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le carnet de rrose

  • Alina Reyes - La fleur de nos secrets.

    Alina_ReyesEA.jpgPour son blog auquel elle n'a finalement pas renoncé et qui est une bouffée d'air frais, une bouée de bonheur et un coup de fouet pour les nôtres, pour elle dont il faut bien avouer qu'on en est tous amoureux (mais les passions platoniques, il n'y a que ça !)  et pour sa victoire contre la quadrature du cercle puisqu'il paraît désormais que son avatar ne l'a pas lu, ce qui est fâcheux quand on a réécrit un livre (à moins qu'il n'ait pas lu le sien non plus).

    Georges Bataille disait des femmes de Manet qu’elles savent ce que nous voulons. Comme ses deux consoeurs, l’Olympia et la Berthe Morisot aux violettes, Alina Reyes nous regarde droit dans les yeux et comme Dieu elle connaît le nombre des cheveux de nos désirs mieux que nous. Des couilles au cœur, elle nous comprend, nous cajole, nous caresse. Impossible de résister à tant de volupté et de bonté. Comme à son habitude, l’auteure du Boucher a la foutrerie tendre, la branlette suave, l’orgasme maternel. C’est sans doute ce que ne supporteront pas les machos et les féministes – les premiers trouveront anti-viril d’être sans arrêt « au-dessous » de la femme (aphorismes 2, 6, 7) car un homme, un « vrai », c’est celui qui prend la femme, non celui qui se laisse prendre par elle, les seconds jugeront obscène sa propension à faire trop plaisir aux hommes. Dans un monde où le discours amoureux a été confisqué par les homos et les féministes, ce merveilleux Carnet de Rrose, qui s’enchâsse entre le « de la douceur, de la douceur, de la douceur » de Verlaine et une décharge sadienne, apparaîtra comme l’œuvre d’une pute ou d’une facho – ce dont d’ailleurs notre auteure fut déjà traitée par d’arrogants peines-à-jouir et de saphiques mondaines lettreuses.

    Les voyeurs y seront également pour leurs frais. « Hors de mes pages, collectionneur, curieux sans respect ou cynique enlépré de mépris ! » prévient la bouchère au soixantuitième aphorisme de son livre qui en comporte, comme il se doit, soixante-neuf. « A qui les feuillette en esprit d’amour elles seront suaves, les autres s’apercevront qu’elles étaient pour leurs yeux sales empoisonnées. » L’esprit d’amour inspire le credo de ce manuel érotique. Cela aussi va à l’encontre des vies sexuelles des catherinettes contemporaines. Il n’est pas si évident aujourd’hui de parler amoureusement du sexe et sexuellement de l’amour. Il est surtout interdit de parler du bonheur qu’il y a pour une femme à donner du plaisir aux hommes. Alina Reyes réussit ce doublet. Elle « aime penser à l’amour jour et nuit » (aphorisme 5), elle parle de la bite et des couilles de l’homme comme d’un « trésor tout chaud» dont elle boit « le lait dans le noir » (aphorisme 6), ou d’un « sapin de Noël droit, luisant, et si joli, avec ses boules pleine de promesses » (aphorisme 8). Les femmes qui n’ont jamais aimé les hommes tout en les collectionnant n’apprécieront pas. Les hommes qui sont fiers de bander et honteux de jouir détesteront.

    Le comble, c’est qu’elle les aime tous, les hommes, notamment ceux « qui ne sont pas persuadés de leur excellence, ou qui ne s’imaginent pas en savoir bien assez. » Ceux-là, pourvu qu’ils puissent être eux-mêmes avec elle, « sans se sentir humiliés par certains gestes ou certaines demandes qui les mettent, le temps d’un round parmi d’autres, dans une situation plus féminine que virile  » (aphorisme 13), elle les privilégiera en bonne Messaline qu’elle est. De même ceux qui sont laids et complexés, ou plutôt qui se persuadent de l’être et le deviennent – « car certains hommes très sensibles se font des masques de laideur, morale ou physique. Au risque douloureux de voir la peau venir avec le masque, quand ils veulent l’enlever après l’avoir trop longtemps porté. » (aphorisme 17), elle les aimera sans faillir, les rendant beau le temps de l’orgasme – la seule beauté qui compte. Une femme qui n’aime que les hommes qui l’aiment n’est qu’une salope narcissique, mais une femme qui aime les hommes qui ne s’aiment pas et qui les aide à s’aimer est une sainte. Entre les deux, les bonnes femmes s’interrogent. Certaines rétorquent qu’elles sont mères de famille et qu’elles ont d’autres choses plus sérieuses à faire que ces galipettes dionysiaques. Pas de chance, Alina Reyes l’est elle-même quatre fois.

    En amour véritable, tous les coups sont permis car tous sont bons. Même ceux qui tournent court - comme la fois où elle jure à son amant de le sucer tous les jours avant minuit quoiqu’il arrive. « Nous finîmes par nous lasser quelques jours avant le terme, mais ce fut une belle gageure. (aphorisme 22). En amour, on gagne même quand on perd, donc on ne perd jamais. La performance n’est qu’un moyen de se faire plaisir, comme la non-performance. Et les fantasmes les plus « douteux » ne le sont plus dès qu’on les rêve. «Un jour, il y a longtemps, j’ai rêvé que je suçais mon père. Ca se passait très gentiment, mais tout de même j’étais un peu gênée en me réveillant. Et puis enfin, je me suis dit : « Eh bien Rrose, voilà une bonne chose de faite ! » L’érotisme est l’école de la dédramatisation. L’Œdipe existe mais il est inoffensif. On croit tellement depuis Freud que ce qui devient sexuel est grave alors que ce qui devient sexuel est toujours rigolo. N’ayons pas peur de nos obscurités. « Il suffit d’allumer la lumière pour se débarrasser des fantômes. » (aphorisme 44) L’essentiel d’une vie (sexuelle) épanouie selon la doctoresse Reyes ? « La reconnaissance sereine de nos perversions. » (aphorisme 20). Fouette cochère !

    Et se branler. Beaucoup. Sans craintes ni tremblements. Ah ces livres qui se lisent d’une seule main ! Que ne donnerait-on pour la main de la femme qui les écrit ! Les siennes sont des « ailes pliées » qui « éparpillées dans le lit tout au bout de [ses] bras, gardent le secret de leurs virées nocturnes. » (aphorisme 41). Tous les grands génies se sont branlés (Picasso, Sade, Céline, Proust, Nietzsche) et l’on serait tenté de penser comme encore plus vrai la proposition inverse – que l’on reconnaît un médiocre en littérature à son refus jamais tempéré de jouir. Hélas ! L’idéal ascétique n’a jamais été un idéal littéraire, au mieux (au pire !) fut-il un idéal critique. En vérité, un écrivain, ce n’est pas quelqu’un qui écrit bien, c’est quelqu’un qui ne pourrait vivre sans écrire. Mieux : c’est quelqu’un qui écrit pour vivre. Qui ne peut rien faire d’autre dans la vie qu’écrire. Combien d’entre nous en sommes réellement capables ? « Les esprits chagrins pensent avec une grimace que Rrose écrit sur sa rrose pour se faire de l’argent. Oui, certes. Mais elle ne pourrait le faire si ne lui venait, régulièrement, le besoin de jouir en écrivant. » (aphorisme 58). Aucune vénalité ne fera culpabiliser l’artiste digne de ce nom. L’art est prostitution, disait déjà Baudelaire – et le critique un client pénible.

    D’ailleurs, ce n’est pas le fric qui donne des remords à Rrose, encore moins son écriture, gouleyante, érogène, précise, et qui lue à haute voix deshinibera ou défrisera votre tablée - mais bien son désir jamais tempéré de jouir et d’aimer. Par amour du désir, elle a fait souffrir des hommes, et par amour des hommes, elle a peut-être fait souffrir ses enfants. Mais qui est son véritable enfant sinon cette fleur  irrésistible ? « ..c’est en elle, ma rrose, qu’est restée mon enfance, elle est mon enfant pour ainsi dire, mon enfant terrible, comment pourrais-je lui en vouloir ? Puisque c’est elle qui me rend si rieuse ! Et joyeuse, douce, chaude, amusante pour ceux qui m’entourent. » Béatitude et crucifixion de Rrose qui se demande pourquoi il lui est arrivé d’abandonner parfois ceux qu’elle a aimés et à qui elle voudrait demander pardon. « Mais ma rrose est sans pourquoi. Et mon cœur demande pardon, mais ma rrose est sans pardon. » (aphorisme 62) Le moyen aussi de reprocher à la vie de faire mal à la vie ?

    Peut-être en aimant l’objet de son désir plus que le désir lui-même. C’est le moment où l’Eros devient christique. Aimer sans mesure est la seule mesure de l’amour. Mais désirer sans mesure finit par tuer l’amour. L’ultime mission de Rrose, c’est d’ « engendrer le désir là où il n’aurait jamais pu naître de lui-même ; et désobéir au désir, là où il ne doit pas vaincre. » (aphorisme 69). Accoucher du désir chez celui qui n’en a pas ou a peur d’en avoir, limiter le désir quand celui-ci commence à n’écouter plus que lui – tel se présente l’Evangile d’Alina Reyes. L’amour plus fort que le désir et l’enfant plus fort que la Rrose. Normal puisqu’il naît dedans. Tant pis pour les adultes qui ont ensuite besoin de « noms savants pour dire la machine à faire des enfants », la rrose est devenue rroseraie, et « les enfants qui sortent de là, le front tout cabossé par les pétales de verre et d’acier, sont bien hébétés» (aphorisme 66). A quoi pense un lecteur normalement constitué quand il a fini la lecture de ce livre et que la rrose lui ait monté à la tête ? A être l’amant ou le fils (c’est la même chose) de celle qui l’a écrit, pardi ! La fleur que vous nous aviez jetée, Alina…

    Alina Reyes, Le carnet de Rrose, Robert Laffont, 10 euros.

     

     

     

    (Cet article est paru dans La presse littéraire n°7 d'août-septembre-octobre 2006)

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