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25/01/2008

Pourquoi y a-t-il un baiser plutôt que rien ? "A l’horizon d’un amour infini" de Laurence Zordan

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Quand on ne l’a jamais fait, cela fait peur d’embrasser. Et si l’on n’était pas doué ? Ce geste que l’on croyait si naturel se révèle en fait une performance sociale. Après avoir vu un jour un reportage sur les Esquimaux qui lui apprend qu’ils ne s’embrassent pas sur la bouche, la narratrice se demande si elle sera à la hauteur. « Si le baiser n’était donc pas universel, il devenait fragile, affaire de convention, d’habileté, de talent et je pouvais en être dénuée. » Alors, elle en fera autre chose. Dans ses lèvres, le baiser ne sera plus simplement la parenthèse plus ou moins enchantée du discours amoureux, encore moins un atout de la Carte du Tendre, non, il sera un acte révolutionnaire qui ouvre l’humanité à elle-même, qui subvertit l’ordre des choses (et notamment celui du beau et du laid), qui relève de la miséricorde et de la grâce plus que de l’érotique. Ce « roman du baiser » ne sera donc pas le roman de l’amour - du moins pas celui des amoureux des bancs publics – mais bien le roman de l’être contre le néant. 

Trois êtres donc, trois voix, trois  récits dont les deux derniers s’emboitent dans le premier. 

Soit Lucette, fille de concierges, qui se fait appeler Lucile car Lucette, comme tous les prénoms en -ette, ça fait extension de la propriété du père et obligation de vivre la même vie étriquée que la mère. Mais échapper au prosaïsme de l’existence est un crime de lèse-majesté chez les petites-gens.  « Et puis quoi encore ! »  éructe la mère à la narratrice quand celle-ci lui fait part de ses passions et de ses rêves – ne se rendant pas compte que ce que sa fille veut obtenir de la vie réside précisément dans ces « encore ! ». La voilà qui se rêve « sous les traits d’une aristocrate faisant la révolution contre le peuple »  et s’imaginant  « à la tête d’un cortèges d’émeutiers, prenant d’assaut la loge de mes parents en empruntant les chemins de la prise de la Bastille. » Un jour, elle est invitée par une camarade de lycée, Astrid, à venir passer quelque temps au château de Couzan. Pour elle, cette entrée dans le monde est comme un défilé de fééries. Nappes amidonnées, carafes en cristal, regards clairs des châtelains qui la traitent comme s’ils la connaissaient depuis longtemps. Elle voit de la séduction partout et s’émerveille de s’incarner, elle, petite prolétaire, dans ce rêve éveillé. Comme le narrateur de la Recherche invitée chez les Guermantes, elle délire sur les noms de pays et comme le héros du Grand Meaulnes, elle espère tomber sur le prince du château - ce frère d’Astrid dont on lui a parlé et qui est revenu d’Amérique. Mais un colin-maillard tourne mal et elle embrasse malencontreusement  l’autre frère, un petit mongolien. Stupeur. Scandale. Renvoi immédiat de la fille de concierge qui a osé par la bouche donné chair à celui que l’on cachait. « Oui, j’étais comme mes parents. Aucun secret ne leur résistait. Nous savions débusquer tout ce qui était enfoui. »

Retour au bercail, à la réalité, au viol d’une voisine – puis départ chez son oncle, caissier d’autoroute, « suicidaire en sursis » chez qui la vie s’est arrêtée. Avec lui et ses « potes », elle se force à être joyeuse et à participer à toutes les fêtes, elle, la saccageuse de fête. C’est là qu’elle rencontre Guillaume, sorte d’amuseur pas drôle qui fait rire à son corps défendant et dont elle décide de devenir le Pygmalion, l’impitoyable accoucheuse. Réduit à être le « galérien du vaisseau fantôme de son imagination », celui-ci n’est pas dupe de son amie et sent très vie que celle-ci n’a jeté son dévolu sur lui que pour ne pas avoir à suivre son destin de femme sacrificielle qui embrasse ceux qu’on n’embrasse pas, mongoliens, hommes laids, et repoussants, clochards. Embrasser pour sauver. Embrasser pour  ressusciter. Mais qui veut vraiment l’être ? Ces baisers se révèleront parfois comme des chemins qui ne mènent nulle part. Qu’importe ! L’essentiel est de tisser un lien entre les êtres, de mettre en écho les différents niveaux de réalité. Et de produire un texte qui épouse la musicalité de ces rencontres qui sont comme autant de thèmes que l’on développe ou non, que l’on laisse en suspens, que l’on reprend plus tard, que l’on épanouit le temps d’un espoir ou d’une promesse. « Toujours, le monde vacillait et j’avais besoin de retisser à chaque instant un fil conducteur pour me déplacer dans le labyrinthe qui m’attendait hors de ma cuisine ».  Parfois le fil du récit se perd dans le tissu des associations d’idées et il faut au lecteur un effort d’attention pour ne pas sombrer dans des confusions sublimes où les affects font les événements et dans lesquelles les temps se mélangent. Les transitions sont moins des ponts que des passages secrets entre deux émotions ou trois souvenirs. Le récit lui-même devient un point de vue par rapport à l’autre. Et à la manière d’un film de Lucas Belvaux, chaque personnage trouve son éclaircie.

Ainsi Guillaume qui du point de vue de Lucette n’était qu’un comique raté alors qu’à la manière d’un héros dostoïevskien il a volontairement choisi ce ratage. Quel est-il ce garçon né sous X et qui a été élevé par des parents adoptifs pour qui il a « plus de respect que d’affection comme eux ont pour lui plus d’affection que d’amour » ? C’est en rencontrant une mère abandonnée par son fils que le fils abandonné par sa mère connaîtra l’idée de l’amour véritable. Inoubliable scène de la rencontre dans une parfumerie avec cette femme qui vient chercher des échantillons de parfum pour homme qui plairont à celui qu’elle nomme « mon fils ». Car plus elle se fera belle, plus elle aura l’impression de protéger son fils perdu. « Plus elle serait séduisante et moins Mon fils serait en danger. Elle dressait entre lui et le monde un rempart de féérie : le sordide n’aurait aucune prise sur eux si elle opposait aux ravages de la drogue la délicieuse apparence d’une femme soignée. Sa frivolité ne relevait pas de l’égoïsme, mais d’une attitude de mère Courage. » S’en suit une étrange histoire d’amour filiale et incestueuse où chacun devient ce dont l’autre a besoin et dans laquelle la régression (elle le traite comme un bébé, lui donne son bain et joue avec lui) ne peut conduire le garçon qu’à la révolte (il finira pas la frapper), mais tant pis ou tant mieux, car c’est cette union fantasque qui donnera un sens filial au destin orphelin de la mère sans fils et du fils sans mère. Et si celui-ci est devenu ce comique pas drôle, c’est parce que c’est comme ça qu’il la faisait rire, elle. Rater sa vie pour rester fidèle à la femme qui a remplacé un temps sa mère, telle est l’existence sacrificielle que ce garçon a choisi pour être enfin en amour. 

Astrid, elle aussi, a changé de vie. Ex-femme d’entreprise, elle décide un jour de démissionner et de devenir caissière de supermarché pour rendre hommage à son frère déficient que leur mère cacha au monde entier jusqu’au baiser apocalyptique de Lucette. Pour Laurence Zordan, la déchéance n’est que la forme la plus extrême de la charité. L’on renonce à sa vie brillante par solidarité avec les vies blessées. L’on sacrifie en soi le social pour rester en contact avec l’autre. C’est absurde et c’est bouleversant.

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(Cet article est paru dans le numéro sept du Magazine des livres de novembre-décembre 07)

24/01/2008

Petites douceurs de Cathy de Vasseley – l’œil du cœur

40f0f31524a6097578e6be96de4b11d1.jpgA l’heure de la confusion des sexes, de la mode queer et d’un certain narcissisme triomphant, rien de tel qu’un ouvrage érotique pour retrouver la simplicité biblique de l’attrait universel de l’homme pour la femme et celui de la femme pour l’homme. Scandées par des phrases du Cantique des Cantique, ces Petites douceurs  constituent non seulement la délicate puis perverse initiation à l’amour d’une jeune fille autant qu’un poignant drame psychologique.

Soit Kitty, adolescente négligée par des parents bobos, père écrivain et amateur de femmes, mère artiste qui ne peint que des fœtus qui sont de plus en plus petits. Dans cet univers d’absences, elle retourne son intérêt et son affection, bientôt son désir, pour Joe, dandy venu de nulle part et qui lui propose de la révéler à l’amour. Petit à petit, il lui apprend à libérer la femme en elle, à surmonter la honte d’avoir du plaisir, le tout avec « une sorte d’effet à retardement » qui émoustille autant les sens de la jeune fille que ceux du lecteur. Car cette montée en excitation semble ne jamais avoir de fin et retombe aussitôt qu’elle allait atteindre son but. Mais peut-être Joe n’est-il pas l’homme qu’il dit. Il faudra arriver aux dernières pages pour comprendre le sens tragique de ces préliminaires. Le conte rose tourne alors au drame et révèle l’écriture magnifique de Cathy de Vasseley, à l’aise dans l’érotique aussi bien que dans le dramatique. Comme toutes les vraies histoires de sexe, celle-ci est une histoire de cœur et de cœur brisé. A son niveau, elle vient d’écrire son Sanctuaire. 

Quatre questions à Cathy de Vasseley

 

Cathy de Vasseley, avouez, Kitty, c’est vous ? 

Je crois que l’on ne peut écrire que sur soi ou plutôt à partir de soi. On extrait une histoire de sa propre matière, de ses propres données. Celles que l’on emmagasine jour après jour, heure après heure, filtrées par une sensibilité, une manière de trier l’information qui nous est personnelle. Dans ce sens, oui, Kitty c’est moi, mais c’est un moi travesti, un moi qui s’est créé son propre parcours, une forme d’arborescence à l’intérieur de moi. Cette histoire s’est écrite toute seule, il a suffi de laisser la bobine se dérouler. Ce n’est qu’après, bien plus tard, à la relecture du livre que j’ai pu comprendre d’où provenaient certains éléments. Tout est donc vrai, mais pas comme ça. 

Dans votre livre, vous mettez en parallèle la négligence des parents avec l’aventure malheureuse de la jeune fille. Seriez-vous une moraliste doublée d’une féministe ? 

Non, je suis tout sauf une « quelque-chose-iste ». Je déteste les étiquettes, les casiers où l’on range les gens. Il n’y a aucune morale à cette histoire. Loin de moi l’idée de vouloir culpabiliser les parents. Je dépeins, il me semble, des personnes enfermées dans leur propre construction, incapables de communiquer leurs sentiments ou leurs émotions, des artistes un peu autistes.

Quant au féminisme… Si être une femme éprise de liberté signifie être féministe, alors oui, je revendique ce titre. 

Que pensez-vous de cette prise en main de la pornographie par les femmes en littérature comme au cinéma  (Catherine Millet, Catherine Breillat) ? 

Les femmes ont toujours écrit sur la sexualité. Le premier texte que j’ai lu à ce sujet a été le récit de la nuit de noces de Mme de Sévigné. Les femmes sont actrices au même titre que les hommes dans la sexualité. Il me paraît normal qu’elles abordent elles aussi ce thème. Si elles sont plus présentes que les hommes dans le domaine pornographique actuellement (en France, ce n’est pas le cas dans d’autres pays), et s’expriment d’une manière véhémente qui peut choquer, il s’agit peut-être d’un retour du balancier. Elles revendiquent une totale liberté sexuelle de manière provocante, je l’admets, mais un excès en engendre toujours un autre. On les avait tenues à l’écart, elles reviennent en force. 

Votre prochain livre ?  

J’y travaille. Il est le pendant de « Petites douceurs » dans le sens où l’héroïne parvient à ses fin. Elle adopte une attitude plus affirmée, plus rebelle. À partir d’une même matière, j’ai imaginé un texte très différent, sans doute plus jouissif. Puis je quitterai le thème de l’initiation. Le manuscrit sur lequel je travaille actuellement se situe dans une veine festive et très exotique. Je n’en dirai pas plus. Il ne faut jamais trop parler pendant la gestation.

 

 

(Cet article est paru dans le numéro sept du Magazine des Livres de décembre 07.)

15/01/2008

Vebret's world

Va paraître le 19 janvier :

 

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"Avoir un contact avec elle, même de trente secondes, c’est prendre le risque (qui est aussi un bonheur) qu’elle vous rappelle un détail d’une de vos lettres envoyées des années auparavant, qu’elle vous ressorte la date exacte de votre première rencontre avec elle (moi, c’était le 15 octobre 1998 à la Fnac Montparnasse), qu’elle vous rappelle même l’anniversaire de l’union dont elle fut le témoin sinon la chaperonne avec celle qui est depuis devenue votre ex.  Dans ce cas-là, elle vous consolera en disant que vous êtes redevenu un cœur à prendre et que la précédente ne vous méritait pas. Combien d’entre nous a-t-elle déjà mariés entre nous ? Il y a beaucoup d’amour autour d’Amélie, donc beaucoup de haines – de rivalités, de conflits, de jalousies. Les méchants diront qu’elle est méchante, les gentils diront qu’elle est gentille, les imbéciles diront que la vie, c’est quand même autre chose, et je dirais qu’elle a changé ma vie (amour et écriture). Il est vrai qu’elle adore se mêler de la vie de ses sujets et que parfois elle ne se rend pas compte qu’elle joue avec le romantisme, c’est-à-dire le narcissisme, c’est-à-dire le dolorisme, de chacun. Ce n’est pourtant pas de sa faute si tant de ses fans ont fait d’elle une sorte de Catherine de Medicis, d’Erzebeth Bathory, ou même de minotaure. Tous ces jeunes gens qui partent à la fin de chaque mois d’août en Nothombie. Tous en Crète ! Tous en Crète ! Allons nous faire dévorer par la Nothomb !

Même ce gros dur de Maurice Dantec, il est tombé sous le charme. Rappelez-vous, c’était il y a deux ans, chez Guillaume Durand. Amélie y présentait son Journal d’Hirondelle. L’écrivain barbouze qui passait juste après est arrivé sur le plateau en transe. Et pour une fois, moins à cause du choc des civilisations qu’à cause de l’auteur d’Attentat. Il était plein d’elle, il débordait d’elle, il n’a parlé que d’elle. De mémoire, ça donna : « Quelque chose s’est passé sur ce plateau ce soir. Amélie Nothomb ! Amélie Nothomb, putain ! Elle était là, elle est encore là, elle sera là à jamais. Vous la sentez comme elle est là ? Vous sentez sa présence irradiante ? Son passage d’étoile filante ? Non, vous ne sentez rien n’est-ce pas, bougres de journalistes gauchistes à la solde de l’islam radical  ? Amélie Nothomb, OKAY ?  » Maurice et Amélie ! ils devraient faire un enfant ces deux-là – un cyber chrétien méta-belge qui viendrait purger le monde de ses péchés antilittéraires...."
Extrait de Erotique du Y chez Amélie Nothomb.  
Et toujours en kiosque :

 

 

 

 

 

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"D’abord, qui peut être assez indigne et assez méprisant pour oser dire qu’il a souffert de la « grossièreté » de son milieu ? Qui peut être assez bas pour prendre de haut notre existence de ploucs arrogants ? Quand on connaît les vrais malheurs du monde, celui du chiard qui maudit le monde et la société parce qu’on lui a offert un livre utile sur les métiers et les techniques plutôt que Le rouge et le noir fait rire doucement. - De quoi souffres-tu mon petit ?  - De la faim.  - Et toi ?  - De la guerre. - Et toi ? - Du viol. - Et toi ? - De ne pas pouvoir lire Stendhal tranquillement dans ma chambre. - Comment ? - Oui, on ne me laisse pas lire. Et l’on ne me privilégie pas assez aussi. On veut m’élever à la dure, m’apprendre un métier manuel, me donner des valeurs dont je ne sais que faire alors que moi il n’y a que les arts et les lettres qui m’intéressent. - Petit fumier ! Tiens, prends ça dans ta gueule bien proprette ! On va t’apprendre la vie nous autres !"

 

Extrait de Promenade en Stendhalie, l'intégrale (revue et augmentée).

 

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"Qu’est-ce qu’un masochiste ? Pour René Girard, c'est un maître blasé, « un homme qu’un perpétuel succès, autrement dit une perpétuelle déception, conduit à souhaiter son propre échec », un homme qui a le sentiment de sa supériorité sur tout et que cela commence à ennuyer (comme le Jean-Baptiste Clamence de La chute). La raison en est qu’à force d'être le dieu des autres, il finit par se sentir seul et voudrait à son tour avoir un dieu à vénérer - sans pour autant renoncer à ses anciens privilèges. Il voudrait que quelqu'un de plus fort que lui le soumette et par là-même l'élève. Car il n'y a pas de secret : dans le sadisme comme dans le masochisme, il s'agit toujours d'être plus fort que les autres. Sadique, c'est moi le chef. Masochiste, c'est moi qui le plus prêt du chef. D’ailleurs, c’est mon chef rien qu’à moi. Moi seul mérite d'être grondé et puni par lui – ou par elle (car ce masculin commençait à devenir pénible). Je suis à elle ce que vous êtes à moi. Et si j'ai besoin d’elle, c'est qu'avec vous, je commençais à régresser. Ca devenait trop facile de vous soumettre. Avec elle, je reprends du poil de la bête. Avec elle, je me divinise vraiment. Je suis à ses pieds mais vous êtes aux miens. Elle peut me battre, m'humilier mais cette humiliation est vécue par moi comme un privilège. Je suis définitivement le maître du monde et l’esclave chéri de la maîtresse de l’univers. D'ailleurs, le fils préféré de la mère, c'est moi. Vous, elle ne vous corrige même pas. Elle vous a mis au monde par erreur, elle vous a abandonnés à votre triste sort de mortel. Tandis que moi, elle m’a attaché à elle pour l’éternité. Et les coups qu’elle m’administre continuent à me modeler – exactement comme Dieu modelait Adam. Je suis le nouveau premier homme, je vous dis, et votre futur et indépassable modèle."

Extrait de "La vérité vous rendra libre" - à propos de Mensonge romantique et vérité romanesque de René Girard.

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A TOUS CEUX QUI VIENNENT DEPUIS LE DEBUT OU DEPUIS CE MATIN,

A TOUS CEUX QUI PASSENT, REPASSENT, REPARTENT, REVIENNENT OU ATTENDENT QUE JE REVIENNE,

A TOUS CEUX QUI SONT RAVIS, DECUS, EXALTES OU CONSTERNES PAR CE BLOG,

A TOUS CEUX AVEC QUI J'AI BU UN VERRE OU NON,

A TOUS CEUX QUI M'ENCOURAGENT OU ME DECOURAGENT,

A MES INTIMES COMME A MES EXTIMES,

AU ZOO DE LA BLOGOSPHERE ENFIN,

JE SOUHAITE UNE BONNE ANNEE 2008 ET TOUTE CETTE SORTE DE CHOSES.

 

 

 

14/01/2008

"Le bonheur n'est pas gai" (Max Ophuls)

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« L’argent ne fait pas le bonheur, mais le bonheur non plus ne fait pas le bonheur » disait malicieusement Sacha Guitry. En vérité, rien en soi ne fait le bonheur, pas même l’amour, la paix, le savoir  ou la santé. On peut être très amoureux, très cultivé, péter la forme, ne se disputer avec personne et être sans cesse au bord du suicide. L’adorée ne vous aime pas, les livres vous désespèrent, votre partenaire de tennis vous met six-zéro toutes les semaines, tout le monde vous évite car votre air sinistre non merci et vous vous retrouvez seul tous les soirs devant Arte. Dans ce cas-là mieux vaut avoir de l’argent qui facilite les amours, favorise les amitiés (et vous fera gagner au tennis), permet toutes les frasques culturelles (tiens, Robert Alagna chante au Met de New York ce soir, si j’y allais ?), et autorise à s’inscrire aux établissements thermaux les plus huppés. Donc, l’argent fait le bonheur. Question suivante ? 

Non, ce que l’on voulait dire, c’est que le bonheur n’est pas gai, le bonheur est une chose sérieuse, le bonheur demande beaucoup d’efforts et d’énergie, le bonheur appartient à ceux qui se lèvent tôt, le bonheur est une construction sociale. La preuve ? Si je dis que mon bonheur consiste à aller lire Matzneff au Luxembourg, voir un film du cycle Romy Schneider au Champo, m’envoyer la côte de bœuf à la sauce béarnaise et au sel de Guérande du Saint André, descendre une bouteille de Saint Emilion avec un ami et dire du mal de tous nos amis communs, déguster un Cohiba robustos avec un verre de Talisker, et finir la soirée chez une masseuse professionnelle (150 euros avec fellation), vous ne manquerez pas de me rétorquer avec un peu de tristesse, car je vous connais, que ces plaisirs-là ne sont que des fuites cultureuses ou vénales qui n’ont rien à voir avec le bonheur, que d’ailleurs le plaisir n’est pas le bonheur, et que se saouler, même avec le meilleur vin du monde, est un signe de détresse affective comme aller voir une pute en est un de misère sexuelle. Bref, vous verrez en moi un être immature et dépressif qui à trente-sept ans vit comme un étudiant sur le retour, incapable de faire quelque chose de sa vie et bon seulement  à  polluer la belle notion de bonheur dans l’article qu’il lui consacre. Car l’homme vraiment heureux ne lit pas l’infâme Matzneff et ne va pas casser du sucre sur ses amis avec un complice aussi malheureux que lui. L’homme vraiment heureux est avant tout un être moral qui rentre le soir chez lui fier du travail accompli, qui retrouve sa femme, ses enfants, qui décide d’envoyer son aîné en pension car celui-ci n’en fout pas une à l’école malgré les corrections régulières qu’il lui inflige (mais qui aime bien fait bien mal), qui appelle la police pour qu’on vienne chercher le SDF qui dort dans sa rue (car faire respecter la loi c’est faire le bien de tous donc de chacun), qui envoie son obole chaque mois à une association de protection de l’enfance dont il fait partie, mais  qui ne déteste pas se regarder le porno de Canal pendant qu’il prouve à sa femme qu’il est un homme et qui se dit que si elle pleure c’est qu’elle aime ça.  Le bonheur, c’est travail, famille, patrie. Bouge pas, salope.

Diable ! Encore un paragraphe qui part en vrille. J’ai décidément bien du mal avec cette notion. Qu’en disent les philosophes au fait ? Pour Platon, le bonheur, c’est la justice, pour Aristote, c’est l’acte propre de chaque être, pour Epicure, c’est l’ataraxie (l’absence de trouble), pour les Stoïciens, c’est l’apathie (l’absence d’affects),  pour les chrétiens, c’est le sacrifice et l’amour (beaucoup d’affects et pas mal de troubles), pour Spinoza, c’est la joie difficile (mais tout ce qui est beau est difficile), pour Kant, c’est le devoir, pour Rousseau, c’est l’innocence (et la fessée), pour Schopenhauer, c’est le renoncement (et la bouffe à laquelle il est impossible de renoncer), pour Nietzsche, c’est le surhomme (qui conduit à la folie), pour Marx, c’est le goulag, pour Heidegger, c’est le chemin de campagne, pour Michel Onfray, c’est dire du mal de Dieu. Lui-même a beau prôner la gastronomie, la libération des sens, le dionysisme à tout crin, il se révèle un type sévère, rigoureux, donneur de leçon à ses heures et d’une tempestivité qui ferait rougir Luc Ferry et André Compte-Sponville eux-mêmes. On a tort de les opposer. Même si André et Luc ne jouent pas dans le même préau que Michel, tous les trois ont su faire de la philosophie pour tous et vendre beaucoup de livres qui sont autant de manuels de bien-vivre que les cent façons d’être heureux. André est le plus direct :  Le bonheur désespérément, La plus belle histoire du bonheur ;  Luc s’intéresse d’abord à la vie : Qu’est-ce qu’une vie réussie ?, Apprendre à vivre, puis à la vie de famille : Famille, je vous aime, et ne déteste pas Vaincre les peurs ; Michel a l’air de s’éclater plus : Journal hédoniste, Théorie du corps amoureux, Féeries anatomiques et même Le christianisme hédoniste. Sans préjuger systématiquement de la qualité de ces ouvrages, sans même tomber dans le procès d’intention des « philosophes médiatiques », et encore moins dans celui du public qui les lit, force est de reconnaître que l’amalgame qu’ils ont fait entre philosophie et bonheur risque de dérouter nombre de lecteurs quand ces derniers ouvriront un vrai livre de philosophie. C’est que la philosophie donne moins de bonheur qu’elle ne crée de l’inquiétude ou qu’elle n’effraie. Comme le dit plaisamment Clément Rosset dans son livre sur Schopenhauer, « il ne faut pas compter sur le philosophe pour trouver des raisons de vivre ». Et contrairement à ce qu’ont l’air de démontrer le succès des livres de ses confrères et leurs multiples apparitions télévisuelles, le philosophe n’est traditionnellement jamais le bienvenu dans la cité.  Le philosophe désespère, scandalise, blasphème, agresse, terrorise, décourage. Il détruit les idoles, suspend les jugements, torpille les opinions. Il se masturbe en public, détourne les esprits les plus jeunes et provoque la haine des parents d’élèves. Le philosophe, c’est le danger public par excellence que les autorités décident un jour de neutraliser. Et pour commencer, le premier d’entre eux, Socrate, accusé de corrompre la jeunesse et condamné à boire la ciguë par les juges d’Athènes. Plus tard, ce seront Giordano Bruno jugé et  brûlé comme hérétique, Spinoza banni par les siens, obligé de s’exiler et échappant même à une tentative d’assassinat, son nom devenant synonyme d’infamie ! Kierkegaard, traîné dans la boue par la presse de Copenhague et pourchassé à coup de pierres par la populace. C’est que la populace, dont on dit qu’elle ne comprend rien à la philosophie, la comprend en fait bien mieux que l’universitaire, car elle y pressent à l’état pur son amoralisme fondamental, son ironie antisociale, ses capacité de destruction  contre ce qu’elle a de plus cher – la croyance en la morale, la certitude de ses espérances, toute une série d’illusions vitales dont on ne peut sans dommage lui révéler qu’elles le sont. Vous ne me croyez pas ? Vous pensez que j’exagère ? Lisez donc sérieusement (c’est-à-dire non universitairement) la Généalogie de la morale de Nietzsche ou le Traité du désespoir de Kierkegaard et vous comprendrez pourquoi l’honnête père de famille ne peut qu’haïr la philosophie… et pourquoi la haine de la philosophie n’est au fond que la meilleure garante de celle-ci. 

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Tout cela nous éloigne encore un peu plus du bonheur. Et pourtant, ce n’est pas faute de l’avoir cherché. Comme le disait Pascal, «  tous les hommes recherchent le bonheur, même ceux qui vont se pendre. » Voilà au moins une vérité incontestable. Que l’on soit le plus grand dépressif ou le pire masochiste, le bonheur est notre obsession à tous. Sauf que nous ne savons pas toujours nous y prendre. Quand nous ne sommes pas heureux, nous préférons nous rendre malheureux, histoire de passer le temps. Nous préférons la souffrance à l’ennui. Qu’il nous arrive quelque chose de pénible plutôt que rien. Au moins pourrons-nous nous plaindre et nous rendre intéressants à nos propres yeux, sinon à ceux des autres. Il y a un tel bonheur à être malheureux.  Tant de gens qui dramatisent leur existence qui s’ils savaient si prendre serait une thébaïde. L’on connaît tous ces êtres plein de ressentiment qui disent souffrir alors qu’ils ne font que voir souffrir les autres, et qui vous rapportent avec un tremolo dans la voix tout ce qui leur fait de la peine et qui en réalité les fait secrètement jubiler. Geindre, pour le dépressif, c’est jouir. Et celui qui veut geindre jusqu’au bout, c’est le damné. Dans son cours sur Leibniz<!--[if !supportFootnotes]-->[1]<!--[endif]-->, Deleuze excellait à imiter celui-ci. Ah le feu ! Ah la punition ! Ah non je n’ai pas mérité ça ! Ah ça n’arrive qu’à moi ! Ah c’est trop injuste ! Mais ses plaintes sont de fausses plaintes. Au fond, le damné rigole. Car dans ses souffrances, il jouit de la plus grande et la plus innommable jouissance– la jouissance de la haine de Dieu. C’est cette haine qui le damne et qui d’une certaine manière l’emplit d’une joie mauvaise et éternelle. Le damnation n’est donc pas un malheur que Dieu inflige au damné (car si c’était le cas, Dieu serait un bourreau), elle est une sorte de bonheur dans lequel le damné fait ou croit faire le malheur de Dieu en refusant de se laisser à Lui. Autrement dit, et comme l’écrit Leibniz,   « Le damné n’est pas éternellement damné mais il est toujours damnable et se damne à chaque instant » Le damné tient trop à sa damnation pour y renoncer et sa haine de Dieu vaut bien qu’il supporte les petits inconvénients du feu. Je brûle de ma haine contre toi, ma haine qui a été plus grande que ton amour, ma haine qui a vaincu ton amour et qui prouve à toutes les âmes que l’on peut être plus fort que toi. Si je gémis en enfer, tu pleures au paradis, et c’est pourquoi je préfère y rester car ma douleur est désormais garante de la tienne. En enfer, je te tiens.

Finalement, il est très difficile de parler du bonheur sans parler d’autre chose – dépression, suicide, damnation. Peut-être parce que, comme le disait Jean-Louis Bory à propos d’un film de Lelouch, le bonheur est quelque chose de vulgaire. Voyez Hairspray, le film de Adam Shankman avec John Travolta en femme, la comédie musicale la plus grotesque de l’année et qui est pourtant un moment de bonheur immense – que j’ai goûté personnellement deux fois. Mon article peut-il encore être pris au sérieux après cet aveu ? Le bonheur ne peut-il être traité qu’entre son impossibilité douloureuse et sa superficialité répugnante ? Pourtant, même dans des rangs plus nobles, on ne pardonne pas aux artistes et aux écrivains de ne se contenter de donner que du bonheur. Rembrandt sera toujours préféré à Rubens. Beethoven paraîtra toujours plus profond que Mozart – et Offenbach sera toujours snobé par les mélomanes (malgré les efforts de Clément Rosset pour le réhabiliter dans La force majeure).  Enfin, que dire d’un Sacha Guitry dont on fête le cinquantenaire cette année et qui passe encore pour un affreux snobinard, superficiel et misogyne, alors qu’il fut l’un des plus grands artistes du bonheur ?  Relisez ses étonnantes « lettres à mon fils » et dites-vous de toute chose qui vous arrive :« faut-il que cela soit bon pour que cela me soit arrivé ! »  Aimer sa vie et non la vie, voilà le secret du bonheur.

(Cet article est paru dans le premier numéro des Carnets de la philosophie d’octobre 2007.)

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<!--[if !supportFootnotes]-->[1]<!--[endif]--> Leibniz : âme et damnation, double CD à voix haute, Gallimard

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