
Ayesha dans l'univers Marvel
« Une histoire entre hindous et musulmans, se dit Svirinas ; mauvais, mauvais. »
Suite du chapitre IV – Retour à Ayesha la prophétesse. Le pèlerinage à la Mecque, les habitants du village de Titlipur avec elle, la promesse que la mer Rouge se fendra en deux comme dans un célèbre film. Le nuage de papillons qui les accompagne et les protège – et le pauvre Mirza Saeed qui les suit dans sa Mercedes-Benz. Tout ça pour sauver sa femme Mishal, atteinte d’un cancer.
Marche tragi-comique, burlesque conduite par une mystique impitoyable dont le récit est plus fort que tout. Elle-même devient toutes les déesses – telle la déesse Lakshmi qu’un marchand de jouet, Sri Srinivas, croit reconnaître en elle et qui décide de la suivre comme les autres, abandonnant tout. Bien vite, le voyage vire à la catastrophe. Sécheresse puis déluge, morts qu’on abandonne sur le chemin, rien ne devant dévier la marche. Ayesha s’endurcit de plus en plus, exige l’impossible et interprète chaque malheur comme une épreuve voulue par Dieu – y compris la lapidation d’un bébé. « Tout nous sera demandé ». Décidément, le devenir fanatique est celui de tout un chacun.

De son côté, Mirza rassemble les sceptiques autour de lui : Muhammad Din, Osman le clown, Mrs Qureishi et même Sri Srinivas, le marchand de jouets. On ne peut plus suivre cette folle trompeuse. Les récits s’affrontent. Dogme contre conte de fée. Révélation contre littérature.
Entre temps, Mishal, la femme de Mirza Saeed, et pour qui on fait tout ça, est de plus en plus malade. Elle n’en devient pas moins la seconde d’Ayesha, la communicante. Moïse et Aaron.
Les media s’en mêlent. Le pèlerinage religieux devient phénomène politique et communautaire. Beaucoup d’autochtones s’en prennent aux pèlerins. Bagarres, violences – et un déluge qui noie les opposants. Allah est donc bien du côté d’Ayesha. Mais la lapidation d’un bébé (car né « pécheur ») en ébranle beaucoup. L’histoire de Mahound se répète : la révélation qui se fait institution conduit toujours au despotisme sanguinaire.

Ayesha tient bon. Persuade que le miracle aura lieu. La mer s’ouvrira. Ils la croient, la suivent. Arrivent enfin devant la mer. Les papillons se rassemblent et prennent la forme d’un ange qui indique le chemin à suivre. Ayesha plonge dans l’eau, les autres aussi. Mais la mer ne s’ouvre pas et ils se noient presque tous. On en sauve quelques-uns. Et là, confusion maximale : les survivants affirment avoir vu la mer s’ouvrir (ou plus exactement ouvrir une sorte de passage marin sous l'eau) et la prophétesse et ses suiveurs le traverser et arriver sains et saufs jusqu’au bout. Pour autant, on les retrouve noyés. Alors ? Alors, le récit mystique l'emporte sur le réel. Ce qu’ont vu les survivants, c’était peut-être un passage menant au ciel.
Dernière scène : (des années plus tard ?) Mirza Saeed, sur son rocking-chair, dans son jardin, se laisse mourir. Titlipur est désormais une ville morte puisque presque tous ses habitants sont partis. Des vers ont bouffé les livres. Des serpents sortent des robinets. Tout est fini.
Et l’arbre sacré du village brûle. Mirza se précipite dans les flammes. Et là, il retrouve Ayesha et Mishal sous la mer. Cette fois, quelque chose se produit, se confirme, revient. Mirza accepte de s’abandonner à Ayesha. La mer s’ouvre. Ils marchent ensemble vers La Mecque. Mais sont-ils morts ? Vivants ?
Comme dit Scarlett :
Et là que le chapitre devient extraordinaire.
À mon sens, il faut surtout retenir que Rushdie ne fait pas simplement un chapitre antireligieux.
Ce serait beaucoup trop simple.
Il oppose trois choses :
Ayesha : la foi absolue.
Mirza Saeed : la raison détachée.
Les pèlerins : le désir humain de croire.
Et aucun des trois ne sort véritablement vainqueur.
Ayesha devient monstrueuse, mais elle possède une puissance spirituelle incontestable.
Mirza Saeed a raison sur presque tout, mais sa raison est stérile : il ne sait pas vraiment aimer ce qu'il veut sauver.
Et les pèlerins sont à la fois magnifiques et terrifiants : ils sont capables du courage le plus extraordinaire comme de suivre aveuglément une autorité jusqu'à la mort.
Il y a surtout cette idée magnifique et terrible : le miracle n'est peut-être pas que la mer s'ouvre ; le miracle est que des hommes puissent croire qu'elle s'est ouverte.
Et le dernier retournement est que Mirza Saeed, le sceptique, meurt finalement en croyant.
Ou peut-être en rêvant.
Ou peut-être en comprenant quelque chose que son rationalisme lui avait interdit de comprendre.
Et c'est pourquoi la dernière image est si belle : la mer ne s'est peut-être jamais ouverte dans le monde réel, mais elle finit par s'ouvrir dans l'imagination de Mirza Saeed.
Le chapitre VIII devient ainsi une sorte de contre-chapitre à l'histoire de Mahound : ici encore, une révélation naît, rassemble les hommes, produit du sens, puis se transforme en pouvoir et en violence. Mais Rushdie laisse subsister jusqu'au bout une possibilité que son scepticisme ne puisse pas abolir : et si, malgré tout, quelque chose avait vraiment eu lieu ?
Et je crois que c'est précisément ce qui rend ce chapitre beaucoup plus intéressant que le simple procès de la religion : Rushdie détruit le miracle tout en lui conservant une dernière chance.

Les Dix commandements (Cecil B. De Mille, 1959)
IX - Une lampe magique