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22/04/2008

« La vérité vous rendra libre » II

2079737308.jpgAscètes et masochistes (prosopopée I)

 

Julien Sorel le sait mieux que personne. Le rôle de l’hypocrite n’est pas si simple. Il faut maîtriser ses passions, discipliner son être, voire se forcer à en être un autre. On n’imagine pas la souffrance ascétique de Tarfuffe ! Au nom de sa maîtrise, l’obsédé doit se faire chaste, le gourmand s’entraîner au jeûne, l’amoureux  devenir cynique. Le pire est que trop d’ascétisme peut conduire à l’impuissance, à l’onanisme ou à l’anorexie. Plus besoin alors d’être hypocrite ! L’on est devenu ce que l’on mimait (Lorenzaccio), et l’on a perdu ce que l’on aimait (Rigoletto qui voit sa fille tomber dans le piège qu’il avait préparé pour autrui). C’est qu’à force de se retenir, on finit par imploser. A force de maîtrise, le maître est devenu un zombie. Ainsi Stavroguine, le dandy des Démons  dont on ne sait s’il a cessé de désirer parce que les autres le désirent ou si les autres le désirent parce qu’il a cessé de désirer, mais qui dans tous les cas est tombé dans l’apathie la plus complète. Ou Monsieur Teste dont la lucidité surhumaine s’est transformée en insensibilité monstrueuse. A la fin, l’ascétisme conduit à l’acédie et la maîtrise totale au néant. 

Le pire, c’est quand on ne réussit pas à tenir. Après le snob qui échouait dans son snobisme, voici l’ascète qui échoue dans son ascétisme - tel le Narrateur de la Recherche qui ne tient jamais rien de ce qu’il se promet, retombe encore et toujours dans ses désirs, est obligé de constater que « la manière désastreuse dont est construit l’univers psycho-pathologique veut que l’acte maladroit, l’acte qu’il faudrait avant tout éviter est justement l’acte calmant »[1]. Il faut toute une  vie pour se rendre compte que l’on a perdu son temps auprès d’une femme qui n’était pas notre genre. Il faut toute une vie pour se mettre à vivre vraiment.  Swann avec Odette, Marcel avec Albertine, Charlus avec ses plaisirs impossibles – tous ont gâché un temps précieux à courir après des êtres qui les rendaient malheureux ou à chercher des sensations extrêmes qui les laissaient sur leur faim. C’est pourtant, comme le dit Girard, « ce mouvement vers l’esclavage [qui] est un principe fondamental de la structure romanesque »[2]. De Don Quichotte à La Recherche du temps perdu, tous les grands romans ne racontent-ils pas l’histoire d’une conscience esclave qui s’acharne en vain à devenir une conscience maîtresse ? Dans certains cas, il s’agira d’une conscience maîtresse qui cherche à s’élever encore plus haut et de fait devenir esclave d’une conscience plus grande, tout en restant souveraine des autres. Et c’est ainsi que le sadomasochisme devient une catégorie de la critique littéraire.

585155343.jpgQu’est-ce qu’un masochiste ? Pour René Girard, c'est un maître blasé, « un homme qu’un perpétuel succès, autrement dit une perpétuelle déception, conduit à souhaiter son propre échec »[3], un homme qui a le sentiment de sa supériorité sur tout et que cela commence à ennuyer (comme le Jean-Baptiste Clamence de La chute). La raison en est qu’à force d'être le dieu des autres, il finit par se sentir seul et voudrait à son tour avoir un dieu à vénérer - sans pour autant renoncer à ses anciens privilèges. Il voudrait que quelqu'un de plus fort que lui le soumette, et par là-même l'élève. Car il n'y a pas de secret : dans le sadisme comme dans le masochisme, il s'agit toujours d'être plus fort que les autres. Sadique, c'est moi le chef. Masochiste, c'est moi qui suis le plus prêt du chef. D’ailleurs, c’est mon chef rien qu’à moi. Moi seul mérite d'être grondé et puni par lui – ou par elle (car ce masculin commençait à devenir pénible). Je suis à elle ce que vous êtes à moi. Et si j'ai besoin d’elle, c'est qu'avec vous, je commençais à régresser. Ca devenait trop facile de vous soumettre. Avec elle, je reprends du poil de la bête. Avec elle, je me divinise vraiment. Je suis à ses pieds mais vous êtes aux miens. Elle peut me battre, m'humilier mais cette humiliation est vécue par moi comme un privilège. Je suis définitivement le maître du monde et l’esclave chéri de la maîtresse de l’univers. D'ailleurs, le fils préféré de la mère, c'est moi. Vous, elle ne vous corrige même pas. Elle vous a mis au monde par erreur, elle vous a abandonnés à votre triste sort de mortel. Tandis que moi, elle m’a attaché à elle pour l’éternité. Et les coups qu’elle m’administre continuent à me modeler – exactement comme Dieu modelait Adam. Je suis le nouveau premier homme, je vous dis, et votre futur et indépassable modèle.

D’ailleurs, ne croyez pas que j’ai réellement mal –  comme vous, petits êtres aux émotions primaires, vous auriez mal si l’on vous infligeait les mêmes tourments. Un masochiste est quelqu'un qui tombe pour s'élever, qui dépérit pour ressusciter, qui souffre pour jouir (et non pas pour souffrir, on n'est pas maso !). Relisez « la confession de Stavroguine » dans Les démons[4] et vous comprendrez ce que je veux dire : 

« Toutes les situations particulièrement honteuses, humiliantes au-delà de toute mesure, avilissantes et, surtout, ridicules dans lesquelles il m’est arrivé de me trouver au cours de ma vie ont toujours éveillé en moi, en même temps qu’une colère sans mesure, une incommensurable jouissance (…) Quand je recevais des gifles (et j’en ai reçu deux dans toute ma vie), c’était là également, malgré une colère terrifiante. Mais si je retiens ma colère à ce moment-là, alors, la jouissance surpasse tout ce qu’on peut imaginer ».

Insurpassable jouissance en effet d’être plus fort que son orgueil blessé. Celui qui voudra me ridiculiser, ce sera lui le ridicule. Celui qui me frappera, ce sera lui l’impuissant. Maso, je ne crains rien. Je suis invexable, intouchabe, inatteignable. Dans l’abîme, la gloire. Dans l’échec, le sacre. Dans le rabaissement, la souveraineté. L’homme « normal » peut bien croire qu’il n’a pas besoin de « tout ça » pour exister. Il peut bien voir en moi le fils castré à travers le fils privilégié, et qui est incapable de désirer de lui-même,  incapable même de faire l’amour - mais que m’importe de faire l’amour puisque je prouve au monde que l’amour est une farce glauque ? Ne vous leurrez pas humains du genre normal, pour moi comme pour vous, l'existentiel précède le sexuel. C'est le masochisme érotique qui est le reflet du masochisme moral et non l'inverse. Ce que vous appelez perversion dans votre petit langage normatif n’est qu’un détournement érotique de votre propre et normative cruauté. Car votre fouet vertueux est au fond bien pire que mon fouet vicieux. C’est avec lui que vous vous faites vraiment mal les uns les autres. Moi, je ne fais que vivre sur un mode voluptueux le sadisme légal de vos gestes et de vos paroles. Je vous montre ce que ce que sont vos lois, vos supplices, vos principes, vos valeurs. Je m’élève au dessus de votre humanité abjecte où tous vos bons sentiments mènent en enfer. Vous avez beau m’accablez de votre rire sain même pas sadique, à la fin c’est moi qui vous ferais pleurer. Mon rôle est de mettre le nez dans la merde du monde. Il faut vous montrer la cruauté banale qui est la vôtre. Vous vous moquez de mon sadomasochisme ? Il n’est que l’expression de cette vie que vous aimez tant.

1698740703.jpgQu’est-ce qu’un masochiste, demandions-nous ?  C'est un envoyé de Dieu venu sur terre pour confondre les méchants. C'est quelqu'un qui adore expérimenter tous les tourments pour avoir le plaisir de montrer que la vie n’est que tourment. C'est Alceste qui attend impatiemment de perdre son procès pour avoir une bonne raison d'accuser l'iniquité des hommes. C’est Job qui, en osmose avec Dieu comme nul ne le sera, fait honte à ses amis de de leur misérable charité. C'est le Christ, évidemment, qui se laisse crucifier pour montrer que l'humanité n'est bonne qu'à crucifier. Ah pauvres inhumains, si vous saviez comme je vous méprise du haut de ma croix ! Si je souffre, j'aurais la jouissance de prouver que le monde est souffrance - et le monde, c'est les autres, c'est vous, c'est eux, mais ce n'est pas moi. Moi, je suis la victime qui fait passer la vie au tribunal de Nuremberg et qui n’en peut plus d'aise. Quel bonheur incomparable que de vous avoir révélé votre tempérament de bourreau ! Quelle jouissance que de vous avoir prouvé le fond sadique de votre être chéri ! Cette souveraineté absolue, c'est au masochisme que je le dois. Hélas ! Tous les souffrants ne sont pas comme moi, loin s’en faut.  Tant de nigauds qui souffrent sans comprendre ce qu'ils souffrent ! Sans se rendre compte une seconde du privilège qui est le leur ! Moi seul possède la perspicacité de voir le rapport qu'il y a entre le désir et la peine, entre l'existence et la douleur, entre un nouveau né et richard III ! Moi seul comprend que l'humanité fait tout pour ne pas sortir de son enfer ! Qu'elle y reste donc ! Mon devoir, mon sacrifice et ma joie seront de lui annoncer cette bonne mauvaise nouvelle.

Hélas ! Hélas ! Ils ne veulent pas m'entendre ! Ils disent que je suis dingue ! Ils refusent de faire de leurs souffrances des prétextes pour accuser la vie ! Ils vivent envers et contre tout ! Ils vivent en continuant de fouetter leurs enfants et de pendre leurs criminels - et sans malice aucune, sans érotisme, sans rien qui pourrait les faire dévier de leur sérieux. Pour eux, je suis un malade et puis c'est tout. Ils disent que mon masochisme est un excès de délicatesse, une sensibilité dégénérée, et un prétexte pour ne pas avoir à affronter la vie. A leurs yeux de barbare innocents, une baffe n’a jamais tué personne, et ils sont fiers d’en avoir reçues et d’avoir serré les dents pendant qu’ils la recevaient. Ils disent que c’est grâce à ça qu’ils sont devenus des hommes et ils jurent de casser la gueule à quelqu’un comme moi qui bande pour une baffe. Salauds de normaux ! Ils sont sadiques et ils ne veulent pas le reconnaître ! Ils sont masos et ils refusent de l'avouer ! Imbéciles, imbéciles et pauvre de moi !

 

1530010336.jpgIntellectuels et hommes du sous-sol (prosopopée II)

 

Au fond, je suis un intellectuel – c’est-à-dire un déclassé, un exclu de ma classe, et bien décidé à lui faire payer ce qu’elle m’a fait. Contrairement aux gens de mon milieu, je sais que mon milieu n’est qu’une petite partie du monde, et peut-être la plus méprisable car la plus avantagée. Et ce savoir me rend puissant. Car c’est le déclassement qui détermine l’intellect. C’est la mise à pied social qui force à réfléchir sur la société. Moi qui suis passé, tombé !,  d’un monde à un autre, je sais ce que c’est de voir ses privilèges déniés par les sauvages. Mais j’ai perdu en privilège ce que j’ai gagné en conscience. J’ai appris à relativiser mes goûts, mes jugements, ma façon de penser. J’ai appris « à faire de [mon] intelligence une arme contre [mon] médiateur et [mes] désirs »[5]. Mon point d’honneur, c’est penser contre moi. Ma noblesse sournoise, c’est ne pas me laisser dominer métaphysiquement par des désirs dont je ne sais que trop qu’ils ne sont que le résultat d’un déterminisme social.  Ce qui ne veut pas dire que je renie ce que j’aime ou ce que je crois, non, je ne suis pas si médiocre, mais je sais désormais que ce que j’aime ou ce que je crois dépend d’autre chose que de moi. A moi d’y réfléchir, et d’y renoncer si je m’aperçois que je n’y ai jamais cru, ou d’y revenir si j’y crois pour de bon. Dans les deux cas, j’aurais atteint ma liberté. Je me comprendrais beaucoup mieux, et du coup, je comprendrais les autres beaucoup mieux qu’ils ne se comprennent eux-mêmes. J’aurais alors tendance à leur faire la leçon – ce que ces ploucs, qu’ils soient du seizième ou de Barbès, ne supporteront pas. Prolos, bourges, aristos, c’est fou de constater que les gens restent bloqués dans leur caste ! Le pire, c'est leur façon d'être indifférents aux soupçons que les intellectuels veulent insinuer en eux. Ca me dépasse, ça. Comment diable peuvent-ils se satisfaire de leurs seuls intérêts ? Comment peuvent-ils se contenter de leur humilité ? Ils me reprochent d’être un traitre qui ose venir critiquer un milieu dont je suis issu. Mais ce sont eux qui ont tout fait pour que je les trahisse ! Les enfants sont les archéologues des parents, ils devraient le savoir ! Les enfants mettent au grand jour ce que les parents ont toujours caché ! Mon immaturité n’est que la réaction militante à la maturité monstrueuse de mon père ! Je suis sa boîte noire, son démon, son secret honteux ! Je suis le fils que mon père s’est fait lui-même dans le dos ! Et ma sœur est la fille anorexique que ma mère n’a pas voulu qu’elle soit ! Tu m’as donné la vie, je te rends la mort ! Tu as avorté des petits secrets que je vais réaccoucher toute ma vie !

« Chaque génération incarne une étape de la maladie ontologique. La vérité des parents reste longtemps cachée mais elle éclate avec une force incomparable dans l’agitation fébrile, le désordre et la débauche des enfants. Les parents s’étonnent d’avoir produit des monstres ; ils voient dans leurs enfants l’antithèse de ce qu’ils sont eux-mêmes. Ils ne perçoivent pas le lien entre l’arbre et le fruit. Les enfants, par contre, voient clairement la part de comédie dans l’indignation des parents. La « fidélité aux principes » ne les impressionne pas. Ils comprennent fort bien que la dignité bourgeoise est « une mauvaise foi ». Chez Dostoïevski plus encore que chez Proust le dépassement vers le bas caricature le dépassement vers le haut » [6].
 

100993174.jpgEt, le romantisme d'aboutir au nihilisme. Dans Les Démons, Stepane Trofimovitch,  Nicolaï Stavroguine, Piotr Verkhovenski figurent une sorte de démoniaque Trinité – le Père, le Fils et le Saint Esprit. Et l’homme des Carnets du sous-sol apparaît comme une sorte de Job dégénéré. Que n’a-t-on déliré sur ce dernier ! D’après les romantiques, il incarnerait « la révolte magnifique » de l’homme libre contre la société, il serait l’ange exterminateur et martyr du monde contemporain, le révélateur sublime de nos tares et de nos hypocrisies - celui dans lequel Dostoïevski s’est mis tout entier, « et ça, on ne peut le nier ». Mais se mettre tout entier dans un personnage ne signifie pas que l’on se confonde avec lui – pas plus qu’un comédien ne se confond avec ce qu’il joue, et même s’il y met toutes ses tripes. On peut « mimer » la violence et la cruauté sans être ni violent ni cruel. Et si on a en soi les pires instincts, comme ce fut sans doute le cas de Dostoïevski, on distingue bien entre le fait de les révéler dans leur négativité à travers la vérité romanesque et celui de les exprimer dans une spontanéité autosatisfaite qui ferait du roman un tract narcissique. C’est bien parce que Dostoïevski tire l’homme du sous-sol de lui-même que l’homme du sous-sol, loin d’être le héros révolutionnaire que veulent voir en lui les interprétations romantiques, est un personnage grotesque, pathétique et dérisoire qui devrait nous faire rire si nous n’étions en si mauvaise santé mentale et idéologique. Car, comme le dit si bien Girard, « nous ne savons plus rire avec Dostoïevski car nous ne savons plus rire de nous-mêmes »[7]. Nous nous prenons tellement au sérieux ! Nous nous croyons si lyriques dans nos plaintes ! Si supérieurs dans notre prétendue infériorité ! Seul(s) contre tous encore une fois ! Nous feignons de snober tout le monde alors que nous rêvons d’être reconnus par ce même monde. Et nous ne nous rendons même pas compte que plus nous désirons être uniques plus nous sommes comme les autres.  Le désir métaphysique nous a complètement envahi. Le sous-sol est devenu notre seule terre. Ecoutez-nous vous insulter ! Ecoutez-moi exister contre vous ! Je suis Alceste, je suis Roquentin, je suis Clamence ! Je suis l’immoraliste, je suis la nausée, je suis la chute, je suis le surhomme ! Je suis l’artiste surtout ! L’écrivain ! Le maudit ! Je fais des livres où je montre la vermine que vous êtes ! Des livres où je vous défie ! Des livres que je vous supplie de lire ! C’est vrai, quoi ? Pourquoi n’acceptez-vous pas que je vomisse sur vous ? Pourquoi vous détournez-vous de moi ? Je rampe devant eux et ils s’écartent presque par pitié. Ils me regardent tous et se mettent à rire. Ils ne cherchent même pas à me tabasser ! Ils ne me détestent même pas ! Le diable sait que j’en ai fait des efforts pour me faire haïr, c’est-à-dire me faire remarquer ! Mais eux, rien, ils s’en foutent. Ils s’en vont. Ils vont dîner. Bon appétit messieurs ! Au moins, envoyez-moi une boulette ! Je veux bien être encore votre chien ! Votre Médor enragé !  Votre cynique ouah ouah ! Même la laisse, je l’accepte ! Eh oui, tapez-la-moi sur le museau ! Oui, comme ça ! Ouah ouah ! J’accepte tout pourvu que vous me disiez que je suis unique, qu’y en a pas un comme moi ! Intello ! Maso ! Ascète ! Le plus bas donc le plus haut ! Au moins vous m’avez compris ? Dites que vous m’avez compris ! Juste ça ! Après, je vous laisserai tranquille,je le jure ! Le plus bas donc le plus haut ! C’est moi n’est-ce pas ? Hein ? Dites-le, dites-le. Le plus bas donc le plus haut ! Après, je pourrais crever tranquille. Mais je vous en prie, je vous en supplie... Ouah ouah... Le plus bas, donc le plus haut !

 

1585065539.jpgSi le grain ne meurt…

 

« La vérité du désir est la mort, mais la mort n’est pas la vérité de l’œuvre romanesque », dit Girard dans sa conclusion de Mensonge romantique. Du moins, toutes les morts n’ont pas même valeur. Dans Les démons, il y a les morts « négatives », celles, entre autres, de Stavroguine et de Kirilov qui se suicident, de Lisa qui est lynchée par la foule, de Chatov  qui est assassiné, et la mort magnifique, rédemptrice, "positive" en un sens, de Stépane Trofimovitch dans les bras de Varvana Pétrovna. Les premières sont « extinctions de l’esprit », la seconde est « esprit ». C’est que Stépane Trofimovitch a compris qu’il n’avait, durant sa vie d’ « intellectuel », jamais parlé qu’en vue de lui-même, et que même quand il disait la vérité, ce n’était que pour la mettre à son service. A la toute fin de son existence, il comprend que c'est soi-même qu'il faut mettre au service de la vérité - et trouver, enfin, la liberté. Ainsi peut-on le suivre sans arrière-pensée critique dans le grand discours final qu’il prononce avant de mourir et qui marque ce que l’on est en droit d’appeler une conversion : 

« Déjà cette idée permanente qu’il existe quelque chose d’infiniment plus juste et d’infiniment plus heureux que moi, elle me remplit d’une émotion sans limites et… de gloire – et qui je puisse être, et quoi que j’aie pu faire ! Bien plus que de son bonheur personnel, l’homme a besoin de croire  à chaque instant qu’il existe quelque part un bonheur déjà accompli et reposé, pour tous les êtres et pour toutes les choses… Toute la loi de l’existence humaine ne consiste qu’en cela, que l’homme puisse toujours s’incliner devant l’infiniment grand. Si l’on prive les hommes de l’infiniment grand, ils ne voudront pas vivre, ils mourront de désespoir. L’illimité et l’infini sont aussi indispensables à l’homme que la petite planète sur laquelle il habite… Mes amis, tous, tous : vive la Grande Pensée ! »[8]

Dès lors que le personnage semble enfin rendu à lui-même, dès lors surtout que le personnage semble dépossédé et le médiateur désavoué, pourquoi ne pas considérer que c’est Dostoïevski lui-même qui s’exprime par la bouche de son personnage ? Le renoncement à l’hypertrophie du moi, à la vanité intellectuelle, à l’orgueil souterrain, au défi masochiste, au délire idéologique, voilà ce qui constitue la vérité romanesque dans toute sa splendeur, et  donne à l’auteur l’occasion de prendre la parole une seule fois dans son oeuvre. C’est lorsque Don Quichotte renonce à ses chevaliers, Julien Sorel à sa révolte, Raskolnikov à son surhomme, et Marcel à ses snobinards, que Cervantès, Stendhal, Dostoïevski et Proust peuvent enfin se permettre de parler en leur nom. C’est lorsque le mensonge romantique est définitivement dévoilé que le roman atteint sa souveraineté. Comme le dit Girard, « tous les plans de l’existence s’invertissent, tous les effets du désir métaphysique sont remplacés par des effets contraires. Le mensonge fait place à la vérité, l’angoisse au souvenir, l’agitation au repos, la haine à l’amour, l’humiliation à l’humilité, le désir selon l’Autre au désir selon Soi, la transcendance déviée à la transcendance verticale »[9] - nous rajouterons : le fantasme à l’écriture.

Est sorti de son romantisme celui qui, en effet, peut écrire le roman de son romantisme – et qui sera le contraire d'un roman romantique. Car ce que va mettre en scène le romancier, c’est la vanité de ses anciennes croyances, la bêtise de ses anciennes conceptions, le temps qu’il a perdu à idéaliser des chimères - sans oublier ses tares sexuelles. Ainsi, quand Flaubert dit que madame Bovary, c’est lui, il ne faut pas entendre cette déclaration comme un aveu romantico-narcissique et un rien exhibitionniste, mais bien comme le témoignage d’une malédiction dont il a pu souffrir mais dont le roman Madame Bovary l’a délivré. Dans sa vie, Flaubert fut sans doute Emma, mais pour sa honte, et c'est c'est lorsqu'il prit conscience de cette honte qu'il put accéder au vrai. « Les grandes créations romanesques sont toujours le fruit d’une fascination dépassée »[10].

1617121757.jpgDépasser ses fascinations, c’est-à-dire ses démons, tel est l’enjeu de la vérité romanesque. Il faut donc apprendre à mourir, ou plus exactement à faire mourir en soi ce qui nous empêche de vivre vraiment – ce qui nous empêche d’être libre.  La mort du médiateur va de pair avec la renaissance de soi qui va de pair avec la naissance de son style. C’est la vérité qui rend libre et c’est le roman qui dévoile cette vérité. En somme, il faut mourir et ressusciter – en langage littéraire, arrêter de lire, et se mettre à écrire. A un certain moment, il faut cesser de s'intéresser à la merde des autres et commencer à créer la sienne. Ce qu'avec plus d'élégance disait la célèbre phrase de Saint Jean : 

« Si le grain ne meurt après qu’on l’a semé il restera seul, mais s’il meurt il portera beaucoup de fruits ».

Le livre est ce fruit. Vive donc le fumier !

 

Ce texte est paru une première fois dans le second numéro des Carnets de la philosophie de mars 2008. Il a été revu, corrigé, et bien sûr illustré :

Preaching to the Perverted, de Stuart Urban, film SM et glamour culte (trois photos), avec Guinevere Turner, icône lesbienne de New York et d'ailleurs  (et avec Roger Lloyd-Pack en ministre qui fait fouetter sa femme par autrui, et qui jouera plus tard le rôle de Bartémius Croupton dans Harry Potter et la coupe de feu).

Autoportrait, Léon Spilliaert (exposé à Orsay en mars-mai dernier)

Le cri, Edward Munch.  

Saint Jean-Baptiste, Léonard de Vinci.  

Saint Jean l'évangéliste, Matthias Stomer 

Twin Peaks, fire walk withe me de David Lynch (pour toi, ma belle Mw)."Le dernier film romantique" a dit un critique. Tant pis !

 

 

 



[1] Cité par Girard, p 196.

[2] Ibidem, p 197.

[3] Ibidem, p 204.

[4] Et dans la traduction d’André Markowicz, chez Babel, tome deux, p 457.

[5] Ibidem, p 271.

[6] Ibidem, p 285.

[7] Ibidem, p 295.

[8] Les démons, troisième partie, Babel, p 352.

[9] Ibidem, p 330.

[10] Ibidem, p 336.

20/04/2008

"La vérité vous rendra libre" I - A propos de Mensonge romantique et vérité romanesque de René Girard

899825004.jpgAimez-vous Julien Sorel ou Le rouge et le noir ?  Stavroguine ou Les démons ? Préférez-vous  Don Juan ou Dom Juan ? Don Quichotte ou Don Quichotte ? Etes vous roman ou personnage ?  Si vous dites roman, vous serez heureux de lire cet article, si vous dites personnage, ce qui va suivre risque de vous déplaire. C’est que les personnages sont les pièges que tend l’auteur au lecteur, il faut le savoir. Non ? Vous ne me croyez pas ? Vous persistez à « être » Don Quichotte ? Vous vous reconnaissez encore dans Stavroguine ? Julien Sorel, c’est tout à fait vous ? Et si ce n’est pas vous, c’est celui que vous auriez aimé être ? On peut comprendre votre erreur. Il est flatteur d’être antisocial comme Julien, ou  séducteur comme Don Juan, ou classieux  comme Stavroguine, ou idéaliste comme Don Quichotte. Et comme vous ne cessez de le dire, « il en manque des Don Quichotte aujourd’hui ». Eh oui ! Il en manque aujourd'hui des  idéalistes, des rebelles, des révolutionnaires, des hommes purs et durs  qui chambarderaient un peu ce  « monde matérialiste pourri par le fric » - un autre de vos jingles. Etre romantique, voilà la vérité. Diable ! Nous ne savons plus si nous devons encore vous parler de ce livre qui, dès son titre, exprime exactement le contraire de votre credo.  Pourtant,  Mensonge romantique et vérité romanesque de René Girard, paru en 1961, est non seulement l’essai de critique littéraire le plus pénétrant jamais écrit, il est aussi un traité anthropologique, une somme théologique, un digest psychologique, une théorie psychanalytique, un manuel de savoir-vivre, une série d’exercices spirituels, une grande méditation politique enfin. Bref, un texte indispensable, essentiel et qui pourtant ne dit  que trois chose – trois choses  qui risquent de vous irriter.

Un, le désir est social.

Deux, l’identité est une imitation d’autrui.

Trois, la littérature est un combat du romanesque contre le romantique, c’est-à-dire  de la vérité contre le mensonge.

1738435797.jpgRien d’extraordinaire, rétorquez-vous ? Et pourtant vous disiez à l’instant que vous adoriez Don Quichotte et que vous vous navriez que l’on n’en trouve pas plus dans le monde – opinion fort discutable au demeurant puisque nous considérons, nous, qu’il y en a trop, de Don Quichotte. En vérité, ils courent les rues, vos rebelles. Idéalistes de tout bord, radicaux transparents et transpirants, baba cools sur le retour, punk en retard, altermondialistes en pointe, humanitaires rafleurs d’enfants, marxo-lepénistes du net et d’ailleurs, va-t-en-guerre impénitents, terroristes de papier, maudits toujours ravis, candides de toutes les causes, , hommes du sous-sol et le criant bien fort, infréquentables facebookés, ils sont tous là, partout. Dans notre monde individualiste, il n’y a plus que cela, des  « seuls contre tous » (qui d'entre nous ne l'a pas été ?), des légions d’uniques, des meutes de solitaires. Dont Marylin Manson, Che Guevara, Ben Laden,  sont les idoles.  Alors non, ce n’est pas tant de Don Quichotte dont nous avons besoin que de Cervantès. Car l’idéal de Don Quichotte n’est qu’ une illusion romantique, et c’est Cervantès qui la dénonce dans cette vérité romanesque qui s’appelle L’ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche. Vous commencez à comprendre ? Et cela commence à vous déplaire ? Alors en route !

 

356065942.jpgIdentités - pièces rapportées 

 

Don Quichotte se voyait en Amadis de Gaule, Julien Sorel puisait ses forces en Napoléon Ier, madame Bovary tentait de vivre en héroïne romantique inspirée de romans de seconde zone – la pauvre ne disposant même pas de références classiques ; et nous-mêmes nous sommes nous successivement pris pour le comte de Monte-Cristo, Parsifal, Casanova, Severus Rogue, Dale Cooper (de Twin Peaks) et même Spiderman – avant de se rendre compte que l’on avait plus de points communs avec un personnage de Molière ou de Houellebecq qu'avec un super héros. Tant pis ! Même les Ridicules et les Dépressifs ont une valeur littéraire, donc supérieure. Et souffrir comme Michel nous permettra d’être écouté, compris, sinon reconnu.  Vivre par procuration donne une certaine lisibilité sociale. Que celui qui n’a jamais imité personne ose faire ce mensonge.

Le désir mimétique, tel que le conçoit René Girard, ne consiste pas à désirer l’autre, mais à être l’autre. Imiter le saint, le héros, le dandy. Imiter le fou quand il est sublime ou le salaud quand il est lumineux et qu’il plaît aux femmes. Imiter par-dessus tout le séducteur. Lorsque dans Les démons, Piotr Verkhovenski dit à Stavroguine qu’il est « beau », ce n’est pas tant par homosexualité latente que par admiration introjective du disciple envers le maître. Car c’est le maître qui dit quoi désirer, quoi penser, quoi faire. Le maître ou le médiateur – soit celui qui possède le Verbe et qui le dispense à son gré, sans toujours se rendre compte que ses paroles seront plus effectives dans l’esprit d’autrui que dans le sien. Ainsi Stavroguine a-t-il engendré le slavophisme orthodoxe de Chatov, le nihilisme révolutionnaire de Piotr Verkhovenski et la religion de l’homme-dieu de Kirilov sans que lui, au grand désespoir de ces derniers, ne soit particulièrement slavophile, révolutionnaire ou ne se prenne pour le dieu qu’eux voient en lui et vénèrent de tout leur cœur. Lui ne se contente que d’observer le progrès des idées en eux et de voir les monstres idéologiques qu’ils deviennent. 

Plus que tout autre, l’écrivain est le médiateur suprême, celui qui désigne le désir. Dans A la recherche du temps perdu, le Narrateur avoue plusieurs fois qu’il ne s’intéresse à quelque chose qu’en  fonction de ce qu’en dit son écrivain préféré, Bergotte, dans ses livres. «  J’étais incapable de voir ce dont le désir n’avait pas été éveillé en moi par quelque lecture ». A la question proverbiale qui a fait le bonheur des magazines littéraires, « pourquoi lit-on ? », on peut  répondre définitivement : pour désirer. Si la littérature est la vraie vie, c’est moins parce qu’elle remplace la vie que parce qu’elle rend cette vie plus vivante. Ce qu’il y a dans les livres nous rend compte de ce qu’il y a dans la vie. Contrairement à ce que pensent les barbares, on lit pour vivre et on vit pour s’évader…ou pour se flinguer. Kirilov, Werther ou le feu follet de Drieu La Rochelle pourront bien se suicider - pas nous qui lisons leurs aventures et qui avons fini par comprendre que le suicide, comme disait Napoléon (notre côté Julien Sorel) est « une erreur de jugement. » En vérité, lire est le meilleur antidote contre le suicide et ne pas lire le meilleur moyen d’avoir envie d’en finir au plus vite. Depuis que nous avons lu le Traité du désespoir de Kierkegaard, nous savons rire de notre propre désespoir alors que nous en observons tellement qui sont prisonniers du leur et qui ne veulent surtout pas entendre parler de Kierkegaard, les pauvres imbéciles…

Evidemment, l’écrivain n’est pas le seul médiateur. La médiation peut prendre autant de formes individuelles (héros fictifs ou réels, parents modèles ou rêvés) que de formes abstraites (âge d’or révolu, légende familiale ou régionale, idéal politique ou religieux). Tout est bon pourvu que ç’en impose. Ce que nous sommes, c’est ce que nous avons pris d’intéressant et de joli chez les autres, illustrant parfaitement ce qu’a dit Montaigne - « notre fait n’est que pièces rapportées ». Etre, c’est paraître, c’est « être par », et ceci est vrai autant pour le snob qui hante les salons que pour l’homme « authentique » qui se moque des snobs (et qui la plupart du temps est plus ennuyeux que ces derniers). L’authenticité, quelle barbe et quel mensonge !  Tant de gens qui sont persuadés d’être naturellement naturels ! Certes, il est vexant de constater que notre belle identité n’est que juxtaposition et collage d’humeurs, peaux empruntés, masques volés ou manteaux d’Arlequin. Et notre petit moi méritant et vindicatif là-dedans ?

Il faut casser le miroir. Se connaître, ce n’est pas se regarder dans une glace en se disant qu’on est le plus beau ou le plus laid, autrement dit en se jugeant par rapport aux autres, c’est se demander qui nous imitons et qui nous imite.  Parmi ceux qui m’ont fait, quel est celui à qui je rends grâce et quel est celui que je maudis ? Un tel est-il mon modèle ou mon rival ? Si je n’aime pas celui-ci, est-ce parce que je n’arrive pas à lui ressembler ? Et celui-là, dois-je encore l’aimer ou est-il temps de le tuer ? A moins que cela ne soit lui qui veuille me tuer ? Suis-je Jesse James ou Robert Ford ?[1]

Clément Rosset l’a dit mieux que quiconque dans Loin de moi, l’amitié se fonde moins sur des « affinités » ou des « ressemblances » que « sur le fait que l’un des deux compères est subjugué par l’autre ». L’amitié est une affaire d’admiration, de fascination, d’introjection et qui se termine au pire dans la haine, au mieux dans l’ennui. Il faut alors se trouver d’autres admirateurs ou d’autres personnes à admirer - ou les deux puisque chacun de nous peut être modèle et copie, idole et fan, premier et second. La littérature est pleine de ces duos d’amis qui se nourrissent l’un l’autre. Stavroguine et tous les « démons » dont nous avons déjà parlé, mais aussi Bouvard et Pécuchet, le Narrateur et Saint Loup, François Seurel et Augustin Meaulne, et même d’Artagnan et les trois mousquetaires : 

« Tant que ses amis l’avaient entouré, d’Artagnan était resté dans sa jeunesse et sa poésie ; c’était une de ces natures fines et ingénieuses qui s’assimilent facilement les qualités des autres. Athos lui donnait de sa grandeur, Porthos de sa verve, Aramis de son élégance. Si d’Artagnan eût continué de vivre avec ces trois hommes, il fût devenu un homme supérieur. »[2] 

Cet exemple « positif » corrige quelque peu les exemples « négatifs » qui semblent seuls trouver grâce aux yeux de Girard. En insistant sur l’envie, la jalousie et finalement la haine auxquelles semble immanquablement conduire le désir mimétique, l’auteur de Mensonge romantique en oublie la dimension d’éveil que celui-ci peut contenir. Un professeur de khâgne, un écrivain scandaleux, un oncle d’Amérique, René Girard[3] lui-même sont susceptibles de marquer à vie un esprit sensible sans que pour autant celui-ci ne s’aliène à ces derniers. Par ailleurs, être chrétien, n’est-ce pas imiter le Christ ? En fait, et Girard finit par le reconnaître un peu plus loin, c’est lorsque l’on sait que l’on a des médiateurs que l’on est le plus apte à les comprendre puis à s’en affranchir. C’est bien parce que je sais que je ne me suis pas fait tout seul que je me comprends et que je me retrouve. C’est bien parce que je n’ai pas commencé à penser de moi-même que je pense aujourd’hui par moi-même. Quant au Christ, Il est en moi mais Il n’est pas moi.

 

chateaubriand2.jpgSchpountz et don juans.

 

Or, le propre du romantique est de croire qu’il pense de lui-même par lui-même – mieux, qu’il est son seul créateur, « sans dieu ni maîtres ». Evidemment, c’est toujours celui qui se croit «  sans dieu ni maîtres » qui est celui en qui investissent tous les démons. « Le vaniteux romantique ne se veut plus le disciple de personne écrit Girard. Il se persuade qu’il est infiniment original. »[4]. Original comme tout un chacun, pourrait-on rajouter pour le contrarier – et il n’y a rien de plus facile et de plus délicieux que de contrarier un romantique. C’est que ce dernier se croit « spontané », « authentique », supérieurement libre. Convaincu d’une « parthénogénèse » de l’imagination, il s’imagine que tout vient de lui et que tout ce qui vient de lui est formidable.  Par là même, il se persuade qu’il n’est pas de ce monde. L’instinct grégaire, c’est bon pour les autres.  Rien ne le dégoûte plus que la société forcément bourgeoise et médiocre et rien ne l’excite plus que le goût du sublime, « l’appel » du désert, le « dialogue » avec Dieu ou Satan – en fait avec lui-même, car au bout du compte, c’est son moi qui est divin ou diabolique, dans les deux cas, avantageux.

Comme il se doit, il va beaucoup souffrir. Car en niant toute présence d’un tiers entre lui et son « absolu », le romantique est beaucoup plus susceptible d’entrer en conflit avec autrui quand il le rencontre, sinon d’être berné par lui. Celui qui se croit seul au monde risque fort d’être le dindon de la farce du monde. Son unicité sublime ne résistera pas longtemps à la duplicité perverse des autres. C’est Don Quichotte qui essuie coups et humiliations permanentes de la part de ceux qu’il rencontre sur son chemin, c’est Emma Bovary que ses amants ruinent et que ses usuriers font chanter. Mais c’est aussi le Corbeau de la fable qui se fait piquer son fromage parce qu’il se trouvait trop beau, ou Othello qui, tellement entiché de sa propre noblesse d’âme, croit tout ce qu’on lui raconte sur la pourriture présumée de celle des autres et tombe dans tous les pièges de Iago. En vérité, le romantique est un schpountz.

766398627.jpgDès lors, le ressentiment est proche. Tourné en bourrique par un monde que jusque là il ignorait superbement, le romantique se met à haïr celui-ci et à envier secrètement ceux qui y paraissent heureux et qui, pense-t-il, le sont « parce qu’ils sont méchants ». Hors du monde, le romantique était un dieu sublime ; pris dans le monde, il est un martyr sublime. Et Girard de faire malicieusement remarquer que ce sont toujours les mêmes qui sont jaloux, cocus, proies permanentes de mille rivaux et qui « perdent » à chaque fois. C’est que l’envie ou la jalousie sont moins le résultat de conjectures particulières qu’un état d’esprit persistant. Nous avons tous eu dans nos familles un oncle castré ou une grand-mère douloureuse qui passaient leur vie à répéter que « les gens étaient méchants » sans se rendre compte que c’était peut-être eux qu’ils l’étaient. Mais être la victime des autres, quelle jouissance ! Aussi grande que celle de pouvoir accuser !

S’acharnant à trouver la béatitude seulement en lui-même et ne la trouvant finalement jamais (car le moi est haïssable), le romantique finit par s’en prendre à tous ceux qui l’ont trouvé dans l’altérité. En premier lieu Don Juan - dont on dit trop qu’il provoque les envies alors que c’est lui qui ontologiquement est envieux. Le secret de Don Juan est qu’il ne peut supporter le bonheur des autres. Son plaisir consiste moins à séduire les belles qu’à les arracher à leurs amants qui sont pour lui comme autant de rivaux potentiels. Au fond, Don Juan est moins « l’épouseur du genre humain » que son éternel jaloux - comme lui-même l’avoue sans s’en rendre compte dès le début de la pièce de Molière : 

« Le hasard me fit voir ce couple d’amants trois ou quatre jours avant leur voyage. Jamais je n’ai vu deux personnes être si contentes l’une de l’autre et faire éclater plus d’amour. La tendresse invisible de leurs mutuelles ardeurs me donna de l’émotion ; j’en fus frappé au cœur et mon amour commença par la jalousie. Oui, je ne pus souffrir de les voir si bien ensemble ; le dépit alarma mes désirs, et je me figurai un plaisir extrême à pouvoir troubler leur intelligence et rompre cet engagement dont la délicatesse de mon cœur se tenait offe