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  • Le "nous" de Poutine, par Michel Segal

     

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    On dit parfois que les gens se révèlent dans les épreuves difficiles. Il semble que ce principe se vérifie concernant l’ensemble des dirigeants des grandes puissances au travers de la crise en Ukraine. Le résultat est peu encourageant du côté occidental mais en revanche troublant du côté de la Russie. Regardez bien cette séquence, il s’agit d’un très court extrait (20 secondes) de la conférence de presse de Vladimir Poutine du 4 mars.

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    A peu de choses près, Vladimir Poutine dit à la journaliste: "Ecoutez-moi attentivement, il faut que vous compreniez une chose. Si cette décision a été prise, c'est uniquement pour défendre le peuple ukrainien. (...) Qu'ils essayent de tirer sur des femmes et des enfants, ils nous trouveront. Ils ne nous trouveront pas en face d'eux, mais derrière".

    Ce qui est intéressant dans cette vidéo est que l'on mesure parfaitement la différence de traitement de la crise d'un camp à l'autre, et que cette différence est édifiante. Le ton de Vladimir Poutine, son émotion, sa foi pourrait-on dire est palpable. Il parle de défendre les siens, pas de défendre un principe. Il y a le temps des négociations, des discussions sur le droit international, des réflexions sur les intérêts de chacun mais à cet instant, on est bien au-delà des contingences et de la comptabilité. L'argument n'est plus juridique ou politique, il est moral. Et c'est une morale plus proche de la nature que de l'intellect. C'est toute la grandeur d'un vrai chef d'état qui apparait soudain lorsque celui-ci est capable de vérité dans des circonstances exceptionnelles, lorsque soudain il parle de l'essentiel : des hommes. Président d'une des plus puissantes nations du monde, ses lèvres tremblent un peu, il est visiblement submergé par quelque chose d'ordre physique, terriblement réel et qui guide son action. On peut penser que c'est une feinte, que tout cela est mis en scène (ce qui est peut-être vrai, peu importe), mais le discours, son allure, son émotion, le regard de l'orateur, tout cela porte sur la grandeur, sur le sentiment d'un honneur, sur le sens d'une fraternité, sur le courage d'un homme d'action.

    Ce courage se ressent même dans la disposition des lieux qui n'est pas anodine et qui révèle une volonté de vérité. Poutine n'est pas derrière un bureau ou un pupitre sur une estrade entouré de proches ou de gardes du corps, à une dizaine de mètres des journalistes comme les hommes politiques le sont habituellement pour se protéger d'une proximité qui les empêcherait de dissimuler leurs mensonges ou leur théâtre. Il est seul, collé aux journalistes, sans notes, à la même hauteur qu'eux. Il n'a pas la posture de celui qui vient dérouler des déclarations convenues devant des journalistes blasés et ronflants, il n'est pas là pour communiquer, il est là pour leur parler. Il peut presque les toucher. A cet égard, le gros plan de la journaliste à qui il répond est troublant. Elle écoute réellement parce qu'il lui parle réellement. On est à l'opposé de ce à quoi on est habitué du côté occidental, à l'opposé des grand-messes, du formalisme, de la mesure, de la temporisation, de ces paroles qui ne sont que des paroles dans l'autre camp, de ces paroles qui ne sont jamais animées, c'est-à-dire qui n'ont pas d'âme, parce qu'elles sont prononcées par des technocrates qui n'ont ni foi, ni idéal, ni courage, ni valeurs morales, ni convictions. Ceux-là font des mises en scène médiocres qui sentent le fard et la perruque enfarinée. Dans un camp on agit, dans l'autre on communique.

    Une autre chose assez troublante est son usage du "nous" : ils "nous" trouveront, "Nous" serons derrière eux. Ce nous est beaucoup plus fort que "la Russie", ou "les Russes", ou "nos soldats", car il fait référence à une communauté unie dans laquelle on ne distingue plus les militaires des civils ou des politiques, où l'on a l'impression que chacun, y compris Poutine lui-même, pourrait prendre les armes pour protéger les siens. Là encore, il y a quelque chose de fraternel et le signe d'une très forte unité du peuple sur des valeurs communes.

    Au contraire, les dirigeants de l'autre camp utilisent souvent le "je" ou bien "Les Etats-Unis", " l'Union Européenne", "l'ONU", etc. Et quand ils emploient le "nous", ils font toujours référence à leurs partenaires, mais jamais à une communauté d'hommes. Le "nous" des dirigeants occidentaux n'est jamais un "nous" fraternel, ce n’est qu’un raccourci pour désigner ses alliés politiques. Même leurs mots les plus simples sont privés d’âme.

    Enfin, ce qui ajoute à cette courte séquence une dimension spectaculaire, c'est la détermination exprimée en avertissement sous la  forme d'une image saisissante. L'image est saisissante car Poutine, contrairement aux dirigeants adverses, est parfaitement capable de rendre compte de la réalité d'une bataille et des soldats en quelques mots. Il sait de quoi il parle. L'image choisie est impressionnante car elle donne toute la mesure de sa force guerrière et de son efficacité qui va immédiatement à l’essentiel: "ils ne nous trouveront pas en face d'eux, mais derrière".

    Michel Segal

     

    Michel Segal est un professeur de mathématique, engagé dans la cité, et qui parle russe. Il a publié :

    Autopsie de l'école républicaine,Editions Autres Temps, 2008

    Violences scolaires: responsables et coupables, Editions  Autres temps, 2010

    Collège unique ou l'intelligence humiliée : la fin des utopies, Editions F-X de Guibert, 2011.

    A LIRE AUSSI :

    Gabriel Matzneff dans Le Point"Vive la Crimée russe !"

    "Pourquoi il y a tant de commentaires pro-Poutine sur le Web" (Le Figaro)

    Et par dessus tout : "Poutine me fait peur" sur Causeur.

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