
Sur le site de la Revue des deux mondes
Dans Gloire aux nageuses est-allemandes Stéphanie Hochet mêle mémoire intime, éveil du désir et désenchantement politique.
On a tous eu nos passions télévisuelles. Pour les uns, ce furent les speakerines des années 70 (Ah ! Carole Varenne ! Martine Chardon !), pour les autres, les héroïnes de soap opera des années 80 (Ah ! la Kristin Shepard de Dallas, la femme qui tira sur JR ou la Fallon Carrington de Dynastie, la garce devenant bonne fille avec le temps) et sans oublier Zora la rousse Ton lit est fait de mousse et qui s’invita si souvent dans le nôtre à l’époque.
Pour Stéphanie Hochet, ce furent les nageuses est-allemandes, formidables athlètes de la RDA, walkyries du soviétisme, au nom sonnant comme ceux des opéras wagnériens : Kornelia Ender, Rosemarie Kother, Ulrike Richter, Hannelore Anke, Renate Vogel, Andrea Hübner, Gudrun Wegner, Kristin Otto – et qui pouvaient à juste titre émouvoir une adolescente sensible quoique secrète, aux tendances gomorrhéennes prononcées quoiqu’imprononçables, issue d’une famille communiste. En la sculpturale nageuse du nord, elle pouvait reconnaître son modèle absolu, conciliant le credo familial avec ses premiers émois de jeune Albertine.
Et aujourd’hui de nous replonger (c’est le cas de le dire) dans les retransmissions télévisées des JO de 1980, 1984, 1988 où les caméras ne craignaient pas de filmer le corps antique des sportives – le male gaze, tout comme le female gaze, faisant partie de la fête. Là, tout n’était que muscle, palme et volupté. Et éclaboussures, glissades, écume. « J’aimerais que cet état puisse ici être éprouvé par le lecteur, parce qu’il me semble qu’on touche là l’apothéose d’une vie humaine, un éclat si bref, si rarement vécu pour la plupart d’entre nous qu’on n’en parle jamais. »
« C’est pour Stéphanie Hochet l’occasion de prendre conscience de ce que fut, à travers ces déesses aquatiques, la propagande communiste et la complaisance éhontée que l’on avait pour la pire idéologie de tous les temps et que l’Histoire s’est privée de juger.. »
Et c’est tout l’enjeu de ce petit texte nacré, perle de la nouvelle collection « Phares » des Éditions 49 pages, dirigées par le pétulant Pierre Poligone, que de rendre grâce à ces championnes d’antan et à travers elles rappeler toute une époque, celle où l’on nageait sans bonnet ni lunettes de natation, mais celle aussi où l’on fumait dans les restaurants et où l’on buvait un petit coup avant de prendre la route. « Les années 70 et l’absence de sensiblerie. Le contraire d’aujourd’hui. »
C’est aussi pour Stéphanie Hochet l’occasion de prendre conscience de ce que fut, à travers ces déesses aquatiques, la propagande communiste et la complaisance éhontée que l’on avait pour la pire idéologie de tous les temps et que l’Histoire s’est privée de juger. Et d’aller jusqu’à comparer, très justement à notre avis, ces « poissonnes » volantes, photographiées et adulées par les foules du monde entier, aux Dieux du stade de Leni Riefenstahl.
Le sport et son culte du corps, meilleur agent de l’aryen comme de l’homme, en l’occurrence de la femme, socialiste. Mais le sport aussi comme révélateur, sinon initiateur érotique. Comme souvent chez Hochet, il y a deux histoires, la grande et la petite, la mythique et l’intime. Et c’est ce que l’on se demande à chaque fois que l’on ouvre un de ses livres : que va-t-elle exactement nous raconter ? Dans celui-ci, ni plus ni moins qu’une prise de conscience politique, morale et sexuelle. Et qui constitue peut-être un tournant dans l’œuvre de plus en plus subversive de l’autrice des Éphémérides.
Gloire aux nageuses est-allemandes
de Stéphanie Hochet, Éditions
49 pages, 49 pages,
7,49 €

Kornelia Ender (source Wikipedia)