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  • Trop de Wagner, pas assez de Tristan.


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    Un opéra vidéo. L’expérience était nouvelle. Une semaine après, nous ne savons pas encore quoi en penser. Etre séduit ne suffit pas pour aimer. Un critique post-moderne pourrait nous simplifier la vie en affirmant  que l’important n’est pas qu’un spectacle  soit bon ou mauvais mais qu’il soit « intéressant. »  La catégorie de « l’intéressant » domine aujourd’hui le goût. Et s’il est patent que cette production de l’Opéra-Bastille était attendue comme le grand événement scénique de l’année, sinon comme un représentation historique (ou post-historique), nous avons beau faire, l’intéressant ne nous intéressera toujours moins que le beau ou le laid, le réussi ou le raté. Espérons qu’à la fin de cet article, nous saurons quoi penser de ce Tristan.

    Enter Peter Sellars. De la part de celui qui a monté les opéras de Mozart dans des décors de Macdonald ou de station service, tout était possible. Et là, la surprise générale, c’est qu’il n’y avait aucune surprise. Plateau sobre, sombre. Des chanteurs qui se touchent à peine, comme chez Bob Wilson – l’incommunicabilité, c’est une manie chez les post-modernes ! –, qui prient devant nous lors de leur duo d’amour et qui auraient tout aussi bien pu chanter en version concert.  Désormais « minimaliste », Peter Sellars ne peut s’empêcher d’en faire trop dans le pas assez. A cette « simplicité » qui confine à la pauvreté, quelques idées bizarres dont celle de faire entrer et sortir le roi Marke et Melot pendant le duo de l’acte II - comme s’ils venaient voir toutes les dix minutes où les amants en étaient dans leur nuit d’amour. Et une bonne trouvaille, celle de rallumer progressivement les lumières de l’amphithéâtre aux dernières mesures de l’acte premier de manière à faire comprendre que nous spectateurs sommes aussi les sujets du roi Marke (lui-même debout dans la salle, en habits d’amiral – l’anachronisme, la patte Sellars.) et attendons sa promise presqu’autant que lui. Hors cela, rien d’autre. Tristan meurt sa vie pendant tout son troisième acte et  Isolde vit sa mort debout comme depuis cinquante ans. Peu importe puisque de toutes façons, nous ne les regardons pas tant nos yeux sont aspirés depuis le début par les images vidéos qui passent sur un gigantesque écran au dessus d’eux.   

    Enter Bill Viola et son cinéma vertical. L’écran est divisé en deux colonnes avant d’être lui-même une seule colonne au troisième acte. Au premier, un homme et une femme, minuscules ombres venant de loin, arrivent en premier plan (beau visage de femme), se dénudent, et sont aspergés d’eau. C’est le thème de la purification. Et Viola d’expliquer dans le programme (dix euros) que « la décision mutuelle de boire la mort plonge les amants sous la surface et leur révèle l’océan infini d’un monde immatériel et invisible. » Bien. Dans le second, l’actrice qui incarne Isolde allume une centaine de bougies dont les flammes se reflètent dans un large bassin d’eau. C’est le moment du « Réveil du corps de Lumière (…) », de « la forme spirituelle lumineuse prisonnière de l’obscure inertie du corps matériel. » Certes. Au troisième, Tristan traverse un brasier sans se faire mal et Isolde monte au ciel dans une piscine. Pour sûr. Et nous nous passerons des explications de Bill.
    Soyons honnêtes :  l’idée de monter un opéra de Wagner tout en image est en soi concevable - Richard Wagner affirmant lui même qu’après avoir inventé « l’orchestre invisible », il rêvait d’inventer « le théâtre invisible », surtout quand ces images sont splendides, prégnantes, certainement « wagnériennes ». Wagnériennes mais non tristaniennes. C’est là que le bât blesse. En vérité, cette pellicule d’eau, de feu, de vent et de terre aurait pu servir n’importe quel ouvrage du Mage du Nord. Bill Viola exprime sans nul doute un wagnérisme frénétique, sincère mais qui finit par dissoudre Tristan. D’autant que ces images mélangent allègrement tous les opéras du maître. Alors qu’il est spécifiquement écrit dans le livret qu’à la fin Isolde « s’effondre doucement sur le corps de Tristan. », voilà notre vidéaste californien qui la fait monter au ciel. Pourquoi pas ? Sauf que c’est à la fin du Vaisseau fantôme que Wagner a souhaité voir Senta et le hollandais s’envoler. Quant à l’homme qui marche vers le feu et traverse courageusement les flammes, ce n’est pas Tristan qui le fait mais évidemment Siegfried au troisième acte de l’opéra éponyme. Et la scène d’incendie devant lequel une femme a l’air de se jeter est bien entendu plus le fait de Brunnehilde que d’Isolde. Il faut l’admettre : nous avons eu tout Wagner dans ce Tristan – sauf précisément Tristan. Et dès lors, nous avons eu de cesse de penser à tout autre chose, oubliant d’être ému, nous mettant à nous demander par exemple si l’image ne tue pas encore plus la musique que le texte.
    Le danger de la vision est qu’il envahit toute la perception. Au cinéma, cela procure les plus grandes jouissances – et d’ailleurs, nous attendons le courageux cinéaste qui ferait une toile de Tristan ou du Ring. A l’opéra, cela ne les provoque que pour mieux ne pas les terminer. Si l’on veut marcher à la transe image-musique, il faut alors renoncer aux chanteurs et à la scène. Car entre les corps vivants et les corps virtuels, l’œil et l’âme ne savent plus qui suivre. L’image n’a de valeur que seule, elle ne peut servir de « décor » et parallèlement, le théâtre ne vaut plus grand-chose à se situer dans un décor de cinéma ou plutôt dans un cinéma de décor. Le comble est que ce brouillage visuel finit par empêcher l’oreille de se concentrer. A force de voir deux mondes en même temps et qui ne vont pas ensemble, on n’écoute plus rien.  Ainsi Bill Viola et Peter Sellars réussissent-ils le tour de force anti-synesthésique de convoquer la vue et l’ouïe, de les mettre en conflit et de faire en sorte qu’à la fin ni l’une ni l’autre ne l’emporte. Orchestre, scène et écran finissent par jouer les uns contre les autres et à annuler toute réception chez l’auditeur-spectateur-voyeur.

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    Musicalement et vocalement, il est vrai que nous sommes restés sur notre faim. Clifton Forbis en Tristan a manqué singulièrement de puissance et de présence - particulièrement au troisième acte (mais est-il possible d’être réellement bon dans celui-ci ?). « Der Trank ! Der Trank ! Der furchtbare Trank ! » (« le breuvage, l’effroyable breuvage ! ») Qui pourra nous redonner ce hurlement déchiré que seul  un Wolfgang Windgassen a mis en nous pour toujours ? La mort d’Isolde, à côté, c’est du gâteau.
    Celle-ci (Lisa Gasten), dotée d’un indéniable charisme, accomplit son rôle sans le transcender, mais nous n’en demandions pas tant – une annonce nous prévenant au début du spectacle qu’elle était souffrante mais avait tenu à chanter son rôle. Comme souvent, ce sont les seconds rôles qui l’emportent, ici, Ekaterina Gubanova, très remarquable Brangäne un peu  plus qu’Alexander Marco-Buhrmester, bien pâle Kurwenal – le rôle pourtant le plus payant pour celui qui sait y faire – et même les troisièmes plus que les seconds : ce sont  Willard White, superbe Marke qui fait de son monologue du second acte le grand moment vocal de l’après-midi, et Peteris Eglitis, le plus hystérique et le plus violent des Melot, qui nous rappellent que les corps et les voix existent même dans une production de Sellars et de Viola. Ce sont d’ailleurs les seuls moments où nous oublions l’écran pour la scène. 
    Pour le reste, on écoute poliment la direction sans histoire de Valery Gergiev qui s’agite dans la fosse sans agiter outre mesure son orchestre - ce qui est franchement dommage pour cette « musique qui rend fou ». De tout le répertoire, Tristan est peut-être le seul opéra qui mérite qu’on risque le tout pour le tout – au risque de s’y casser la gueule. Loin de tout excès, Gergiev mène sa barque à bonne allure, évitant tourbillons,  sirènes et mal de mer, ce qui, pour le coup, n’est pas très «  wagnérien ». Nous sommes loin de ce que Wagner écrivait à Mathilde Wesendonk quand il composait : «Ce Tristan devient quelque chose de terrible ! Ce dernier acte ! …Je crains que cet opéra ne soit interdit – à moins que la mauvaise représentation ne le parodie – seules des représentations médiocres peuvent me sauver ! De complètement bonnes rendront l’auditoire fou – je ne puis penser autrement ! »
    Fous, il est regrettable que nous ne le soyons guère devenus et que sitôt rentrés chez nous, nous avons remis d’urgence le Karl Böhm de 1966. Nilsson. Windgassen. Talvela. Wächter. Et Christa Ludwig en Brangäne du siècle. La fosse de Bayreuth. L’orchestre de Böhm tendu jusqu’à l’insoutenable, prêt à rompre à chaque instant. Mais est-il honnête de comparer une honnête représentation à l’incomparable ?


    Tristan et Isolde de Richard Wagner, direction musicale par Valery Gergiev, mise en scène par Peter Sellars, Vidéo de Bill Viola, avec Lisa Gasteen (Isolde), Ekaterina Gubanova (Brangäne), Peteris Eglitis (Melot), Clifton Forbis (Tristan), Alexander Marco-Buhrmester (Kurwenal), Willard White (le roi Marke), orchestre et chœurs de l’opéra national de Paris, Opéra Bastille, 20 novembre 2005.

    (Cet article est paru dans le premier numéro de  La Presse Littéraire de décembre 2005)

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