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démons

  • Démons, snobs et connards, ou MA CONVERSION GIRARDIENNE

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    (Ecrit un 14 octobre 2007, je remets en ligne ce texte capital - pour moi - dont un lecteur attentif m'a signalé qu'il constituait une sorte de conversion de ma  personne à la critique girardienne, une "déromantisation", sinon une "dératisation", de ma perception des choses et des relations humaines. Il est vrai que le moment où l'on prend conscience de son propre fonctionnement mimétique vis-à-vis d'un tel ou d'un tel est le moment où l'on se dégage de l'influence de celui-ci et où on l'abandonne à son triste sort. Je ne connais rien de plus salubre que la lecture de Mensonge romantique et Vérité romanesque, un livre que tout étudiant en lettre, tout professeur de français, sinon tout un chacun devrait avoir lu. Pour moi, excepté sans doute Orthodoxie de Chesterton, et Le froid et le cruel de Gilles Deleuze, je n'ai rien lu de plus éveilleur, de plus réaccoucheur...)

     

    1 - Au moins Lénine, quand il déclarait à propos de l’œuvre de Dostoïevski qu’il n’avait pas de temps à perdre avec cette « saleté réactionnaire », s’avérait-il lecteur plus averti que nos existentialistes des années cinquante ou nos post-romantiques d’aujourd’hui pour qui l’auteur de Crime et Châtiment reste encore une sorte d’ « aventurier de la liberté », « un héros des temps modernes », voire un militant de la cause palestinienne « doublé » d’un altermondialiste anti-Macdo. C’est que Lénine avait bien vu que loin de le glorifier, les romans de Dostoïevski étaient tous de près ou de loin une satire sans pitié de l’homme nouveau. N'écrivit-il pas Les carnets du sous-sol contre le roman « progressiste »de Tchernychevsky, Que faire ? (dont Lénine reprendra le titre pour son propre programme de saleté révolutionnaire) puis Les possédés (ou Les démons) contre les mouvements anarchiques naissants et ce qui allait se révéler contre le totalitarisme capital du XX ème siècle ?

    Il faut donc être aussi demeuré que Marc-Edouard Nabe et Alain Soral, ou foutrement romantique, pour croire que s’afficher sous le titre "les Possédés" donne de la grandeur humaine et politique. C’est comme s’ils étaient fiers de se faire appeler « Les Avares », « Les Misanthropes » ou « Les Bourgeois-Gentilhommes ». Je ne suis pas allé au spectacle des « Possédés – Hurlements en faveur de Nabe, Soral, Costes et Laurent James »[1] du 25 septembre dernier au théâtre de La Main d’Or et je le regrette car cela m’aurait beaucoup amusé de voir cette bande de fous foireux, dostoïevskiens de travers, huer nos diapositives de renégats au Stalker et à moi qui passèrent un moment dans leur montage photo islamico-révolutionnaire pendant qu’un Verkhovenski de service nous décrivait comme « deux mongoloïdes proto américanosionnistes qui font des soirées ensemble ( !!!!) où ils terminent torchés et en hurlant « vive le feu !!!! ». Sacré Marc-Alain Naboral ! Entre le marxo-frontiste aux déclarations fracassantes (« Si Jésus, Platon, Dostoïevski, Lénine, de Gaulle et Michel Clouscard étaient encore là aujourd'hui, ils voteraient Le Pen ! ») et le régalé aux vermines qui a fini par se bouffer lui-même, se rendant malheureusement justice à lui-même, les hommes du sous-sol n’ont jamais eu autant pignon sur rue qu’aujourd’hui. Hélas ! Le désir métaphysique de déplaire, de choquer, de bouffer du Pouvoir Officiel (alors que l’on est du côté du pouvoir officieux), est si grand qu’il cache assez mal l’envie hystérique de reconnaissance, la convoitise d'acquérir le plus possible de médailles de maudits. Ah, être celui que l'on aime haïr ! Comme le dit René Girard non sans malice dans Mensonge romantique et vérité romanesque et dont ce post sera la première introduction, « l’écrivain parle pour nous séduire comme par le passé. Il guette toujours dans nos yeux l’admiration que nous inspire son talent. Il fait tout, dira-t-on, pour se faire détester. Sans doute, mais c’est parce qu’il ne peut plus nous faire la cour ouvertement. Il nous fera donc une cour négative à la façon des passionnés dostoïevskiens. » Mais quelles souffrances d’être obligé de communiquer avec un public qu’on dit mépriser mais dont on a absolument besoin pour exister ! Comme le héros du sous-sol, il faut insulter les autres autant que les suivre lamentablement. Il faut hurler dans leurs oreilles qu’on en a rien foutre de leur écoute ! Il faut leur écrire rouge sur noir qu’on méprise leur lecture ! Surtout qu’ils ne pensent pas que nous sommes des bourgeois comme eux et de la pire espèce – des bourgeois qui se cachent de l’être. Re-hélas ! Plus nous faisons caca, plus nous sentons les beaux quartiers. Plus nous vomissons cette putain de société, plus nous dînons à Saint Germain des Prés. Alors, on éructe, on insulte, on fait des scandales, on est toujours seul contre tous (c'est-à-dire avec tous), mais en même temps, on est aux aguets, on attend d’un œil torve qu’on nous admire, qu’on nous fête, qu’on nous divinise. Par pitié, faites de moi votre Dieu, meeeerdeuh !

    Ah le romantisme ! Ce qu'il ne nous fait pas faire. Que nous soyons petits scribouilleurs, grands lecteurs, le contraire ou les deux, peu importe. Il est notre opium, notre libido, notre credo. Le test, c'est dire du bien du mal. Ainsi, dès que je dis qu'un salaud est lumineux, ou que le diable est séduisant ou que je préfère Baudelaire à Du Bellay, c'est bon, j'en suis.  Autosatisfaction lyrique. Immaturité morale. Crétinerie assurée. Romantisme ! Dans Les démons de Dostoïevski, celui que nous vénérons c'est Stavroguine bien sûr ou Kirilov. Chatov à la limite. Trop bon, trop con. Mais pas Stépane Trophimovitch Verkhovenski en tous cas ! Ce bien trop faible et ridicule écrivailleur qui fait l’important excite souverainement notre mépris - alors que c'est le seul qui s'en sortira convenablement à la fin et fera preuve d'une vraie conversion à la vérité tandis que tous les autres se seront flingués. Mais ce Stépane quand même ! Comme il nous déplaît ! Comme il nous ressemble ! Nabe, Dantec, Sollers, Hallier, et je n’ose en dire en plus tant  je trouve que le portrait qui suit correspond presque à tout le monde de notre convulsive blogosphère, moi compris !

    « Stépane Trophimovitch a toujours joué parmi nous un rôle très particulier, et, en quelque sorte, civique, et ce rôle, il l’aimait jusqu’à la passion, à tel point, je crois, qu’il n’aurait pu vivre sans lui. (…) Il trouvait grand plaisir, par exemple, à sa situation de « persécuté » et d’ « exilé ». Ces deux termes auréolés d’un prestige en quelque sorte classique, l’avaient séduit un fois pour toutes ; le rehaussant progressivement dans sa propre estime, ils avaient fini par le placer à ses yeux sur une sorte de piédestal élevé et fort agréable pour son amour-propre. Un roman satiriste anglais du siècle dernier nous raconte qu’un certain Gulliver, de retour du pays des Lilliputiens qui n’avaient que deux pouces de haut, s’était tellement accoutumé à se considérer comme un géant, qu’en traversant les rues de Londres il criait involontairement aux passants et aux cochers qu’ils prissent garde de ne pas se faire écraser, s’imaginant qu’il était toujours un géant parmi les nains. »

     

    d4c04da408ba3635e53a15bb7381e1dc.jpg2 - Non, personne n’est réellement exempt de romantisme, c’est-à-dire de cette fatuité candide qui nous fait croire que nous sommes des modèles alors que nous sommes des copies, que nous sommes des maîtres alors que nous sommes des esclaves – et qui apparaît sans fard chez le snob, ce qui nous paraît à nous, les snobs sournois, insupportables. Car nous, nous sommes lautréamoniens, voyez-vous. Et bloyiens. Et danto-sadiens. Et wagnéro-ACDCiens. Gothiques. Démoniaque toujours. En marge. Rien à voir avec ces snobs voyants qui nous font honte car ils n'ont pas l'air malheureux, alors que nous ! Le snob voyant nous est odieux car il assume son mimétisme mieux que nous. C’est un type vaniteux qui ne fait pas de manière avec sa vanité, et qui comme le chantait Boris Vian, « avec mes amis nous sommes snobs et c’est bon ». Quelle horreur cette chanson ! Non, non, impossible d’y renoncer pourtant, tant pis pour la morale, la sagesse et la réalité... Nous serons du côté de Charlus et contre Legrandin, nous irons chez la duchesse de Guermantes (si elle daigne nous recevoir) mais pas chez cette connasse de Verdurin. Trois fois hélas ! La Verdurin deviendra un jour une Guermantes ! Tout notre système socio-métaphysique en sera ébranlé ! Les roturiers de hier, ducs et duchesses d’aujourd’hui ! Quelle misère ! Que n’avons-nous pas vécu pendant l’Ancien Régime, le temps où la différence sociale signifiait réellement quelque chose. Jusqu’au XVIII ème siècle, le « grand seigneur » jouissait d'un pouvoir effectif sur le manant. Depuis 89, ce pouvoir est tout imaginaire. La gloire du nom n’est qu’un hochet que l’on va certes agiter encore un siècle et sans doute se passer entre héritiers mais en droit la fracture sociale n’existe plus. C’est la fracture économique qui subsiste et qui en revanche se fait plus sensible qu'auparavant. Dans un monde sans privilèges, la pauvreté est un scandale parce qu'en effet la discrimination sociale est une folie. Et c’est pourquoi le snobisme ne pouvait naître que dans une société démocratique et égalitaire. Entre gens de même richesse, le désir social est devenu désir métaphysique. Le narrateur de la Recherche en fait la décevante et cocasse expérience en passant de salon en salon. Ce qu’on dit chez la duchesse de Guermantes n’est pas moins médiocre que ce que l’on dit ailleurs. La seule différence entre un snob et un autre est la lucidité avec laquelle l’un d’entre eux perce la fatuité de l’autre. Et c’est pourquoi Charlus est malgré tout si grand. Lui n’est dupe de rien ni de personne et connaît tous les travers de ses compères – puisque ce sont les siens. Sauf que cette connaissance ne lui sert de rien et au contraire l'amène à un niveau d'autarcie qui frise la folie. Pas plus maître des autres que Charlus mais pas plus esclave de ses passions et de ses pulsions que lui, mais celles-ci sont si équivoques, grotesques, compliquées, asociales, et qu’il les cache si bien, qu’elles ne se voient pas. Pervers est celui qui comme le baron sait bien cacher sa poutre et révéler la paille chez les autres. Et perdu est le lecteur ou l'interlocuteur qui malgré tout est séduit par le pervers. En vérité, la lucidité de Charlus, comme celle des héros dostoïevskiens, et d’une certaine manière, comme celle des libertins sadiens, est une lucidité abrutissante, une perception transparente des choses et des êtres mêlée à une apathie du sens moral (sinon humain), bref, un nouvel avatar du nihilisme. Ce qui, une fois de plus, ne va pas sans comique.

     

    cff9d5c6db6794ae524c73c35e5f873e.jpg3 - Pourquoi ne savons-nous plus rire avec Dostoïevski ? Parce que nous ne savons plus rire de nous-mêmes. Parce que nous nous prenons terriblement au sérieux – exactement comme l’homme du sous-sol se prend au sérieux ou comme Ivan Karamazov prend sa révolte métaphysique au sérieux. La belle affaire que la souffrance des enfants qui accuserait Dieu ! Mais que fait-il lui pour soulager ses enfants qui souffrent à part se dire que Dieu est un salaud ? Comme il serait malheureux s’il ne pouvait plus l’accuser ! Compromettre Dieu telle une coquille qui voudrait compromettre son texte, comme disait Kierkegaard qui s'y connaissait en désespoir et en comique (car le désespoir métaphysique est comique) ! Pauvre diable qui ne se rend même pas compte que si Dieu n’existait pas, la souffrance des enfants n’en existerait pas moins ! C’est ce qu’il faut dire à tous les « révoltés ». La preuve que Dieu est innocent du mal dont vous l’accusez est que si vous supprimez Dieu, vous ne supprimez pas le mal. Le mal existe avec ou sans Dieu. Alors de deux choses l’une : soit vous êtes maso, et vous pensez que Dieu existe et qu’il s’acharne à faire souffrir tout le monde, soit vous êtes miséricordieux et vous pensez que Dieu peut être une consolation à tous ceux qui souffrent. Vous avez aussi le droit de ne pas y croire. Mais par pitié, ne venez plus nous emmerder avec vos histoires de Dieu tortionnaire. Et cessez de lire Dostoïevski de façon aussi puérile. Cessez de croire que Dostoïevski est Ivan, Stavroguine ou l’homme du sous-sol. Pourtant, « madame Bovary, c’est moi » disait l’autre, alors pourquoi Dostoïevski ne pourrait-il pas dire lui aussi qu’il est l’idiot, le possédé, le double, le criminel ? Tsss. Vous ne savez pas lire. Eh oui, Flaubert dit que madame Bovary c’est lui mais il ne le dit pas au sens où vous l’entendez, il ne le dit pas au sens flatteur, avantageux, romantique. Il le dit au sens du moi haïssable de Pascal. « Madame Bovary, c’est moi », ça veut dire « cette conne est comme moi, elle est aussi ridicule et pathétique que moi, elle est aussi niaise que moi. Je lui foutrai des baffes comme je me baffe moi-même. » De même, Dostoïevski avec ses grands pécheurs. S’il est certain qu’il a mis beaucoup de lui en eux, cela ne signifie pas du tout qu’il soit content de lui et qu’il veut qu’on les prenne comme des modèles. Or, c’est ce que font les lectures existentielles et idéalistes depuis cinquante ans. C’est l’illusion romantique qui nous fait croire que l’homme du sous-sol est un personnage tragique et héroïque, « un grand combattant de la liberté », alors que c’est un bouffon pathétique qui ne peut exister que contre les autres, donc pour eux. C’est l’illusion romantique qui vous fait prendre Stavroguine pour une sublime figure du mal alors qu’il n’est qu’un clown meurtrier, dernier des hommes indigne et ridicule, et dont la célèbre confession serait un texte à mourir de rire s’il ne confessait pas un acte aussi grave. Tikhone, « le confesseur » de Stavroguine le voit bien.

    « - J’ai peur pour vous, dit presque timidement Tikhone.

    - Vous avez peur que je n’y résiste pas ? Que je ne puisse supporter leur haine ?

    - Non, pas seulement leur haine.

    - Quoi donc encore ?

    - Leur…rire. » Il prononça ces paroles tout bas, comme malgré lui. »

    Eh oui, mon pauvre Nicolaï Vsévolodovitch, non seulement violer une fillette est un crime abject mais s’en vanter dans une confession et la jeter à la tête d’une humanité qu’on méprise est totalement ridicule et profondément comique. Qu’est-ce que l’humanité en a à foutre de ta révolte métaphysique ? Tu imagines la colère et les éclats de rire qui accompagneront ton éructation : « je m’appelle Stavroguine, j’ai violé la gosse et je vous encule tous car je suis Super Nihiliste ha ha ha ha ha ha !!! » C’est comme ton ami Kirilov qui veut se suicider pour prouver à tout le monde qu’il est libre. « La liberté sera totale quand il sera indifférent de vivre ou de mourir », explique-t-il aux autres éberlués. C’est ça, Alexeï Nilytch, et le sexe sera total quand il sera indifférent de bander ou de ne pas bander. Et d’ailleurs, quand le malheureux se flinguera, ce sera autant par mépris pour lui-même que par envie de devenir Dieu – l’un allant en fait avec l’autre, l’autodivinisation aboutissant toujours à l’autodestruction (et la scène du suicide où l’on voit Verkhovenski faire les cent pas dans la chambre en attendant que l’autre se décide à se tirer une balle dans la tête, « Le fera…. Le fera pas…. », est un grand moment d’épouvante hilare). Si Les démons est sans doute l’un des plus grands romans qui aient jamais été écrits, c’est aussi l’un des plus comiques (au même titre que Don Quichotte ou A la recherche du temps perdu et je cherche en vain un grand roman qui n'ait pas de dimension comique) et c’est la raison pour laquelle devraient s’en méfier bien des littérateurs. Car on ne compte plus ceux qui sont toujours prêts à tomber à pieds joints dans les pièges métaphysiques que sont les grands livres et dont la séduction apparente pour le mal n’est pas le moindre. Ainsi, selon certaines préfaces, Dostoïevski pencherait plus vers Ivan que vers Aliocha pour la bonne et simple raison qu’il aurait « avoué » dans une de ses lettres qu’il lui était plus facile d’expliquer le point de vue du premier que du second, qu’autant les arguments pour la révolte, le nihilisme coulaient de source, autant ceux pour la sainteté et la charité lui demandaient un mal fou. Et le préfacier d’en déduire que Dostoïevski serait donc plus satanique (autrement dit plus réaliste) que miséricordieux ! Comme si la facilité traduisait la vérité de la pensée ! Comme s’il était facile d’être miséricordieux ! Mais c’est bien parce que Dostoïevski peine à écrire Aliocha qu’il a Aliocha plus à cœur qu’Ivan ! Mais non, ils ne veulent pas voir ça, les existentiels, que Dostoïevski est… chrétien. Ils ne veulent pas voir que son œuvre romanesque se termine avec les Karamazov sur une sorte d’happy end. De tout leur pouls ils refusent la résurrection qui est pourtant le mot sur lequel se termine ce livre des livres :

    «  - Karamazov, nous vous aimons ! reprirent-ils en chœur.

    Beaucoup avaient les larmes aux yeux.

    - Hourra pour Karamazov ! proclama Kolia.

    - Et éternel souvenir au pauvre garçon ! ajouta de nouveau Aliocha.

    - Eternel souvenir !

    - Karamazov, s’écria Kolia, est-ce vrai ce que dit la religion, que nous ressusciterons d’entre les morts, que nous nous retrouverons les uns les autres, et tous, et Ilioucha ?

    - Oui, c’est vrai, nous ressusciterons, nous nous reverrons, nous nous raconterons joyeusement ce qui s’est passé… »

    (14 octobre 2007)

     

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