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  • Le siècle où Satan est devenu sympa - L'ange du bizarre à Orsay

     Sur Causeur

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    A Ariane Allemandi

     

    Füssli, Hugo, Baudelaire, Milton, Blake, Böcklin, où comment artistes et écrivains sont devenus au XIX ème siècle les avocats du diable… et du progrès. Le musée d’Orsay à travers les âges.

     

    Elle est d’abord très séduisante, cette expo consacrée à « L’ange du bizarre » que l’on peut voir en ce moment à Orsay. On a le plaisir de découvrir en vrai des tableaux que l’on connaissait depuis longtemps pour les avoir vus plusieurs fois sur les couvertures de nos livres de poche de Poe, Huysmans et autres Lautréamont - tel le célébrissime cauchemar de Füssli de 1781 avec son cheval hallucinant surgissant de derrière le rideau et son diable accroupi sur la belle dormeuse et qui est devenu une icône de l’étrangeté, ou encore « la » Vampire de Munch (1918)  qui ne cessera jamais de nous faire frémir, c’est-à-dire de nous égayer.  On visite mains lieux hantés, à commencer par la très amityvillienne Maison rose de 1893 de William Degouve de Nuncques, ainsi que sa Nocturne au parc royal de Bruxelles (1893) au bleu nuit inoubliable et où peut-être un jour Finnegan viola une femme qui aurait pu être sa fille. On se refait une mémoire de cinéma avec les nombreux extraits proposés, du Nosferatu de Murnau (1922) au Frankenstein de Whale (1931), en passant par Rebecca d’Hitchcock (1940) et le rêve de Los Olvidados de Bunuel (1950) – autant d’épiphanies fantasmagoriques qui montrent comment le combat des ténèbres et de la lumière, de la forme et de l’informe, du visible et de l’invisible a pu s’épanouir au cinéma mieux que dans n’importe quel autre art. Et que de l’impressionnisme à la surimpression (le premier effet spécial du cinéma, et sans doute jamais égalé), il n’y avait qu’un pas que le musée d’Orsay se devait de franchir.

     

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    Pandemonium, de John Martin

     

    Les plus fabuleuses découvertes sont néanmoins picturales, à commencer par le rouge infernal du  Pandémonium de John Martin (1841), flamboyante capitale de l’enfer inspirée de Milton, suivi bientôt du blanc spectral de La femme en blanc, j’allais dire de « la dame blanche » en référence à cette légende urbaine qui a traversé les siècles et les lieux, de Gabriel Von Max (1900), sans oublier le bleu noir du Péché de Stuck (1893) ni le vert mortuaire de La mort et le fossoyeur de Carlos Schwabe (1900) qui sert d’affiche à l’expo, même si ma préférée reste la « pierre noire sur papier » de L’idole de la perversité de Jean Delville (1891) qui en défrisera plus d’un. Qui dit bizarre dit érotique. Et de la sublime Indolente de Bonnard (1899) aux femmes attachées de Charles-François Jeandel, l’inventeur de la photo de bondage s’il en est, il y en aura pour tous les goûts - et sans culpabilité aucune puisqu’en art tout est permis. On a beau se vouloir féministe, la représentation naturelle de la femme, c’est-à-dire satanique et sexuelle,  reste la même pour des siècles et des siècles.  Et il ne serait pas étonnant que les Femen ne viennent un jour agiter leurs nichons protestataires et leurs têtes de linottes à Orsay non seulement contre cette expo mais aussi contre certain Courbet de la salle 20, se rendant compte enfin que Notre Dame de Paris et L’Origine du monde, fondamentalement, c’est la même chose.

     

     

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    La femme en blanc, de Gabriel von Max


    L’ange du bizarre serait-il antimoderne ? C’est en tous cas l’explication officielle à laquelle nous invite l’exposition. Le « romantisme noir » fut en effet ce courant artistique transversal qui apparut à la fin du XVIII ème siècle, avec, entre autres, la naissance du roman gothique en Angleterre et le surgissement en France de ce « bloc d’abîme »  que fut Sade et selon le titre si juste d’Annie Le Brun, puis qui s’épanouit au XIX ème avec la mode de l’occultisme et des cercles « spirites », dont les plus influents furent ceux d’Alan Kardec et Helena Blavatsky, avant de « s’établir » au XX ème à travers ces deux grandes révolutions clinique et esthétique que furent  la psychanalyse et le surréalisme. Contre la raison, triomphante jusqu’à la Terreur, et le positivisme, progressiste jusqu’au scientisme, était ainsi réhabilitée la partie obscure, pulsionnelle, et au fond, artistique, de notre humanité.

     

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    Album de Charles-François Jeandel de scènes de martyrologie servant d'études pour des peintures. 1880-1890


    Pour autant, il a quelque chose qui cloche dans cette opposition entre progressisme et occultisme, rationalisme et romantisme, positivisme et satanisme. En vérité, et c’est ce que montre peut-être sans s’en douter l’expo elle-même (ou en faisant semblant de ne pas s’en douter, ce qui serait encore plus diabolique), le goût pour les forces occultes est allé de pair avec la nouvelle anthropologie progressiste du XIX ème siècle. Les tables tournantes ont constitué moins l’envers que l’aval de l’humanisme moderne et tel que l’exilé de Guernesey l’a incarné dans sa toute sa splendeur. Victor Hugo invoquant les esprits, oui, mais au nom du progrès. Victor Hugo écrivant La fin de la Satan, oui, mais pour le pardonner et le réhabiliter. Parce que c’est Satan, l’enjeu moral du XIX ème siècle.  C’est Satan qui est devenu le gars sympa et recommandable du nouveau monde et dont, de Milton à Sand, de Lamartine à Vigny, de Lamennais à Nietzsche, on ne cesse de dresser les louanges.  Même Balzac, pourtant catho légitimiste, y va de son apologie sataniste avec son Melmoth réconcilié. Il faut sauver le soldat Satan ! Seul Baudelaire tente héroïquement de résister à ce qui n’est rien d’autre qu’un changement de paradigme, une inversion des valeurs, une mise à bas de la morale  - et comme par hasard, c’est lui qui est condamné pour immoralité florale.


     

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    Gohu Torvi

    Muray avait tout dit là-dessus : réhabiliter Satan, c’est non seulement réhabiliter l’homme dans sa liberté prométhéenne, mais c’est surtout en finir avec le mal radical – ce concept d’un autre temps inventé par le judéochristianisme – et subséquemment démontrer que c’est Dieu qui  est en réalité le bourreau des hommes.  C’est Dieu, c’est-à-dire le chrétien, c’est-à-dire le Juif, qui incarne désormais le mal absolu avec sa théologie invraisemblable du péché pour tous, de la Loi culpabilisatrice, de la croix sadomaso et de l’Alliance mortifère qu’il faudra un jour liquider pour de bon. Satan, lui, libère, console, déculpabilise, soigne, guérit. Surtout, il abolit la croyance au Mal, il fait croire que le Mal, comme son être profond à lui, n’existe pas.  Le mal ne peut être humain. L’humain ne peut être pécheur. Satan, c’est la réconciliation de de tout avec tout. C’est l’avènement de l’homme réconcilié avec lui-même, sans péché ni castration, sans fêlure ni négatif – mais cathare ô combien. Une sorte de règne du Saint Esprit enfin réalisé. « Troisième Hypostase-Lucifer. Paraclet arraché aux enfers. Dieu-la-Mère ou le Grand Pan. Baphomet, Lumière astrale, Cybèle, Lilith, Sophia, Croix-Serpent », écrivait Muray dans son XIX ème. Telle est la bonne nouvelle de Satan : faire la synthèse de tous les dieux du monde excepté celui de la Bible. Syncrétisme total hors Yavhé et Christ.  En plus il a une belle gueule, comment ne pas lui céder ? Comme l’énonce franchement le carton d’un tableau de Füssli, Satan s’échappant sous le coup de la lance d’Ithuriel (1779), « loin d’apparaître comme un monstre répugnant et lubrique, il prend l’aspect d’un ange rebelle dont la beauté apollinienne vient troubler la distinction entre le  bien et le mal ». Satan, l’idole des jeunes.

     

     

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    La vampire de Munch, réinterprétée


    Et c’est cette idolâtrie que perpétue, même sans penser à mal, cette fascinante expo, parce que même en 2013, nous sommes toujours au XIX ème siècle, surtout au Musée d’Orsay, et que le rôle de la culture a toujours été de rendre l’art acceptable.  Au fond, la barbarie est devenue amusante. Le second degré a triomphé. L’Histoire ne vaut plus que d’un point de vue onirique. La Terreur a laissé place au désir, le sadisme à l’érotisme, le mal au fantasme.  C’est bien parce ces choses ne nous font plus peur que nous aimons nous faire peur avec elles – et c’est pour cela que la seule qui m’ait fait vraiment peur lors de ma visite à cette expo ne fut pas tant telle succube ou telle possédée que cette visiteuse en chair et en os contemplant chacune de ses toiles gores  avec une certaine indifférence et ne voyant aucun mal à ce que son bébé, accroché à son ventre, puisse lui aussi, sinon contempler, au moins voir, et même encore plus près qu’elle, tel détail des  Désastres de la guerre de Goya (1810- 1820) ou tel égorgement pas tellement miam miam tel celui peint dans le Virgile et Dante de Bougereau (1850). Sans aller jusqu’à dire, à l’instar de Philippe Muray qui dût souffrir un jour, lors d’une exposition consacrée à « Picasso érotique », la présence incongrue d’une femme avec son landau « démoniaque » et qui lui gâcha « la beauté sexuelle des œuvres de Picasso »[1], que cette jeune mère et son nourrisson me gâchèrent ma visite, il est certain que l’effroi sexuel qu’on venait trouver là aurait pu se passer d’eux.

     

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    Haxan, la sorcellerie à travers les âges, film de Benjamin Christensen (1922) projeté dans la nef, le mercredi 27 mars 2013, 20 h.


    Que faire en effet, comme l’écrit Annie Le Brun, citée in extremis en fin d’expo, contre « la pollution lumineuse qui gagne chaque jour du terrain » et par laquelle « la forêt mentale risque aujourd’hui d’être dévastée comme l’est la forêt amazonienne » ? Que faire contre les bisounours que sont les nouveaux représentants de Satan sur terre ? Sommes-nous encore capables de faire ce fameux « choix du noir » sans sourire ?  N’avons-nous pas, après avoir dévasté les sexes, les distinctions et les identités,  dévasté  les nuits ? C’est toute l’ambivalence de cet « Ange du bizarre » que de nous faire croire que nous pourrions encore avoir peur de ce qui ne nous fait plus peur depuis longtemps, et ce faisant, de nous révéler qu’au fond la seule bizarrerie encore permise par l’époque, c’est notre angélisme.  

     

    « L’ange du bizarre – le romantisme noir de Goya à Max Ernst », exposition du 5 mars au 9 juin 2013, Musée d’Orsay

    Voir le superbe teasing de présentation ici.



    [1]Philippe Muray, Exorcismes spirituels III, Les belles Lettres, chapitre « monde-monstre », p 134. C’est encore dans cette anecdote que ce dernier note qu’ « un musée qui n’aurait pas son service poussettes et le nombre de chauffe-biberons réglementaires devrait fermer ses portes instantanément. »

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