
Mieux que les mystérieuses cités d'or, la mystérieuse Cité des Immortels. « Quand Dioclétien était empereur ». Quand « la lune avait la même couleur que le sable infini ». Quand il partit avec ses hommes dans le désert des Troglodytes « qui dévorent des serpents et manquent de l'usage de la parole », puis celui des Garamantes « qui ont leurs femmes en commun et se nourrissent de la chair des lions », puis celui des Augiles « qui vénèrent le Tartare » et où le sable est noir. Quand un jour, perdu et assoiffé, il s'abreuve d'une eau toute aussi noire – lui, Marcus Flaminius Rufus, tribun d'une légion romaine et qui n'est plus rien, qui ne sait surtout plus où il est en cette cité de labyrinthes, de cryptes, de gouffres, aux marches trop hautes pour être humaines, aux couloirs sans issues, aux fenêtres inaccessibles, aux portes colossales qui donnent sur une cellule ou un puits, aux escaliers inversés et à la rampe tournée vers le bas. Une ville qui rend fou, une ville qui compromet le monde et qui, tant qu'elle sera là, empêchera les hommes d'être heureux ou courageux. Une ville qui ne semble habitée que d'un seul homme ou que d'une créature pré ou post-humaine qui ne sait pas lire ni écrire, qui dessine des signes incompréhensibles sur le sable, se conduit comme un chien et qu'il va appeler Argos, en référence au chien d'Ulysse. Argos ne semble rien comprendre, ne rien dire, et Rufus se souvient de cette croyance des Ethiopiens qui pensent que les singes ne parlent pas délibérément pour qu'on ne les oblige pas à travailler. Mais un jour, Argos parle et se reconnaît « chien d'Ulysse », et mieux, auteur ou scripteur de sa fameuse aventure. Alors Rufus comprend. « Ce jour-là, tout devint clair pour moi. Les Troglodytes étaient les Immortels » – et l'eau noire bue était celle qui donnait l'immortalité. Et cet homme-là n'était rien d'autre qu'Homère mais un Homère immortel, un Homère, comme ses compagnons, ne vivant est plus que dans la pensée, la pure spéculation. C'est que l'immortalité désincarne, désidentifie, enlève tout sens à la vie dont le principal est la mort. Les religions font semblant de croire à l'immortalité de l'âme mais fondamentalement insistent sur le poids et la valeur de la vie. Alors que l'immortel, le vrai, se fout de la vie, se fout de la valeur des choses, car il sait qu'il va tout vivre, tout penser, tout faire, tout être, chacun, lui-même et les autres. Et cette totalité dans l'infini le rend insensible, insignifiant, décevant. Comme l'apocalypse, l'immortalité déçoit. Les vertus compensent les vices ; les nombres pairs, les nombres impairs ; et le poème le plus grossier une maxime d'Héraclite. « La pensée la plus fugace obéit à un dessein invisible et peut couronner, ou commencer, une forme secrète. » On peut même faire le mal dans l'idée que ce mal fasse du bien dans des siècles. « À cette lumière, tous nos actes sont justes, mais ils sont aussi indifférents. » Aucun mérite n'existe dans l'immortalité. Tout arrive à qui sait attendre. Homère écrit l'Odyssée. L'impossible aurait été de ne pas l'écrire. Et si ça n'avait pas été cet Homère-là, ça aurait été cet Homère-ci. Chacun est tous les hommes un jour ou l'autre. Chacun est et n'est pas. Chacun même et l'autre – et le verbe « est » n'a plus de sens. Le monde n'est alors plus qu'un immense système de compensation où tout s'équilibre. La parole d'Anaximandre réalisée à la lettre. Un type tombe dans un puits, on le laisse mijoter soixante ans sans manger ni boire (il en souffre mais sans mourir) et un jour on lui jette une corde. Parfois, on jouit ou plutôt on rejouit d'une chose – comme être mouillé par la pluie. On n'a aucun sens de la pitié mais on peut être heureux de faire le bien. Ainsi de ce type qui ne s'est jamais relevé après qu'un oiseau ait fait son nid sur sa poitrine. L'immortalité [qu'on aurait le droit d'appeler infini] suppose et propose toutes les possibilités. Mais alors... Mais alors... L'immortalité doit bien supposer et proposer son contraire qui est la mortalité. Et que s'il existe une eau qui rend immortel, il doit bien y en avoir une autre qui rend mortel. Et un voyageur immortel finira bien par y goûter. Et c'est ce que Rufus décide de faire. L'immortalité, ça dure un temps. L'immortalité n'est pas éternelle. Ce qui change tout. Ce qui redonne goût à tout – et d'abord au temps. En fait, l'immortel rappelle un peu l'ange des Ailes du désir de Wim Wenders qui veut devenir humain. Et un jour, il tombe sur le ruisseau qu'il faut, s'y abreuve et en remontant la berge, se blesse à un arbuste épineux. Il regarde son sang tout heureux. Il dort jusqu'à l'aube. Il est redevenu mortel et s'en félicite.
Au fond, l'immortalité était une totalité mécanique, prévisible, déterministe. Rien de nouveau (de surprenant) ne pouvait arriver puisque tout allait arriver et sans conséquences réelles. L'immortalité était un enfer confortable, un enfer sans souffrance – celui des dieux de l'Olympe qui s'ennuient quand même ferme. « Grâce à Dieu » (qui n'est pas énoncé dans le texte mais on y pense), le système totalitaire contenait sa porte de sortie. Sa logique imparable conduisait à ne plus subir cette logique. La compensation universelle se compensait elle-même contre elle. La symétrie suscitait la dissymétrie. Et le Juif errant se révélait Ulysse – c'est-à-dire l'homme qui refuse l'immortalité que Calypso lui propose. L'immortalité, c'est la mort – et la mort, c'est la vie. CQFD.
D'après L'immortel

L'Odyssée (Christopher Nolan, 2026)
Cela commence mal pour Benjamin Otalora, ce « malheureux m'as-tu-vu », ce crâneur infatué, ce bravache qui tire son honneur d'un coup de poignard et qui est mort d'un coup de révolver « bien digne de lui » – et tout cela dit dans les premières phrases de son aventure pathétique intitulée Le Mort et qui suit L’immortel. Conte moral donc et même punitif – tout étant fait dans ce texte pour n'avoir aucune pitié pour ce personnage d'orgueilleux gaucho, de petite racaille rêvant de grandeur et « qui préfère tout devoir à lui-même ». Devenu chef de contrebandier, il cherche à se rapprocher d'Azevedo Bandeira, le grand caïd du coin qui crâne encore plus que lui avec sa femme à la chevelure de flammes, son cheval bai et sa selle à peau de jaguar. Otalora veut tout lui prendre et pour cela monte en grade, accepte les missions dangereuses, devient le second du caïd. Et la chance semble lui sourire. Il a du cran, du courage, sait se battre. Dans une rixe avec une bande adverse lors de laquelle il est glorieusement blessé, il prend le commandement de la troupe de Bandeira. Puis revient sur le cheval bai du chef avec ses propres gouttes de sang sur la selle de jaguar – et la nuit même couche avec la femme à chevelure de flammes. Il a gagné, rien ne résiste à sa bravoure et sa crânerie. Un jour, il se débarrassera de son rival vaincu.
Hélas ! Tout cela était prévu. C'est Bandeira qui l'a laissé faire et qui, un soir, demande à sa femme d'aller l'embrasser devant tout le monde. Baiser de Judas forcé. Et Otalora comprend qu'on n'a jamais cru en lui, qu'on l'a laissé faire par curiosité sadique ou intérêt facile, qu'on lui a permis de triompher et d'aimer la femme parce qu'on le tenait déjà pour mort – que tous ces triomphes n'étaient qu'un sursis. Et que l'ordre là est de le buter. Et on le bute avec dédain. Et le lecteur n'a aucune pitié pour lui. Benjamin Otalora était un connard.
D'après Le Mort

Apportez-moi la tête d'Alfredo Garcia (Sam Peckinpah, 1975)
Sur terre, on est une personne – ou plus exactement une moitié de personne, un fragment, une déchirure et qui se déchire avec une autre déchirure. Au ciel, on se recoupe, se recoud plutôt, se retrouve. On est une personne entière, réconciliée. Sur terre, on était Pierre et on se débattait avec Paul. Au ciel, on est Pierre-Paul. Tout de même, ça m'embêterait un peu d'être Pierre-Juan – même du point de vue de Dieu. Si c'est ça le paradis, merci bien.
C'est pourtant ce qui va arriver aux théologiens, à Aurélien d'Aquilée et à Jean de Pannonie. Pourtant, au début, ils auraient pu s'entendre, tous deux en lutte contre la secte des « monotones » (appelés aussi « annulaires ») et qui professe que l'histoire est un cercle et que tout ce qui sera a déjà été. Hérésie classique : l'Éternel retour (que figure l’Ouroboros, la Roue et le Serpent) contre la croix. Mais c'est précisément parce qu'ils luttent contre la même chose qu'ils finissent par lutter contre eux-mêmes. Rivalité mimétique, duel invisible etc. Et comme Jean faisait dans la grave prophétie, Aurélien fit dans la raillerie sarcastique. Leur ennemi commun, Euphorbe, eut beau périr sur le bûcher (et en arguant que ce bûcher ayant déjà eu lieu aurait encore lieu et aboutirait à un labyrinthe de bûchers), les deux frères ennemis continuèrent de plus belle leur lutte intestine. Toutes les sectes y passèrent. Tous les dogmes furent auscultés. Tous les hérétiques brûlés. Le hic, c'est qu'à force d'enquêter sur les mêmes problématiques se résumant toutes à l'un double, multiple, même ou autre et à force de vouloir se distinguer l'un contre l'autre, ils finirent pas se trouver hérétiques eux aussi – et dans les sens : hérétique, toi ; mais hérétique, aussi moi, puisque moi puiser dans toi et même te plagier ! À propos de « la thèse atroce selon laquelle il n'y a pas deux instants semblables », Aurélien se rend compte qu'il est en train d'écrire comme Jean même si contre lui ! Dès lors, il décide de reprendre les mots de son adversaire mais pour dénoncer celui-ci – exactement comme dans Pierre Ménard, on peut réécrire à la lettre Don Quichotte mais qui ait un sens différent. Jean est alors jugé comme hérétique via une phrase qui est de lui mais qui, utilisée par un autre contre lui, le définit comme hérétique ! Comme il a en outre le malheur de se défendre « avec esprit et humour », il est rapidement condamné et brûlé vif. « Ce fut comme si un incendie qui eût crié ».
« La fin de l'histoire ne peut être rapportée qu'en métaphores, car elle se passe au royaume des cieux, où le temps n'existe pas. Peut-être y aurait-il lieu de dire qu'Aurélien s'entretint avec Dieu et que celui-ci porte si peu d'intérêt aux différends en matière de religion qu'il le prit pour Jean de Pannonie. Mais cela ferait croire à de la confusion dans l'esprit divin. Il est plus correct de dire qu'au paradis Aurélien apprit que pour l'insondable divinité lui et Jean de Pannonie (l'orthodoxe et l'hérétique, celui qui haïssait et celui qui était haï, l'accusateur et la victime) étaient une même personne. »
L'hérésie véritable est bien sûr cette dernière phrase – considérer soit que Dieu est confus, soit qu'il confond les êtres. Et qui fait penser au Hugo de Ce que dit la bouche d'ombre où Jésus et Satan s'embrassent et où Dieu ne les discerne plus. 0u à cette phrase insoutenable de la très catholique et très hérétique Marie Noël, citée par Simon Leys :
« Que doit penser Dieu quand il lit un traité de théologie ? Mais Dieu ne sait pas lire. »
Et cette nouvelle, sait-on la lire ? Dans quel sens la lire ? Celui d’une condamnation elle-même hérétique des hérésies ? Celui d’un éloge ou d’un blâme de la divinité ? Qu’est-ce qui est chrétien et qu’est-ce qui ne l’est pas ? Le même verset peut l’être ou ne pas l’être. Tout est hamlétien – et d’ailleurs, Hamlet, chrétien ou pas ? À la lettre, la pièce peut se comprendre dans les deux sens. Donc, oui, on peut écrire quinze Don Quichotte et mille Hamlet à la fois mêmes et autres.
D'après Les Théologiens

The Dark Knight (Christopher Nolan, 2008)
SUB SPECIE AETERNITATIS
Dieu – celui qui voit le même des autres, des êtres, des destins, des identiques, des diptyques. Ici, Droctulft, le barbare longobard séduit par la civilisation romaine et qui se convertit à elle. Là, l'anglaise devenue indienne (on pense à Ford, évidemment) et qui ne le regrette pas. Deux histoires qui n'en font qu'une, avers et revers d'une médaille. Dieu – pour qui les choses sont pièce de monnaie.
Plus que l'individu, le genre de l'individu. Droctulft représente un genre humain. Celui du converti, de l'assimilé, du mimétique. Droctfult était un homme des bois, « des forêts inextricables du sanglier et de l'aurochs. (...) Il était blanc, gai, innocent, cruel, loyal » et voilà qu'il découvre la Ville, les cyprès, le marbre. « Il voit un ensemble qui est multiple sans désordre (...) une composition faite de statues, de temples, de jardins, de maisons, de degrés, de jarres, de chapiteaux, d'espaces réguliers et ouverts ». Il ne comprend pas tout. Il sait qu'il y sera un chien ou un enfant – mais il sait aussi, il sent plutôt, que cette Ville vaut mieux que ses dieux, ses fondrières et sa foi jurée aux maîtres. Il abandonne les siens et combat non plus contre mais pour Ravenne. Il aura une belle épitaphe. Non celle d'un traitre mais celle d'un illuminé, d'un converti – d'un harki.
Au contraire de cette Indienne aux cheveux blonds qui traverse la ville et qu'on présente à la grand-mère de Borges comme une Anglaise comme elle. Une ex-Anglaise qui n'a pas parlé sa langue depuis quinze ans, qui a perdu ses parents lors d'un raid contre les Indiens et que les Indiens emportèrent avec eux. Depuis, elle est l'épouse d'un des leurs à qui elle a donné deux fils.
« Elle dit tout cela dans un anglais rustique, entremêlé de mots araucans et pampas et, derrière le récit, on devinait une vie sanglante : les tentes en cuir de cheval, les flambées de fumier, les festins de chair brûlée ou de viscères crus, les marches furtives à l'aube, l'assaut des fermes, les clameurs et le pillage, la guerre, le bétail grouillant, les cavaliers nus, la polygamie, la pestilence et la magie. »
1300 ans et l'océan séparent les deux histoires qui pour autant se rejoignent « du point de vue de l'éternité ».
D'après Histoire du Guerrier et de la Captive.

La Prisonnière du désert (John Ford, 1956)
JE EST UN AUTRE.
Et Tadeo Isidoro Cruz doit passer par nombre de mêmes et d'autres avant de trouver le bon – c'est-à-dire ce qu'il est vraiment. Comme Redmond Barry dans Barry Lyndon, il passe de camp en camp, ennemi, allié ou le contraire, selon les circonstances, les lieux, les intérêts. Une vie de hiatus avant de trouver la bonne, la destinale, la vraie. Chargé de traquer un dangereux gaucho révolutionnaire, Cruz, en se battant avec lui, en étant blessé par lui, se rend compte qu'il a toujours été de son côté et que si une destinée ne vaut pas plus qu'une autre, tout homme doit respecter celle qu'il porte en lui. Et lui qui s'est longtemps cru chien grégaire, « civilisé », se rend compte qu'il a toujours été un loup, un bandit, un Robin des Bois – un gaucho comme Martin Fierro.
[Au moins ne me suis-je jamais trompé sur ma destinée. Autant que je me souvienne, j'ai toujours été le chien de la fable, mi bourgeois mi esclave, héritier, fonctionnaire, petit soldat de réserve, et que le destin du loup libre et pourchassé, affamé m'a toujours fait horreur. La liberté sauvage et dangereuse, très peu pour moi. Sécurité avant tout. Frontières avant tout. Collier européen avant tout. Tout ce qui facilite la vie intérieure – la seule liberté qui vaille. Car le désert, les bois, les marais, les ronces, la survie sublime, merci bien. Non, Quinzième for ever. Motte-Piquet Grenelle. Suffren.]
D'après Biographie de Tadeo Isidoro Cruz

Au Suffren, le 17 août 2026
Vengeance de femme.
Mensonge au nom du réel.
Faux au service du vrai.
Ce que peut la haine. Combiner faits et affects. Organiser son propre sacrifice afin d'en accuser quelqu'un. Ne faire rien moins que détourner un viol. Mettre en scène un viol et pour cela y passer vraiment. Consentir à son propre viol qui fera pardonner son crime. Elle est très forte Emma Zunz. Elle fait penser à Violette NoZière ou à Tosca – et même si ce n'est pas exactement la même chose, je sais Carnif Low. Mais c'est précisément le sujet de la nouvelle de ne pas être exactement la même chose. Rien n'est jamais la même chose en ce bas monde mais il faut bien s'arranger si l'on veut survivre. Et l'esprit aime à voir un là où il y a deux – ou deux là où il y a un. L'esprit aime à jouer avec l'un et le multiple – c'est même là sa fonction. Doubler le réel, subvertir le réel, pervertir le réel – et ici au nom d'une cause juste si tant est que « cause juste » n'ait jamais été qu'un oxymore. L'esprit aime à discerner autant qu'à indiscerner – et à la fin Emma elle-même aura du mal à faire la part du simulé et de l'effectué dans son histoire. A la question que me posait ChatGPT : « à votre avis, Emma est-elle innocente, coupable, ou bien Borges nous oblige-t-il à abandonner cette distinction ? », je réponds que si nous aimons Emma (parce qu'il faut vraiment être un esprit totalement moral et judiciaire pour ne pas l'aimer), c'est parce qu'elle arrive à tromper légitimement son monde. À légitimer son intention. À forcer le réel (Dieu ?) à accomplir son dessein. A faire de son dessein un destin. À faire d'une histoire fausse une histoire vraie « en substance ». À rendre le simulacre authentique. Et à liquider un méchant bigot :
« Il [Loewenthal – celui qui a poussé le père d'Emma au suicide] était fort dévot ; il croyait avoir avec le Seigneur un pacte secret qui le dispensait de faire le bien, en échange de force prières et actes de de dévotion. »
D'après Emma Zunz

Emma Zunz (Benoît Jacquot, Judith Godrèche, 1993)
Écrire du point de vue du monstre. Du père (de Kafka – imaginer une Lettre au fils). De la belle-mère (imaginer une Micheline Drudel par moi-même). De Folcoche. Du Cyclope. D'Astérion. Dans son labyrinthe, il erre, tranquille. Sans vraiment souffrir ni jouir. En attendant de délivrer des jeunes gens de leurs souffrances. C'est comme ça qu'il voit les choses, le Minotaure. Et un jour, quelqu'un viendra prendre sa vie – et il considère celui-ci comme son rédempteur. Il l'attend avec joie. Car la mort est délivrance.
« Le croiras-tu, Ariane ? dit Thésée, le Minotaure s'est à peine défendu. »
Et c'est là que le christianisme dit NEIN. Le christianisme dit : « tu vivras jusqu’au bout, tu souffriras jusqu’au bout et si tu choisis la mort plutôt que la souffrance, tu souffriras mille fois plus et pour l’éternité. »
[D'après La Demeure d'Astérion]

Fellini-Satyricon (1969)
Pedro Damian est un lâche – mais tellement honteux de l'avoir été que Dieu lui accorde un passé glorieux. Car Dieu, du moins celui-ci, a le pouvoir de changer ce qui a été. Ou plus exactement de changer la mémoire des hommes. Ainsi, on se rappellera d'un Damian courageux et héroïque. Ainsi se fait l'Histoire. On ne sait rien de la véracité de nos grands hommes. Tout peut-être faux. Mais quoi ? Les lâches sont plus intéressants que les braves. On se souvient plus de Lord Jim que de Martin Fierro. Le brave ennuie. Le lâche humanise. Le lâche incarne le fameux verset paulinien : « je fais ce que je ne veux pas, je ne fais pas ce que je veux ». François Truffaut disait ce genre de chose, qu'il n'aimait pas beaucoup le courage en lequel il voyait beaucoup de crânerie. Et la crânerie est le péché mortel pour Borges.
[D'après L'autre mort.]

Memento (Christopher Nolan, 2000)
Celle-là, je l'aime beaucoup. Elle permet de comprendre Schopenhauer – et une certaine parousie d'ultra-droite. En fait, je vous y ai reconnu, Gabriel Nerciat. Ce nazi non repenti, condamné à mort et bientôt exécuté, mais qui continue de penser que c'est lui qui a gagné, c'est exactement vous.
Il s'appelle Otto Dietrich Zur Linde. Il va être fusillé dans quelques heures comme tortionnaire et assassin. Il a été sous-directeur d'un camp de concentration et a priori un zélé notoire. Le nazisme vient de perdre la guerre – mais pas la civilisation. C'est le credo d'Otto. Le nazisme a perdu techniquement mais gagné métaphysiquement. Lui-même se sent comme « un symbole des générations à venir ». Il se remémore sa vie. Ses passions : la musique, la poésie et la métaphysique. Brahms, Shakespeare et Schopenhauer. Ce dernier surtout l'influença – le coupant de la foi chrétienne et de toutes les valeurs humanistes. Grâce à lui, il comprit le pacte faustien avec la nature – et qui ne date pas de Goethe mais bien de Lucrèce avec De Rerum natura. L'idée que tout vit par force mais innocemment, que minéraux et météores obéissent à un même mouvement – le vouloir-vivre. Et que le bonheur, c'est accepter cet état de fait. Être conscient de la conscience du monde. Tout a été préfixé, y compris rompre du pain ou porter un verre d'eau à ses lèvres. La seule théologie est téléologie. Le propre de chaque individu est d'être lui-même et rien que lui-même – et c'est en prenant conscience de cette nécessité incomparable que l'on peut se confondre avec la divinité. Le monde comme volonté et représentation – c'est-à-dire comme divinité et individu. Et c'est pourquoi « mourir pour une religion [comme les monothéistes le font avec la leur] est plus simple que la vivre pleinement ». Ils ne pensent qu'à mourir, les chrétiens. Alors que vivre vraiment, voilà la difficulté, la noblesse et le devoir du Surhomme. Et si Schopenhauer nous y conduit, il nous l'empêche en même temps. Car après avoir établi ce principe si fort du vouloir-vivre (d'où repartira Nietzsche), il rebrousse chemin et plaide pour la pitié. Il nie sa propre philosophie. Il impose la négation à son vouloir-vivre. C'est là où Otto ne peut plus le suivre. Non, la pitié est le péché suprême, celui que Zarathoustra va justement refuser. Schopenhauer, c'est le génie qui découvre le nazisme de la vie pour ensuite devenir social-démocrate ! [Perso, c'est exactement comme ça que je vois les choses depuis que je suis ado]. D'abord, le tigre – et ensuite le tigre avec une âme de colombe ! Nazisme bouddhiste ! Encore que Nietzsche, dans ses moments de lucidité, ne disait pas autre chose : le Surhomme, c'est César avec l'âme du Christ. Après tout, pourquoi pas ? Tout se mélange par-delà bien et mal, y compris les frontières et les nations. « Hitler crut lutter pour un pays mais lutta pour tous, même pour ceux qui avaient été victimes de ses agressions et de sa haine. » Hitler est mort mais l'hitlérisme est l'avenir de l'humanité – et c'est ce qui rend toute sa confiance à Otto. La force est en train de triompher partout et c'est cela qui compte.
« Qu'importe que l'Angleterre soit le marteau et nous l'enclume ? L'important est que gouverne la violence, non les serviles timidités chrétiennes. Si la violence et l'injustice et le bonheur ne sont pas pour l'Allemagne, qu'ils le soient pour d'autres nations. Que le Ciel existe même si notre place est en enfer. »
D'après Deutches Requiem

L'oeuvre sans auteur (Florian Henckel von Donnersmarck, 2018)
Averroës bute sur Aristote et sur les définitions de comédie et tragédie. Il ne comprend pas trop ce que ces mots veulent dire – et malgré des enfants qui jouent en bas de sa fenêtre, faisant semblant de représenter une scène de muezzin avec les fidèles. Plus tard, on lui rapportera une scène de théâtre chinois qu'il ne comprendra pas plus. C'est que le théâtre ne fait pas partie de son monde culturel. Le théâtre n'est pas permis, prévu, pensé par l'islam. À quoi sert en effet de représenter à plusieurs et avec des accessoires, une mise en scène, une histoire qu'un seul peut très bien raconter ?
Et voilà que Borges lui-même bute sur Averroës et interrompt son récit. Car comme l'Arabe ne peut imaginer le théâtre, l'Argentin ne peut imaginer l'islam. Borges comprend qu'il ne comprend pas et crée de fait une remarquable mise en abîme comme on en attend de lui.
« Je compris, à la dernière page, que mon récit était un symbole de l'homme que je fus pendant que je l'écrivais et que, pour rédiger ce conte, je devais devenir cet homme et que, pour devenir cet homme, je devais écrire ce conte, et ainsi de suite à l'infini.("Averroës" disparaît à l'instant où je cesse de croire en lui.) »
Mais alors le lecteur, lui, où en est-il là-dedans ? Jusqu'à quel point comprend-il Borges... ou pas ? Et qui celui-ci fut-il pour lui ? Un auteur racontant un autre auteur ou un auteur se mettant en scène, devenant personnage, et le faisant croire au lecteur qui ne demande que ça – sauf qu'il n'y croit plus et que la lecture se termine ? Car tout cela n'était que lecture, littérature, virtualité. Et que la littérature, tout comme la divinité, « connaît seulement les lois générales de l'Univers, ce qui concerne les genres et non les individus. » Même le plus personnage le plus complexe n'est qu'un genre, une silhouette, un homme ou une femme qui perd son âge, sa réalité, qui n'a la réalité que celle qu'on lui prête. Et c'est le problème du langage. Sa réalité. Son irréalité. Sa nécessité. Son côté arbitraire. Que peut (ou veut) un mot d'une chose ? Words, words, words, comme disait l'autre.
Et pourtant, il y a une phrase magnifique dans cette nouvelle, au début, quand on nous décrit Averroës travaillant
« dans le bien-être et la fraîche maison qui l'entoure. Au fond de ce repos, s'enrouaient d'amoureuses colombes ; de quelque patio invisible, montait le bruit d'une fontaine ; quelque chose dans la chair d'Averroës, dont les ancêtres venaient des déserts arabes, était reconnaissant à cette continuité de l'eau. »
D'après La Quête d'Averroës

Barton Fink (Joel et Ethan Cohen, 1991)
Qu'est-ce que le Zahir ?
Une sorte d'Aleph à l'envers. Non un point en lequel on voit tout mais un point qui se substitue à tout. Un point qui oblitère tout le reste, qui oblige à ne voir plus que lui. Un unique qui remplace la multiplicité. Une sorte de Dieu mais un dieu qui rendrait tout tautologique, même, monogramme. Un dieu qui ne se contenterait pas de diviniser mais de « dieuiser » – « dyeuxiser ».
Et pourtant, à l'origine, le Zahir est une simple pièce de monnaie, de vingt centimes. Quoique peut-être aussi un tigre. Et aussi un astrobale jeté dans la mer. Sinon une boussole retrouvée dans une prison. Et pourquoi pas un aveugle lapidé à la mosquée ? Ou une veine dans le marbre de l'un des mille deux cents piliers d'une mosquée ? Peut-être même le fonds d'un puits. Ou simplement une femme, Teodelina Villar, mi courtisane mi talmudiste, qui chercha longtemps la beauté de chaque acte, l'absolu dans l'éphémère, la métamorphose continuelle. « Avouerai-je que, poussé par la plus sincère des passions argentines, le snobisme, j'étais amoureux d'elle et que sa mort m'affecta jusqu'aux larmes ? »
Le Zahir a pu être tout ça. Après tout, c'est avec une pièce de monnaie qu'une vie peut se jouer (pile ou face), qu'on reconnût Louis XVI à Varennes ou même qu'on trahit Jésus.
En tous cas, on y croit à ce texte dont Borges est le narrateur et personnage principal - et qui traîne cette pièce qu'on lui a rendu en petite monnaie au bar et à cause de laquelle il commence à ne plus pouvoir penser à autre chose qu'à elle. Obsession idéative. Tautologie visuelle et mentale – et qui va le rendre aveugle.
D’après Le Zahir.

La pièce de Judas conservée dans la plus ancienne ville croate
Encore plus près de l'Aleph – l'écriture de Dieu. Non plus, comme dans le Zahir, l'infini rétracté dans une pièce de monnaie et qui rend fou, mais au contraire l'infini en quatorze mots « lus » sur la peau du jaguar.
Tzinacán, ancien prêtre aztèque, se morfond dans sa prison. Dans une cellule coupée de la sienne, il y a un jaguar. Une fois par jour, on ouvre les trappes de chaque cellule pour descendre de l'eau et de la nourriture et Tzinacán peut observer le félin – et se souvenir que Dieu, du moins le sien, a inscrit quelque part une sentence magique capable de prévenir tous les maux. Or, le jaguar était un attribut du dieu. Illumination. Observation. Décryptage. Chaque jour désormais, le prêtre apprend à voir et à retenir l'ordre et la disposition des tâches sur le jaguar. Il se met également à rêver de sable. Du grain au désert. Craint de mourir. Mais prend conscience qu'on ne meurt pas dans un rêve – prend conscience du rêve dans le rêve. Et au réveil bénit sa prison, son vieux corps douloureux et son tigre enfin décrypté : quatorze mots fortuits qui permettraient, si on les prononce, de devenir tout puissant – de se venger des hommes qui l'ont torturé et emprisonné, de revivre toute sa vie en mieux. Mais à quoi bon puisqu'il a désormais percé le secret de l'univers et qu'en ce sens il a dépassé sa condition d'homme – de Tzinacán ?
« Qui a entrevu l'univers, qui a entrevu les ardents desseins de l'univers ne peut plus penser à un homme, à ses banales félicités ou à ses bonheurs médiocres, même si c'est lui cet homme. »
Tzinacán n'est plus Tzinacán. Il est un être du point de vue de l'éternité. Il n'a plus besoin d'être le maître du monde puisqu'il a la possibilité de connaître le monde. Un peu comme un joueur d'échecs qui connaît toutes les parties du monde, passées, présentes et à venir et qui sait qu'il gagnerait à chacune en deux ou trois coups. Autant attendre la mort – qui n'en est même plus une.
[D'après L'écriture de Dieu]

Le documentaire qui suivait chaque épisode des Mystérieuses cités d'or, raconté par Jean Topart)
Qui est mort ? Qui a raison ? Qui raconte le bon récit ?
Dunraven – pour qui le roi a tué le vizir et s'est réfugié dans le labyrinthe ?
Ou Unwin – pour qui le vizir se fait passer pour le roi et attire ce dernier dans ce labyrinthe afin de le tuer ?
Plus qu'idéologique, la réalité est construction narrative – et le langage complotisme.
On se croyait dans une histoire de double alors qu'on était dans une histoire de métamorphose.
« Il simula d'être Abencahan, tua Abencahan et, finalement, fut Abenhacan. »
[D'après Abenhacan el Bokhari]

Hervé Sand en bagnard puis en marquis dans Chéri-Bibi (série française culte de Jean Pignol d'après Gaston Leroux, 1974)
Qui est-on vraiment ? Qui croit-on être ? Que croit-t-on doubler en soi ?
Qui est cet homme qu'une voiture dépose un jour au n°4004 de cette rue du Nord-Est ? Pourquoi s'installer dans cet immeuble quelconque et dont il espère déjà que la façade, le trottoir, les alentours deviendront bientôt familiers ? Et pourquoi, quand il se présente, donne-t-il le nom de son ennemi ? Quelle ruse littéraire là-dedans ? En tous cas, sa vie commence ou plutôt recommence car on sent bien que M. Villari a un passé qu'il vient sans doute oublier ici. Au début, il ne sort pas. Ensuite, seulement un instant à la tombée de la nuit. Avec le temps, il finit par se promener, aller au cinéma, « essayant docilement d'aimer les choses ». Et quand il achète un journal, c'est pour savoir si on n'aurait pas annoncé la mort d'Alejandro Villari. Mais non, jamais, ou peut-être mais sans qu'on l'ait dit. M. Villari attend. Seuls « le goût du maté, le goût du tabac noir, le fil d'ombre croissant qui gagnait le patio, suffisent à le stimuler ». Et il rêve. Il rêve beaucoup. De Villari et de ses sbires qui débarqueraient un jour chez lui pour le liquider. À moins que cela ne soit lui qui le fasse. On fait tous des rêves glorieux ou tragiques. « Certains jours, son tourment eut le visage du bonheur ». Un jour, des hommes rentrent pour de bon chez lui alors qu'il dort encore. Dans la somnolence, il reconnaît Villari et ses sbires venus pour le tuer. Au lieu de les affronter, il se retourne dans son lit pour se réendormir. C'est que mieux vaut subir un événement épouvantable sur le coup plutôt que de l'attendre et de l'imaginer ? Et puis, il a tellement rêvé cette scène que - qui sait ? ce sera peut-être un énième rêve.
[D'après L'Attente.]

Profession : reporter (Antonioni, 1974)
David Alexander Glencairn a disparu. Il avait été envoyé par la reine d'Angleterre pour rétablir l'ordre en cette ville indienne et musulmane. Au début, on accepta son autorité même si provenant du pays impérialiste. La ville souffrait trop de corruption pour qu'on y refuse un retour à la loi. Mais Glencairn se révéla bien vite tout aussi corrompu, voyou, violent que ceux qu'il devrait mettre au pas. Il devint un tyran haïssable et le peuple décida de le juger à son tour. Il fut arrêté, emprisonné dans une ferme, jugé, et au bout de dix-neuf jours, condamné à mort, égorgé. Il semble qu'il eut été courageux lors de son exécution. « Chez les plus vils, il y a un certain courage ». Tout cela semble s'être passé il y a bien des années même si le vieil homme qui rapporte l'histoire au narrateur semble avoir mélangé les temps. Le récit terminé, il s'en retourne chez lui et le narrateur, pensif, traverse la ville. Autour de lui, beaucoup d'agitation comme une sorte de fête sanglante qui a des airs de libération. Dans le dernier patio, il croise un homme nu, couronné de fleurs, que tout le monde embrasse et qui porte une épée ensanglantée à la main. C'est celle qui vient d'exécuter Gleincairn à l'instant et dont le narrateur découvre le cadavre mutilé dans les écuries de la ferme. Ainsi, le passé était au présent. Ce que racontait le vieil homme était en train de se dérouler à l'instant même où il le disait. Le temps du récit coïncidait avec le temps de l'action – et comme dans La Quête d'Averroës, le lecteur se retrouvait floué puis révélé pour son plus grand bonheur.
[D'après L'Homme sur le seuil.]

Henri Regnault - Exécution sans jugement sous les rois maures de Grenade, 1870 (Musée d'Orsay)
Cela commence par la mort d'une femme – comme dans le Zahir, tiens, avec celle de Teodelina Villar. Ici, il s'agit d'une Beatriz Viterbo, l'aimée platonique du narrateur (Borges lui-même). Le même jour, une campagne de cigarette renouvelle son annonce de tabac blond, ce qui peine celui-ci, car lui faisant comprendre que désormais « l'incessant et vaste univers s'éloignerait d'elle et que ce changement était le premier d'une série indéfinie. » La seule chose qu'il peut désormais faire est se rendre à chaque anniversaire de celle-ci dans sa maison rue Garay et saluer son cousin, Carlos Argentino Daneri, médiocre poète dont il lui faudra entendre les vers mais qui est le seul avec qui il peut évoquer le souvenir de Beatriz. C'est lors d'une de ces « soirées mélancoliques et vainement érotiques » qu'il prend connaissance de l'Aleph – soit d'un point qui contient tous les autres ou d'un angle de vue d'où l'on voit l'univers entier et qui en l'occurrence se situe sous l'escalier qui mène à la cave. Et comme la maison sera bientôt démolie afin de devenir une confiserie, il s'agit d'en profiter une dernière fois. Perplexe, Borges accepte tout de même à l'invitation de Carlos, descend dans la cave, se couche sur le pavé, fixe la dix-neuvième marche – et aperçoit l'aleph.
« Ici commence mon désespoir d'écrivain ».
Comment en effet décrire cet infinitésimal infini ? Cet instant intergalactique où en une seconde il voit « des millions d'actes délectables ou atroces » ? Ce reflet qui reflète chaque parcelle de l'univers qui va de « convexes déserts équatoriaux » à « chacun de leurs grains de sables » ? de chaque livre à chaque page et de chaque page à chaque lettre ? de tous les animaux du monde à toutes les batailles de l'Histoire ? d'un astrolabe persan à tout ce qu'il y a dans tel ou tel tiroir ? Et sans parler de tout ce qui passe en lui, « circulation de son sang obscur, engrenage de l'amour, transformation de la mort » ? L'aleph – en effet, le tout à portée de main, l'infini en un clin d'oeil, le big bang de toutes les éternités.
Alors ? lui demande Carlos. Formidable, formidable, répond Borges. Et de repartir chez lui, sidéré, quoique de bon pied bon oeil, sans avoir été liquéfié ou anéanti par son expérience unique comme les héros du Zahir ou de l'Écriture de Dieu le furent par la leur. L'Aleph n'aura pas aboli l'identité du narrateur. Pire, il semblera avec le temps que cet Aleph était peut-être un faux Aleph – et que les succès littéraires immérités de Carlos (alors que lui Borges n'en aura aucun) auront prouvé qu'infini ou pas infini la vie continue dans sa médiocrité.
Et c'est en ce sens que l'Aleph est une nouvelle « déceptive ». L'expérience métaphysique n'aboutit à rien. La traversé de l'absolu apparaît presqu'anecdotique. Le stargate n'a pas eu lieu. L'homme est resté sur le seuil. Ce n'est pas parce que l'on voit Dieu que les choses changent. La preuve : les traits de la femme aimée, Beatriz (Béatrice !) s'estompent eux aussi avec le temps. Divine comédie du pauvre. Illumination inutile. Vanité des vanités, tout est vanité – même le voyage cosmique. La rose céleste, bof. Mais le souvenir de l'aimée lointaine et impossible, oui.
D’après L’Aleph

Stalker (Andréi Tarkovksi, 1979)