Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Satanislam V - Une ville visible et invisible

salman rusdhie,gibreel,saladin,satan,mahomet

 

Cette question qui taraude depuis longtemps. Qui est le bourreau ? Dieu ou le diable ? Depuis le XIXème, le siècle où Satan est devenu sympa, Dieu, évidemment. Dieu dont le diable est la première victime. Dieu qui ne cesse de nous torturer et qui, si on lui résiste, nous condamne à la torture éternelle – et au nom de notre soi-disant libre-arbitre. Dieu qui nous crucifie comme il a crucifié son Fils (ou laissé faire, ce qui est pire.)  Dieu qui nous sauve à condition. Dieu qui nous piège quoi qu'on fasse. Dieu dont l'amour est une horreur. D'où notre Sympathy for the devil, la sorcellerie à travers les âges, Faust etc. etc. 

 

salman rusdhie,gibreel,saladin,sympathy for the devil

Le Loup-Garou de Londres (John Landis, 1981)

 

Saladin, dont la métamorphose en bouc n'en finit pas, est caché chez les Sufyans, des amis de son rival Jumpy Joshi. Les deux filles Sufyans, Mishal et Anahita, suivent sa transformation avec gourmandise. Hélas pour lui, les mauvaises nouvelles se succèdent : il apprend qu'il a perdu son rôle de doubleur dans son émission sur les extra-terrestres et que sa collègue Mimi Mamoulian sort avec Billy Battuta, un play boy escroc notoire. Entre temps, sa femme Pamela est enceinte de Jumpy Joshi. Comment ne pas devenir encore plus un diable dans ces conditions ? Désormais trop grand et trop dangereux pour rester chez les Sufyans (en plus de semer la panique dans le quartier car certains commencent à rêver de lui, mieux, voient en lui un symbole de rébellion pour de jeunes immigrés), il doit déménager dans le sous-sol d'une discothèque. Première nuit de rage à maudire Gibreel qu'il accuse d'être la cause de tous ses malheurs – et qui, bizarrement, freine un instant sa métamorphose. Gibreel serait-il sa prise de conscience ?

En tous cas, Londres ! 

 

salman rusdhie,gibreel,saladin,sympathy for the devil

Mary Poppins (Robert Stevenson, 1964)

 

« Les rues de la ville s'enroulaient autour de lui, se tordaient comme des serpents. Londres était redevenue instable, révélant sa vraie nature capricieuse et tourmentée, l'angoisse d'une ville qui a perdu la sensation d'elle-même et qui, en conséquence, se vautrait dans l'impuissance de son égoïsme, dans son présent furieux de masques et de parodies, étouffée et écrasée par le fardeau insupportable de son passé dont elle ne se débarrassait pas, les yeux fixés dans le vide de son avenir appauvri. Il erra dans les rues cette nuit-là, et le lendemain, et la nuit suivante, et jusqu'à ce que la lumière et l'ombre n'aient plus d'importance. Il ne semblait plus avoir besoin de nourriture ni de repos, mais seulement de marcher, toujours dans cette métropole torturée, à la trame maintenant entièrement transformée, les résidences des quartiers riches étant construites de peurs solidifiées, les bâtiments publics de vanité et de mépris et les maisons des pauvres de confusion et de rêves matérialistes. Quand on regardait avec des yeux d'ange, on voyait des essences et non pas des surfaces, on voyait la pourriture de l'âme qui s'écaillait et bouillonnait sur la peau des passants, on voyait la générosité de certains esprits posés sur leurs épaules sous la forme d'oiseaux. Tout en parcourant la ville métamorphosée, il voyait des diables aux ailes de chauve-souris, assis au coin d'immeubles construits de mensonges et apercevait des lutins qui s'infiltraient comme des vers dans le carrelage cassé des urinoirs publics pour hommes. Comme Richalmus, ce moine allemand du XIIIème siècle qui, en fermant les yeux, voyait immédiatement autour de chaque homme et de chaque femme sur la terre des nuages de minuscules démons qui dansent comme des poussières dans le soleil, Gibreel, aujourd'hui, aussi bien à la lumière de la lune qu'à celle du soleil, décelait partout la présence de son adversaire, son – pour redonner son sens premier à l'ancien mot chaytan. » (p 448).

 

salman rusdhie,gibreel,saladin,sympathy for the devil

Angel Heart (Alan Parker, 1987)

 

Un homme se transforme en démon tandis qu'un autre est obligé de devenir un ange. Hindouisme et christianisme qui s'intoxiquent l'un dans l'autre. « Est-ce que les diables souffrent en enfer ? » se demande Saladin – et « pour quel acte était-il – il ne pouvait éviter cette notion – puni ? Et par qui ? »

Et pourquoi puni ? Pourquoi nous punir d'un mal que l'on a suscité en nous ? « Car Dieu mit le mal dans le coeur de Pharaon », n'oublions jamais. Dieu suscite le mal. En a besoin. 

Grâce à Dieu ou au diable, nous avons appris à nous désouverainiser. Nous avons compris, du moins en Occident, qu’on était condamné au changement perpétuel, aux « choses-toujours-différentes », à l'enfer de la nouveauté – et pas seulement « capitaliste », mais aussi progressiste, morale, ontologique, cosmique. Les choses mutent, c’est ainsi. Les univers se mélangent. Tout devient multi ou méta. Et c’est aussi sans doute pour cela qu’on a envoyé une fatwa à Rusdhie – parce que les Versets dissolvaient le réel, c’est-à-dire le divin, péché numéro un de toutes les religions. Un chrétien pur et dur n'aimera pas plus qu'un musulman Les Versets. Impossible pour une belle âme de considérer que tout se mélange, s'inverse, se concilie, se réfléchisse, s'infléchisse, s'ontologise ou se néantise. Et pourtant… Lucifer est bien un ange. Le diabolique fait partie du divin. C’est ainsi et ce n’est pas ainsi, leitmotive de ce livre génial. Non pas « être ou ne pas être » mais être et ne pas être en même temps. Je suis ce que je suis mais aussi ce que je ne suis pas. Je suis donc j'oscille. Je me forme donc je me métamorphose etc. 

Ovide mais aussi Lucrèce. Instabilité, intermittence, hasard, clinamen.

 

salman rusdhie,gibreel,saladin,sympathy for the devil

La Compagnie des loups (Neil Jordan, 1984)

 

« C'est un maigre réconfort, dit Chamcha en retrouvant une trave de son ancienne ironie. Soit j'accepte Lucrèce et j'en conclus qu'une mutation démoniaque et irréversible a lieu au plus profond de moi, soit je parie sur Ovide et je reconnais que ce qui apparaît maintenant n'est que la manifestation de ce qui se trouvait déjà là. » 

Un peu plus tard, il se décide.

« Il choisit Lucrèce contre Ovide. L'âme inconstante, la mutation de tout, das Ich, la moindre particule. Un être qui traverse la vie peut devenir autre à lui-même au point d'être autre, discret, coupé à l'histoire. Parfois, il pensait à Zeeny Vakil, sur cette autre planète, Bombay, sur la rive la plus éloignée de la galaxie : Zeeny, l'éclectisme, l'hybridité ! L'optimisme de ces idéaux ! La certitude sur laquelle ils reposaient : la volonté, le choix ! Mais, Zeeny ma chérie, la vie te tombe dessus : comme un accident. Non : elle te tombe dessus comme le résultat de ta condition. Pas le choix, mais - au mieux - un processus, et, au pire, le changeant choquant, total. La nouveauté : il en avait cherché une espèce différente, mais c'est ce qu'il avait obtenu. » 

 

salman rusdhie,gibreel,saladin,sympathy for the devil

La Mouche (David Cronenberg, 1986)

 

« L'amertume, aussi et la haine, toutes ces choses grossières. Il entrerait dans son nouveau moi ; il serait-ce qu'il était devenu : bruyant, puant, hideux, énorme, grotesque, inhumain, puissant. Il avait le sentiment d'être capable de faire s'écrouler des clochers en tendant le petit doigt, avec la force qui grandissait en lui, la rage, la rage, la rage, les pouvoirs.

Il cherchait une tête de Turc. Lui aussi rêvait ; et dans ses rêves, une forme, un visage s'approchait en flottant de plus en plus près, encore spectral, flou, mais un jour prochain, il pourrait l'appeler par son nom.

JE SUIS, accepta-t-il, CE QUE JE SUIS.

Soumission. »

La seule parole de sagesse humaine, d'ailleurs divine ?

 

salman rusdhie,gibreel,saladin,sympathy for the devil

Haxän - La Sorcellerie à travers les âges (Benjamin Christensen, 1922)

 

Retour au continuum « contradictoire » des amours, des liaisons, des chairs (Gibreel avec Alleluia). Retour, hélas, des visions nocturnes. La dernière ordonne à Gibreel de laisser là son aimée et d'aller répandre la parole de Dieu à travers Londres au risque de passer pour un fou et pire de le devenir. Le voilà à faire le prophète dans la rue, complètement possédé, et même à voir Dieu (page 445). Dieu qui lui parle : 

« Et Jahweh, cité par Deutero-Isaïe, deux siècles plus tard, remarque : Je forme la lumière, et crée les ténèbres ; je fais la paix et crée le mal ; moi le Seigneur je fais toutes choses. » (p 452)

Et qui dit Dieu dit serpent jamais très loin :

« Le serpent leur apporta un système de valeurs. Leur permettant, entre autres choses, de porter un jugement sur la Déité Elle-même, rendant possibles en temps voulu toutes les questions maladroites : pourquoi le mal ? pourquoi la mort ? pourquoi la souffrance ? - Alors, dehors ! Il ne voulait pas que Ses jolies petites créatures s'élèvent au-dessus de leur statut. (...) Alors que la chute des anges n'était qu'une simple question de pouvoir : le travail banal de la police céleste, châtiment pour rébellion, bien sévère pour encourager les autres - Comme cette Déité avait confiance en Elle, Elle Qui ne voulait pas que Ses plus belles créatures fassent la différence entre le Bien et le Mal ; et Qui régnait par la terreur, exigeant une soumission totale de tous Ses dissidents dans Ses Sibéries de feu, les goulags de l'Enfer... » (p 464)

Goulags de l'enfer.... Et qui ramène à cette autre question vertigineuse. Quand on dit qu'Auschwitz, c'est l'enfer, théologiquement, ça ne devrait pas aller du tout car l'enfer est un lieu divin. Si Auschwitz, c'est l'enfer, alors l'enfer, c'est l'Auschwitz de Dieu.

 

salman rusdhie,gibreel,saladin,sympathy for the devil

Hellraiser 2 (Tony Randel, 1988)

 

Renversé par une voiture conduite par Sisodia, un producteur de cinéma qui le cherchait afin de le remettre en scène dans une film consacré précisément à l'ange Gabriel, il se retrouve à l’asile. Délire schizo. Un peu plus tard, plus ou moins remis, il accepte de participer à un spectacle de danse où il fera son « retour ». Quand il apparaît, le public se précipite sur lui et Gibreel se met à léviter dans les airs avant de disparaître au-dessus de Londres. C'est là qu'il voit Saladin en démon. Évanouissement et rechute. Quand il se réveille, il est de nouveau devant la porte d'Alléluia Cone, son ancienne maîtresse. Eternel retour ou continuum, comme on voudra.

CONTINUUM – « Un iceberg, c'est de l'eau qui fait tout ce qu'elle peut pour être de la terre ; une montagne, surtout l'Himalaya, surtout l'Everest, c'est de la terre qui essaie de se métamorphoser en ciel. » 

Surtout Saladin et Gibreel se retrouvent. Saladin qui veut se venger de Gibreel – mais qui tombe amoureux d'Alleluya, ce qui rend fou de jalousie le premier. Saladin tient là sa vengeance. 

Saladin, l'homme qui voulait devenir anglais et qui devient le diable. Gibreel, l'indien devenu star anglaise qui devient un ange. Et la seule réalité qui vaille, celle qui fait qu'on est dans les rêves des uns les autres. 

 

salman rusdhie,gibreel,saladin,sympathy for the devil

Mulholland drive (David Lynch, 1999)

 

 

VI - Retour à Jahilia

 

 

Lien permanent Catégories : Versets sataniques Pin it! Imprimer

Écrire un commentaire

NB : Les commentaires de ce blog sont modérés.

Optionnel