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sang d'encre

  • Stéphanie Hochet : Peau de chagrin.

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    The Pillow book (Peter Greenaway, 1996)

     

    Au Salon littéraire

     

    Après le SM apocalyptique des Ephémérides, l’entaillage mystique de Sang d’encre. Stéphanie Hochet, l’écrivain qui (s) ’incruste.

     

    « Le plus profond, c’est la peau ». Paul Valéry

     

    Eviter le cou si c’est la première fois. Se préparer à vomir si c’est sur le ventre - même s’il est déconseillé d’être à jeun quand on a décidé de le faire (ou plus exactement de se le faire faire). De quelle nouvelle perversion sexuelle s’agit-il ? Mais de tatouage, bien sûr, qui plus que sexuelle, est une perversion tribale - et l’on peut compter sur Stéphanie Hochet, qui s’y connaît en tout ce qui fait mal et plaisir à la fois, pour nous expliquer comment on en arrive à vouloir modifier son corps pour le diviniser, « tatouer » voulant littéralement dire « dessiner un dieu ».

    De littéralisme, c’est-à-dire de lettre qui tue,  il en sera beaucoup question dans ce petit livre écorchant, qui tient à la fois du manuel tatoo, du traité du corps (et subséquemment de l’âme) et de l’expérience des limites.

    Les emblèmes totémiques, les signes claniques « et des croix qui n’étaient pas des symboles chrétiens », le narrateur y rêvait depuis toujours. Le tatouage est autant une affaire d’appartenance que de pouvoir, de rituel de passage que de culte de soi, de douleur que de distinction.  Et si « l’esprit s’ouvre avec le dessin », alors le dessin sur le corps spiritualise celui-ci. Contre toutes les lois judéo-chrétiennes, on se donne un signe, on se donne son signe, on se désigne comme signe – et ce signe est auto-divin (autrement dit : diabolique).  Il s’agit bien, et le narrateur le reconnaît, de profaner son corps – de se faire à soi ce que l’on a pu faire aux esclaves, aux déportés ou aux animaux, mais dans un sens inverse, dans un sens glorieux. Comme le SM, le tatouage est fondé sur le consentement et le désir fou que l’on va tirer un bien d’un mal, un prestige d’une auto-profanation, une élection d’une infamie.

    Quoiqu’ici la profanation soit scripturale et non picturale, le narrateur ayant décidé de se faire marquer en croix sur son plexus une formule latine tirée d’un cadran solaire génois :

    « Vulnerant omnes, ultima necat » - « toutes blessent, la dernière tue ».

    Mais qui « toutes » ? Sur le cadran, forcément les heures, mais sur le corps, peut-être bien les femmes. Et c’est exclusivement aux femmes que le narrateur veut exhiber son talisman charnel, telle une offrande masochiste et souveraine. C’est à ce moment-là que Sang d’encre se révèle moins une apologie du tatouage (qui aurait été inutilement communautariste) qu’une ontologie du tatoué, celle-ci virant vite, et comme il se doit, au calvaire narcissique puis clinique. Pas de roman sans souffrance, pas de corps sans cicatrice, pas d'homme sans femme.

    Hélas pour le tatoué, la reconnaissance est moins au rendez-vous que la moquerie ou pire l’indifférence - même auprès de Marie, cette infirmière dont il va pourtant répéter le nom sacré plusieurs fois. « Toujours répéter trois fois le prénom d’une femme. » La psalmodie comme « tatouage oral » en quelque sorte – à moins qu’il ne s’agisse d’un « tatouage nominal » :

    « le prénom Marie est si beau que certains hommes en sont revêtus. Comme certains hommes portent des robes, par coutume ou par audace et raffinement. »

    Du prénom à la robe, d’un sexe à un autre, il s’agit toujours d’insérer un corps étranger dans un autre – au risque que ce corps étranger prenne son autonomie et se retourne contre le corps qui l’a admis selon une « cosmétique de l’ennemi » que n’aurait pas renié Amélie Nothomb et dont on peut par ailleurs se demander jusqu’où cette dernière a enté le corps de Stéphanie Hochet – l'ultime phrase exclamative de ce livre : « Je suis sauvé ! Je suis sauvé ! Je suis sauvé ! » faisant directement écho à l'ultime exclamation de ce même Cosmétique de l’ennemi : « Libre ! Libre ! Libre ! » 

    En attendant de voir un jour leur combat dans la boue, notons que là où Amélie mène ses histoires vers une rhétorique toujours plus grande, au risque de l’irréalité (l’irréalité aristocratique), Stéphanie choisit d’ancrer les siennes dans un réel agressivement contemporain, où le dialogue n’a finalement que peu d’importance par rapport à la situation, sauf dans ce cas précis où la parole vient s’entailler dans la chair à la manière de la machine à torturer dans La Colonie Pénitentiaire de Kafka. Amélie est toujours ivre, Stéphanie, jamais – je parle de leurs livres, bien entendu. Lire cette dernière, c’est se retrouver à jeun.

    A l’instar de ce qui se passe dans un film de Cronenberg, le corps glorieux devient alors un corps malade ; la peau d’or une peau de chagrin – et la lettre « L » l’initial d’une terrible maladie de sang. Comme « lenfant » des Ephémérides, où pronom et nom étaient greffés l’un dans l’autre, Hochet aime jouer avec la lettre qui tue et la phonétique qui donne à entendre - ou comment suggérer le nom de la maladie mortelle sans l’énoncer :

    « Un homme semait de la mie en reculant. Beauté du terme, mélange de semer, mie de pain et de l’article le (mais à l’envers). Qu’un homme sème de la mie de pain n’a rien de logique sauf si on s’intéresse aux fantaisies de l’inconscient. Possibilité linguistique. Signification agraire. Réalité millénaire. La phrase m’évoque un tableau, la scène représente la vie quotidienne des paysans. C’est l’Angélus de Jean-François Millet. Voilà comment une prise de sang nous ramène à la terre. Voilà comment l’abstrait devient concret, l’invisible se transforme en visible. Ecouter les mots. »

    Et les mots, du moins pour un écrivain digne de ce nom, soit quelqu’un qui sait que la langue est question de trace, de blessures, de plaies, de marques indélébiles qu’aucune censure moderne n’abolira, et aussi de désir, de distinction, de division (Babel), les mots, donc, ont toujours un sens biblique, c’est-à-dire sexué – y compris quand l’affaire tourne comme ici au fight club androgyne. Comme l’hérésie se pense toujours sur fond d’orthodoxie, l’androgynie se pense toujours sur fond de distinction sexuelle. Et la distinction sexuelle, on la retrouve comme jamais dans ce livre sur le « je » d’un homme écrit par une femme. La sexuation, comme l’écriture, comme le tatouage, « c’est le mariage pour la vie. » Et même si l’on s’en débarrasse un jour à coups de laser, restera la cicatrice… éternelle et maudite. « Eternité de la malédiction ». Malédiction du sexué.

    Car tout cela est écrit au masculin et d’un masculin qui ne prend pas de gants, d’un masculin qui s’affirme comme sujet désirant et pour qui les femmes sont des objets à troubler et à prendre.

    « Marion, impressionnable, se trouble. J’en ai l’intuition. Je saisis une occasion. La fois où elle me raccompagne à la porte (nous parlons des esquisses de Goya, elle est cultivée), je m’approche, lui prends les mains, l’attire à moi. Hésitation, elle cligne des yeux, des yeux effarés puis complices et ce que je voulais arrive avec la vitesse d’un accident de voiture »

    Cronenbergienne, la Hochet, on vous dit. Ce qui n’empêche pas l’homme de vouloir aussi se reproduire. Chez Stéphanie Hochet, le désir d’enfants est soit un truc de lesbiennes dominatrices (relire Les éphémérides), soit un truc de macho – quoique sans responsabilités ni sens du devoir pour ce dernier, faut pas pousser.

    « Quand je serai vieux, je m’imaginerai une descendance inconnue, des rejetons sans visage, expulsés du ventre de mes amantes comme si le Saint Esprit était à l’origine de leur conception. »

    Le corps tatoué rêve de Saint-Esprit. La bite se veut ange. Le pauvre mâle est toujours déchiré entre ses érections terrestres… et célestes. Et le mâle, elle ne le loupe pas, Stéphanie Hochet, écrivaine spermatique en diable.

     

    Stéphanie Hochet, Sang d’encre, Editions des Busclats, février 2013, 108 pages, 11 €

     

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