
En relisant la notice de la Pléiade, 1959
1 – Le V ème acte
C'est entendu, Hamlet est un mystère, une énigme, un problème dont personne n'arrivera jamais à bout. De là à dire que toutes les théories faites à son endroit sont interchangeables, toutes les analyses inutiles, toutes les interprétations foireuses, sous prétexte que cette pièce est plus grande que tout, il y a un pas qu'on ne saurait franchir. C'est bien parce que ce chef-d'oeuvre (sans doute l'un des plus grands de l'histoire de l'humanité) est ce qu'il est qu'on est en droit d'y poser sa petite pierre. Sinon, cela n'aurait aucun sens. Surtout pour une pièce de théâtre faite par définition pour être montée, jouée, interprétée dans tous les sens du terme. Quelqu'un qui lirait Hamlet sans se l'approprier raterait Hamlet et de fait le trahirait. Alors il ne s'agit pas de dire n'importe quoi, bien sûr. Mais enfin, il faut prendre le risque de s'hamlétiser et c'est ce que nous allons faire ces prochains jours. Être en Hamlet ou ne pas en être.
Et moi, ce qui m'a frappé cette semaine dans ma relecture d'Hamlet (découvert grâce à mon oncle paternel, Jean-Paul Rey, à Annot en 1982, j'avais douze ans), c'est son Vème acte. Là où tout se résout dans le sang – mais où cette résolution n'est pas du tout le fait d'Hamlet, plus que jamais égaré dans ses tergiversations heideggeriennes, mais bien celui du Roi lui-même qui va organiser sa propre « souricière » (avec son duel piégé, ses fleurets empoisonnés et même la coupe mortelle au cas où), véritable Deus ex machina de la pièce et dont la machine va se retourner contre lui. Tout s'emballe en effet dans ce duel soit-disant amical et destiné à divertir la cour. Lorsque selon la didascalie fameuse :
« Laërte blesse Hamlet ; dans le corps-à-corps ils échangent leurs rapières ; Hamlet blesse Laërte »
chacun empoisonne mortellement l'autre, le premier en le sachant, le second en l'ignorant. Entre temps, la Reine meurt d'avoir bu dans la coupe empoisonnée préparée pour son fils (mais quelle idée de poser celle-ci sur le buffet royal juste devant elle). C'est Laërte, lui-même en train de mourir, qui alerte : toi aussi Hamlet tu es blessé à mort et n'as qu'une demi-heure à vivre, c'est le Roi qui est coupable. Aveu in extremis qui va permettre à ce dernier d'accomplir (enfin !) sa vengeance, poignarder le roi avec la pointe empoisonnée et lui faire boire son venin, coup furieux, foutraque (Hamlet n'est pas Monte-Cristo) et qui va tellement vite que la catharsis n'a pas vraiment lieu, laissant un goût amer – d'ailleurs suivi par un beau mensonge politique d'Horatio qui assure à Fortinbras, le nouveau roi qui vient d’arriver et de prendre le pouvoir, que pas du tout, Hamlet n'a jamais ordonné l'exécution de Rosencrantz et Guildenstern ! Alors qu'il l'a proprement avoué à Horatio quelques heures avant et sans aucune culpabilité de sa part. Ces minables n'avaient pas à se mêler de politique. Pour autant, ce n'est pas exactement l'image qu'il veut laisser de lui. Alors, raison d'Etat (et d'amitié) oblige, il faut sauver les apparences, même celles d'Hamlet, lui qui pourtant se vantait au début de la pièce de ne pas faire « semblant », d'ignorer le « semblant » et qui non seulement aura été conduit au « semblant » (la pièce dans la pièce, la folie jouée etc.) mais l'aura ordonné à sa toute fin. Bref, une pièce qui se termine par la prise du pouvoir par un tyran nationaliste (qui a l'aval d'Hamlet : « c'est lui qui a ma voix mourrante »), mais aussi dans une certaine paix sociale, une hypocrisie politique totale (mais nécessaire) et ce qu'il faut bien nommer une ambiguïté, sinon une déconfiture métaphysique malaisante. C’est pourquoi nous avons du mal avec une lecture trop chrétienne de la pièce. Certes, celle-ci pose assurément des problèmes chrétiens (l'enfer, le purgatoire, le salut) mais ne les résout pas du tout « en chrétien ». Henri Fluchère le dit très bien dans sa préface de la Pléiade de 1959 :
« Il faut bien trouver une explication à tous ces actes manqués, à cette tragédie avortée qu'est la pièce (c'est un hasard absurde qui tue le héros, et non les forces vives du destin), à ce malaise qui nous saisit au sortir de chaque scène et dont il ne se peut qu'on ne rende Hamlet responsable. »

Rosencrantz et Guildenstern sont morts, film de Tom Stoppard, avec Gary Oldman, Tim Roth (1990)