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  • Iliade V - Image et fumée

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    Pallas Athéna, par Klimt.

     

    Chant V - Les perforations commencent. Les fils tombent. Les pères pleurent. Parfois un dieu sauve la vie d'un fils, quand son frère est mort et afin

    « d'épargner à [leur ]vieux père un deuil complet »,

    comme c'est le cas avec Darès. Parfois, non. Ainsi Diomède qui poursuit Xantos et Thoon,

    « les deux fils que Phaenops a tendrement choyés. Leur père est accablé par la triste vieillesse ; il n'a pas d'autre fils à qui laisse ses biens, et voici que, tout deux, Diomède les tue, leur enlève le souffle et ne laisse à Phaenops que plaintes et chagrins. »

    Le carnage, comme l’écriture, est chirurgical :

    « Lors, à la fesse droite, il l'atteint de sa lance ; la pointe file droit à travers la vessie en pénétrant sous l'os ».

    A peine plus loin,

    « l'airain, lui transperçant la base de la langue, file à travers les dents. »

    Puis,

    « il tranche le bras lourd qui, sanglant, tombe à terre. »

    Encore un peu plus loin,

    « il fend la clavicule, et ce terrible coup, de la nuque et du dos lui détache l'épaule. »

    Le comble du détail et de l'horreur (car l'horreur, c'est le détail), c'est lorsque le fils de Tydée frappe Enée à la cuisse avec une pierre,

    « à cet endroit qu'on appelle cotyle, où la cuisse pivote au-dedans de la hanche. Cette pierre rugueuse, en emportant la peau, lui brise le cotyle et rompt les deux tendons. Tombé sur les genoux, le héros se soutient en s'appuyant au sol de sa puissante main, et l'ombre de la nuit enveloppe ses yeux ».

    Tout dit qu'il va mourir. Non ! Car au paragraphe suivant, le miracle (et le soulagement) a lieu :

    « Il aurait péri là, le chef de guerre Enée, si la fille de Zeus ne l'avait aperçu de son oeil pénétrant, - Aphrodite, sa mère, [bonne mère et belle femme !] qui dans les bras d'Anchise, alors gardien de boeufs, autrefois le conçut. Elle étend ses bras blancs, en entoure son fils, et, devant lui, pour le cacher, déploie un pan de sa robe éclatante, écran contre les traits... »

    et sauve son enfant. Diomède, incité par Athéna elle-même à

    « frapper avec le bronze aigu »

    Aphrodite, réussit à atteindre le « bras délicat » de celle-ci :

    « La pique, traversant le vêtement divin de la déesse qu'ont ajusté les Grâces, pénètre dans la chair au-dessus du poignet. Alors jaillit le sang divin de la déesse, ce liquide coulant dans les veines des dieux qu'on appelle l'ichor (...) Avec un cri strident, elle laisse son fils échapper de ses bras ».

    Enée va-t-il périr cette fois pour de bon ? Non ! Car

    « Phoebus Apollon dans les siens le recueille et l'enlève à l'abri d'une sombre nuée »,

    laissant Diomède à ses cris d'indignation. Ce que l'on admire, c'est la vitesse narrative avec laquelle tout cela est raconté. Comme dans un film, pourrait-on dire. Voire même, un dessin animé.

    Les humains font donc bel et bien la guerre aux dieux - c'est cela qui apparaît dans ce fabuleux chant V, l'un des plus violents de l'Iliade, et comme l'atteste elle-même Aphrodite :

    « c'est aux Immortels que les preux danaens font maintenant la guerre ».

    La chute de Troie serait-elle alors un crépuscule des dieux - lui-même entériné par le retour d'Ulysse ? Car que sera l'Odyssée sinon la prise d'autonomie définitive de l'homme contre les dieux ? En attendant,

    « il a souffert, Arès (...), elle a souffert, Héra (....) il a souffert, enfin, le monstrueux Hadès » -

    et tous par des hommes. Les dieux atteints par les hommes - ou la plainte de Dioné.

     

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    Shougaichishizai, "blessure"

     

    Et Athéna de plaisanter avec Zeus de la blessure d'Aphrodite, prétendant que celle-ci n'a dû que s'écorcher la main en caressant un de ses beaux voiles et en en effleurant l'une de ses agrafes d'or. Encore une fois, comédie mondaine, superficielle et médiocre des Dieux. En vérité, la supériorité des dieux sur les hommes ne réside que dans leur faculté de prendre l'aspect d'un mortel ou de disparaître ou faire disparaître un tel dans le brouillard. La supériorité des dieux sur les hommes est.... image et fumée. Deux races qui seront toujours bien distinctes l'une de l'autre (comme le dit Apollon) mais qui au fond ne peuvent se rencontrer - se regarder - sans dommage : le mortel succombe en effet dans le regard du dieu, mais le dieu n'a pas toujours intérêt à ce que le mortel succombe devant lui, surtout quand il en est amoureux comme c'est le cas de Zeus avec les bergères. Il doit alors revêtir un masque, mais ce masque constitue l'échec « relationnel » des deux. Avec son Dieu unique, infiniment plus puissant que tous les dieux grecs, et sa faculté d'Incarnation, on comprendra le sens de la future révolution chrétienne. Aux dieux aussi humains que nous mais que nous ne pouvons regarder en face succède un dieu surhumain que l'on va pouvoir regarder et toucher.

    « La jante d'or inaltérable, et, par-dessus, des cercles en airain s'adaptent, beaux à voir. Les moyeux ronds, des deux côtés, sont en argent. Des entrelacs d'or et d'argent, de toute part, ornent la plate-forme. Autour de celle-ci court une double rampe. Il en sort un timon d'argent, au bout duquel Hébé vient attacher le splendide joug d'or, et d'or également sont les belles courroies, qu'elle fixe au-dessus. »

    Tout est or et métal chez Homère. Tout sera lumière et rose chez Dante. Préparatifs d'Athéna, sa robe, son casque, sa pique et avec un ton très « au bonheur des dames », comme du reste, dès que l'on nous parlera des armures et des plumes des preux, on est dans une sorte d' « au bonheur des hommes. »


    Athéna, la fille préférée de Zeus, qui après avoir ri avec lui de la blessure d'Aphrodite, se voit accordée le droit, via l'intervention de Héra, de fracasser Arès si elle en a envie ! Et voilà qu'après s'être fait Aphrodite, Diomède peut se faire Arès en l'atteignant, via la vicieuse Athéna, « dans le bas-ventre ».

    « Arès, le dieu d'airain, pousse alors un grand cri, - cri pareil à celui que lancent au combat neuf ou dix mille hommes, au moment où s'engage une lutte sanglante. »

    Et c'est alors que l'on voit Arès aller se plaindre à Zeus non seulement d'avoir fait d'Athéna sa scandaleuse chouchou, mais en plus lui reprocher, à lui Zeus, de permettre cette bataille fratricide edes dieux. Lui, Arès, bourreau des hommes, toujours prêt à en découdre avec tout le monde, et pas précisément « un intellectuel », prend conscience, à la fin du chant V, de ce qui est en train de se passer :

    « Affreux sont les tourments qu'en faveur des mortels nous nous infligeons, nous, les dieux, les uns aux autres. »

    Arès prend conscience que quelque chose dans cette se joue "EN FAVEUR DES MORTELS" et subséquemment en défaveur des dieux. Encore une fois, la chute de Troie sera le début de la chute des dieux.

     

    A suivre

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