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« Mais Lazare venait souvent à la Criolla »

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La Criolla (1933) - page consacrée ici

 

« Un peu plus, un peu moins, tout homme est suspendu aux récits, aux romans, qui lui révèlent la vérité multiple de la vie. Seuls ces récits lus parfois dans les transes, le situent devant le destin. Nous devons donc chercher passionnément ce que peuvent être des récits - comment orienter l'effort par lequel le roman se renouvelle, ou mieux se perpétue.

Le souci de techniques différentes [allô Thélyson ?], qui remédient à la satiété des formes connues, occupe en effet les esprits. Mais je m'explique mal (...) Le récit qui révèle les possibilités de la vie n'appelle pas forcément, mais il appelle un moment de rage, sans lequel son auteur serait aveugle à ces possibilités excessives. Je le crois : seule l'épreuve suffocante, impossible, donne à l'auteur le moyen d'atteindre la vision lointaine, attendue par un lecteur las des proches limites imposées par les conventions.

Comment vous attarder à des livres auxquels, sensiblement, l'auteur n'a pas été contraint ? (...)

J'ai voulu m'exprimer lourdement.

Mais je n'insinue pas qu'un sursaut de rage ou que l'épreuve de la souffrance assurent seuls aux récits leur pouvoir de révélation. J'en ai parlé ici pour arriver à dire qu'un tourment qui me ravageait est seul à l'origine des monstrueuses anomalies du Bleu du ciel. »

Avant-propos du Bleu du ciel.

 

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Sollers tenait Le Bleu du ciel en très haute estime – un livre aussi fondamental pour lui que Le Château, Mort à crédit, Journal du voleur ou La Nausée. Un livre de prophétie, de fin du monde, de temps retrouvé aussitôt reperdu. Un livre de perdition à coup sûr. Un des plus malsains jamais écrits et tout comme son auteur fut sans doute l'auteur le plus morbide de l'histoire de la littérature - et dont on se demande si les anomalies monstrueuses (nécrophilie, inceste, souillure de toute sorte) ne l'emportent pas sur le génie d'écrire. Si toute cette dégueulasserie vaut littérairement quelque chose. Longtemps, j'en ai douté – et pourtant j'y revenais tout le temps. Peut-être parce que Bataille me parlait malgré moi et que comme lui je me faisais un monde de perversions, dans mon cas anecdotique. C'est en fait cela qu'il faut comprendre : la manière dont on refoule une pulsion est souvent bien pire que la pulsion elle-même. Le refoulant est beaucoup plus violent que le refoulé. Exemple : quelqu'un peut avoir des envies de meurtre sexuel et ne pas en être gêné plus que ça alors qu'un autre ne rêve que d'une femme qui s'habillerait en rouge et ça le rend malade. Je suis dans le second cas. Tout me rend, crois-je, coupable. Tout me rend à un néant imaginaire. Au moindre désir, tradi ou singulier, je me sens comme le Joseph K. du Procès – ou comme ce Troppmann du Bleu, au bord de l'agonie affective, de la chute sans fin, du péché irrémissible. Ce qui est absurde et fort contrariant. Comme si le Surmoi avait en moi crucifié le Ça et m'avait stérilisé de part en part. Si un homme, ça se retient, je suis, moi, l'homme condamné à se retenir. L'homme de la rétention permanente. L'Armance bis.

Olivier Maillart – J’admire l’intelligence de Bataille, et donc certains de ses essais. Mais son esprit de sérieux gâche beaucoup de choses. Le plus souvent, il m’ennuie. 

Pierre Cormary – Olivier Maillart il est clair que ce n' est pas Joe le rigolo. 

Olivier Maillart – Le gag étant qu’il se présente dans le même mouvement comme un penseur du rire… 

Pierre Cormary – Rire funèbre, dionysisme sinistre, souveraineté mortifère, érotisme gerbant. Tout est pourri et plombant chez lui et je ne suis même pas sûr de l'admirer littérairement. Et pourtant, il m'accompagne, me stimule et me console depuis quarante ans - y compris contre lui. C'est très curieux. Ces auteurs dont une partie de nous n'a rien à foutre mais dont l'autre a besoin. Qui agissent comme un vaccin au sens propre : se faire inoculer un peu de leur poison pour ne pas s'empoisonner soi-même. Et j'aime bien qu'il ait exploré toutes ces choses : supplice, part maudite, instincts inavouables. Non, ce qui pue chez lui c'est son côté curé, confessionnal glauque, petit péché dégueu mais pas si grave mais dont il fait un trou noir d'angoisse. Remarque, Proust aussi avec le baiser refusé du soir. 

Pierre Cormary – Le Bleu du ciel est quand même un chef-d'oeuvre dans le genre perdition et désespoir. 

Olivier Maillart – J’avoue ne pas avoir lu celui-là. Histoire de l’œil m’a ennuyé. J’ai par contre aimé L’Erotisme, certains textes politiques, d’autres sur Nietzsche, et puis évidemment La Littérature et le Mal, Lascaux, Manet…

 

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Christian Schad - Sonja (1928) - Neue Nationalgalerie - DIRTY ?

 

Dirty

Bouge. Bordel. Saleté. Sainte. Elle s'appelle Dorothéa mais on l'appelle « Dirty ». Lui, Troppmann. Il a une blessure à la main. Verre cassé. Tous les deux à la dérive, ivres depuis des jours, nauséeux, malades. Sans autre raison valable que leur désœuvrement, leur fatigue existentielle. « Négativités sans objet ni emploi », comme l'écrivait Bataille de lui-même dans une lettre à Kojève. Effrayant par leurs excès un pauvre liftier et une innocente femme de chambre chargés de s'occuper d'eux. La luxueuse qui se fait sous elle. La domestique obligée de la laver. Et le sentiment que cet à vau-l'eau ne soit pas qu'individuel. Que cette perdition soit aussi celle de l'époque, de l'Histoire, de ce qui va advenir. Années 30. Guerre d'Espagne. Montée des fascismes. Sociétés en vrille. Individus épaves. Besoin de mort au sens symbolique et littéral.

Et ces phrases étranges, typiques de l'auteur de L'Expérience intérieure, un peu ridicules mais hautement signifiantes : « Je jouis aujourd'hui d'être un objet d'horreur, de dégoût, pour le seul être auquel je suis lié », « Ce que je veux : ce qui peut survenir de plus mauvais à un homme qui en rie ». Puis la souffrance ignoble qui se transforme en exaltation, l'abîme en bonheur, l'idiotie en triomphe.

Tout cela, et il le dit, « bien digne de Dostoïevski ».

 

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Christian Schad - Lotte (1927) - Sprengel Museum, Hanovre (Allemagne) - XENIE ?

 

Un mauvais présage

Elle est sale, elle est laide (alors que Dirty était belle). Elle est sobre (alors que Dirty était ivre). Elle fait peur comme un oiseau de malheur. Bientôt, elle apparaîtra comme une sorte de jugement dernier. C'est pourtant elle grâce à qui Troppmann sort de son abattement. Cette petite femme corbeau et myope qui bouscule les tables en passant. Ses lunettes d'acier. Son « grand nez de juive maigre ». Sa façon d'être étranger à tout, maladie, fatigue, dénuement, mort. D'ailleurs elle s'appelle Lazare – la femme qui revient des morts ou qui va aux morts ou qui est la mort en personne ou la résistance à la mort, comme on voudra. Simone Weil, bien sûr. L'autre sainte, intraitable celle-ci, du Bleu du ciel. Troppmann lui confesse ses frasques avec Dirty, son mariage raté avec Edith, ses anomalies sexuelles – coucher avec une morte qui pourrait être sa mère, sa tentative de suicide. Et cette longue banderole noire qui vole au vent devant sa fenêtre « comme un ruisseau d'encre qui aurait coulé dans les nuages », « comme si une poche d'encre s'ouvrait dans ma tête. » En fait, une banderole mise en mémoire de Engelbert Dollfuss, le chancelier autrichien assassiné le 25 juillet 1934 par les nazis. Car autant que la nécrophilie, la débauche, le suicide, l'Histoire est là, menaçante. Le glauque individuel va de pair avec l'horreur politique. Et Lazare qui écoute, imperturbable, devient l'incarnation improbable de la statue du commandeur. « Vous connaissez l'histoire de la nappe noire qui couvre la table du souper quand Don Juan arrive ? »

 

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Christian Schad - Napoli (1951) - Collection privée (veinard !)

 

Les pieds maternels.

Existence de plus en plus déjetée. Errances montparnassiennes. Verres au Dôme et ailleurs. Idioties. Honteries. Échecs à provoquer le sort. Pleurs en secret. Sanglots sans queue ni tête. « Je buvais des alcools ici ou là, je marchais sans but précis et, finalement, je prenais un taxi pour rentrer chez moi ; alors, dans le fond du taxi, je pensais à Dirty et je sanglotais. » Il pense aussi à Lazare et il tremble. Lazare, conscience de l'Histoire, horizon du monde, guerres à venir, contrat avec la mort. Il se console au cabaret. Paillettes, culs, innocence. « Je regardais son derrière nu avec le ravissement d'un petit garçon. » 

Et puis Xénie, rencontrée Chez Francis, Alma Marceau. « Elle mangeait du boudin et buvait tout le vin rouge que je lui versais. Elle avalait les morceaux de boudin comme une fille de ferme, mais c'était une affectation ». En réalité, fille riche et désoeuvrée. Bourgeoise qui joue la marxiste. Dépassée par ce qui se passe et suicidaire. Il lui enfonce une fourchette dans la cuisse jusqu'au sang. Il suce le sang. Elle se laisse faire. Elle le suit au Fred Payne's bar – célèbre club de jazz à Pigalle. Encore alcools, quelques gestes en vain mais léthargie. Maladie. Violent désir de répit. De consolation. De salut, sans doute. Xénie a la parole qu'il faut : « Tout le monde sait que vous avez une vie sexuelle anormale. Moi, j'ai pensé que vous étiez surtout très malheureux. Je suis très sotte, très rieuse. Je n'ai que des bêtises dans la tête, mais, depuis que je vous connais et que j'ai entendu parler de vos habitudes, j'ai pensé que les gens qui ont des habitudes ignobles... comme vous... c'est probablement qu'ils souffrent. »

ANORMAL ? Disons plutôt ANOMAL. C'est pas mal, anomal. On y entend « mal », « anneau », « animal », « anomalie », c'est très bataillien, je trouve.

A Xenie, il dit que « ceux qui admirent Sade sont des escrocs » et il pense aux surréalistes. Et aussi qu'il la trouve belle et qu'il aime quand elle lui dit tu. Comme dans Comédie à trois baisers. « Monsieur, j'ai deux mots à te dire ».

Auprès d'elle, il se sent moins détritus.

Alors il lui raconte son innommable.

Le cadavre de sa mère devant laquelle il s'est b...

Oh mon Dieu mon Dieu.

Mais non Georges, calmos.

Et là je pense à un très joli livre d'Alina Reyes, Le Carnet de Rrose, dans lequel elle s'était vue faire en rêve une fellation à son père. Au matin quand elle se réveilla, elle fut d'abord perplexe en y repensant, puis éclata de rire et se dit « voilà une bonne chose de faite ». Et je pense à ça car je me dis que dans le cas de Bataille, comme dans tous les cas d'expériences « anomales », la honte et la culpabilité sont souvent bien pires que l'acte lui-même – ce dernier souvent anodin, anecdotique. Le violent, ce n'est pas ce qu'on refoule (ou ce qu'on se reproche), c'est la manière dont on le fait. Bataille s'est masturbé sur maman morte, la belle affaire. On peut comprendre qu'un ado en pleine puberté, et sans doute un peu oedipien comme tout le monde, ait été perturbé par le décès de sa mère et n'ait rien trouvé de mieux à faire pour se consoler que se livrer à cet acte pas très catholique – ou au contraire par trop catholique – mais qui dans tous les cas ne devrait pas avoir cette importance. En insistant comme un forcené sur cet épisode un peu partout dans son oeuvre, Georges révèle surtout le petit bourgeois de province bigot qu'il n'a au fond jamais cessé d'être et qui fait un drame du « sale petit secret », cette spécialité si française. Et c'est qui fait que sa littérature est bien plus de confessionnal que de boudoir.

 

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Christian Schad - Comte St-Genois d'Anneaucourt (1927) - Centre Pompidou.
(Sur l'histoire du tableau et le célèbre "travesti du Berlin  des Années folles", voir ce passionnant document d'Arte - 10 mn - ici)

 

Histoire d'Antonio 

Barcelone, La Criolla, célèbre cabaret underground et interlope, « cave du vice » où la transgression était reine, le travestime en premier lieu et que fréquentèrent autant Georges Bataille que Jean Genet, Joseph Kessel, Paul Morand – et même peut-être Simone Weil. Elle, sans doute, plus par curiosité que par dépravation – ou pire, par dépravation empêchée, par dépravation tentée et sans doute échouée. Et c'est ce qui scandalise Troppmann quand il l'apprend de la bouche de son ami Michel :

« Mais Lazare venait souvent à la Criolla ».

Une phrase à la Twin Peaks, je trouve.

Oui, Lazare venait ici. Volonté de savoir. Envie de se confronter à ce qu'on n'est pas, ne peut être, ne comprend même pas. Mais quand même on essaye, on cherche. Tout comme quand elle demanda à Michel de lui enfoncer des épingles dans la peau afin de s'entraîner à la torture au cas où. Troppmann ne veut pas entendre ça. Michel l'accable : « Tu le sais, Lazare envoûte ceux qui l'entendent. Elle leur semble hors de terre. Il y a des gens ici, des ouvriers, qu'elle mettait mal à l'aise. Ils l'admiraient. Puis ils la rencontraient à la Criolla. Ici, à la Criolla, elle avait l'air d'une apparition. Ses amis, assis à la même table, étaient horrifiés. »

Et de rapporter qu'un certain Antonio, jeune ouvrier et agitateur, la considérait comme une sainte. Avec lui, elle tente un jeu de suicide au révolver – qui n'aboutit pas. Elle n'en garde pas moins sur elle la balle qui était en face du détonateur.

« Lazare aime les petits oiseaux : elle le dit, mais elle ment. Elle ment, entends-tu ? Elle a une odeur de tombe. Je le sais : je l'ai prise un jour dans mes bras... »

Toutes ces choses bizarres qui se sont passées avant le présent du récit – et c'est dans cet « avant » / »Avent » que réside le charme du Bleu. Un temps ni perdu ni retrouvé mais rappelé. Le temps rappelé. Et qui crée une sorte de nostalgie vicieuse, d'âge d'or glauque, d'abîmes radieux – tout ce que l'on aurait aimé vivre jeune, qu’on a peut-être ou en partie vécu. Avec la vraie vie, on ne sait jamais où on est. Bref. Stupre. Luxure. Interdits. Raconter qu'on est allé là, qu'on a vu ça, qu'on a fait ci, qu'on s'est même compromis dans des trucs dont on est encore fier – dont on aurait été fier si on les avait faits. Toutes ces femmes extraordinaires qu'on aurait dû connaître – qu'on a un peu connues après tout. Pas assez mais ce « pas assez » est déjà énorme dans notre cas. Tout ce qu'on a frôlé en érotisme et en écriture. Tout ce qu'on aurait pu aimer en mieux et mieux. Mais voilà, on était dans l’inaboutissement, l’inassouvissement, le seuil – ce que nous avons eu de mieux et qu’il faut prendre comme telle. Vie faite de brouillons, d'esquisses, de commencements sans cesse recommencées.  Une vie qui en vaut bien une autre. Et sans reparler de la vie qui aboutit au livre etc.

Non, je relis Le Bleu du Ciel comme si j'en avais été. À la Criolla, au bordel, avec Dirty, Lazare et Xénie (qui seraient qui dans ma vraie vie ? La Dubois, la Condis et la Putiphar ?). Il y a des livres comme ça qui nous rappellent des choses qu’on aurait pu vivre. Des choses non vécues possibles. Des fictions qui agiront comme des souvenirs ou des affects. Du passé présent. De l’imaginaire qui s’avère. Du faux qui rend vrai. De l’illusion vitale. De la vérité musicale sans qui la vie etc. Comme dans cette phrase musicale célèbre que l’on entend dans la rhapsodie hongroise 4 de Liszt et dont le ton dansant et guilleret fait monter les larmes aux yeux (il faut que je filme ça). Fantasmé ou non, le passé est là, s’impose, se rappelle à nous, nous rappelle à lui. Montagne Magique, bien sûr, pour moi. Ou Loup des steppes. Mais aussi À rebours. Age d'homme de Leiris. Et même certains Balzac (Peau de Chagrin, Louis Lambert). Ça aurait pu être moi – donc ça l'est en partie. Non pas le récit en lui-même mais son ambiance. Le récit qui suscite nos propres madeleines. Un peu comme lorsqu’on a l’impression d’avoir rêvé ce que l’on est en train de vivre – et que quelqu’un vous dit à coup sûr : « c’est un signe que t’es fatigué ».

Donc, oui, j'ai dû y aller, moi aussi, à la Criolla dans les années 30. Je suis sûr qu'on pourrait retrouver une photo où j'y suis. Un peu comme dans Shining, tiens. Mais ce n'est pas à Kubrick que je pensais, là. Plutôt à Licorice pizza ou Once upon a time in Hollywood, au Genou de Claire évidemment (qui restera pour moi l’expérience extra-temporelle par excellence), et même La Splendeur des Ambersons, ces films qui donne l’impression que vous en avez été. Sensation irréelle mais bien plus présente, opératoire, érogène que je ne sais quelle réalité inutile. Un peu comme quand je vais à Saint-Malo et que j’ai l'impression d'y avoir un passé... niçois. Que Saint-Malo, c'est Nice. Que je ne fais que passer bleu au gris du ciel. Et réciproquement. D'Intra au Vieux Nice. De la promenade des Anglais au Sillon. De Marie Fontanès à Faustine. Le rêve au service du réel – ma définition du surréalisme. 

Et Bataille, comme Leiris, est un post-surréaliste.

 

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Christian Schad - Freundinnen (girlfriends, 1930) - Collection privée

 

Bleu du ciel

Manifs, menace de grève générale, de violence, d'extase révolutionnaire. Lui en est toujours à ses abîmes persos. « Toute l'affaire me déplaisait : en un sens, la révolution faisait partie du cauchemar dont j'avais cru sortir » (formule qui rappelle celle de Dedalus : « l'Histoire est un cauchemar dont je cherche à m'éveiller »). Comme tous les bourgeois de gauche, il se sent coupable de « vouloir » la révolution mais de loin, en chambre, sans y participer vraiment – au contraire de Lazare prête à tout quoique paumée. Celle-ci souhaite ardemment la révolution mais répugne à la guerre civile. Or, l'une va avec l'autre. Les compagnons de Lazare veulent attaquer les compagnies d'armes pour précisément s'armer alors qu'elle veut d'abord libérer les prisons. Impossible de s'entendre avec cette vierge rouge.

Troppmann, lui, va et vient entre la rue et son hôtel. Il voit un cafard ou une souris dans sa chambre et se demande s'il ne rêve pas. Dirty et Xenie devraient le rejoindre et il ne sait pas trop quoi en faire – un peu comme Gaspard dans Conte d'été. Tout se suspend. La négativité sans objet atteint son point culminant. Attente – mais de quoi ? Il s'imagine mort et soulagé. Il se rappelle ses automutilations d'enfant. Il se rappelle aussi qu'il aimait le soleil. Qu'il fermait les yeux en le regardant et qu'il le comparait au rouge sang. Il se rappelle les nuits étoilées et le bleu du ciel de midi. Il retourne à la Rambla, un bar de nuit encore mal famé. Il n'y a que le difforme, le filasse et le flétri qui le font tenir. Comme par hasard objectif, il tombe sur Lazare et se demande si ce n'est pas l'être le plus humain qu'il eût jamais connu.

Le lendemain, il va sur la plage et se baigne. Dans le ciel, il scrute l'avion qui ramène Dirty. Il voit en Dirty la lumière. Son désespoir n'est plus total. Il va à la gare accueillir Xenie. Celle-ci ne parle que de révolution. Elle a voyagé en première mais en lisant L'Humanité. Une ravissante idiote, une sainte commandeuse, une prostituée sacrée - voilà l'entourage de Troppmann. « J'étais heureuse de souffrir », lui dit Dirty en arrivant. Voilà le credo de ces gens.

Quel réalisateur pourrait adapter Le Bleu du ciel au cinéma ? Et avec qui ?

 Réponse IA : 

Option 1 : La vision viscérale et sensorielle 

Réalisatrice : Claire Denis. 

Elle est la cinéaste idéale pour capter l'« expérience intérieure » de Bataille. Son cinéma (Beau Travail, Trouble Every Day) excelle à filmer les corps, le désir destructeur, l'errance nocturne et l'altérité politique sans jamais tomber dans le jugement moral. 

Rôle Acteur / Actrice Pourquoi ce choix ? 

Henri Troppmann - Tahar Rahim ou Louis Garrel. Ils savent incarner la fièvre intellectuelle, la dérive autodestructrice et une forme de mélancolie sombre, presque maladive. 

Dirty (Dorothea) - Adèle Exarchopoulos.  Elle possède cette sensualité brute, tragique et débordante indispensable pour jouer la folie éthylique et l'abandon absolu de Dirty. 

Lazare - Léa Seydoux ou Camille Cottin. Pour retransmettre la rigueur morale absolue, l'austérité intellectuelle et le magnétisme froid de ce personnage inspiré de Simone Weil.

Option 2 : La vision théâtrale, politique et transgressive 

Réalisateur : Albert Serra 

Bien que d'origine catalane, il tourne principalement en français avec des productions françaises (La Mort de Louis XIV, Pacifiction). Serra est le maître contemporain de la léthargie politique, de la décadence des élites et des atmosphères poisseuses et nocturnes. Il saurait parfaitement retranscrire l'attente du chaos à Barcelone et les fêtes sordides du roman. 

Rôle Acteur / Actrice Pourquoi ce choix ? 

Henri Troppmann - Benoît Magimel. Sa collaboration récente avec Serra a prouvé qu'il est exceptionnel pour jouer les hommes à la dérive, hantés par la paranoïa et la fatigue existentielle. 

Dirty (Dorothea) - Vimala Pons ou Anamaria Vartolomei. Elles sont capables d'apporter une étrangeté radicale, une performance physique imprévisible et une intensité théâtrale hors norme. 

Lazare - Isabelle Huppert. Le choix ultime pour incarner l'intransigeance totale, la froideur politique et une forme d'ascétisme intellectuel radical.

 

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Christian Schad - Operation (1929) -  Städtische Galerie im Lenbachhaus (Musée Lenbachhaus) à Munich

 

 

 Le jour des morts.

6 octobre 1934, Barcelone, insurrection des Catalans. Troppmann et Dorothea (Dirty) se retrouvent dans leur chambre d'hôtel. Elle lui raconte son aventure à l'église.

« Elle entra sous un porche. Elle était sans chapeau et mouillée. Sous le porche, il y avait un garçon en casquette, un garçon très jeune. Il avait voulu rire avec elle. Désespérée, elle ne pouvait pas rire : elle s'était approchée et l'avait embrassé. Elle l'avait touché. En réponse, il l'avait touchée. Elle était déchaînée, elle l'avait terrifié.

Me parlant, elle était détendue. Elle me dit :

- C'est comme un petit frère, il sentait le mouillé, moi aussi, mais j'étais dans un tel état qu'en jouissant, il tremblait de peur. »

Mais pourquoi aller dans une église ? « Je ne sais pas. Je peux me prosterner devant lui si je crois qu'il n'existe pas. » En effet, on peut croire en Dieu en étant persuadé qu’on n’y croit pas – et on peut ne pas y croire en étant convaincu du contraire.

Fusillade dans la rue. Dorothea veut y aller, en découdre – peut-être y rester. Son visage cruel. Troppmann la retient. Elle le méprise : « si seulement tu pouvais perdre la tête. » Non, il ne peut pas. Son désespoir à lui se limite au bar, au bordel et à sa chambre d’hôtel. Impossible d’aller se faire tuer au nom de la cause. Il n'est pas social comme elles, Dirty, Lazare ou même Xénie. Du reste, arrivée précipitée de ces dernières.  Xenie est comme folle, saigne. Michel a été tué et elle considère que c'est sa faute. Elle hurle, se débat. Lazare et lui tentent de la maîtriser. En haut, Dorothea dort. Troppmann est pris au piège entre ces (« ses ») trois femmes. Vaudeville tragique – ce qu’est si souvent la vie.

Finalement, Lazare et Xénie rentrent en France tandis que Dorothea et Henri vont à Trèves, en Allemagne (là où est né Karl Marx). C'est le premier novembre. Le jour des morts. Ils rencontrent des Hitlerjugend. Se perdent dans la forêt. Échouent sur un cimetière. Impression qu'un vide s'est ouvert sous leurs pas et au-dessus de leurs têtes. Tombes illuminées par la lune et les étoiles (l'amour qui meut etc.) Dorothea s'approche d'Henri et l'embrasse « dans la bouche ». Ils s'enlacent. S'aiment. Tombent sur le sol meuble. 

« ...et je m'enfonçai dans son corps humide comme une charrue bien manoeuvrée s'enfonce dans la terre. »

Terre, ventre, tombe, tout se mélange, s'identifie, se répète – jusque dans les mots. 

« Son ventre nu s'ouvrit à moi comme une tombe fraîche. » 

 « Frais », « fraîche », le seul mot heureux qui revient régulièrement dans Le Bleu. Le bonheur d'un instant. Même s'ils claquent des dents de froid et qu'il l'appelle « mon squelette » comme on dit « mon amour ».

Le lendemain, ils reprennent le train (le petit train s'en va à la campagne, Rigodon) pour Coblentz. Le train longe encore des tombes.

« Nous étions seuls dans un compartiment. Dorothea se rapprocha de moi pour me parler. Elle eut une voix presqu'enfantine. Elle me serra très fort un bras, elle me dit :

- Il y aura bientôt la guerre, n'est-ce pas ?

Je répondis doucement :

- Je n'en sais rien.

- Je voudrais savoir. Tu sais ce que je pense parfois : je pense que la guerre arrive. Alors, je dois annoncer à un homme : la guerre est commencée. Je vais le voir mais il ne doit pas s'y attendre : il pâlit.

- Et alors ?

- C'est tout. » 

Dirty-Pythie. Elle reprend :

« - Toutes les fois qu'il me voit, il pâlit. J'arrive avec une robe noire et tu sais, lorsque je m'en vais...

- Dis-moi.

- Il y a une flaque de sang, là où j'avais les jambes.

- Et toi ?

Elle expira comme une plainte, comme si elle suppliait tout à coup :

- Je t'aime.

Elle colla sa bouche fraîche à la mienne. Je fus dans un état d'intolérable joie. Quand sa langue lécha la mienne, ce fut si beau que j'aurais voulu ne plus vivre. »

Dans le wagon, un officier S.A très beau et très grand avec des yeux de faïence bleue.

 

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Ralph Fiennes (La Liste de Schindler - Steven Spielberg, 1993)

 

 

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