22/08/2011
Sacha Guitry - Notre père qui aura toujours raison
Le vingt-quatre juillet mille neuf cent cinquante sept à quatre heures du matin disparaissait l’un de nos plus grands Français : Sacha Guitry. On a trop souvent oublié que ce génie du théâtre était aussi un génie du cinéma dont Orson Welles se réclamait et que François Truffaut révérait. « J’ai la prétention de ne pas plaire à tout le monde », se plaisait-il à dire. Et de fait, l’insolente facilité artistique de monsieur Moa, ses réussites éclatantes, son esprit étincelant et inépuisable, sa déférence pour le bonheur (l’une des choses les moins respectées du monde), et sans doute aussi une attitude "équivoque" pendant l’occupation (continuer à être lui-même, jouer ses pièces et protéger des Juifs comme si de rien n'était, pour lui, c'était résister - ce que les résistants de la douzième heure lui feront payer), tout cela aura placé Guitry au Purgatoire dont on ne sort finalement moins vite que de l’enfer. Et si c’était lui le véritable infréquentable ?
Sacha Guitry, c’est le père. Le père idéal. Le père indulgent. Le père des Deux couverts, qui attend son fils pour lui donner une somme d’argent s’il a réussi son bac… ou l’a raté. Le père de Mon Père avait raison qui a décidé de mettre son fils en pension, parce que lui aussi y a été, y a souffert, et que « c’est comme ça », mais qui, apprenant que sa femme vient de les quitter, lui et leur fils, revient sur sa décision et décide d’élever lui-même celui-ci, et dans l’espoir d’en faire un homme heureux. Car il ne suffit pas d’être un homme, dans l’esprit de Sacha Guitry, c’est-à-dire un être plein de devoirs, de responsabilités et de souffrances. L’important, c’est d’être heureux. Et contre cela, toutes les résistances sociales, psychiques, universitaires, familiales, politiques, veillent. Il faut relire sa Conférence sur l’éducation[1] où il met en cause cette manie de faire croire aux enfants que la vie est dure et triste alors qu’elle pourrait être une chose magnifique, qu’il y a du bonheur pour tout le monde et que « ceux qui ne sont pas heureux sont des maladroits » - sentence qui rappelle celle d’un personnage de Dostoïevski : « les hommes sont malheureux parce qu’ils ne savent pas qu’ils sont heureux » ! Mettre au même niveau l’auteur des Frères Karamazov et celui de N’écoutez pas mesdames ? Et pourquoi pas Bach au niveau d’Offenbach tant qu’on y est ? Oui, en effet, pourquoi pas ? On peut lire et écouter les uns et les autres. On peut aussi préférer la joie superficielle à la douleur profonde ou plutôt la joie profonde à la douleur superficielle. Voilà qui n’indignera que ceux qui estiment, les imbéciles, que c’est dans la gravité que réside le bonheur, et qu’on ne forge pas un homme sans fouet ni larmes. Alors que la légèreté est le véritable don de Dieu, c’est ce qui fait les anges, et que Montaigne est préférable au père du Président Schreber pour éduquer ses enfants. C’est l’esprit de sérieux plus que l’esprit d’enfance qu’il faut humilier en nous. Et ce sont les mêmes imbéciles pour qui la douleur est éducative qui disent d’un spectacle que c’était tellement idiot que l’on aurait pu y amener les enfants ! Là-dessus, Guitry est formel : ce n’est pas en faisant lire aux enfants ces fameux livres pour enfants qu’on leur donnera le goût des beaux livres. A un enfant, il faut le meilleur, c’est-à-dire de l’éternel, du spirituel, de l’Homère ou du Cervantès. Et ne lui demandez pas de quoi il se mêle vu qu’il n’a jamais eu d’enfants, il vous répondrait que c’est bien parce qu’il n’en a pas eu qu’il est obligé de s’occuper de ceux des autres – surtout de ceux qui sont aux mains bassement sociales de leurs parents. « Pourquoi tout savetier considère-t-il qu’il met au monde un savetier ?», interroge-t-il, alors qu’il pourrait enfanter un Watteau ou un Mozart ? Pas de doute, pour faire le bonheur de ses enfants, il faut les déshériter de leur hérédité, il faut briser leurs chaînes sociales et culturelles, les priver de la médiocrité de leur milieu – celui-ci pouvant évidemment être Billancourt comme le seizième ! Chez les gosses de riches ou de pauvres, il faut insinuer le venin du sublime et de l’excellence, leur parler de Molière qui est toujours plus neuf que n’importe quel livre à mode, ou de Versailles qui fait l'honneur de la France. Et aussi, surtout, en finir avec la sacro-sainte humilité des familles :
"Si l’enfance était envisagée avec plus de respect, il y aurait beaucoup moins d’imbéciles. Beaucoup moins de modestes aussi, me dira-t-on. Tant mieux. Quelle manie, mon Dieu, de vouloir à tous prix que les autres soient modestes ! Comme si c’était une qualité, d’ailleurs, - alors que ce n’est qu’une vertu, peut-être. "
En vérité, c’est être plus infirme qu’un bossu que de ne pas avoir d’orgueil ! L’orgueil, c’est l’admiration des choses que l’on voit et l’amour des choses que l’on fait. C’est le plaisir de vivre et c’est la sagesse de penser que la vie nous mérite et que nous sommes un miracle pour elle. C’est se dire : « faut-il que cela soit bon pour que cela me soit arrivé ! » [2]. C’est enfin la fierté d’être de France. Hélas ! A l’époque de Guitry, comme à la nôtre, il semble que les enseignants et les éducateurs mettent un point d’honneur à dégoûter leurs élèves de celle-ci. Au nom de l’esprit critique, on a mis la capacité d’admiration et de ferveur des jeunes gens dans un état critique. L’histoire de France doit d’abord faire horreur – esclavage, colonisation, collaboration, catholicisme sanglant, défaites morales et militaires, indignité des rois de France, injustices généralisées des régimes. « Mettre entre les mains d’un enfant l’histoire politique de son pays, commencer par là son éducation et ne pas le prévenir tout de suite qu’il y a eu autre chose que des guerres, autre chose que des victoires et des défaites, autre chose que des assassinats, des pillages et des persécutions – oui, ne pas le lui dire tout de suite, c’est un crime » s’insurge Guitry. Pourquoi ne pas apprendre aux nouvelles générations que 1525 est autant l’année de la défaite à Pavie que celle du Pantagruel de Rabelais et du château de Chambord ? Et que l’année de la Saint-Barthélemy fut aussi celle de la parution des Essais de Montaigne ? « Et si, tout au long d’une année qui fut pour nous cruelle, vous ne découvrirez rien qui soit à notre honneur, inventez quelque chose – vous n’aurez pas menti. » Réinventer l'honneur au lieu de se complaire dans les récits du déshonneur. Qui entendrait cela ?
Notre devoir de citoyen, d’homme et d’enfant, ce n’est pas de geindre mais de jouir. Comme Guitry l’écrit dans une étonnante lettre au fils qu’il n’a pas eu, il ne faut jamais se dire quand on arrive en ce monde : « j’arrive mal », mais au contraire « j’arrive à temps ». En vérité, être heureux est un événement ! Surtout dans notre pays dépressif. Après, le bonheur pourra éventuellement suivre, bien qu’il ne faille pas trop en faire avec le bonheur – car comme il le dit si justement dans Le mot de Cambronne, « l’argent ne fait pas le bonheur, mais le bonheur non plus ne fait pas le bonheur » D’ailleurs, qu’est-ce que le bonheur peut amener de plus à un homme heureux ? Le bonheur (qui n’est pas gai comme disait Max Ophuls à la fin du Plaisir) est une construction sociale et morale, un idéal contraignant qui nous rend bien souvent dépendants les uns des autres et nous force à nous inquiéter sans cesse de l’avenir. Alors que « rien n’est plus beau qu’un Vermeer que l’on montre à la femme que l’on aime », ou le café au lait que l’on boit le matin avec elle après une nuit d’amour, c’est-à-dire une nuit d’adultère, puisqu’il n’y a que les amants qui fassent l’amour et que les maris qui soient cocus. Quant aux plaisirs, « donnes-en, va, c’est plus sûr ! ». La jouissance de faire jouir. La gaieté d’égayer. L’égoïsme généreux, il n’y a que ça.
Pourtant, le vrai Sacha n’eut jamais d’enfants - sans doute parce qu’il n’eut jamais vraiment de mère. C’est que, comme il le dira plusieurs fois en interview, ce n’est pas si simple de trouver la femme qui sera une maman. Plus tard, il fera dire à Deburau qu’on ne peut même pas compter sur les femmes pour qu’elles aiment leurs enfants. S’il y a dans toute l’œuvre du Maître une seule réflexion révélant une misogynie réelle et profonde, c’est bien celle-ci. Et cette suspicion à l’égard de l’instinct maternel constitue en effet l’unique accusation tragique contre les femmes. Est-ce à dire que sa mère fut indigne ou absente ? Ne souffrit-elle pas plutôt de la présence écrasante de son monstre sacré d’époux dont elle divorça très vite ? Que penser de l’épisode fameux où Lucien lui enleva Sacha, alors âgé de quatre ans, pour l’emmener dans sa tournée en Russie ? Une aventure qui peina infiniment la mère mais dont le petit garçon garda paradoxalement un souvenir très doux [3]. Etrange lien filial que celui des Guitry où pour une fois c’est la mère qui est exclue de la relation père-fils. Et de fait, dans les pièces comme dans sa vie, seul le rapport paternel compta.
Ah le père ! Lucien Guitry. Le plus grand comédien de son temps avec lequel Sacha sera violemment fâché une partie de sa jeunesse et violemment réconcilié jusqu’à la mort de celui-ci. De 1918 à 1925, pas un jour sans que ces deux-là ne s’appellent, ne s’embrassent, ne se chérissent. « Nous ne restions pas six heures sans nous téléphoner, douze heures sans nous voir, vingt-quatre heures sans nous écrire… » [4]. En vérité, voilà une relation si fusionnelle, si parfaite, si idéale qu’elle confine à l’inceste. Et si le fils ne coucha jamais avec le père (comme ce personnage improbable le fait avec le sien dans le Huit femmes et demie de Peter Greenaway), il coucha en revanche avec une maîtresse de celui-ci, Charlotte Lysès, avant d’en faire sa première femme ! On ne saurait mieux se rapprocher du père et créer avec lui un lien si terrible ! Pour son père, plus tard, il écrira. Entre autres Pasteur, Jacqueline, On ne joue pas pour s’amuser, et après que celui-ci ait disparu, ce Mozart qu’il lui avait promis. Encore une histoire de père et de fils et quelle histoire ! Mais ce que Sacha considéra comme « le plus beau soir de sa vie » fut ce 08 octobre 1919 où pour la première fois il se retrouva sur scène avec son père et sa seconde femme, Yvonne Printemps, pour la création de Mon père avait raison au théâtre de la Porte Saint Martin. De Molière accusé d’avoir épousé sa fille à Guitry qui mit son père et ses femmes en scène dans des pièces racontant des histoires d’adultères et de filiation, il semble que l’inceste soit partie intégrante de l’histoire du théâtre.
De toutes façons, Sacha commençait à ressembler à Lucien comme un jumeau. Et c’est dans Le comédien (1948), le film bouleversant qu’il lui consacra, qu’il décida de jouer (de) cette ressemblance. Et d’y jouer non seulement le fils et le père, mais encore le père interprétant des rôles écrits par le fils ! Sacha Guitry, c’est le fils qui ne naît que du père. C’est le père qui renaît dans le fils - le saint esprit du théâtre permettant toutes ces entrées et sorties du père dans le fils et du fils dans le père. Qui joue qui ? Qui est qui ? Dans la scène du téléphone, ils ont les mêmes gestes, les mêmes intonations, et lorsque Sacha avoue à Lucien que la pièce qu’il est train d’écrire ne comporte pour une fois pas de rôle pour lui, celui-ci n’en est en rien affecté. C’est qu’il joue tout le temps, sur scène, dans la vie, partout. Il est comédien avant d’être homme. « Le double, c’est moi-même, explique-t-il à son fils, « et l’initial, c’est le comédien. »
Généalogies fantasques et génériques festifs
Pour autant, le fait de ne pas avoir de descendance tourmente Sacha et prend dans son œuvre l’allure d’une obsession. Comme Sade, il adore inventer des généalogies fantasques et aristocratiques - comme celle de l’instituteur de Remontons les Champs-Élysées (1938) dont il fait un descendant à la fois de Louis XV par son père et de Napoléon Ier par sa mère. Ou bien comme celle que crée, à la fin du Trésor de Cantenac (1950), le baron de Cantenac, en mariant Paul et Virginie, les deux enfants d’un village où tout le monde porte le nom de l’une ou de l’autre famille, et en adoptant Paul afin qu’ils portent désormais le sien. C’est la tentation consanguine de Sacha Guitry où le social se confond avec et le filial et le filial avec le sexuel. Le fantasme d’inceste plane dans de nombreux films mais c’est dans Le nouveau testament (1936) qu’il s’expose le plus clairement. Jacqueline Delubac est-elle dans ce film la maîtresse ou la fille de Sacha Guitry ? Nous ne le saurons qu’à la fin quand il lui demandera, devant sa femme, de l’appeler « comme s’ils étaient seuls », et qu’elle lui répondra « oui, Papa ». Chez les Marcellin-Guitry, l’adultère prend une tournure familiale. On fait passer sa fille naturelle pour sa secrétaire. On se trompe entre amis d’enfance. On couche avec la meilleure amie de ses parents – donc avec eux d’une certaine façon. On fait des « quadrilles » qui ont tout l’air de parties carrées. Et l’on fait un testament qui fait éclater la logique incestueuse de la communauté.
Ainsi, cet univers que l’on dit si léger, aérien, pétillant, a aussi ses abîmes et ses trous noirs et qui, même si Guitry se contente de les effleurer, ne laissent pas d’inquiéter. Chez lui, l’identité n’est jamais certaine. Le double est partout. La gémellité triomphe. Ce sont les sosies qui mènent la danse (Je l’ai été trois fois), les masques qui sèment la confusion (la scène de fête dans Le diable boiteux), les dédoublements qui font mouche (Le roman d’un acteur dans lequel Guitry change six à sept fois de tête). Il n’est pas rare que le même personnage dialogue avec lui-même tel Napoléon « avec » Bonaparte dans Remontons les Champs-Élysées. Et dans Le diable boiteux, les trois acteurs qui incarnent Napoléon, Louis XVIII et Charles X sont aussi ceux qui incarnent les trois valets de Talleyrand. Qui sert qui ? Qui domine qui ? Enfin, dans Le Destin fabuleux de Désirée Clary, le conteur Guitry demande à ses interprètes de passer leur rôle à d’autres : c’est ainsi que Geneviève Guitry est remplacée par Gaby Morlay dans le rôle titre et que Sacha lui-même endosse l’habit de Napoléon après que Jean-Louis Barrault ait tenu celui de Bonaparte. Et voilà un deuxième générique qui défile en plein milieu du film !
Ah les fabuleux génériques des films de Sacha Guitry, véritables fêtes pirandelliennes où l’auteur s’adresse à chacun de ses acteurs et présente avec la plus extrême courtoisie le moindre membre de l’équipe ! Mais leur fonction n’est pas simplement festive, elle est aussi narrative et annonce la mise en abîme dans laquelle le film se déploiera. Elle marque surtout ce qui intéresse le plus hautement Guitry, à savoir le film qui est en train de se faire (et qui obsédera tant le cinéma moderne). Et c’est la raison pour laquelle on ne s’ennuie jamais devant une de ses œuvres. Chacune d’entre elle donne en effet l’impression d’être écrite et jouée au moment où on la découvre et que par conséquent tout peut y arriver : bifurcations inattendues, inserts paradoxaux, perversions du mouvement et par-dessus tout, intrusion de la réalité du film dans le film. Déjà, dans Ils étaient neuf célibataires (1939), le célibataire principal qui vient enfin de retrouver la Polonaise qu’il convoitait depuis le début annonce à un producteur de cinéma qu’elle et lui sont en train de préparer un film « d’un genre nouveau », celui que l’on vient de voir - et que lorsqu’ils s’embrassent comme mari et femme, ce n’est que pour répéter une scène de ce dit film.
Mais c’est dans Toa (1949) que Guitry va pousser le plus loin la mise en abîme. Un auteur dramatique (interprété par Sacha Guitry) joue sur scène l’histoire de sa liaison tumultueuse avec sa maîtresse. Ayant le culot de récréer sur scène le décor de son appartement parisien et d’utiliser même sa propre domestique dans son propre rôle, il peut vaniteusement prétendre qu’il raconte la réalité de son existence. Sauf que sa « vraie » maîtresse (Lana Marconi) est dans le public et interrompt à tout bout de champ la représentation, dénonçant sans pitié les tricheries et les mensonges de son amant-d’auteur, au grand détriment de celui-ci, et en même temps, dévoilant pour le plus grand plaisir du spectateur, tous les trucs de théâtre. Voilà notre auteur dramatique obligé d’improviser sur scène pour répondre à sa diablesse, sauver sa pièce et son honneur. Et ce faisant, jouer une autre pièce en direct.
En fait, c’est sur la pellicule et non sur les planches que l’on peut se dédoubler à l’infini [5]. Car c’est sur l’écran et non sur la scène que Guitry peut apporter une serviette de bain à son père et « en profiter pour lui serrer la main » (Le comédien), ou décider en tant que narrateur d’être François Ier sur un coup de tête (Les perles de la couronne, 1937), ou changer de tête à chaque plan (Le roman d’un tricheur) ou même enregistrer pour l’éternité Claude Monet, Anatole France, Auguste Rodin, Edgar Degas, Sarah Bernhardt, et tant d’autres, dans Ceux de chez nous (1915). Le documentaire-fiction, l’une des trouvailles cinématographiques de Guitry et qui a tant à voir avec la célèbre « March of time » de Citizen Kane. Le dédoublement, sa passion, et qui fait qu’on peut le comparer sans crainte avec le David Cronenberg de Faux-semblants. Et parler sur les images, son beau souci.
Au commencement, au milieu et à la fin était le Verbe.
Comme le dit Noël Simsolo, qui lui a consacré un livre indispensable, dans un film de Guitry comme dans un film de Welles ou une création de Carmelo Bene, « c’est le son qui détermine les images comme étant des illustrations enfantées par l’imaginaire d’un langage. Autrement dit, le processus ordinaire du cinéma est inversé – donc renouvelé - par l’inflation de la parole comme retrouvailles d’un principe musical fréquent à l’ère du film muet » [6]. Et de fait, c’est la voix du conteur (et quelle voix !) qui assure la diégétique du film. «Le texte-off autorise toutes les liaisons dans le temps et dans l’espace », et ce faisant sans jamais tomber dans la langueur de l’expérimentation. Guitry est un de ces rares cinéastes qui font de fabuleuses trouvailles filmiques mais mettent celles-ci au service de leurs histoires, sans je-m'as-tu vu filmer. Et comme les siennes sont prétendues superficielles et conformistes, on les trouvera, à tort, telles. Et on ne verra pas qu'il est comparable aux plus grands cinéastes - ceux qui font la vanité de la cinéphilie.
Ainsi de Faisons un rêve, film emblématique de Guitry que Simsolo n’hésite pas à rapprocher de La corde d’Hitchcock. Ces trois actes semblent en effet trois plans séquences conduits seulement par la parole de Guitry. Certes, il n’y a ici pas à proprement parler de voix off, mais les monologues continuels de celui-ci, « en direct », semblent faire et défaire les situations à sa guise. C’est la parole qui fait l’amour, la vie et le réel. C’est la parole qui décrit ce qui se passe et ce qui va se passer. C’est la parole qui subordonne l’action [7]. Les mouvements de caméra, apparemment si simples, ne sont là que pour suivre celui qui parle, s’arrêter quand il s’arrête, reprendre quand il reprend, prendre le rythme du monologue (parfois huit minutes quand il est au téléphone), bref, filmer le langage. « Au moment où la bobine va finir, il intègre un insert ou opère le plan de coupe sur l’un des deux acteurs, et continue sur celui-ci en un long plan fixe tandis que le filmé continue son monologue ou enchaîne le dialogue. Si bien que le changement de plan prend la fonction de relance. Les inserts et les collages s’harmonisent alors au bénéfice du sens du texte et de la vitesse (voire la cadence) du jeu. C’est un tour de force, une manipulation de virtuose d’autant plus remarquable que cela ne détourne jamais le spectateur de ce qui se dit et se passe devant lui » [8]. Dans un film de Guitry, le suspense naît de ce que l’on dit, de ce que l’on va dire et même de ce que l’on ne peut pas dire (Le mot de Cambronne évidemment !). Et comme chez Pagnol ou chez Rohmer, les deux autres maîtres de la parole du cinéma français, il n’y a jamais de non-dit, de sous-entendu ou même d’inconscient chez lui. Le langage est réel, le réel est langage. Tout ce qui se dit se crée. Tout se crée est une folie et un plaisir.
Comme on aime Sacha Guitry ! Comme on ne peut que l'aimer ! Le dieu le plus aimable, le plus inventif, le plus indispensable de l’art français. Là-dessus, ma mère avait raison.
[1] « L’esprit », Cinquante ans d’occupations, Omnibus. Toutes les citations qui suivent y sont tirées.
[2] « Jusqu’à nouvel ordre », Idem, page 07.
[3] Et que Sacha racontera ainsi dans Si j’ai bonne mémoire : « … c'était affreusement cruel ce qu'il faisait, bien sûr, puisque ma mère allait rester huit mois sans me revoir. Mais qu'on ne me demande pas de regretter d'avoir été pendant ce temps plus aimé, choyé, chéri qu'aucun autre enfant peut-être ne le fut ! » [4] Lucien Guitry, idem, p 684
[5] A moins qu’il ne mêle la scène et le film dans un même spectacle comme il le fit une fois à Monte-Carlo avec Quadrille (1938) où il stoppera la projection du film après le second acte et montera jouer le troisième acte sur le proscenium en compagnie de Gaby Morlay et Jacqueline Delubac avant de faire repartir le film au quatrième
[6] Sacha Guitry, Noël Simsolo, Cahiers du Cinéma, Collection « Auteurs », 1988, page 54.
[7] On connaît l’intrigue de ce rêve. Un amant et une femme mariée passent la nuit ensemble. Le matin, la femme est affolée car elle n’est pas rentrée chez elle. L’amant la rassure en lui disant qu’il l’épouse et qu’ils auront toute la vie pour s’aimer. Mais le mari survient et apprend à l’amant (pendant que la femme s’est cachée) que lui aussi a découché. L’amant lui conseille alors de partir en province chez une vieille tante malade et de télégraphier à sa femme de là-bas pour la prévenir qu’il ne reviendra que dans trois jours. Heureux qu’on lui sauve la mise, le mari remercie l’amant et part à la gare. La femme saute dans les bras de l’amant, lui demande : « alors ça y est ? nous en avons pour toute la vie ? » et celui-ci lui répond la réplique célèbre : « mieux que ça, nous avons trois jours ! »
19:26 Écrit par Pierre CORMARY dans Lire | Lien permanent | Commentaires (86) | Envoyer cette note | Tags : jacqueline delubac, sacha guitry, cinquantenaire, roman d'un tricheur, faisons un rêve, mon père avait raison, remontons les champs-elysées, le comédien, le nouveau testament, le diable boiteux |
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23/01/2011
"Le bonheur n'est pas gai" (Max Ophuls)
« L’argent ne fait pas le bonheur, mais le bonheur non plus ne fait pas le bonheur » disait malicieusement Sacha Guitry. En vérité, rien en soi ne fait le bonheur, pas même l’amour, la paix, le savoir ou la santé. On peut être très amoureux, très cultivé, péter la forme, ne se disputer avec personne et être sans cesse au bord du suicide. L’adorée ne vous aime pas, les livres vous désespèrent, votre partenaire de tennis vous met six-zéro toutes les semaines, tout le monde vous évite car votre air sinistre non merci et vous vous retrouvez seul tous les soirs devant Arte. Dans ce cas-là mieux vaut avoir de l’argent qui facilite les amours, favorise les amitiés (et vous fera gagner au tennis), permet toutes les frasques culturelles (tiens, Robert Alagna chante au Met de New York ce soir, si j’y allais ?), et autorise à s’inscrire aux établissements thermaux les plus huppés. Donc, l’argent fait le bonheur. Question suivante ?
Non, ce que l’on voulait dire, c’est que le bonheur n’est pas gai, le bonheur est une chose sérieuse, le bonheur demande beaucoup d’efforts et d’énergie, le bonheur appartient à ceux qui se lèvent tôt, le bonheur est une construction sociale. La preuve ? Si je dis que mon bonheur consiste à aller lire Matzneff au Luxembourg, voir un film du cycle Romy Schneider au Champo, m’envoyer la côte de bœuf à la sauce béarnaise et au sel de Guérande du Saint André, descendre une bouteille de Saint Emilion avec un ami et dire du mal de tous nos amis communs, déguster un Cohiba robustos avec un verre de Bowmore, et finir la soirée chez une masseuse professionnelle (150 euros avec fellation), vous ne manquerez pas de me rétorquer avec un peu de tristesse, car je vous connais, que ces plaisirs-là ne sont que des fuites cultureuses ou vénales qui n’ont rien à voir avec le bonheur, que d’ailleurs le plaisir n’est pas le bonheur, et que se saouler, même avec le meilleur vin du monde, est un signe de détresse affective comme aller voir une pute en est un de misère sexuelle. Bref, vous verrez en moi un être immature et dépressif qui à trente-sept ans vit comme un étudiant sur le retour, incapable de faire quelque chose de sa vie et bon seulement à polluer la belle notion de bonheur dans l’article qu’il lui consacre. Car l’homme vraiment heureux ne lit pas l’infâme Matzneff et ne va pas casser du sucre sur ses amis avec un complice aussi malheureux que lui. L’homme vraiment heureux est avant tout un être moral qui rentre le soir chez lui fier du travail accompli, qui retrouve sa femme, ses enfants, qui décide d’envoyer son aîné en pension car celui-ci n’en fout pas une à l’école malgré les corrections régulières qu’il lui inflige (mais qui aime bien fait bien mal), qui appelle la police pour qu’on vienne chercher le SDF qui dort dans sa rue (car faire respecter la loi c’est faire le bien de tous donc de chacun), qui envoie son obole chaque mois à une association de protection de l’enfance dont il fait partie, mais qui ne déteste pas se regarder le porno de Canal pendant qu’il prouve à sa femme qu’il est un homme et qui se dit que si elle pleure c’est qu’elle aime ça. Le bonheur, c’est travail, famille, patrie. Bouge pas, salope.
Diable ! Encore un paragraphe qui part en vrille. J’ai décidément bien du mal avec cette notion. Qu’en disent les philosophes au fait ? Pour Platon, le bonheur, c’est la justice, pour Aristote, c’est l’acte propre de chaque être, pour Epicure, c’est l’ataraxie (l’absence de trouble), pour les Stoïciens, c’est l’apathie (l’absence d’affects), pour les chrétiens, c’est le sacrifice et l’amour (beaucoup d’affects et pas mal de troubles), pour Spinoza, c’est la joie difficile (mais tout ce qui est beau est difficile), pour Kant, c’est le devoir, pour Rousseau, c’est l’innocence (et la fessée), pour Schopenhauer, c’est le renoncement (et la bouffe à laquelle il est impossible de renoncer), pour Nietzsche, c’est le surhomme (qui conduit à la folie), pour Marx, c’est le goulag, pour Heidegger, c’est le chemin de campagne, pour Michel Onfray, c’est dire du mal de Dieu. Lui-même a beau prôner la gastronomie, la libération des sens, le dionysisme à tout crin, il se révèle un type sévère, rigoureux, donneur de leçon à ses heures et d’une tempestivité qui ferait rougir Luc Ferry et André Compte-Sponville eux-mêmes. On a tort de les opposer. Même si André et Luc ne jouent pas dans le même préau que Michel, tous les trois ont su faire de la philosophie pour tous et vendre beaucoup de livres qui sont autant de manuels de bien-vivre que les cent façons d’être heureux. André est le plus direct : Le bonheur désespérément, La plus belle histoire du bonheur ; Luc s’intéresse d’abord à la vie : Qu’est-ce qu’une vie réussie ?, Apprendre à vivre, puis à la vie de famille : Famille, je vous aime, et ne déteste pas Vaincre les peurs ; Michel a l’air de s’éclater plus : Journal hédoniste, Théorie du corps amoureux, Féeries anatomiques et même Le christianisme hédoniste. Sans préjuger systématiquement de la qualité de ces ouvrages, sans même tomber dans le procès d’intention des « philosophes médiatiques », et encore moins dans celui du public qui les lit, force est de reconnaître que l’amalgame qu’ils ont fait entre philosophie et bonheur risque de dérouter nombre de lecteurs quand ces derniers ouvriront un vrai livre de philosophie. C’est que la philosophie donne moins de bonheur qu’elle ne crée de l’inquiétude ou qu’elle n’effraie. Comme le dit plaisamment Clément Rosset dans son livre sur Schopenhauer, « il ne faut pas compter sur le philosophe pour trouver des raisons de vivre ». Et contrairement à ce qu’ont l’air de démontrer le succès des livres de ses confrères et leurs multiples apparitions télévisuelles, le philosophe n’est traditionnellement jamais le bienvenu dans la cité. Le philosophe désespère, scandalise, blasphème, agresse, terrorise, décourage. Il détruit les idoles, suspend les jugements, torpille les opinions. Il se masturbe en public, détourne les esprits les plus jeunes et provoque la haine des parents d’élèves. Le philosophe, c’est le danger public par excellence que les autorités décident un jour de neutraliser. Et pour commencer, le premier d’entre eux, Socrate, accusé de corrompre la jeunesse et condamné à boire la ciguë par les juges d’Athènes. Plus tard, ce seront Giordano Bruno jugé et brûlé comme hérétique, Spinoza banni par les siens, obligé de s’exiler et échappant même à une tentative d’assassinat, son nom devenant synonyme d’infamie ! Kierkegaard, traîné dans la boue par la presse de Copenhague et pourchassé à coup de pierres par la populace. C’est que la populace, dont on dit qu’elle ne comprend rien à la philosophie, la comprend en fait bien mieux que l’universitaire, car elle y pressent à l’état pur son amoralisme fondamental, son ironie antisociale, ses capacité de destruction contre ce qu’elle a de plus cher – la croyance en la morale, la certitude de ses espérances, toute une série d’illusions vitales dont on ne peut sans dommage lui révéler qu’elles le sont. Vous ne me croyez pas ? Vous pensez que j’exagère ? Lisez donc sérieusement (c’est-à-dire non universitairement) la Généalogie de la morale de Nietzsche ou le Traité du désespoir de Kierkegaard et vous comprendrez pourquoi l’honnête père de famille ne peut qu’haïr la philosophie… et pourquoi la haine de la philosophie n’est au fond que la meilleure garante de celle-ci.

Tout cela nous éloigne encore un peu plus du bonheur. Et pourtant, ce n’est pas faute de l’avoir cherché. Comme le disait Pascal, « tous les hommes recherchent le bonheur, même ceux qui vont se pendre. » Voilà au moins une vérité incontestable. Que l’on soit le plus grand dépressif ou le pire masochiste, le bonheur est notre obsession à tous. Sauf que nous ne savons pas toujours nous y prendre. Quand nous ne sommes pas heureux, nous préférons nous rendre malheureux, histoire de passer le temps. Nous préférons la souffrance à l’ennui. Qu’il nous arrive quelque chose de pénible plutôt que rien. Au moins pourrons-nous nous plaindre et nous rendre intéressants à nos propres yeux, sinon à ceux des autres. Il y a un tel bonheur à être malheureux. Tant de gens qui dramatisent leur existence qui s’ils savaient si prendre serait une thébaïde. L’on connaît tous ces êtres plein de ressentiment qui disent souffrir alors qu’ils ne font que voir souffrir les autres, et qui vous rapportent avec un tremolo dans la voix tout ce qui leur fait de la peine et qui en réalité les fait secrètement jubiler. Geindre, pour le dépressif, c’est jouir. Et celui qui veut geindre jusqu’au bout, c’est le damné. Dans son cours sur Leibniz , Deleuze excellait à imiter celui-ci. Ah le feu ! Ah la punition ! Ah non je n’ai pas mérité ça ! Ah ça n’arrive qu’à moi ! Ah c’est trop injuste ! Mais ses plaintes sont de fausses plaintes. Au fond, le damné rigole. Car dans ses souffrances, il jouit de la plus grande et la plus innommable jouissance– la jouissance de la haine de Dieu. C’est cette haine qui le damne et qui d’une certaine manière l’emplit d’une joie mauvaise et éternelle. Le damnation n’est donc pas un malheur que Dieu inflige au damné (car si c’était le cas, Dieu serait un bourreau), elle est une sorte de bonheur dans lequel le damné fait ou croit faire le malheur de Dieu en refusant de se laisser à Lui. Autrement dit, et comme l’écrit Leibniz, « Le damné n’est pas éternellement damné mais il est toujours damnable et se damne à chaque instant » Le damné tient trop à sa damnation pour y renoncer et sa haine de Dieu vaut bien qu’il supporte les petits inconvénients du feu. Je brûle de ma haine contre toi, ma haine qui a été plus grande que ton amour, ma haine qui a vaincu ton amour et qui prouve à toutes les âmes que l’on peut être plus fort que toi. Si je gémis en enfer, tu pleures au paradis, et c’est pourquoi je préfère y rester car ma douleur est désormais garante de la tienne. En enfer, je te tiens.
Finalement, il est très difficile de parler du bonheur sans parler d’autre chose – dépression, suicide, damnation. Peut-être parce que, comme le disait Jean-Louis Bory à propos d’un film de Lelouch, le bonheur est quelque chose de vulgaire. Voyez Hairspray, le film de Adam Shankman avec John Travolta en femme, la comédie musicale la plus grotesque de l’année et qui est pourtant un moment de bonheur immense – que j’ai goûté personnellement deux fois. Mon article peut-il encore être pris au sérieux après cet aveu ? Le bonheur ne peut-il être traité qu’entre son impossibilité douloureuse et sa superficialité répugnante ? Pourtant, même dans des rangs plus nobles, on ne pardonne pas aux artistes et aux écrivains de ne se contenter de donner que du bonheur. Rembrandt sera toujours préféré à Rubens. Beethoven paraîtra toujours plus profond que Mozart – et Offenbach sera toujours snobé par les mélomanes (malgré les efforts de Clément Rosset pour le réhabiliter dans La force majeure). Enfin, que dire d’un Sacha Guitry dont on fête le cinquantenaire cette année et qui passe encore pour un affreux snobinard, superficiel et misogyne, alors qu’il fut l’un des plus grands artistes du bonheur ? Relisez ses étonnantes « lettres à mon fils » et dites-vous de toute chose qui vous arrive :« faut-il que cela soit bon pour que cela me soit arrivé ! » Aimer sa vie et non la vie, voilà le secret du bonheur.
(Cet article est paru dans le premier numéro des Carnets de la philosophie d’octobre 2007 et mis en ligne une première fois sur ce blog le 14 janvier 2008.)

14:13 Écrit par Pierre CORMARY dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (22) | Envoyer cette note | Tags : le bonheur n'est pas gai, le plaisir, max ophuls, sacha guitry, bonheur, plaisir, philosophie, rockwell, thanksgiving |
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