
Et maintenant, un peu de Daniel Sibony qui s'y connaît comme personne en Shakespearie. D'après Les jeux du destin : Hamlet (Avec Shakespeare, éclats et passions en douze pièces, Seuil, 2003)
Neveu ne veut
« Il y a tout dans Hamlet » – un peu ce que dit Polonius des comédiens de la Souricière : « tragédie, comédie, drame historique, pastorale comique, pastorale historique, tragédie historique, tragi-comédie historico-pastorale » – à quoi l'on pourrait rajouter thriller politique, suspense gothique, film d'épouvante, d'aventure, de guerre, drame psychologique à la Bergman ou à la Lars von Trier (restons danois), et pourquoi pas vaudeville sanglant, mystère burlesque, farce spirituelle. Si on ne vient jamais à bout de cette pièce, c'est qu'elle met tout en pièces. C'est qu'elle est sans cesse recomposable, réinterprétable jusqu'à en devenir injouable, donc rejouable à l'infini. C'est surtout qu'elle est pièce dans la pièce, mise en abîme dans la mise en abîme, dédoublement et redoublement incessant des gestes et des situations, identités en fuites et en reflet, homonymies névrotiques, filiations intenables. ll y a deux Hamlet, père et fils (maison Danemark) et deux Fortinbras, père et fils (maison Norvège) et même trois car je me demande si l’oncle ne s’appelle pas lui-même Fortinbras. Et c'est le père du premier qui a tué le père du second avant que son propre frère ne le tue à son tour, ne lui prenne son pouvoir et ne fasse de son fils le sien. « Mais vous Hamlet, mon neveu et mon fils... – Un peu plus que neveu, moins fils que tu ne veux », murmure Hamlet en sa première réplique et que Jean-Michel Deprats a la bonne idée de traduire en en faisant un jeu de mots autour de « neveu ». Neveu ne veut etc. Hamlet – une histoire de fils et de neveux - et « donc, d'oncles » (allons à fond dans les homonymies). Deux oncles certes fort différents : l'un, assassin de son frère (Caïn et Abel etc.), l'autre, liquidé symboliquement par son neveu. Fortinbras le jeune a en effet pris le pouvoir chez lui en Norvège et se prépare à le prendre chez eux (j’allais dire chez nous) au Danemark – acte d'ailleurs salué à la fin par Hamlet mourant (« il a ma voix mourante »). On a tendance à oublier l’arrière-fond guerrier de la pièce, son « dehors », tant on est obnubilé par son « dedans » et même son dedans du dedans : les soliloques d'Hamlet (et du Roi), la scène sur la scène, et, par-dessus tout, la chambre nuptiale dans laquelle Hamlet va « prendre » sa mère. Elseneur – lieu du sang et de l'inceste, de la solitude et de la schizophrénie, de la famille, quoi ? Hors-Elseneur – le monde qui menace Elseneur, Poutine qui menace de reprendre L'Ukraine. Il y a bien quelque chose de pourri dans ce royaume de Danemark. Et c'est ce qui provoque ce « plaisir un peu morbide » qu’il y a dans Hamlet et que Sibony a bien raison de souligner. Rien de plus trouble en effet que le double – le miroir, la mise en abîme, le réel surréalisé et déréalisé. Ce que l'on aime chez Hamlet, ce pourquoi même on voudrait lui ressembler, c'est qu'il donne l'impression de comprendre tout et d'échapper à tout (du moins jusqu'à la dernière scène). Ses hésitations, tergiversations nous touchent mais tout autant que son intellectualisme, sa cinéphilie (cinéma, théâtre, peu importe), son amour des simulacres, ses ruses réflexives, sa place d'enfant, d'orphelin plutôt, gâté. On s'est tous pris pour Hamlet, ado. On s'est tous cru à Elseneur chez soi. L'enfant qui voit tout, qui comprend tout mais qui est bien incapable d'agir. L'enfant surtout qui commence à être dégouté de tout. Papa et maman sont répugnants. Leur vie et du reste la vie en général ne donnent pas envie. Vivre est trop moche, bête, commun (« oui, madame, c'est commun »). Vivre ne nous regardera jamais. On fera tout pour échapper à celle-ci dans des stratégies d’évitement, de fuite, de faux vrai-semblant. Faire semblant – voilà le salut. En vérité, nous adorons les nuages qui planent sur notre front. Impossible avec Hamlet de ne pas faire de projections psy. Laurence Olivier et Kenneht Branagh l'ont bien fait. Hamlet n'est pas une pièce « freudienne » mais pré-freudienne – et on l'a déjà dit mille fois, le complexe d'Œdipe, c'est beaucoup plus lui qu'Œdipe. Les spectateurs de l'époque devaient le sentir.
Bref, ce que l'on aime dans Hamlet, c'est ce jeu du chat et de la souris (mot prononcé d'emblée par les sentinelles de la première scène : « La garde fut tranquille ? – Pas une souris qui bouge ») et qui va donner lieu à la « Souricière » – puis le meurtre du « rat » Polonius derrière le rideau et sur le ton le plus joueur au sens propre : « un ducat qu'il est mort ! ». Autant Othello, Macbeth ou Lear ne jouaient pas (et ont donné les pièces les plus sombres, irrespirables, atroces de tous les temps), autant Hamlet joue tout le temps. Et à quoi joue-t-il ? À se dégager du piège dans lequel il se retrouve – autrement dit « à le rendre manifeste », à le faire voir à tous via le théâtre et la folie. La folie feinte pour ne pas devenir fou pour de bon. On aime Hamlet parce qu'on voit en lui un enfant qui doit ruser pour ne pas périr. Même la question du suicide, omniprésente dans la pièce, est une façon de survivre.

Helena Bonham Carter as Ophelia (Hamlet, Franco Zeffirelli, 1990)