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picasso et les maîtres

  • Le scorpion et les phoenix

     

    On était aux derniers jours de janvier, il faisait beau et glacial, et j'étais depuis une heure dans la file des coupe-files de l'expo Picasso et les maîtres du Grand Palais, me disant que c’était bien la peine de critiquer la culture de masse, de consommation et de pouvoir, si c’était pour être venu me farcir ce qu’on présentait déjà comme étant l’expo du siècle. Quelle idée, aussi, d’arriver l’avant dernier-jour alors que j’aurais pu organiser ma visite, comme tout parisien cultureux qui se respecte, avec une place réservée à l’avance. Mais ça, je ne sais pas faire. Ne me reste plus qu’à prendre mon mal en patience, à observer la psychologie de cette foule dont je fais partie, et à admirer le professionnalisme des agents de sécurité qui doivent à la fois nous discipliner et nous rassurer. J’écoute les bêtises des gens, en pense d’autres, et me dis que cette petite vieille qui vient d’échapper au contrôle d’un des gardiens, sous prétexte qu’elle est vieille et qu’elle a une carte coupe-file (comme nous tous ici) mériterait de se troncher la gueule dans les escalier. Tout de même ! Cette file n’est pas si longue, et trois petit quart d’heure après l’avoir prise (alors que celle des sans coupe-file fait au moins trois heures d’attente !), je peux entrer dans la plus spectaculaire expo de ces dernières années, me félicitant de ma carte culture-consommation-pouvoir, et me disant que je n'étais venu là que pour l'art, l'amour et la mystique. Je ne fus pas déçu.

    Car Picasso est un génie total et totalitaire, Velazquez, Goya, Manet, Le Gréco,  Rembrandt, Ingres et Titien des peintres de rêve, et que pouvoir les admirer les uns à côté des autres est tout de même un privilège de la société du spectacle du XXI ème siècle. Tant pis pour la putasserie culturelle que tout cela représentait, j'allais pouvoir me prosterner devant la Vénus de l'un, pleurer devant la Maja nue de l'autre, rire de joie devant la Pisseuse du troisième. En sortant, je noterais sur le livre d'or : « Prodigieux, bouleversant, bandant. Un art cruel et érogène qui vous redonne le goût de vivre. Une occasion en diamant de lécher l'Olympia, l'Odalisque, la Vénus et les femmes biteuses du fou espagnol. »

    Alors, sus à la critique debordienne ! Aux chiottes la culturée de masse ! Place à l'art véritable, scatologique, saisissant, sublime, qui se fout bien du quand dira-t-on ! Place à l’art contre la culture ! Picasso, c'est du sexe en volume, en couleur et en espace. Ce n'est pas de la mise en forme, c'est de la mise en force. C'est génial, aigu et violeur.

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    Autoportrait à la palette, 1906

     

    1 - Autoportraits. »

    Je peins CONTRE les tableaux qui comptent pour moi.. ».

    O combien ! Il suffirait de vraiment comprendre cette phrase pour comprendre ce que c’est que le geste artistique pur. Détruire ce que l’on aime, aller contre ce qui compte pour soi, faire table rase de ce devant lequel on se pâmait. Refaire tout. Réinventer tout. Mais ce faisant, n’ignorer rien – au contraire, réintégrer à soi ce que l’on a aimé et détruit. Tuer et ressusciter – créer. Comme le scorpion et le phoenix...

    Un portrait de Gaugin sur fond orange et avec des yeux de voyeur, un autre de Goya conscient de sa laideur et de la beauté des femmes, un autre de Delacroix, souverain et certain de sa beauté, lui, et enfin celui de Picasso, l' « Autoportrait à la palette » (1906), chair, blanc, gris, d'une présence surnaturelle, et avec ce regard, si « espagnol », qui crève les yeux des spectateurs qui osent le regarder  en face.  Impossible de résister à son art de chien enragé, fait d'évidence physiologique, de simplicité agressive,  de croyance en la vérité du trait. Picasso ou le chirurgien de l'intensité. On ne peut rien contre ça. Ecce homo. « Yo, Picasso ! »


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    Grande baigneuse, 1921

     

    2 - Roses

    D'abord, ses « études », suffocantes de perfection. Romaines, grecques, italiennes, françaises, espagnoles. Et on a dit que Picasso était un imposteur ! Mais s'il l'avait été, crétins qui pensez ça, il aurait passé sa vie à recopier tous ses prédécesseurs depuis Lascaux et se serait fait une réputation de grand pompier. Un Rubens bis, un Delacroix ter, ou même un « nouvel antique » tellement il est bon dans l'origine, l'élémentaire, le primitif. C’est qu’à vingt ans, il a tout vu, tout digéré, tout recopié, il excelle autant dans l'ensemble que dans le détail, autant dans le geste que dans le volume. La peinture, c’est lui désormais ! Son « Garçon conduisant un cheval » (1905-06), épuré en diable, est la réponse la plus scorpionnesque au splendide « Saint Martin » du Gréco, ses « Trois femmes à la fontaine » (1921), sanguines, monumentales, écrasent celles d'Ingres, et sa "Grande Baigneuse" (1921), atrocement érotique, grandes mains, grands pieds, grandes hanches, grands yeux vides et supérieurs, fait passer celle de Renoir pour une pucelle frigide. Je manque de m'évanouir devant elle, moi. Elle vous broie entre ses hanches, elle vous étouffe en vous faisant l'amour, d'ailleurs si vous faites l'amour avec elle, elle vous aspire jusque dans son ventre. Prodigieux, je vous dis !

    A ce propos, il faut se rappeler ce que disait  Philippe Muray de Rubens. Le plus grand hommage qu'on puisse rendre à un tableau, c'est de dire qu'on bande devant lui. Les remarques universitaires sur la perspective, le pigment, sinon sur l’historique du chef-d’œuvre, toutes bienvenues qu’elles soient, ne sont jamais que de la culture, donc de la consommation, donc du pouvoir. Un visiteur qui viendrait poignarder l'une des toiles serait bien plus du côté de l'art que celui qui vient se faire valoir auprès de celle-ci - comme presque tout le monde. D'ailleurs, le fait qu'il n'y ait jamais d'attentats dans les musées prouve bien que l'art n'a plus la côte, sauf financière, dans notre monde. Et c'est normal puisque l'art est toujours, de près ou de loin, une crucifixion du monde - c'est-à-dire à la fois un calvaire et une gloire. Et que notre monde a aboli tout ce qui lui rappelait la croix.

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    Le Gréco, La Visitation, 1607 - 1614

     

    3 - Bleus

    Je passe sur « La famille Soler » (1903), dont l'importance me semble justement plus historique qu'artistique, et je me concentre sur les manteaux bleus aux reflets blancs de la Vierge et de  Gabriel dans « La visitation » (1607-1614) du Gréco. Ah oui, Le Gréco, plus grand que Picasso, là. Qui fait mal à la perception. Qui chavire votre idée des plis. Ingres fera ça aussi, quoique de manière différente. De là viendra en partie la fameuse période « bleue » du héros Picasso. Sauf que sa violence n'égalera pas, pour une fois, l'ultra-violence de son maître – quoiqu’ « ultra violence » n’est pas le mot, on n’est pas dans Orange mécanique (quoi que….). Il faut vous dire que je n'ai pas de connaissance technique ni universitaire de la peinture. En philo, j'ai fait un peu d'esthétique comme tout le monde. Mais je suis incapable d'expliquer professionnellement le truc du drapé, le machin du pli, le bidule du relief. Enfin, quand je vois ça, j'ai l'impression que c'est ma propre peau qui bouge, vous voyez ce que je veux dire ?

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    Vélazquez, Francisco Pacheco, 1622 - 1623

     

    4 - Noires

    Là aussi, c'est plus le « Francisco Pacheco » de Vélazquez (1622-23) qui retient mon attention que le reste. La fulgurance est dans la collerette. La plus belle du monde, je crois. Peinte comme une écume. Même de près, on dirait qu'elle bouge. Un véritable dessin animé sur un portrait du XVII ème siècle. Et je ne parle même pas de ce visage d'homme, profond, pénétrant, sérieux, intellectuel - donc  intelligent (les connards  se rassurent tellement en disant l'inverse !). Celui de Picasso fait un peu rigolo par rapport. Il y a des fois où le contemporain ne vaut pas le classique.  C'est que le contemporain s'est trop éloigné du réel - du réel tel que l'a voulu Dieu, du créé. Le moderne, c'est souvent du réel athée, du réel cubiste où l'on montre l'envers et l'endroit sur une même face, où le corps est moins une question d'âme qu'une question de volume et de rectangles, où l'on ne respecte plus l'harmonie préétablie. Cela donne des défigurations sublimes,  des dissections fabuleuses, Soutine, Bacon, Picasso...  Mais ça ne vous en impose plus d'en haut, comme cette collerette. Elle frémit, je vous dis.


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    Le couple, 10 juin 1967

     

     

    5 - Tarots.

    Rembrand ou Balzac, qu'importe. C'est le « Gentilhomme du Siècle d'Or » qui passionne Picasso à cette époque.  L'important, c'est qu'il commence à saturer ses toiles. A l'élégance de Manet (« Matador saluant », 1866-67), il préfère l'exubérance, le chargé, le « baroque » pour employer un mot qui va avec tout. En fait, c'est à ce moment-là que son cubisme, assez sinistre à l'époque de Braque à mon avis, devient ludique, gai, amoureux. Il n'a plus peur de la profusion, de la vitesse, du rythme. Tout se mélange, joue et jouit ensemble. Voyez ses « Mousquetaire », ou son « Homme au casque d'or », voyez surtout ses « couples », celui du 10 juin 1967. Ca vibre, ça frétille, ça jubile - même si ça fait toujours froid dans le dos. Effroi et jubilation - c'est peut-être ça la définition érogène du cubisme.

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    L’enlèvement des Sabines, 09 février 1963

    6 - Variations (Sabines / Ménines)

    Il faut choisir. Ses variations méniniennes sont géniales, mais ses orgasmes sabiniennes sont sublimes. Alors ? Que prendre ? En fait, on se rend compte que la différence  perpétuelle entre Picasso et ses maîtres, c'est que ces derniers font dans le sensuel mais que lui fait dans le physique. Poussin et David font dans la violence, mais lui fait dans le viol. Désormais, ce n'est plus une question de goût, c'est une question de couilles. Et de glaive. Et de chevaux qui écrasent des bébés ou qui écrabouillent le vagin des femmes. Et de membres qui giclent. Et de bouches qui hurlent. Picasso n'est jamais plus sexuel que quand il peint la guerre, le carnage, « Guernica » évidemment, ou, comme ici, « L'enlèvement des Sabines » du 09 février 1963. Il s'éclate autant avec les corps nus qu'avec les corps décharnés, écrasés, talonnés, écartelés. Et si j'insiste lourdement, c'est parce que je me demande toujours ce que les gens regardent. « C'est intéressant, c'est assez fort, c'est influencé de Poussin ». Eh oui, rigolo, puisque c'est le principe de l'expo ! Au fait, vous qui trouvez ça « assez fort », est-ce que vous saviez que Picasso se branlait sur ses toiles ?


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    Melendez, La taverne, 1722

     

    7 - Bodegones

    Des fruits goûteux, presque trop mûrs, du vin luisant, des récipients qui brillent malgré leur saleté, surtout l'odeur de la cuisine, du garde-manger, avec ce qu'il faut de faisandé, d'humide, de pourri. Amélie Nothomb se jetterait dessus. Tout ça, c'est Chardin. Toujours un peu décomposée, la nourriture chez Chardin - comme dans le Zoo de Greenaway. On le sait, une nature morte, c'est un ensemble d'ustensiles de cuisine, avec fruits, légumes, gibiers, poissons, fruits de mer, fleurs, tous posés au bord d'une table et donnant l'impression que ça va se casser la gueule. Le maître absolu de ces chutes en sursis, c'est Luis Melendez dont je ne retrouve malheureusement pas une image assez grande (même si la peinture n'est pas une image comme on dit chez Sollers-Zagdanski) de la « Nature Morte avec citrons et oranges » (1760) Tant pis, je vous colle celle du saumon de « la Taverne » de ce même Melendez (1722), trouvé sur le net, splendide moisi qui provoque les papilles autant qu'il les dégoûte. J'aurais pu aussi mettre le bouleversant « Agnus Déi » de Zurbaran (1635-1640), ou l'extraordinaire « Chat et homard » de Picasso (1962), mais pas les "têtes de mouton écorchées" où pour le coup notre héros ne tient pas la route dans ce genre face à Francis Bacon. Dans tous les cas, il faut bouffer tout ça. « Aimer les choses et les manger vivantes », disait Picasso le cannibale. Le contraire de Simone Wei pour qui plus on aime, moins on touche…

     

    8 - Dames

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    Ingres, "Madame Moitessier" (1856) / Picasso, Grand nu au fauteuil rouge, du 5 mai 1929


    Alors je ne veux pas faire le type qui est pris de son syndrome de Stendhal toutes les deux minutes mais quand, dans une même salle, on voit Picasso dévorer Degas, triturer Courbet, et obscéniser Ingres, il faut avoir une sacrée dose d'insensibilité pour ne pas s'évanouir. Ingres, surtout, le peintre le plus hystérique de tous les temps. Avant de le découvrir il y a quelques années au Louvres dans une autre expo de masse, je pensais un peu comme vous, qu'il était l'artiste le plus fade et le plus ennuyeux de tous les temps - et j'étais d'accord avec Claudel quand il écrivait que « Le bain turc » est un bordel de vers de terres. Bonnes femmes imbaisables au regard bovin, poses académiques (oui, bon, sauf le cou bizarroïde de l'Odalisque), et toujours du tissu, encore du tissu, rien que du tissu. Et puis, un jour, j'ai vu en vrai et j'ai été vaincu. Vous vous rappelez ce que dit Barthes à propos de la scène de couture du vagin de madame de Mistival par sa fille Eugénie à la fin de La philosophie dans le boudoir ? Que plus que de l'acte de coudre lui-même, on nous parle d'une « grande aiguille où tient un gros fil rouge ciré » et que c’est cette description qui fait vraiment mal ? Et que « si l'on nous avait raconté le grain du fil, cela serait devenu intolérable » ? Eh bien voilà ! Ingres, c'est le grain du fil qu'il peint, et c'est ce grain qui irrite notre perception et nous rend malade de bonheur. Il faut le voir en vrai pour se rendre compte de la présence insupportable qu'il donne au tissu, tissu, tissu, ti-ssu, t-i-s-s-u, TISSU, TII IIIIISSSS SS SSSSS SSSUUUU UUUU. Les plis impeccables, les pliures compliquées et pourtant d'une clarté too much pour l'oeil. Prenez "Madame Moitessier" (1856), ça a l'air gentillet comme ça, en fait, c'est aussi violent que le "Grand nu au fauteuil rouge" du 5 mai 1929. C'est dessiné au rasoir, c'est peint à la gouache et ça donne une présence trop présente. C'est cela l'hystérie - donner trop de réalité à la réalité, rendre les choses trop palpables, trop perceptives, dilater précisément la perception.  Ca relève à la fois du haschisch (Baudelaire) comme d'une manière toute féminine d'être - même si les féministes n'y voient que du feu.

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    Olga, 1923



    D'ailleurs, les féministes, parlons-en. On se demande ce qu'elles ressentent quand elles voient tout ça - ces corps de femmes sexualisés à mort quoique totalement désensualisés. Car rien de moins sensuel et rien de plus sexuel que Picasso le Taureau, Picasso le Minotaure, et par dessus-tout, Picasso le Scorpion. C'est la grande différence avec Matisse, aussi génial que lui mais tellement plus agréable, plus voluptueux, plus maternel, plus vaginal. Picasso est clitoridien, c'est clair. Là, pendant que je suis devant « Les demoiselles des bords de la Seine d'après Courbet » (1950), dans lequel deux jeunes filles s'enlacent, j'entends derrière moi une donzelle dire à sa copine : « c'est quand même une interprétation toute personnelle des choses ». Et les deux pétasses d'éclater d'un petit rire réprobateur - j'allais dire : d'un petit rire culturel, d'un petit rire permis.  Un peu comme celui que l'on entend de temps en temps à Orsay dans la salle de L'Origine du monde de Courbet après que certaines bonnes femmes savantes aient lu ce titre, « origine du monde », qui, plus que le tableau lui-même (qu'elles tentent de comprendre sous couvert culturel), provoque leur féminisme outré : « Origine ? Nous ne sommes pas des origines quand même !  Ils auraient quand même pu changer ce titre. C’est réducteur et dévalorisant pour les femmes, non ? »  Bon, voilà que c'est moi qui m'énerve tout seul maintenant,  à cause de ces connasses, et pour m'énerver encore plus, je me demande jusqu'à quand il y aura des expositions Picasso, et d'ailleurs des expositions tout court tant tous les peintres peuvent tomber sous le coup des Haldes futures, des associations féministes, des réseaux spécistes, et de tout ce qui fait semblant de défendre les femmes, les vieux,  les pédés, les handicapés, les animaux, et les enfants bien sûr.  Les enfants dont  ceux qui n'aiment pas la peinture disent toujours qu'ils pourraient faire la même chose - alors que, comme le disait un jour Picasso : « il m'a fallu toute une vie pour peindre comme un enfant. » Mais assez d'auto-suggestion ! Ecoutons plutôt cette mère avec son nigaud d'adolescent auquel elle explique, devant "Olga" (1923), chef-d'oeuvre incomparable du maître, la transcendance du regard de l'homme sur la femme : « il la peint parce qu'il l'aime, et mieux, il l'aime parce qu'il la peint ».  La mère qui explique à son fils la souveraineté masculine, le père qui explique à son fils la souveraineté féminine, ça c'est de l'éducation !

    Hélas, les conservateurs ont appelé tout ça « portrait de la peinture » - tarte à la crème de la critique picturale, littéraire, cinématographique ! Combien de fois lisons-nous que ce film est un grand film sur le cinéma, que ce livre est un grand livre sur la littérature, que ce tableau est un grand tableau sur la peinture ? La peinture qui se peint. L'art qui n'aurait comme vrai sujet que lui-même. Ouroboros, cliché mortifère. Et enculage de l'art par la culture.


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    Ingres, Madame de Senonnes, 1814


    9 - Dames II

    Encore Ingres. Encore ces douceurs qui tenaillent, ces vêtements qui chatoient, ces chairs qui brûlent de leur propre blancheur. Frigides, les femmes de Ingres ? Qu'elles me fouettent au sang pour avoir osé le penser ! Et moi, je vous salue,  "Madame de Senonnes" (1814), apothéose rouge et or de l'hystérie ingrienne. Vous avez, paraît-il, le bras droit trop long, mais c'est la perversion de votre créateur d'allonger toujours quelque chose chez les femmes. Permettez-moi de vous dire que vous êtes magnifique et qu’il ne vous manque que la parole comme on dit.  Pardonnez-moi, vous me faites dire n'importe quoi. Je préfère quitter la salle avant de me mettre à délirer et inquiéter les gardiens. A bientôt, donc, madame. Quant à vous, je fais un beau clin d'oeil, chère « Nana » de Manet (1877) que je n'avais jamais vu et qui aurait tellement mieux sa place chez nous.

    - Tu as vu ce type ? Il parle tout seul.

    - Pire, il parle aux tableaux.



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    Goya, La maja nue, 1797, 1800 / Picasso, Nu couché jouant avec un chat, 10-11 mai 1964

     

    10 - Nus.



    « Je veux DIRE le nu. Je ne veux pas faire un nu comme un nu. Je veux seulement DIRE sein, DIRE pied,  DIRE main, ventre. Trouver le moyen de le Dire, et ça suffit (...) Un seul mot suffit quand on parle. Ici, un seul regard, et le nu te dit ce qu'il est, sans phrases. »



    Alors, on y va. C'est la dernière salle. La plus étourdissante et, reconnaissons-le, la plus spectaculaire. On n'a pas l'habitude de voir  « l'Olympia » de Manet (home, home, home...) avec la baigneuse de Rembrandt (« Femme se baignant dans un ruisseau », 1654), « L'Odalisque » de Ingres (quoiqu'en grisaille, 1824 - 1834), la Vénus du Titien (« Vénus se divertissant avec l'Amour et la Musique », 1548), et, et... Nom de Dieu de salope ! L'un des trois ou quatre tableaux au monde que je voulais voir une fois dans ma vie, il est là ! Elle est là, plutôt. Dans son scintillement et son plus charmant appareil. Avec son sourire enjôleur, ses boucles noirs, son pubis à peine tiède. Avec  surtout ses deux seins qui s'ouvrent comme deux seins qui s'ouvrent - je ne trouve pas d'autre métaphore. Et ses bras repliés sous sa tête. Et ce petit rouge aux joues.  Tout s'offre en elle, et c'est pourquoi ses genoux qui se resserrent  l'un sur l'autre nous irritent étrangement - à moins qu'ils se contractent déjà, et dans ce cas, c'est nous qui... Mais comment la toucher ? Elle semble flotter sur des coussins qui  eux-mêmes flottent dans l'air. Elle surgit du noir, du rêve, de la nuit. Elle est apparue. Elle va disparaître. Elle est comme ça, la « Maja nue » de Goya (1797 - 1800), le plus beau nu du monde, prostituée pour l'éternité et pour autant jamais souillée. J'en ai presque les larmes aux yeux. Moi, devant la Maja !


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    Il faut se décrocher de son sourire, sinon l'on meurt. Aller voir les autres. Et quelles autres ! Il y a la femme en forme de bite du « Nu couché à l'oiseau » du 17 janvier 1968, celle du « Nu couché et homme jouant de la guitare » du 27 octobre 1970 et qu'on serait en droit d'appeler « Femme orange à la fente ».  Il y a surtout, surtout, celle de l'archi-splendiose « Nu couché au collier » du 8 octobre 1968, dont je n'ai pas réussi à trouver une reproduction, et qui est sans doute la plus fantastique du lot.  Feu d'artifice de vert, de rouge, de bleu, de blanc, de jaune. Corps de femme qui urine, qui chie, et qui sourit d'aise et d'impudeur. Impossible non plus de faire l'impasse du fabuleux « Nu couché » de novembre 1971 dans lequel les poils pubiens semblent éjaculer des êtres en noirs  qui se promènent autour de la dame, donnant l'impression qu'ils veuillent y replonger. La figure est agressivement triangulaire, les couleurs sont vives, on dirait que tout crie : matrice, ventre, bouche, soleil, tâches. Enfin, « La Pisseuse », du 16 avril 1965 (oui, car il en était à un chef-d'oeuvre par jour à la fin, sinon plus !) dont j'adore le nez rieur, l'insouciance absolue, le vent dans les cheveux, le bassin dans les vagues, et le pipi blanc qui coule en bouillon de sa grosse chatte noire.

    Voilà, il est plus de 18 h. Dans quelques heures, on sera en février. A qui n'ai-je pas encore souhaité la bonne année ? Il y a toujours beaucoup trop de monde, mais je ne remarque plus personne depuis longtemps, totalement obnubilé par ce que j'ai vu et que j'emporte chez moi.


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    (Cet article, composé d'abord pour ce blog le premier février 2009, fut repris, non sans quelques ajouts et corrections, pour Les carnets de la philosophie, numéro d'hiver 2009)

     

     

     

     

     

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