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Penser - Page 3

  • Simone Weil, la déflagratrice (1909 - 2009)

     

     

     

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    "La vierge rouge".

    Avant toutes choses, s’agenouiller. Se recueillir. Rendre grâce. Et pourquoi pas, tomber amoureux. La plus grande philosophe chrétienne du XX ème siècle était aussi une femme incroyablement séduisante malgré sa soi-disant mocheté. Les photos qui nous restent d’elle montrent d’abord une adolescente exaltée aux grands yeux curieux et profonds, à la chevelure noire, au cou de cygne, aux lèvres pleines. « Elle vous regardait par sa bouche », dira d’elle le poète Jean Tortel. Plus tard, ce sera cette jeune femme, pas mal godiche, qui joue au garçon, à l’ouvrier, au soldat. Je l’aime beaucoup avec son béret, sa pèlerine, ses bas de laine, ses grosses chaussures plates, ses lunettes d’intellectuelle, son air gavroche. Elle sourit toujours. Elle a l’air de s’amuser de la vie. Sur une photo, elle ressemble même à Harpo Marx. Quelque chose de profond et de goguenard dans le regard – quelque chose qui sent tout, qui voit tout, qui perçoit tout, et qui a l’air tellement plus fort que nous. Et puis, il y a son énergie, surhumaine quand on sait qu’elle est anorexique et migraineuse, sa conduite, souvent asociale et que d’aucuns qualifieraient de folle (eh oui elle est un peu folle, mais folle comme une sainte ! folle comme Jeanne d’Arc !), sa pensée, enfin, impitoyable comme le sont toutes les pensées chrétiennes mais qui chez elle dépasse tout ce qu’on peut imaginer en cruauté existentielle, et qui ferait passer Pascal pour un animateur de club Med ou Kierkegaard pour Joe le rigolo. D’autant qu’on ne sait jamais très bien sur quel pied danser avec elle. C’est qu’elle brouille les pistes, Simone. Mieux qu’infréquentable (au contraire, chacun recherche ardemment sa compagnie), elle est l’irrécupérable par excellence, nourrissant et contrariant tous les camps, quoique ne se réduisant à aucun.

    Catholique anti romaine, helléniste christique, anarcho-platonicienne, stoïcienne mystique, révolutionnaire anti-communiste, syndicaliste attachée à l’ordre traditionnel du monde, pacifiste qui s’engage dans la guerre, bourgeoise qui va à l’usine, intellectuelle qui se veut manuelle, chahuteuse et tragique, celle qui se définissait comme « amante du malheur » et qu’un recteur d’académie, un jour de mauvaise humeur, appela la « vierge rouge », semble avoir illuminé toutes celles et tous ceux qu’elle a rencontrés durant sa courte vie. Sa légende de « sainte laïque » vient aussi de ces témoignages saisissants que l’on a recueilli et qui semblent ceux d’apôtres contemporains : Gustave Thibon, Simone Pétrement, le père Perrin, Marie-Madeleine Davy, Camille Marcoux, Maurice Schumann et tant d’autres.

    En 1942, sa mauvaise santé ne lui permet pas de rejoindre la Résistance en France et elle doit se contenter d’un travail de coordinatrice à Londres dans les réseaux gaullistes. Par solidarité avec les Français de la zone occupée, elle ne se nourrit que par ticket de rationnement et meurt d’inanité l’année suivante au sanatorium d’Ashford, à trente-quatre ans - plus jeune que Mozart. D’aucuns disent que c’est un suicide alors que c’est une mort volontaire sacrificielle. D’après son biographe Georges Hourdin[1], elle demanda à son amie Simone Deitz, une juive catholique, de la baptiser[2] en juillet 43, un mois avant sa mort. Quelques années plus tard, on ouvrira ses cahiers et on tombera à genoux. Simone Weil, c’est Tertullien + sainte Thérèse d’Avila + saint François d’Assise + Giotto. Une perception inouïe de l’homme, « ce néant capable de Dieu » et de Dieu « qu’il nous faut aimer même s’il n’existe pas ». Une métaphysique paroxystique de la terre et du ciel. Et une façon d’aller jusqu’au bout de soi-même qui peut faire dresser les cheveux sur la tête. On se sent toujours indigne de lire Simone Weil et on a toujours un peu honte d’écrire sur elle. Notre pesanteur, elle nous l’a fait bouffer.

    Certes, elle en agaça et continuera d’en agacer plus d’un. Son platonisme intransigeant, sa passion de la justice, « cette fugitive du camp des vainqueurs » et pour laquelle il faut toujours être prêt à changer de camp, son sadisme punitif, son obsession du dur, de l’âpre, de l’inconfort (sinon du malconfort) dans la pensée et dans la vie, son « égalitarisme supérieur », sa pureté dangereuse, ses tentations albigeoises, son anti-romanisme primaire, pourront sembler parfois plus que discutable. Impossible de toujours la suivre dans ses exigences morales ni surtout dans son comportement qui ferait passer une carmélite pour une rombière. En même temps, la dure stoïcienne se conduit parfois comme une Marie-Chantal - quand par exemple, un jour de 1936, elle refuse, par charité mal ordonnée et toute déplacée, que le syndicat, qui l’a envoyé en mission dans le Nord lui couvre les frais de son voyage, sous prétexte qu’elle est assez riche pour s’en charger elle-même. A cette surfemme christique il arrive de confondre le désintéressement avec l’insolence et la force d’âme avec une manière très cavalière de faire fi des obligations. Mais tant pis. Ses excès, ses erreurs mêmes, sont à la mesure de son génie. Elle stimule toujours. Se plonger dans son oeuvre, c’est risquer la déflagration spirituelle. Un mot d’elle et vous n’êtes plus le même. On parie ?

     

     

     

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    Se faire chlorophylle

     

    « Il faut, disait-elle, accueillir toutes les opinions, mais les composer verticalement et les loger à des niveaux convenables. »

    Et encore :

    « Tout ce qui est assez réel pour enfermer les interprétations superposées est innocent ou bon. » [3].

    On dirait du Leibniz : à chaque pensée son cercle, à chaque point de vue sa part de vérité – non que la vérité ne soit pas unique et l’erreur pas multiple, mais tous les avis sont bons à prendre quand ils tendent, même contradictoirement, vers la vérité unique. C’est pourquoi l’on n’aura pas peur de compartimenter notre âme : telle partie de l’âme sera reconnue comme apte au rationnel, telle autre au surnaturel, celle-ci ne sera bonne que pour la pesanteur, celle-là que pour la grâce. Ainsi des mystères de la foi catholique qui

    « ne sont pas faits pour être crus par toutes les parties de l’âme »,

    et même de l’athéisme qui correspond bon gré mal gré à une partie de soi-même –

    « Je dois être athée avec la partie de moi-même qui n’est pas faite pour Dieu »,

    écrit-elle, consciente que cela heurtera certains esprits forts du catholicisme. C’est que tout en soi ne peut pas, ne doit pas croire en Dieu. Tout en soi n’est pas fait pour croire en Dieu, et

    « parmi les hommes chez qui la partie surnaturelle d’eux-mêmes n’est pas éveillée, les athées ont raison et les croyants ont tort. »

    Par ailleurs, aucune philosophie, aucune sagesse, aucune religion, luthérianisme compris, n’est proprement annulée par le catholicisme (même si sans doute celui-ci les transfigure toutes). Au contraire d’une tendance anti-intellectuelle du catholicisme, représentée par exemple par un Bernanos, Simone Weil refuse de sacrifier l’intelligence à la foi, la philosophie à la religion, la recherche au canon. L’Eglise est « dépositaire des sacrements et gardienne des textes sacrés » et a pour mission l’enseignement essentiel de l’Evangile mais en aucun cas n’a le droit de

    « limiter les opérations de l’intelligence ou les illuminations de l’amour dans le domaine de la pensée. »

    Autant de propositions qui, on le comprend vite, ne vont pas sans irriter certains catholiques qui se demandent alors qu’est-ce que c’est que cette « catholique » qui reconnaît au protestantisme une part de vérité et à l’athéisme une légitimité mentale, voire purificatrice ? A ces bons charbonniers de la foi, on aura envie de répondre que la vraie religion chrétienne n’est ni une superstition ni une idéologie comme la manière dont ils ont d’y croire donne si souvent l’impression. Combien parmi vous, braves gens, qui considérez Dieu comme un père fouettard ou un grand consolateur ? Ou qui se sont persuadés que le salut était une question de mérite – et qui ne croient d’ailleurs que pour être sauvés ? Combien de « pieux croyants » sont-ils en fait de méchants idolâtres ? Combien estiment qu’ils sont tout près de Dieu et même à côté de Lui  – alors que la vérité est qu’

    « on ne se trouve pas au point où Dieu existe »

    et qu’ « entre deux hommes qui n’ont pas l’expérience de Dieu, celui qui le nie est peut-être le plus proche » ?

    Pour Simone Weil, seul celui qui est passé par la misère extrême ou par la joie extrême, ou plutôt par la joie extrême dans la misère extrême, est digne de se dire « croyant ». Le reste, immense, infini, presque total, est troupeau, « gros animal », pesanteur. Ne croyons pas que nous n’en faisons pas partie.

    Et comprenons, avant toutes choses, que

    « tous les mouvements naturels de l’âme sont régis par des lois analogues à celles de la pesanteur matérielle. La grâce seule fait exception ».

    Ainsi débute La pesanteur et la grâce, ce livre déflagrateur que j’ouvris une nuit où je ne parvenais pas à trouver le sommeil, sans doute à cause de l’un de ces dîners excessifs qui font mon contentement et ma blessure depuis une mauvaise puberté. Il peut paraître vulgaire de confondre son obésité avec la pesanteur weilienne (encore que depuis Nietzsche, l’on sait que toute vraie philosophie relève de la diététique), mais dans la minute où je la lus, cette phrase me fit du bien. La seconde, reprise de la première :

    « Il faut toujours s’attendre à ce que les choses se passent conformément à la pesanteur, sauf intervention du surnaturel »,

    m’emplit le cœur de joie. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, je m’étais converti à Simone Weil. L’anorexique avait instantanément allégé le boulimique. Le malade ne se sentait plus coupable de l’être.

    Pourquoi diable les pensées qui nient la volonté sont-elles toujours accueillies avec autant de bonheur ? C’est qu’elles nous déculpabilisent de notre faiblesse, pardi, et nous font nous pardonner nos maladies. En cessant d’exiger de nous notre acharnement à faire ou à être ce que ce que notre nature nous empêche de faire ou d’être, elles nous rendent à nous-mêmes.Du jansénisme au spinozisme, en passant par saint Augustin et Nietzsche, tout ce qui me dit que je n’en peux mais me redonne le moral, et, paradoxalement, l’envie d’agir. Au contraire des philosophies positives qui minent, les philosophies négatives emballent. Il suffit de douter du libre arbitre et de la volonté pour se sentir immédiatement plus libre et plus volontaire. Pour quelqu’un qui sait que la lourdeur du corps est la première lourdeur de l’être, la grâce apparaît en effet comme le seul recours – et la diététique comme la seule raison pratique. Notre seule liberté, c’est se mettre à attendre cette grâce. Attendre et espérer, comme le dit le comte de Monte-Cristo à Albert et à Valentine. Et qu’on ne nous parle pas de porte étroite ou de grâce au lance-pierre. En vérité, l’intervention du surnaturel dans nos âmes est beaucoup moins rare que ne le croient ceux qui ne jurent que par le volontarisme et l’action. L’exception de la grâce n’est pas forcément exceptionnelle. Il s’agit de s’y préparer, et pour ce faire, de suspendre ses croyances absurdes et ses activités délétères. Il s’agit surtout de se tourner vers autre chose que vers soi. Suspension, déclic, miséricorde. Ou : attention, appel, décollage.

    Seule la croyance en la grâce nous délivrera de la pesanteur. Seule la croyance en Dieu me délivrera de ce boulet glauque qu’est le moi.

    « Tenter cette délivrance au moyen de ma propre énergie, ce serait comme une vache qui tire sur l’entrave et tombe ainsi à genoux ».

    Ce que je dois comprendre, c’est que c’est mon énergie qui me dégrade et que c’est ma force qui me dépose en enfer. Tant que je crois en moi et en ma volonté, je m’enfonce. Tant que je me détache de ceux-ci, je m’élève. Il n’y a que les bœufs et les moutons qui se croient libres et « méritants ». Il n’y a que les hommes d’action, les volontaristes, les « qui-vont-de-l’avant », et autres petits bourgeois, qui bloquent la marche du monde ou pire lui font prendre la mauvaise direction.

    O temps, suspend ton vol…. « Anagké sténai », « il faut s’arrêter ». Tout ce qui freine ou stoppe le cours des choses est bon à prendre. Tout ce qui met en échec, même un instant, le dispositif, est source de grand soulagement. Houellebecq dit aussi ce genre de choses à propos des pannes, des incidents techniques, des coupures de courant qui font si souvent la joie des enfants, puis celle, plus retenue, des adultes. Un réseau de transmission qui ne transmet plus, un système d’information qui n’informe plus, un centre informatique qui bugue, « une fois donc l’inconvénient admis, c’est plutôt une joie secrète qui se manifeste chez les usagers ; comme si le destin leur donnait l’occasion de prendre une revanche sournoise sur la technologie. »[4] Le salut a toujours été une affaire de suspension. L’attente de Dieu n’est rien moins qu’une attention à Dieu. Et partant de là, une attention aux choses, aux autres, et même à soi – mais à un soi « détaché », à un soi « respirant », à un soi capable de recevoir la lumière, de se nourrir de lumière. C’est « chlorophylle » qu’il nous faut devenir. Et c’est apaisé, sinon gracié, que l’auteur de ces lignes put s’endormir.

     

     

     

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    Les paradoxes de l’attention

    Il faut donc suspendre en soi tout le pouvoir dont on dispose - se désemplir de ces jugements qui font notre vanité et de ces possibilités d’action qui constituent notre petite gloire mondaine, afin de créer un vide par lequel la grâce pourra pénétrer en nous. L’opération est difficile car notre être ne supporte pas le vide. C’est même dans sa nature de faire du mal quand le vide le menace. Le mal, c’est ce qui me vide et ce qui me donne envie de vider les autres. Le pire, c’est que ça marche, car lorsqu’on a fait du mal, 

    « on s’est accru, on est étendu, on a comblé un vide en soi en le créant chez autrui »,

    le tout selon un système de compensation certes imaginaire au vu de la grâce mais fort bien senti au vu de la pesanteur.

    Complication : pour que la grâce entre en moi, il faut que j’aie la volonté de faire le vide en moi, ce que seule la grâce permet. Bref, c’est la grâce qui me permet de recevoir la grâce. Ca paraît incompréhensible et pourtant ça ne l’est pas tant que ça. C’est comme lorsqu’on dit « vouloir croire en Dieu, c’est déjà y croire » - c’est une sorte de croyance négative qui prépare le chemin de la croyance positive. Pascal dirait : commencez à faire les gestes, la foi suivra peut-être. Se préparer à la grâce, c’est peut-être déjà l’avoir reçue.

    Pour cela, il faut développer en nous cette faculté que d’aucuns diraient secondaire et même ridicule par rapport à la volonté et qui s’appelle l’attention.

    L’attention - le concept capital de Simone Weil.

    L’attention, soit la cessation de nos activités merdiques et de nos agitations morales, et la mise de notre être en mode contemplatif.

    L’attention comme contemplation tranquille des choses. Laissons donc notre volonté aux tâches serviles, soyons attentifs, et peut-être quelque chose arrivera. Soyons attentifs et sentons que cela va déjà mieux. Ce qui nous irrite dans cette méthode, enfin, ceux qui parmi nous croient à la suprématie de la volonté et de l’action, est qu’elle semble nous forcer à la passivité. Une passivité effectivement inspirée du taoïsme et des philosophies indiennes et qui constituent de manière hétérodoxe, que d’aucuns diront hérétiques, le christianisme de Simone Weil. La seule action acceptable et légitime, c’est en effet l’action non agissante, l’action impersonnelle qui n’obéit à aucune subjectivité ni à aucune volonté, qui laisse agir plutôt qu’elle n’agit elle-même.

    « Quoi de plus sot que de raidir des muscles et serrer les mâchoires à propos de vertu, de poésie ou de la solution d’un problème ? »,

    écrit malicieusement Simone Weil. La force volontaire ou la volonté forcée sont si mauvaises conseillères ! D’autant plus que l’on peut toujours piteusement échouer dans son action, sinon se révéler plus velléitaire que volontaire. Ainsi du reniement de saint Pierre dont le vrai péché n’a pas consisté à avoir renié le Christ mais plutôt à lui avoir soutenu que lui, ce sacré Pierre, il ne le ferait jamais ! La faute de Pierre, et de tous les hommes avec lui, ce n’est pas leur lâcheté, c’est leur arrogance.

    « Dire au Christ : je te resterai fidèle, c’est déjà le renier, car c’était supposer en soi et non dans la grâce la source de la fidélité. »

    Il n’y a que les pharisiens qui sont fiers de leurs vertus, qui font de leurs vertus leurs mérites et leurs mérites leurs forces. Passe encore de se croire le plus beau ou le plus intelligent, mais celui qui se croit le meilleur dans la bonté et la volonté est celui que, comme le dit Chesterton, le Christ ne peut lui-même s’empêcher de gifler. C’est pourquoi il ne faut jamais craindre le mal qui nous rabaisse, c’est-à-dire qui nous vexe, car dans notre dépit, notre rage ou notre peine, nous sommes révélés à nous-mêmes, nous voyons enfin ce que nous valons. A nous d’être à la hauteur de notre rabaissement, à nous de remercier celui qui nous l’a infligé car ce faisant

    « il a révélé notre vrai niveau »

    de preux minable qui tentera désormais de l’être moins. Par ailleurs, il convient aussi de sauver l’âme de celui qui vient de nous faire du mal. Si quelqu’un m’a fait du mal, il faut que je désire que ce mal ne me dégrade pas, afin qu’en me faisant moins mal que prévu, la responsabilité de celui qui me l’a infligé en soit diminuée. Ainsi, je nous sauve tous les deux. Ainsi, je crée de l’amour grâce à la haine. Pas facile. C'est le sens du "mon Dieu, pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés."

    Il est vrai que l’attention ne va pas de soi. Etre trop attentif, c’est déjà ne plus l’être pour de bon. Apprendre à faire attention, c’est paradoxalement, apprendre à ne pas trop se concentrer sur la chose qui retient notre attention. Comme le dit Joël Janiaud dans son article sur « Simone Weil et l’attention »[5],

    « être attentif, ce n’est pas focaliser de manière forcée la perception. Pour apprendre à faire attention, il est bon de « s’exercer à ne pas faire attention ». Apprentissage paradoxal : l’exercice porte sur le fait même d’éviter l’opération. Autrement dit, la volonté ne peut pas diriger l’attention trop directement, sous peine de la dénaturer. Il doit donc demeurer, dans l’attention authentique, une sorte de passivité, de lâcher-prise »,

    j’oserais rajouter, de détente. L’attention est une détente de l’être. A l’accablante triade « volonté, action, force », on substitue la triade « détente, détachement, disponibilité ». Outre le fait éprouvé que c’est lorsqu’on se détend le plus qu’on bande le mieux, il y a cette part de mystère dans l’attention qui fait que pour qu’elle soit la plus pure possible elle doit surtout s’atteler à ne pas l’être. Il s’agit donc toujours de

    « reculer devant l’objet qu’on poursuit. Seul ce qui est indirect est efficace. On ne fait rien si l’on n’a d’abord reculé. »

    C’est par ce recul que l’on pourra bientôt s’élever jusqu’au bien.

     

     

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    Déréliction et décréation

     

    Pour l’heure, il faut revenir au mal, son vide et sa douleur. Et d’abord comprendre ce paradoxe suffocant que c’est par l’existence du mal, c’est-à-dire par l’existence du vide, que l’on en vient à avoir besoin de Dieu. Contrairement à ce que les belles âmes répètent partout, le mal n’est pas ce qui rend impossible ou incompréhensible l’existence de Dieu, mais au contraire ce qui la rend possible, compréhensible, souhaitable, incomparable, formidable. Le mal n’est pas ce qui accuse Dieu, le mal est ce qui implore Dieu. Le mal n’est pas ce qui fait que l’on se détourne de Dieu, le mal est ce qui fait que l’on se tourne vers lui – même si c’est pour l’engueuler. Le mal est ce qui nous rend sensible à l’absence de Dieu et l’absence de Dieu prouve notre besoin de Dieu.

    « L’absence de Dieu est le mode de présence divine qui correspond au mal – l’absence ressentie. »

    Le Christ qui crie sur la croix que Dieu l’a abandonné rappelle au monde que Dieu était là et qu’en un sens il sera toujours là. Dieu nous laisse dans le mal pour qu’on ait besoin de lui. Dieu nous laisse dans le mal pour qu’on existe d’abord sans lui. Le mal est une bénédiction pour Dieu. Ce n’est pas un paradoxe, c’est une évidence. Sadique, Dieu ? Pas plus que la mère qui accouche de son bébé et donc le sépare d'elle, le condamnant d'abord aux pleurs, à la panique et à la faim.

    Il faut donc supposer le mal, « et même un moment sans espérance », afin que nous soyons d’abord dévoilés au réel pur, puis disposés à recevoir la grâce qui nous fera supporter ce réel – quoique ne nous en consolant pas. En effet,

    « l’amour n’est pas consolation, il est lumière. »

    Pas de consolation ni de compensation dans la foi, pas de baume ni de compresse dans l’amour. Au diable l’etiam peccata et toutes

    « les croyances combleuses de vide, adoucisseuses des amertumes » !

    Et sus à l’imagination qui

    « travaille continuellement à boucher toutes les fissures par où passerait la grâce » !

    Spinoza menait une guerre des passions joyeuses contre les passions tristes, Simone Weil conduit une bataille de l’amour contre l’imaginaire. Tout ce qui nous console nous comble et tout ce qui nous comble nous empêche de recevoir la grâce.

    « Il ne faut [donc] pas pleurer pour ne pas être consolé. »

    Il faut fuir comme la peste tout ce qui pourrait nous consoler, y compris le temps que nous avons transformé en gigantesque dispositif des compensations avec le présent qui console du passé ou l’avenir qui console du présent. La vraie foi est sans appel :

    « Si l’on désire un amour qui protège l’âme contre les blessures, il faut aimer autre chose que Dieu. »

    A la rigueur, si nous avons vraiment besoin de réconfort, tournons-nous, plutôt que vers Dieu ou nos proches (préservons nos proches de nos blessures !), vers les œuvres d’art. Giotto, Bach, Racine – voilà qui nous consolera ponctuellement des misères de la vie. Pour le reste, il faudra se faire à l’idée que Dieu n’est pas là pour apaiser nos souffrances mais plutôt pour leur donner un sens. Comme aurait dit Claudel, le Christ n’est pas venu abolir la souffrance, il est venu l’emplir de sa présence. Quant à ceux qui désirent avant tout leur salut, ils prouvent qu’ils croient plus en leur précieuse âme qu’ils espèrent éternelle et récompensée plutôt qu’en la réalité de Dieu. La (très dure et très weilienne) vérité est qu’on ne croit pas en Dieu pour être sauvé, on croit en Dieu pour sauver les autres. On ne croit pas en Dieu pour se réserver une place au ciel, on croit en Dieu pour percevoir le réel tel qu’il est. Dieu, sel de la terre et poivre de vie, dont je n’ai jamais plus conscience que dans ma douleur à vivre. C’est pourquoi toute peine est une chance ontologique.

    « L’extrême difficulté que j’éprouve souvent à exécuter la moindre action est une faveur qui m’est faite. Car ainsi, avec des actions ordinaires je peux couper des racines de l’arbre »

    - ce que je ne pourrais faire avec des actions extraordinaires trop stimulantes, trop divertissantes, qui me donneraient un air avantageux et m’empêcheraient de me retrouver nu comme un ver devant Dieu et son réel. C’est aux prises avec les misères de l’intendance, les maux d’argent, les déficiences sexuels, les soucis administratifs, les petites choses qui bouffent plus que les grandes, que je me vide progressivement, et que je peux alors implorer la grâce de faire usage de ce vide. Rien de tel que la déréliction du quotidien pour s’extirper de son apparence mondaine ! C’est en se déracinant complètement qu’on touche enfin le réel du réel. Car oui,

    « il faut se déraciner. Couper l’arbre et en faire une croix, et ensuite la porter tous les jours ! »

    Quand on vous disait qu’elle était terrible, l'auteur de L'enracinement !

    Pire, ou mieux : il faut aimer Dieu même s’il n’existe pas. C’est notre amour qui le fera exister. Exactement comme avec les morts.

    « Piété à l’égard des morts : tout faire pour ce qui n’existe pas. »

    Tout faire pour que ce qui n’existe pas existe enfin. Ou revienne. Ou renaisse. Ou ressuscite. Ou se dévoile. C’est parce que le père du fils prodigue a attendu celui-ci tous les jours à la fenêtres que celui-ci a fini par revenir. C’est parce nous célébrons nos morts qu’ils sont toujours présents en nous. C’est parce que nous éprouvons de l’amour pour Dieu que celui-ci va nous appeler.

    Est-ce à dire que Dieu est le fait de notre seule subjectivité ? Jamais de la vie ! Dieu nous a créés, et ce faisant s’est retiré, se confondant à nos yeux avec le néant dont il nous avait sortis. Dieu s'est décréé pour nous. Il ne tient alors qu’à nous de lui rendre la pareille. La décréation, c’est rendre à Dieu un peu de l’être qu’il nous a accordés. C’est renoncer à un brin d’être qui pourra nous rendre visible, ou tout au moins perceptible, le sien. Ce que le croyant normatif aura du mal à comprendre, tant il s’imagine que Dieu et lui peuvent cohabiter comme ça dans le même espace-temps, et que Dieu a, par amour pour nous, renoncé à être tout. Dieu a renoncé à être tout pour que nous soyons quelque chose. Dieu nous a laissé de la place. Dieu nous a laissé sa place. Exister, c’est « être placé en dehors » - de Dieu, en l’occurrence ! En nous créant, il s’est décréé. A nous donc de nous décréer pour lui rendre cette existence qu’il nous a donnée et qu’il nous mendie. On lit bien : Dieu nous a donné l’existence pour ensuite nous la mendier.

    C’est la raison pour laquelle il faut commencer par s’aimer les uns les autres. Car c’est en s’aimant les uns les autres que Dieu s’aimera à travers nous. C’est en s’aimant les uns les autres que l’on permet à Dieu de s’aimer et de se retrouver devant nous. L’homme est donc autant responsable de lui-même que de Dieu. Et plus il se sentira responsable de Dieu, plus il sera allégé de lui-même.

    « Ainsi nous sommes cocréateurs. Nous participons à la création du monde en nous décréant nous-mêmes. »

    Nous avons été créés dans la pesanteur, nous nous décréérons par la grâce.

    Dès lors, à nous de consentir ou non à Dieu ! A nous de lui rendre ou non ce qu’il nous a donné ! Dans tous les cas, n’oublions pas que c’est l’orgueil qui nous fera rester simplement hommes et que c’est l’humilité qui nous révèlera hommes en Dieu.

    « Etre orgueilleux, c’est oublier qu’on est Dieu »,

    écrit sans rire Simone Weil. Et c’est le rappel en Dieu qui fait que Lui et nous peuvent enfin coïncider.

    « Il faut notre consentement pour qu’à travers nous Dieu perçoive sa propre création. »

    Encore une double opération ! Dieu attend qu’on se retire pour Le laisser passer comme Lui s’était retiré pour nous laisser être.

    « Cette double opération n’a pas d’autre sens que l’amour, comme le père donne à son enfant ce qui permettra à l’enfant de faire un présent le jour de l’anniversaire de son père »

    - le mauvais père étant alors celui qui rappelle tout le temps à son enfant que « c’est son fric » !

     

    Résumons :

    - La grâce est ce qui nous permet de faire le vide par lequel cette même grâce entre en nous.

    - L’attention est ce qui nous permet d’appréhender l’être dans sa pureté à la condition de pas trop y faire attention.

    - La décréation, c’est la faculté que nous avons d’accorder à Dieu l’existence qu’il nous a lui-même d’abord accordée.

    La dialectique weilienne fonctionne donc par tautologie et par inversion. Un esprit de géométrie n’y verrait que contradiction, un esprit de finesse n’y verra qu’unité mystique. Dieu a demandé à Abraham de sacrifier Isaac puis l’a empêché de le faire. Dieu a tout donné à Job, puis tout repris, puis tout redonné. Dieu semble tout faire pour nous rendre incompréhensibles à nous-mêmes, mais c’est de cette incompréhensibilité que nous tenons notre statut d’homme. Dieu nous oblige à la contrariété de sa présence-absence, à la contradiction de notre être-néant, à la contraction, enfin, de la nécessité et de la liberté.

     

     

     

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    Le désir et la grâce

     

    Ce qu’il faut, c’est

    « accepter d’être soumis à la nécessité et n’agir qu’en la maniant. »

    Loin de se perdre dans cette

    « notion de bas niveau »

    qu’est le choix et de tomber dans la vulgarité du libre arbitre, qui n’est qu’une vanité du moi, Simone Weil affirme une entière abnégation de l’être face à Dieu. Etre libre, ce n’est pas se décider entre deux hasards, c’est être conscient de la nécessité dans laquelle nous sommes embarqués. Notre seule marche de manœuvre, c’est l’attention aux lois de la création, la suspension de celles-ci en nous (décréation), la mise en disponibilité de notre être en vue d’un appel. Tout le reste est littérature.

    Sustine et abstine ? "Souffrir et s’abstenir" ? Plutôt : consentir et rendre grâce. Cela peut paraître déprimant alors que c’est profondément libérateur. Car dès que nous serons parvenus à recevoir des ordres de Dieu, nous ne serons plus assujettis à notre petit moi tyrannique. Mon Dieu, délivrez-nous du mal, mon Dieu, délivrez-nous du moi, mon Dieu, délivrez-nous du moal. En ce genre d’affaire, la subordination est tout. Elle permet qu’en nous le meilleur travaille à notre insu. Elle nous délivre du petit caporal que nous avons tendance à mettre à la tête de notre être et qui la plupart du temps nous commande sans résultat et nous tourmente sans efficacité. Il est vrai que dès l’on essaye d’opérer de soi-même par soi-même, on se condamne à l’échec et à la torture mentale. C’est pourquoi Dieu est une bénédiction. Comme le dit non sans génie Simone Weil, 

    «  on ne s’engage pas à aimer Dieu, on consent à l’engagement qui a été opéré en soi-même sans moi-même. »

    Au fond, la foi, c’est comme la grossesse, il faut laisser faire le travail de Dieu en soi, attendre que ce travail atteigne son but, jouir de cette attente, et accoucher – soit mettre toute son âme et tout son amour dans quelque chose que l’on est obligé de faire. Y compris écrire :

    «  On écrit comme on accouche, on ne pas s'empêcher de faire l'effort suprême. »

    CONSENTIR ET NON SE FORCER A ECRIRE.

    L’important est de ne jamais aller plus vite que la musique, de ne jamais être impatient façon Judas, de ne jamais presser Dieu. Si Judas n’avait pas été aussi pressé de libérer Israël du joug romain, il n’aurait peut-être pas vendu Jésus. Ce qui a perdu Judas, c’est son incapacité à suspendre l’histoire, sa propension à précipiter les choses au lieu de rester attentif à celles-ci. Une fois de plus, dès que l’on est inattentif, on loupe le coche de la grâce. Tout allait s’accomplir comme on le désirait et voilà que notre volonté, judaïenne s’il en est, a voulu forcer les choses et a tout gâché. Au lieu de désirer, c’est-à-dire au lieu de se laisser aller à notre nature divine, nous avons « voulu », c’est-à-dire que nous nous avons résisté à cette nature divine et que nous avons mis en branle notre énergique mais pesante nature humaine bonne qu’à vouloir et qu’à agir. Gare, d’ailleurs, à celui qui n’agit qu’en vue de son salut ! Il se fera mal voir ! Au contraire,

    « si mon salut éternel était sur cette table sous la forme d’un objet et qu’il n’y eut qu’à étendre la main pour le saisir, je ne tendrais pas la main sans en avoir reçu l’ordre. »

    La joie en Dieu est bien plus importante que mon salut. Incarnation d’abord, résurrection plus tard - éventuellement.

    Quiconque ne voit que lui-même est donc mal barré, mais quiconque ne voit que Dieu n’ira pas très loin non plus. C’est qu’il ne s’agit pas de faire quelque chose pour Dieu, il s’agit de faire quelque chose par Dieu. Dieu nous aime mais Dieu ne nous demande pas de l’aimer, Dieu nous demande de nous aimer les uns les autres. Cela lui fait une belle jambe à Dieu qu’on « l’aime » - ou qu’on fasse des "trucs" pour Lui.

    « De manière générale, "pour Dieu" est une mauvaise expression. Dieu ne doit pas se mettre au datif. »

    En outre, "pour Dieu" implique que nous partons encore de nous, que nous croyons encore à notre sacro-sainte, quoique déplorable, trinité liberté-volonté-action, que nous sous-entendons que nous mériterions une récompense si nous accomplissions celle-ci ou une punition si nous allions boire un coup, bref, que nous n’avons pas renoncé au caporal de notre si intéressante intériorité. Or, c’est à l’extérieur que tout se passe.

    « En toutes choses, seul ce qui nous vient du dehors, gratuitement par surprise, comme un don du sort, sans que nous l’ayons cherché, est joie pure. Parallèlement, le bien réel ne peut venir que du dehors, jamais de notre effort. Nous ne pouvons en aucun cas fabriquer quelque chose qui soit meilleur que nous. Ainsi l’effort tendu véritablement vers le bien ne doit pas aboutir ; c’est après une tension longue et stérile qui se termine en désespoir, quand on n’attend plus rien, que du dehors, merveilleuse surprise, vient le don. Cet effort a été destructeur d’une partie de la fausse plénitude qui est en nous. Le vide divin, plus plein que la plénitude, est venu s’installer en nous. »

    Et Simone Weil de plaider pour une transsubstantiation de l’énergie qui

    « consiste, en ceci, que, pour le bien, il vient un moment où on ne peut pas ne pas l’accomplir ».

    Encore le consentement suprême plutôt que l'effort suprême. C'est dans le laisser-faire que s'accomplit le bon faire et dans le forcer-faire que s'accomplit le mal faire. Encore que pour ce dernier arrive ce moment où l'accomplir est impossible. Hélas ! Tout le monde, sinon personne, n’est capable d’attendre ce moment ni, encore moins, de s’abstenir. Le mal règne donc par défaut d’attention ou par excès d’impatience dans le monde. Le mal règne du fait de notre incapacité à lâcher prise. Celui qui lâche prise, c’est-à-dire celui qui consent à Dieu, ne peut qu’aller au bien. Celui qui résiste, qui veut faire les choses par lui-même, celui-là ne peut que faire le mal – même s’il ne pense pas à mal. Le mal est ce qui nous force à l'effort. On sue pour le faire !

    Si nous voulons vraiment le bien, attendons donc qu’il vienne en nous - un peu comme le sommeil. D'ailleurs chacun a fait cette expérience que plus on cherche "volontairement" le sommeil, moins on le trouve. Pour dormir, il ne faut se laisser aller au sommeil, non s'y forcer. Voilà pourquoi

     

    « nous devons être indifférents au bien et au mal, mais, en étant indifférents, c’est-à-dire en projetant également sur l’un et sur l’autre la lumière de l’attention, le bien l’emporte par un phénomène automatique. C’est là la grâce essentielle. Et c’est la définition, le critérium du bien. »

    Le bien est automatique et naturel, le mal est hypothétique et intentionnel. Avouons que nous raisonnons rarement comme ça, tant nous avons l’habitude d’estimer la volonté plus haute que le désir. Alors que c’est la volonté qui nous trompe et que c’est le désir qui nous rend vraiment libre.

    Comme l’explique Miklos Vetö dans « Le désir du bien »[6],

    « la volonté tend vers son objet, elle entend le saisir mais elle est dépourvue de tout pouvoir véritable. Ne possède de pouvoir, d’efficace, que le désir qui n’est que désir, aspiration silencieuse, si l’on veut, passive, une attitude de simple orientation, d’orientation amoureuse vers son objet, non pas mouvement, agissement violents. »

    Le bien relève du désir amoureux, non de la volonté féroce. Mieux : le bien relève du désir qui relève de la grâce ; le mal relève de la volonté qui relève de la pesanteur. METTRE EN RAPPORT LE DESIR ET LA GRACE, telle est l’ ambition mystique de Simone Weil.

    Ainsi, toute nature tend d’elle-même au bien. Il suffit d’un minimum d’attention et d’amour pour que nous soyons happés par le bien.

    « Mot du mousse breton au journaliste qui lui demandait comment il avait pu faire cela : « Fallait bien ! » Héroïsme le plus pur. On le retrouve dans le peuple plus qu’ailleurs. »

    C’est que cet héroïsme a obéi aux seules lois de la nécessité morale qui ne sont rien d’autre que la nature de l’être réel. Comme le remarque Mikos Vetö, le bien se confond avec le désir que l’on a de lui. Le désir du bien s’identifie à sa possession. Le désir du bien est un bien (alors que par exemple le désir de l’or n’est pas de l’or). Mieux : l’être du bien, c’est le bien. Le bien se confond avec son être. Voilà pourquoi Simone Weil ira jusqu’à écrire, dans ses Ecrits de New York, que

    « cela n’a aucun sens de dire : le bien est, ou le bien n’est pas, mais seulement : le bien » [7].

    La bonne action et/ou le renoncement à la mauvaise qui résultent naturellement de l’attention, le bien qui est le produit de mon être vidé de moi et installé en Dieu, la liberté comme seule obéissance aux nécessités physiques et morales, la grâce en adéquation avec le désir, tout cela constitue ce curieux christianisme de Simone Weil, christianisme certainement platonicien, christianisme taoïste s’il en est, christianisme quiétiste en tout état de cause.

     

     

     

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    L’ennemi imaginaire

     

    Laissons nous aller à Dieu, laissons Dieu aller à nous, et tout sera parfait dans le meilleur des mondes et héroïque chez le meilleur des mousses. Mais pourquoi tant de mal ?

    En premier lieu, parce que tous les biens ne peuvent s’accorder. Pire, chaque bien porte en lui le risque d’un mal. Chaque bien se mélange avec un mal. Voici donc la charité inéquitable, la prospérité corruptrice, la liberté inégalitaire, l’égalité liberticide. Même la tendre fraternité peut s’aliéner en prévention abusive, voire en surveillance communautaire. De même, la volonté d’avoir des enfants sans compter favorisera la surpopulation, la démocratisation des individus pourra être facteur d’affaiblissement de l’âme (et de renforcement de l’obésité), le dévouement pourra se transformer en assistanat, la compassion en indulgence coupable, la tolérance en relativisme culturel et en défaite de la pensée, etc, etc. De manière générale, le bien souffre d’une tendance à devenir totalitaire. Ces contradictions inhérentes à notre condition, nous devons pourtant les accepter, et même les aimer.

    « La contradiction est notre misère, et le sentiment de notre misère est le sentiment de la réalité. Car notre misère, nous ne la fabriquons pas. Elle est vraie. C’est pourquoi il faut la chérir. Tout le reste est imaginaire. »[8]

    Pour autant, nul ne peut vivre sans « métaxu », c’est-à-dire sans « intermédiaire » - soient tous les biens relatifs et culturels (foyer, patrie, traditions, valeurs) qui constituent le propre de l’humain. Au moins doit-on avoir à l’esprit que ces « biens » ne sont que des « moyens » qui nous permettent de supporter la vie, et que par conséquent ceux-ci peuvent changer selon les époques et les pays. Hélas, seul le saint est capable de ce discernement car pour les meutes que sont les communautés humaines, c’est précisément au nom de ces métaxu que l’on va se faire la guerre.

    Dès lors, le mal apparaît dans toute son horreur imaginaire ou plutôt dans toute son imagination horrible. C’est que le mal provient toujours de ces conflits entre valeurs imaginaires, irréalités perçues comme réelles, fantasmes qui vont vraiment faire couler le sang – en un mot, entre idéologies.

    Paradoxe : le mal est ce qu’il y a de plus réel sur terre et est causé par ce qu’il y a de moins réel. D’où son (infernal) besoin de faire dans la quantité afin de se donner de bonnes raisons d’exister. Le mal est quantitatif, jamais qualitatif. Le mal veut le plus, le nombre, le catalogue. Conquérir toujours plus de terres (César) ou de femmes (Don Juan) ou d’hommes (Célimène) pour se donner un apparat de gloire et en imposer. Le mal condamne à la fausse infinité – c’est là l’enfer même. Le mal est prévisible, lourd, monotone, toujours évitable et jamais évité, car en l’homme la croyance en l’action est persistante. Car oui,

    « le mal consiste en actions »,

    le mal est l’action incarnée. Rien à avoir avec l’action non-agissante du bien chère aux taoïstes et qu’a lu avec ferveur Simone Weil. Le mal est ce qu’il y a de plus inattentif au monde. C’est pourquoi d’ailleurs il lui arrive si souvent de mal se faire. Le mal fait mal le mal. Réglons à ce propos le sort du mal « parfait », « pur », « transcendant », « stavroguinien », « ouinien », ou « méphistophélien » et qui ne fut jamais qu’un fantasme littéraire. En vérité,

    « les vices sont soumis à la pesanteur, et c’est pourquoi il n’y a pas de profondeur, de transcendance dans le mal. »

    Le mal conscient de lui-même et qui jouit de s’étendre comme tel est une des pires fadaises romantiques qui soient. Aucun « méchant » au monde ne s’est jamais défini comme méchant, immoral ou vicieux – pas même les nazis qui au contraire vantaient leur force et leur beauté, pas même Harpagon, la Cousine Bette ou n’importe quel démon ménager que chacun de nous a au moins rencontré une fois dans sa famille, cette grand-mère acariâtre, cette tante prodigue, ce père tyrannique, autant de gens qui ont passé leur vie à pourrir celle de ses proches tout en répétant que c’étaient eux les victimes de ceux-ci. Un des signes les plus surs que l’on est en face de quelqu’un de peu recommandable est la victimisation dont celui-ci va essayer de se et de nous convaincre. Quand on fait le mal, on ne s’en aperçoit pas, et on tombe des nues quand on vient nous le faire remarquer. Au contraire du bien dont on a l’expérience qu’en l’accomplissant,

    « on a l’expérience du mal qu’en s’interdisant de l’accomplir, ou si on l’a accompli, qu’en s’en repentant. »

    Le critérium du mal, c’est qu’il n’est pas sensible à lui-même. C’est celui qui subit le mal qui connaît le mal, non celui qui le fait. C’est l’innocent qui sent le crime, non le criminel. C’est l’innocent qui sent la vérité du bourreau, non le bourreau.

    « C’est l’innocent qui peut sentir l’enfer » - non le damné.

    D’ailleurs, l’enfer, parlons-en. Ici aussi, Simone Weil se fait leibnizienne (en diable !). Si le damné est en enfer, c’est de sa propre volonté, non de celle de Dieu – qui est le contraire d’un violent.

    « Le faux dieu change la souffrance en violence, le vrai dieu change la violence en souffrance »,

    et c’est contre ce second hangement que se braque violemment le damné. Le damné qui se damne perpétuellement à chaque instant et qui ne voudrait pour rien au monde renoncer à sa haine de Dieu, quitte à souffrir mille morts. Le pire, pour lui, est que le vrai dieu sauve tout le monde - sauf que celui-là, qui ne veut pas être sauvé, et qui ne peut supporter l’amour de Dieu, va faire de cet amour une violence incompréhensible contre lui. Le damné va se torturer en Dieu et vouloir faire croire à tout le monde que c’est Dieu qui le torture. En vain, bien entendu.

    « Ainsi les âmes damnées sont au paradis, mais pour elles le paradis est enfer. »

    Le comique de la situation est qu’encore une fois le damné se damne par simple représentation des choses. C’est son mauvais imaginaire plus que ses actes qui le perdent – actes certes réellement malveillants ou criminels, mais qui lui ont été soufflés par sa très perfide conception des choses, son inattention au réel, sa manie de l’imaginaire.

    Il y a donc deux types de mal : le mal de la contradiction, consubstantiel à la condition humaine, mais que l’on se doit d’approuver en tant que nécessité ontologique et matérielle, et le mal de l’imaginaire, qui certes fait partie de l’humain mais dont l’humain pourrait en droit se débarrasser, mieux : dont ce serait le devoir de se débarrasser. L’imaginaire est en effet ce qui nous empêche d’accéder au réel, ou plutôt ce qui nous fait croire que nous pouvons excéder celui-ci en le remplaçant par ce que nous voulons et sans que nous soyons gênés par la contradiction. D’inspiration satanique s’il en est, l’imaginaire nous fait rater la contradiction du réel, nous condamnant d’abord au mensonge, ensuite au ressentiment. En fait, comme le fait remarquer Elodie Wahl,

    « quand nous ne rencontrons aucune contradiction dans une situation voulue ou pensée, c’est que nous avons mal regardé. »[9]

    Hélas pour nous, le réel est têtu. Le réel est tautologique. Le réel est notre pesanteur nécessaire. On peut toujours le fantasmer et le reconstruire à notre guise, arrive toujours le retour de bâton de la contradiction et de la douleur. Le dépit d’être alors contredit, contrarié, contrecarré par ce foutu réel, est alors si terrible à vivre qu’il réanime à coup sûr l’instinct de vengeance que nous avons en nous et qui ne demandait qu’à s’amortir. Puisque nous n’avons pas su nous décréer de notre imaginaire, nous risquons de nous mettre à la destruction de tout chose et de sombrer dans le néant actif, nous éloignant encore plus du monde et de sa beauté. Nous passons de la décréation à la destruction. Rares seront ceux qui se retiendront et encore plus rares ceux qui se recueilleront.

    « Supporter le désaccord entre l’imagination et le fait. "Je souffre". Cela vaut mieux que "ce paysage est laid" »,

    dit magnifiquement Simone Weil. Mais c’est le plus difficile.

     

    L’imaginaire est donc le véritable ennemi de l’homme. L’imaginaire est le contraire de l’approbation qui, lui-même, est l’aboutissement de l’attention. Et c’est pourquoi Simone Weil parlera de Dieu en tant que « strict minimum ».

    « Remède contre l’amour imaginaire. Accorder à Dieu en soi le strict minimum, ce qu’on ne peut absolument pas lui refuser – et désirer qu’un jour et le plus tôt possible, ce strict minimum devienne tout. »

    Est-il pourtant possible, comme elle le recommande, d’aimer sans imaginer ? Aimer sans cinéma ? Aimer sans se pâmer ? Telle est l’épreuve de la sainteté et la petite difficulté pour l’être humain. Aimer, dit encore Simone, c’est mettre le maximum de distance entre soi et l’objet aimé. C’est ne pas faire de différence entre le proche et l’étranger – et par là-même, c’est faire de son proche un étranger. C’est aimer sans attachement, sans affect, j’allais dire sans inceste. La quasi-impossibilité pour la plupart d’entre nous.

    Est-cette intransigeance d’un amour sevré de toute imagination qui la retint, elle, d’aimer humainement ? Il faut relire ce passage éloquent des Cahiers où se mettant en garde contre la tentation de la vie intérieure et de tout le narcissisme qui va avec, elle n’a pas peur d’écrire qu’en matière d’échanges affectifs, la probité consiste à

    « couper sans pitié tout ce qu’il y a d’imaginaire dans le sentiment »,

    et un peu plus loin :

    « tout rêve d’amitié mérite d’être brisé ».

    Mais que reste-t-il du sentiment quand on a évacué tout imaginaire et qu’en est-il d’une relation amicale ou amoureuse dans laquelle on ne puisse rêver ? Que reste-t-il même de la vie quand on s’est prévenu contre toutes ses illusions ? Dieu ? Cela sera son pari. En attendant, en L’attendant, elle est consciente d’avoir commis des dégâts autour d’elle :

    « ce n’est pas par hasard que tu n’as jamais été aimée… »,

    s’interpelle-t-elle dans ses cahiers.

    Une phrase qui fait pleurer.

     

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    (Article paru originellement sur feu Ring, le 27 décembre 2009, puis repris sur ce blog une première fois le 16 mars 2010, une seconde fois le 18 décembre 2010. Il était temps de le remettre à jour.)



    [1] Simone Weil, par Georges Hourdin, éditions La Découverte, 1989.

    [2] La règle catholique permet en effet à toute personne de baptiser en cas d’urgence quelqu’un qui le demande pourvu « qu’elle ait l’intention de faire ce que fait l’Eglise et qu’elle verse de l’eau sur la tête du candidat en disant : « je te baptise au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit » (Catéchisme de l’Eglise Catholique, p 336, Pocket, 1995)

    [3] Sauf celles que nous préciserons, toutes les citations sont tirées de La pesanteur et la grâce, collection Agora, Edition Pocket. Pour plus de lisibilité, et comme nous citons abondamment cet ouvrage, nous avons renoncé aux notes de bas de page. Au lecteur de s’y reporter avec ferveur.

    [4] Michel Houellebecq, Interventions II, Flammarion, p 44

    [5] « Simone Weil et l’attention », par Joël Janiaud, in Les Cahiers d’Histoire de la Philosophie : Simone Weil, collectif dirigé par Chantal Delsol, Les Editions du Cerf, 2009, p 173.

    [6] Miklos Vetö, « Le désir du bien », in Les Cahiers d’Histoire de la Philosophie : Simone Weil, collectif dirigé par Chantal Delsol, Les Editions du Cerf, 2009, p 193.

    [7] Cité par Vetö, p 185.

    [8] Cité par Elodie Wahl dans son article « Simone Weil : Une merveilleuse volonté d’inanité », in Simone Weil, collectif dirigé par Chantal Delsol, Les Editions du Cerf, p 604.

    [9] Idem, p 206.

     
    A lire absolument :
     
    Simone Weil, le laideron lumineux, par Bruno Deniel-Laurent.