésistible demoiselle d'honneur, Café du Commerce me pardonnera volontiers de l'avoir invitée chez moi.)
[1] Pour ceux que cette différence entre le Christ et Dionysos intéresse, voir mon texte sur Nietzsche, « Perspectivisme et pensées dures », aphorisme « Pacte faustien », qui paraît à la fin du mois dans Les cahiers de la philosophie (et que je mettrai en ligne en octobre).
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| Tags : rémi brague, dieu des chrétiens, péché, pardon, miséricorde, pari de pascal, fille à poil |
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10/06/2008
Et Dieu dans tout ça ? II
"Soit un exemple extrême, L'Enterrement du comte d'Orgaz du Gréco. Une horizontale divise le tableau en deux parties, inférieure et supérieure, terrestre et céleste. Et dans la partie basse, il y a bien une figuration ou narration qui représente l'enterrement du comte, bien que déjà tous les coefficients de déformation des corps, et notamment d'allongement, soient à l'oeuvre. Mais en haut, là où le comte est reçu par le Christ, c'est une libération folle, un total affranchissement : les Figures se dressent et s'allongent, s'affinent sans mesure, hors de toute contrainte. Malgré les apparences, il n'y a plus d'histoire à raconter, les Figures sont délivrées de leur rôle représentatif, elles entrent directement en rapport avec un ordre de sensations célestes. (...) Il ne faut pas dire que "si Dieu n'est pas, tout est permis". C'est juste le contraire. Car avec Dieu, tout est permis. C'est avec Dieu que tout est permis. Non seulement moralement, puisque les violences et les infamies trouvent toujours une sainte justification. Mais esthétiquement, de manière beaucoup plus importante, parce que les Figures divines sont animées d'un libre travail créateur, d'une fantaisie qui permet toute chose."
Gilles Deleuze, Francis Bacon, Logique de la sensation.
Surabondance
Donc, Dieu nous aime, et veut notre bien.
Mais vouloir notre bien ne signifie pas que Dieu va se mêler de nos affaires (Dieu n'est pas une mère juive), pas plus qu'il ne va nous « châtier » si nous tournons mal (Dieu n'est pas un père fouettard). Le fameux proverbe de l'Ancien Testament, « qui aime bien châtie bien », qui a fait le bonheur des éducateurs et des sadiques, n'est en rien l'affaire du dieu des chrétiens - qui n'est ni sadique, ni éducatif, et encore moins « ancien ».
En fait, Dieu n'est là que si nous voulons être aimés par Lui. Dieu n'existe que dans son amour pour nous. Dire « je ne crois pas en Dieu » ne signifie pas : « je ne crois pas qu'un autre monde existe », mais plutôt : « je ne crois pas qu'on m'aime éternellement » - ce qui revient aussi à dire : « je ne veux pas qu'on m'aime éternellement ». Croire en Dieu, c'est, fondamentalement, vouloir être aimé - et c'est très humain. Ne pas croire en Dieu, c'est vouloir être seul - et c'est très surhumain. L'incroyant est un orphelin fier de l'être qui se dit suffisamment mature pour ne pas avoir de bouée de sauvetage en cas de naufrage - et qui d'ailleurs emploie l' affreux terme d' « adulte » pour se définir. Lui est un adulte, voyez-vous, par rapport à nous qui sommes encore des enfants, puisque nous, nous avons besoin de Papa Maman, l’âne et le bœuf.
Inutile, pour autant, de rechercher Dieu là où il n'est pas. Inutile, surtout, de scruter Dieu, de l'expérimenter ou, pire, de le tenter. Le croyant est celui qui prend Dieu tel qu'il se donne. Et comme dit Bernanos, Dieu ne se donne qu'à l'amour - et non à la simple connaissance. Dieu n'est pas un objet de curiosité.
De même, qui cherche Dieu parce qu'il a quelque chose à lui demander ne le trouvera jamais. Car l'on ne demande rien à Dieu, on lui rend grâce, point barre. Lui-même ne nous demande rien, et se contente d'entrer en nous si nous en avons le désir. Dieu est ouvert à nos appels, non à nos « demandes ».
Toute la foi chrétienne consiste dans le désir que je peux avoir de Dieu. Dieu est dans le désir que j'ai de lui. Son existence est à la mesure de mon désir. Si je désire Dieu très fort, il existera très fort - et peut-être serai-je appelé à le suivre de manière plus absolue, en entrant dans les ordres par exemple. Si je le désire moyennement, il existera moyennement. Dieu est à mon service. Je fais de lui ce que je veux. Je lui parle quand je veux. Je l'engueule quand je suis de mauvaise humeur contre lui (c'est-à-dire quand je m'en veux). Je le quitte en lui crachant à la gueule (tout en sachant pertinemment que mon crachat ne l'atteint pas et me retombe dessus). Je reviens lui demander pardon, et lui me pardonne encore et toujours. Car lui, contrairement à moi, n'a jamais cessé de m'aimer. En fait, il n'est là que pour ça - à moi d'en tirer les conséquences. Devrais-je me tordre à ses pieds pour le supplier de me pardonner ma mauvaise foi, mon ingratitude et mes méchancetés ? Il me sourira sans arrière-pensée, me tendra les bras, et quand je pleurerai dans ceux-ci, il me dira que je devrais peut-être arrêter mon cirque - qui n'amuse, je veux dire : qui ne fait souffrir, que moi.
Croire en Dieu ? C'est se laisser aimer par lui. Ca semble facile, mais c'est la chose la plus difficile du monde. Qui, parmi nous, croit, pour de bon, mériter inconditionnellement l'amour de Dieu ? Personne ? Pauvres pommes que nous sommes ! Dieu s'est fait crucifier pour nous, et nous ne sommes toujours pas convaincus !
Nous sommes comme la mère éplorée du Journal du curé de campagne de Bernanos. Parce que nous sommes en souffrance, nous voulons recrucifier le Christ ! Nous voulons que tout recommence, rien que pour nous ! Alors que tout a été accompli - et que notre souffrance fait partie de cet accomplissement. Mais nous ne voulons pas en entendre parler. Et nous hurlons que Dieu n'est là que pour se satisfaire de nos souffrances. Comme nous la comprenons, cette femme, quand elle hurle au curé que « s’il existait quelque part, en ce monde ou dans l’autre, un lieu où Dieu ne soit pas – dussé-je y souffrir mille morts, à chaque seconde éternellement – j’y emporterai mon… (elle n’osa pas prononcer le nom du petit mort) et je dirais à Dieu : « satisfais-toi ! écrase-nous ! ». Mais, comme elle est belle, alors, cette réponse du curé de campagne à la mère : «Madame, si notre Dieu était celui des païens ou des philosophes (pour moi, c’est la même chose) il pourrait bien se réfugier au plus haut des cieux, notre misère l’en précipiterait. Mais vous savez que le nôtre est venu au-devant. Vous pourriez lui montrer le poing, lui cracher au visage, le fouetter de verges et finalement le clouer sur une croix, qu’importe ? Cela est déjà fait, ma fille… ».
Oui, cela est déjà fait. L'amour que Dieu nous donne... nous a déjà été donné même si l'on ne s'en est pas rendu compte ! C'est ce paradoxe qu'il faut comprendre. Dans notre haine pour Dieu, nous ne savons pas que nous faisons encore partie de son amour.
- Mais l'enfer ? Les damnés ? Qu'en faites-vous ? Par quel tour de passe-passe rhétorique allez-vous encore vous en sortir ? Une autre citation bernanosienne, peut-être ? Et même, les commandements ? Les exhortations ? Les impératifs moraux ? La Bible est remplie d'ordres et de contre-ordres, de menaces et de supplications, d'incitations constantes à agir, à faire le bien, à s'occuper des autres. Et si Dieu est amour inconditionnel, cet amour inconditionnel va de pair avec une politique que vous vous devez d'appliquer, non ? A un certain moment, la béatitude indifférente dont vous faites le seul attribut de Dieu ne tient plus devant la tâche morale que celui-ci vous impose envers et contre tout - et même « s'il ne nous demande rien », comme vous vous plaisez un rien complaisamment à le répéter.
Oui, oui, tout cela est vrai. Du moins, socialement vrai. Il y a en effet beaucoup de conseils d'intendance dans les Ecritures, beaucoup de prescriptions morales, beaucoup de juridiction aussi, sans compter le jugement dernier et ses impitoyables tribunaux ! La Loi du Père est partout, qu'on se le dise !
Pourtant, Jésus empêche la lapidation de la femme adultère, faisant honte aux lapideurs de leur propre conduite, et montrant par là que la loi de Moïse n'est pas tout (son seul succès avec la foule, soit dit en passant). Jésus passe outre les rituels (sans pour autant dire qu'ils sont mauvais en soi) et semble nous dire qu'il n'y a pas que le social dans la vie, c'est-à-dire qu'il n'y a pas que César à qui il faut rendre - rendre quoi d'ailleurs ? Des comptes ? A César, certainement. Mais à Dieu, il ne faut rendre que grâce. On l'a dit, on le redit. « Aime et fais ce que tu veux », exhortait finalement ce grand sociopathe de saint Augustin. Si l'on pouvait faire les choses par amour et non plus par devoir... Voilà en gros le message asocial du Christ.

L'enfer, disiez-vous ?
On peut être optimiste avec André Frossard, et penser que s'il existe, il n'y a personne dedans. Mais on peut être aussi pessimiste avec Leibniz en pensant que s'il y a des gens en enfer, ils le sont contre la volonté de Dieu - et l'on redevient optimiste. Dans les deux cas, une chose est sûre : Dieu n'a jamais pu envoyer quelqu'un en enfer. Si cela était, il serait un bourreau - et le dieu bourreau est la suprême des idoles. La plus persistante aussi, peut-être parce qu'elle correspond le mieux à la dimension sadomasochiste de notre humanité. Or, il n'y a personne de moins SM que Dieu. C'est nous qui adorons punir, ou qui adorons l'être. Et c'est le diable qui nous persuade que le feu éternel est une invention divine.
Leibniz a tout dit là-dessus : le damné n'est pas celui qui regrette amèrement ce qu'il a fait, et qui supplie, du fond de son chaudron rempli d'huile bouillante, que Dieu lui pardonne. D’abord, vous imaginez sérieusement un Dieu d'amour qui répondrait à celui-ci quelque chose comme : « Non, je ne te pardonne pas, ducon, tu n'avais qu'à réfléchir avant ! Maintenant, c'est bien fait pour ta gueule ! » ??? La revoilà, l'image insoutenable du dieu bourreau, tant prisée, hélas, par les ouailles. Non, le damné est celui qui continue de haïr Dieu dans son chaudron. Le damné est celui qui préfère souffrir mille morts plutôt que d'être pardonné, donc aimé, par Dieu. Si l'on brûle en enfer, l'on brûle, donc, non par la volonté de Dieu, mais contre la volonté de Dieu. Et d'ailleurs, l'on jubile de brûler. Le damné a l'air de souffrir atrocement, mais en réalité... il rigole. Dans son feu, il peut maudire Dieu tout à son aise. Le damné, dit Leibniz, est celui qui se damne à tout instant et pour l'éternité. L'enfer est le lieu de la jouissance de la haine de Dieu. Et c'est pourquoi l'on n'en sort jamais. Car la haine de Dieu, tout comme son amour, est une puissante raison de persévérer dans l'âtre - l'être.
- Et les vrais athées, c'est-à-dire ceux pour qui Dieu n'est ni un objet d'amour ni un objet de haine, en fait, même pas un objet de réflexion, qu'en faites-vous ? Ils ne peuvent aller brûler en enfer quand même ?
- Vous me posez de ces questions. Après tout je ne suis pas Dieu.... Mon idée, malgré tout, est que les vrais athées, comme vous dites, et s'il en existe pour de vrai, ne vont ni en enfer ni au paradis. Dans son infinie miséricorde, Dieu doit leur accorder son absence absolue et leur concèder leur néant chéri. Les athées seront confirmés dans leur athéisme...
- Ca ne tient pas debout ce que vous dites !
- Peut-être, mais c'est comme ça que je vois les choses.
En vérité, comme le dit Rémi Brague, « dès que nous concevons Dieu comme il est, c'est-à-dire comme l'auteur de tout bien, nous ne pouvons ne pas l'aimer. »
Dieu - auteur de tout bien.
Dieu - idée la plus haute et la plus douce que je puisse avoir.
Dieu - ce qui ne peut que me faire du bien (au moindre malaise, ce n'est plus Dieu).
Dieu - amour amoureux de moi, qui ne me demande rien, mais qui est toujours prêt à m'emplir de sa présence - si je me tourne vers lui. La récompense de la foi, c'est encore plus de foi. La récompense de l'amour, c'est encore plus d'amour.
Dieu - tautologie amoureuse en expansion.
Dieu - surabondance perpétuelle qui me comblera au-delà de mes désirs sans pour autant annihiler ces désirs.
Dieu - orgasme de toutes les ontologies.
Dieu - métaphysique du coeur.
Dieu - déchaînement de toutes les formes, affranchissement de tous les codes, permission de toutes les libertés - pourvu qu'on aime.
Combien de chrétiens, pourtant sincères, sont capables d'admettre cette surabondance ? Combien d'entre eux répugnent, secrètement, à ce Dieu qui n'est qu'amour et béatitude, et préfèreraient qu'il soit un peu moins débonnaire et un peu plus sélectif ? Combien de croyants, au fond, ne sont pas convaincus par leur croyance ?
Un sondage récent montrait que pour 62% des catholiques, « toutes les religions se valent ». Voilà ce qui arrive quand il n'y a plus de sainte inquisition ! Tout le monde commence à penser n’importe quoi !
Personnellement, c'est-à-dire objectivement, je pense que ma religion est la plus forte, la plus belle, la meilleure et la seule vraie - et je suis en accord parfait avec ceux qui disent la même chose de la leur. C'est avec ceux qui relativisent leur croyance que je ne suis pas d'accord. En fait, je les plains. Et qu'ils ne me rétorquent pas, par effet de miroir ou par symétrie sophistique, que c'est moi qu'ils plaignent ! Eux n'ont pas le droit de le faire, alors que moi, si. Pourquoi ? Eh bien, du simple fait qu'ils relativisent leurs opinions, et que moi non. Quelqu'un qui n'est pas sûr de lui ne peut décemment avancer l'idée que moi non plus je ne suis pas sûr de moi. Quand on relativise son opinion, on donne forcément raison à celui qui ne relativise pas la sienne. Comme disait Chesterton, si vous ne pensez pas que votre opinion est la bonne, elle n'est plus votre opinion.
Semence
La vie humaine, comme on a trop tendance à l'oublier, est hétérosexuelle. « Homme et femme il les créa », dit la Genèse (1, 27) qui a toujours raison sur tout. Dieu qui fait l'homme à son image le fait du coup homme et femme, et dans un esprit, somme toute, fort joyeux. Pour autant, et comme le remarque aussitôt Rémi Brague, cette division sexuelle comme fait positif ne va nullement de soi. Dans l'Antiquité, notamment à travers le mythe d'Aristophane, elle apparaît comme la marque d'un destin négatif, une condamnation par les dieux à être coupé en deux, donc, à se retrouver pour l'éternité dans un état de manque permanent. « Hermaphrodites, il les coupa en deux », aurait-on pu lire dans une « Genèse » païenne. D'ailleurs, dans le mythe, les hommes ne sont pas « créés » par les dieux mais par la nature qui crée les uns et les autres. Voilà déjà une différence de taille : dans le mythe, les dieux sont contre les hommes ; dans le judéo-christianisme, Dieu est pour les hommes (et pour les femmes, évidemment).
Avec le judaïsme naissant, le manque revient à l'honneur et devient un "plus" de l’existence, sinon un cadeau divin - un peu comme la circoncision qui, loin d'être une mutilation (comme c'est le cas de l'excision chez les femmes africaines), est une marque d'élection. La division sexuelle est donc ce qui pousse hommes et femmes à se chercher et à agir de concert - en plus de se donner du bonheur. La division sexuelle - bénédiction pour l'humanité, s'il en est.
Dieu qui crée deux sexes n'en est pas pour autant bisexué - et s'il est parfois comparé à une mère qui console ses enfants (Isaïe, 66, 13), il n'en reste pas moins défini par sa dimension paternelle. Paternelle et non pas virile - attention, paradoxe !
Dieu ensemence, mais ne baise pas - c'est ce qu'il faut accepter de ne pas comprendre. Contrairement à Zeus et à tous les dieux de l'époque, YHWH n'a pas d'épouse. Du moins pour les rabbins et l'élite d'Israël. Car pour le peuple, qui, comme d'habitude, ne peut penser les choses que selon le sexe ou le sang, YHWH a bien une femme - une sorte d'Héra chrétienne qui, dixit les papyrus découverts en Haute-Egypte et datant du cinquième siècle avant Jésus-Christ, répondrait au doux nom d'Anathbhetel.
Quoiqu'il en soit, Dieu est père mais n'est pas mâle. Aucun mâle au monde ne peut donc sérieusement se prendre pour un dieu - et, à fortiori, s'autoproclamer sexe fort. La supériorité de l'homme sur la femme est le fait d'une dégénérescence sociale et historique que le Nouveau Testament a, du reste, essayé de contrer. Et c'est même saint Paul, ce soi-disant phallocrate, qui sera l'auteur du verset le plus égalitaire et le plus érotique de tous les temps : « l'homme appartiendra à la femme, la femme appartiendra à l'homme ». Mais qui, de nos jours, se soucie de l'homme et de la femme ?
Silence
Désenchantement du monde. Fuite des dieux. Et silence du Père. Est-ce parce qu’on nous a abandonnés à notre triste sort ? Jamais de la vie ! Dieu est toujours là, à notre disposition. Sauf qu’il nous a tout dit et tout donné. Il est même venu sur terre pour prendre sur ses épaules tous nos péchés. Il nous prévoit tous au paradis. En attendant, c'est à nous de parler, d'agir, de continuer la Création par nos propres moyens. Hélas ! Dieu nous a laissé la parole, mais nous ne l'avons l'a prise que pour nous plaindre de son silence.
Saint Jean de la Croix l'avait déjà constaté : le temps de la surabondance est derrière nous. Dieu ne vient plus nous consulter comme il venait consulter Moïse (et le cas échéant, se faire engueuler par lui). La loi a cédé la place à la grâce, mais cette grâce paraît avare, tristounette, hasardeuse. Le monde sans Dieu, ou avec ce Dieu silencieux et caché, paraît gris. On finit par regretter les coups de sang de ce dernier. Au moins quand il nous foutait sur la gueule (déluge, destruction de Sodome et Gomorrhe, quarante ans dans le désert), il prouvait qu'il était là. Il nous en cuisait, mais au moins nous étions pris en charge. Avec - ou après - l'avènement du Christ roi, nous avions déjà commencé cette fameuse « sortie de la religion » conceptualisée par Marcel Gauchet. La nuit nous appartient et ça nous angoisse...
- Au moins dans l'islam, Allah veille au grain. Quelques obligations séculaires qui prennent en charge toutes nos angoisses (et qui ne sont pas de simples conseils comme dans le christianisme mais de véritables impératifs catégoriques), et c'est la sécurité physique et métaphysique à vie. Surtout, on n'a plus à penser. Allah pense pour nous. Allah nous empêche de douter. Allah fait de nous des hommes. Comment voulez-vous faire des hommes avec ce Jésus qui a lui-même douté de lui ? Et puis, cette croix, cette croix ! On n'en peut plus de ce Dieu crucifié, torturé, abandonné par son père ! Et puis, comme il est compliqué, ce Dieu qui est père en même temps qu'il est fils - on s'y perd à la fin ! Au moins, pas de « père manquant, fils manqué » dans l'islam. D'ailleurs, Allah n'est pas paternel (personne ne l'appelle "père"), mais il est viril, lui. Pas étonnant que tant d'ex-chrétiens se convertissent à l'islam. Là-bas, on nous intègre tout de suite à une communauté, on nous apprend les cinq prières par jour, on nous nous fait faire le ramadan, on nous oblige à l'aumône obligatoire, on nous marie si on n'est pas marié, on nous promet mille vierges au paradis (et gare à celles qui mentent là-dessus), on nous rend notre force d'âme, et roulez jeunesse ! Aux orties les névroses existentielles ! Reconnaissons que cela donne plus envie que les abîmes pascaliens ou que le désespoir kierkegaardien...
Donc, Dieu se tait et nous nous lamentons sur son silence. En vérité, nous sommes des ânes. Et encore les ânes ont des oreilles. Les ânes écoutent, et nous nous bouchons les oreilles.
Car si tout est dit, tout n'est pas compris. Si tout est donné, tout n'est pas manifesté. Mieux - si tout est donné, tout n'est pas encore désiré. Le temps de la surabondance est terminé mais le temps qu'il nous faudra pour amortir cette surabondance est à peine commencé. C'est qu'il y a beaucoup plus dans ce qui est donné que dans ce qui est désiré. Renversement platonicien : ce n'est plus le désir qui transcende le don (et qui du coup se retrouve toujours insatisfait devant lui), c'est le don qui transcende le désir (et qui du coup dépasse largement la capacité de ce dernier à le recevoir). Comme le dit Brague, dans le monde chrétien, « le désir laisse à désirer ». On croyait que l'on mourrait de faim, et en fait, Jésus a tellement multiplié les pains et les poissons qu'il y en a trop et qu'on ne sait plus quoi en faire.
A SUIVRE.
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05/06/2008
Et Dieu dans tout ça ? (d'après Remi Brague)
"Il faut avoir une pensée de derrière, et juger de tout par là, en parlant cependant comme le peuple" (Pascal, Pensée 125, Sellier).
Et non le contraire - avoir une pensée de peuple, juger de tout par là, en parlant cependant par derrière. User de la langue de la tribu au mode hermétique, exprimer les bas instincts du sous-prolétariat via un langage apparemment élitiste, pratiquer, en quelque sorte, une sorte de spirituel anal, telle est la mauvaise parole, celle de Hitler dans Mein Kampf (cf le documentaire d'Arte l’autre jour) ou des intello-islamistes de notre époque, celle, de manière générale, de tous les imposteurs à grande gueule. Face au Logos dégénéré, le peuple n'y voit alors que du feu. C'est que si le peuple peut avoir raison, il ne voit jamais le principe de cette raison, et donc peut se détourner de celle-ci aussi vite qu'il l'avait entraperçue. Pascal, encore :
« Le peuple est vain, quoique ses opinions soient saines, parce qu'il n'en sent pas la vérité où elle est et que, la mettant là où elle n'est pas, ses opinions sont toujours très fausses et très mal saines. » (127)
Mais ce n'est pas du peuple (qui d'ailleurs n'existe pas) que je voulais causer aujourd'hui, mais de Dieu.
Dieu méconnu autant par ceux qui ne l'aiment pas que par ceux qui l'aiment.
Dieu - avec qui certains veulent en finir, tel Richard Dawkins, prototype du scientifique intégriste, qui, oubliant que la science ne pense pas, se met à penser, lui, et commet un catastrophique Pour en finir avec Dieu (Robert Laffont) où il est dit sans rire que Dieu est la racine du mal, que sans Lui, il n'y aurait ni guerre, ni famine, ni tremblements de terre, que l'on baiserait mieux, et que la nature humaine apparaîtrait dans sa candeur originelle et son paganisme bon enfant. Dommage que le XX ème siècle avec son nazisme païen et son communisme athée aient prouvé que l’on peut fort bien se passer de Dieu pour faire le pire du mal.
Dieu - avec qui d'autres ne veulent jamais commencer, tel Jean Ferniot qui, dans Vivre avec ou sans Dieu (Grasset), se demande ce que c'est que ce Dieu qui ne nous demande rien (car Dieu ne nous demande rien, on le répètera souvent dans ce post), qui nous laisse pourrir dans notre misère, le salaud, et qui, en élisant le peuple juif, a forcé tous les autres à être antisémites. Dieu qu'on ne demanderait pas mieux d'aimer s'il était un peu plus humain... Et puis l'Inquisition, c'était affreux, alors que le catharisme, ça le faisait.
Dieu mal aimé, mal compris, mal invoqué par ses sectateurs, c'est le sujet de Du Dieu des chrétiens et d'un ou deux autres (Flammarion), le dernier livre de Rémi Brague, ce spécialiste de la philosophie arabe et des religions européennes, qui officie à la Sorbonne et à l'université de Munich, et ne déteste pas remettre les pendules à l'heure (sur la différence entre interprétation chrétienne et interprétation musulmane) ni corriger quelques mauvais, car complaisants, élèves.
Particularisations
Et en premier lieu, faire la peau à un préjugé tenace, celui de la supériorité d'un dieu général sur un dieu particulier. On en rencontre tout le temps, ces zozos qui se croient malins en prétendant qu’ils rejettent les dieux des religions, c’est-à-dire des représentations, mais admettent bien volontiers qu’il y ait « une entité supérieure » qui pourrait leur convenir. Dès la première page de son ouvrage, Rémi Brague fulmine contre cette manie très contemporaine de faire dans le déisme diffus - un dieu pour tous, qui ne serait altéré par aucune religion et serait acceptable par toutes - surtout la nôtre, un dieu qui ne nous opposerait pas, un dieu qui serait fait à notre image de citoyens du monde, cool, sympa, pour les trente-cinq heures et le mariage homosexuel, un dieu, autant le dire, qui nous mettrait encore plus à feu et à sang que l'Autre.
C’est quoi, d’abord, cette prétention à se passer de représentations ? Nous sommes humains, nous avons donc besoin de réalité humaine, sociale, psychologique, mondaine ! Nous avons besoin que Dieu parle notre langue et s’habille comme nous ! Qu'il soit façonné à notre image n’empêche pas du tout que nous soyons façonnés à la sienne. Certes, juifs et musulmans ont comme interdit majeur celui de la représentation, mais celui-ci est un commandement qui vient de Dieu et non un accommodement que les fanatiques de "l'entité supérieure" veulent imposer. Que Dieu ait de multiples apparences, en fonction de nos cultures, n’altère pas du tout l’idée qu’il soit unique. C'est même comme cela que ça marche. Dieu est unique et pluriel. Dieu est le Très Haut que nous sommes obligés de percevoir et de louer d’en bas – et avec nos très modestes moyens. Nous qui sommes finis ne pouvons faire autre chose que de célébrer l'infini depuis notre finitude. Le Christ le savait mieux que quiconque - sinon, il n'aurait jamais confié ses clefs et sa bonne nouvelle à des gens aussi faillibles que Pierre et Paul. En fait, Dieu ne vaut comme Dieu que particularisé, c’est-à-dire dialectisé, incarné, dans son rapport avec l’homme. Pascal a tout dit là-dessus : « Plus on particularise Dieu, Jésus-Christ, l’Eglise… » (446). Plus on particularise Dieu, plus on le célèbre, plus on le fait rentrer dans nos vies. En rester à l’idée d’un « dieu général » ou à celle d'une force supraterrestre, qui se passe d'Eglise et de représentations, relève d'un mauvais paganisme (mais tout ce qui est païen est mauvais) et révèle une pauvreté de pensée dont l'orgueil risque de ne pas être remis au jugement dernier. L'arrogance de celui qui prétend croire en un dieu qui ne serait ni chrétien, ni juif, ni musulman, et qui en forge un à son image. Car lui, voyez-vous, n'a rien à voir avec l'humanité traditionnelle, lui, n'est-ce pas, n'est ni traditionnel, ni humain ! Il est post-humain, surhumain, transhumain, tout ce que l'on voudra, mais pas judéochrétien, ça, jamais !
La vérité est que plus on croit en Dieu, plus on en fait une réalité historique, sociale et esthétique. Plus on est sensible à « l’esprit » divin, plus on perçoit son corps. Plus on s'abîme en Dieu, plus on l'individualise, et plus on l'individualise, plus on l'universalise. Mais sur « l’entité supérieure » qui le dessert et nous perd, passons...
Monothéismes
Autre credo de la doxa - l’idée que judaïsme, christianisme et islam, seraient, en tant que « monothéismes » fondés par le même Abraham, appelés à se comprendre, à s’accepter, et à se mouler dans une sorte de syncrétisme supérieur et sympathique. Pour Rémi Brague, cette observation purement extérieure ne tient pas compte du fait que, d’une part, le terme de monothéisme vient du dehors et non du dedans des religions (profitons-en, au passage, pour en finir avec le très mauvais argument rhétorique de Lévi-Strauss selon lequel on observe mieux les choses de l’extérieur), et que, d’autre part, il n’y en a pas que trois (Akénaton, aussi, était un dieu mono-lui-même). De plus, le monothéisme, pas plus que le polythéisme, n'est essentiellement religieux. On peut en effet être déiste sans être religieux (cas de certains philosophes des Lumières), comme d’ailleurs on peut être religieux sans croire au divin (cas du Bouddhisme – car, et on ne le répètera jamais assez, contrairement à ce que tout le monde dit partout, le bouddhisme est bien une religion et non une « philosophie »). On peut même croire au divin sans avoir recours aux dieux - ainsi, chez les Grecs, où ce qui est divin, ce n’est pas les dieux, mais le Destin (Moïra) auquel les hommes comme les dieux sont soumis. Bref, divin, dieux, religion, ne sont pas des concepts interchangeables.
Par ailleurs, la vraie question n’est pas tant l’unité de Dieu que son mode d’unité. Dieu est sans doute un, mais l’on ne peut en rester là… par amour pour Lui. Car un dieu défini simplement par rapport à son unité finirait par être subordonné à la classe des unités, et à la fin, c'est moins Dieu que l’on adorerait que l’Unique, l’Un, le premier, le nombre premier, le chiffre magique, etc., et la théologie serait alors une sorte de numérologie sacrée. Non, ce qui importe, ce n'est pas que Dieu soit un et unique (il n'est pas plus unique que d'autres...!), c'est le rapport que cette unité et cette unicité entretiennent avec nous. Et ici, tout le monde se retrouvera, il y a trois modes d'unicité :
Dieu peut être un en fonction d’un peuple dont il assure l’élection et le salut ; c’est un dieu qui s’inscrit dans une histoire précise à travers une nation choisie (judaïsme).
Mais Dieu peut tout aussi bien être un en se déployant en trois personnes qui correspondent aux trois hypostases de son Amour pour les hommes (christianisme). Comme le précise Rémi Brague, et contre l'idée répandue, la Trinité n’est pas une manière d’atténuer la rigueur du monothéisme, mais au contraire une manière de la renforcer jusqu’au bout. La Trinité n'est pas ce qui divise un en trois, mais ce qui ramène trois en un. On pourra dire un peu vulgairement que Dieu est trois personnes comme un même homme peut être époux, amant et ami de sa femme (si cela est possible !)
Enfin, Dieu peut être simplement un par continuité avec soi, parce qu'il est d’un seul tenant, sans faille - c'est un dieu « Impénétrable » (as-samad) et pourtant omniscient, devant Lequel tous se soumettent (islam).
Bref, l’unicité de Dieu par rapport aux hommes peut être une question d’alliance, d’incarnation, ou de soumission.
L'on pourra alors dire que le judaïsme est l’histoire d’un peuple et le fai d'une religion nationale ; que le christianisme est l’histoire d’un personnage et le fait d'une religion à vocation universelle ; que l'islam est l'histoire d'une conquête et le fait d'une religion à vocation mondiale.
Ne croyons plus dès lors que les points communs qui existent entre les trois religions soient facteurs de réconciliation, de paix, et de dinde au marron. Bien au contraire. C’est parce que nous avons des points, sinon des ancêtres, communs, que nous avons des conflits. Nos dénominateurs communs sont en fait des détonateurs métaphysiques et politiques. Par exemple, rappeler benoîtement qu’Abraham est le fondateur des trois religions en croyant que ce facteur est de rapprochement, c’est oublier que pour l’islam, il n’y a qu’une seule religion d’Abraham… qui est l’islam, les deux premières étant des impostures que d’ailleurs condamne le Coran. Et si le Christ est cité dans le Coran, c'est en tant que dernier prophète et non en tant que fils de Dieu (sans parler de « la Trinité » qui n’est plus le père, le fils et le saint esprit, mais le père, le fils et la Vierge Marie !) - ce qui est moins pire que le prendre pour un imposteur comme c'est le cas chez les juifs. Car si les chrétiens reconnaissent que les juifs sont leurs ainés (aînés déicides tout de même), les juifs ne reconnaissent pas du tout que les chrétiens soient leurs cadets. Et la prophétie paulinienne qui dit que ce sont les juifs qui sauveraient le monde en témoignant, un jour, du retour du messie, semble être d'une difficulté pire que celle de faire passer la caravane par le trou de l'aiguille. Ne nous faisons donc pas trop d'illusion sur la filiation des trois familles, et n'oublions pas que c'est dans la fraternité que se fait le premier meurtre - Caïn et Abel.
A frères ennemis, livres rivaux. Dira-t-on d'ailleurs qu'il y a trois livres ou deux et demi ? Car si la Torah est le premier livre sacré, elle fait partie entièrement du second, la Bible. Le Coran, lui, arrive plus tard. Chaque livre diffère, en tous cas, des deux autres dans son sens, son inspiration, et son but. Comme le résume Brague en une formule saisissante : « la religion d’Israël est une histoire qui aboutit à un livre, le christianisme est une histoire racontée dans un livre, l’islam est un livre qui aboutit à une histoire »
Ce qui est révélé dans le judaïsme, c’est Israël.
Ce qui est révélé dans le christianisme, c’est la personne du Christ.
Ce qui est révélé dans l’islam, c’est le Coran.
En ce sens, l’islam est la seule vraie religion du livre. Car le Coran, contrairement à la Torah et à la Bible, n'est pas une parole inspirée de Dieu, c'est la parole exacte de Dieu. Si David, Salomon, et plus tard les évangélistes, étaient des hommes qui écrivaient comme des hommes (et reconnus comme tels par leur future église), Mahomet écrit, lui, sous la dictée d’Allah - exactement, dit Brague, comme la fille de Milton a écrit le Paradis perdu sous la dictée de son père, devenu aveugle. Le Coran n'est pas le texte d'un homme qui rapporte les paroles de Dieu, c'est le texte de Dieu qu'un scribe a imprimé. La conséquence de cette croyance est terrible, car si juifs et chrétiens peuvent et doivent admettre qu’il y ait dans la Torah et dans la Bible des erreurs de chronologie et de fait, sinon des idioties antiques, et même des versets too much, incompatibles avec la science et la morale moderne, il est hors de question que les musulmans fassent de même avec le Coran. La lapidation reste islamiquement d'actualité. Le verset du voile (sourate XXXIII dite "les confédérés", 57) continue d'être à la mode - mode perpétuelle, pourrait-on dire. Parce qu’il est parole effective de Dieu, « il faut que tout dans le Coran soit vrai, et même définitif », y compris les nouvelles découvertes scientifiques, dont les imams s’acharnent à prouver ensuite qu’elles étaient déjà contenues dans le Coran.
Si dialogue interreligieux il y a, celui-ci ne consistera pas en une récréation dans laquelle chacun des trois religieux jouera aux billes avec les deux autres en se faisant croire que chacun suit les mêmes règles. Un vrai dialogue interreligieux devra tenir compte des différences irréconciliables qui existent entre les trois religions. Reconnaissance et respect devront s'exercer non par hors du désaccord mais bien en lui (ce qu'a essayé le pape dans son fameux discours de Ratisbonne en septembre 2006). Respecter l'autre, c'est en effet le comprendre comme lui-même se comprend ; c'est accepter le sens qu'il donne aux mots auxquels nous donnons, nous, un sens autre ; c'est tolérer, un moment, ce qui fait qu'il ne nous tolère pas ; c'est, enfin, l'éprouver dans ce qu'il ne devrait pas supporter en nous ; bref, c'est admettre qu'il peut y avoir des apories dans le dialogue entre les communautés, sans pour autant ne leur voir de solution que dans le sang.
C'est aussi accepter le fait que les affirmations du credo adverse aient été établies selon de hautes et non de basses raisons. A ce propos, cessons de croire que ceux qui ont élaboré les canons de l'église catholique l'aient fait selon leurs "intérêts" et selon un esprit calculateur et pervers. Cessons de penser que les premiers théologiens de l'histoire furent de vulgaires manipulateurs d'opinions qui se débarrassaient des textes qui n'allaient pas dans leur sens. Non, c’était des sages, des intellectuels, qui construisaient une civilisation, et se souciaient avant tout d'être justes et bons, c'est-à-dire orthodoxes. Mais nous, pauvres post-modernes atteints de sida mental, sommes persuadés que l'orthodoxie est une mauvaise chose et que l'hérésie est une chose géniale. Si nous avions un minimum de probité intellectuelle, nous reconnaîtrions sans problème qu'à Nicée-Constantinople, le canon catholique fut établi selon une rigueur scientifique et morale que devraient leur envier la plupart de nos animateurs de la pensée. "Ils ont pris ce qui les arrangeaient !!!" hurlent-ils avec la rage de leur bêtise anti-philosophique. Autant dire que Mozart a pris les notes qui "l'arrangeaient" pour composer le Requiem, ou que Michel-Ange a pris les couleurs "qui allaient dans son intérêt" quand il peignit le plafond de la chapelle Sixtine ! Quel mépris pour les pères de l'Eglise, j'allais dire : pour les pères de l'humanité, que de soutenir que ces gens-là étaient des marchands d'opinion ! Et quelle ignorance des choses de l'esprit que de croire que celui-ci ne peut être que toujours corrompu ! Evidemment, cette accusation de corruption de la pensée va toujours dans le même sens. On ne croit pas une minute à la probité intellectuelle des philosophes qui ont fait le canon apostolique et romain, mais l'on a un respect tout apostolique et romain pour les philosophes qui ont fait le canon du rationalisme morderne. Quels hauts cris ne pousserait-on pas s'il était dit de Descartes ou de Kant ce que l'on dit des des pères de l'Eglise ! Comment ? Que dites-vous ? "Ce n'est pas la même chose" ? C'est là que vous vous trompez... Si l'on a un minimum de respect pour la pensée, on sait que celle-ci a eu besoin de la Somme théologique comme du Discours de la méthode.
Non, il faut se rendre à la raison. Si saint Irénée de Lyon décida, en 170, de choisir les quatre évangiles de Matthieu, Marc, Luc et Jean, plutôt que ceux de Barnabé, Judas and co, c'est qu'il pensa tout simplement que les premiers étaient en adéquation avec la vérité et que les seconds sombraient dans le mythe et la superstition. Croire, comme le font tant de nos contemporains, que les apocryphes valent autant, sinon plus, que les canoniques, c'est comme croire que le Da Vinci Code vaut un livre d'histoire. Ce que l'époque ne supporte pas, en fait, c'est que que le choix de ce qui était en train de devenir l'Eglise catholique s'avérait parfait, sublime, infaillible ! Et l'infaillibilité spirituelle, c'est ce qui scandalise le mauvaise esprit actuel ! "Pourquoi un seul serait-il infaillible et pas nous ?" Oui, pourquoi tout le troupeau ne serait-il pas un troupeau de bergers ? Et pourquoi ne serions-nous pas tous des dieux, après tout ? Des dieux de nous ?
A quelle page Brague dit-il avoir plus de respect pour le sauvage qui s'agenouille devant son totem que pour l'homme moderne qui s'agenouille devant lui-même ?
A SUIVRE
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