Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Une nuit sur le mont chauve

medium_gaby20_p.jpg« Je ne te connais pas vieil homme. Mets-toi à tes prières ! Que les cheveux blancs vont mal à un fou et à un bouffon ! J’ai longtemps vu en rêve un homme de cette espèce, aussi gonflé d’orgie, aussi vieux et aussi profane. Mais étant éveillé, je méprise mon rêve. Tâche désormais d’avoir moins de ventre et plus de vertu ; renonce à la gourmandise ; sache que la tombe s’ouvre pour toi trois fois plus large que pour les autres hommes. Ne me réplique pas par une plaisanterie de bouffon. Ne t’imagine pas que je sois ce que j’étais. Car Dieu le sait et le monde s’en apercevra, j’ai rejeté de moi l’ancien homme, et je rejetterai ainsi ce qui furent mes compagnons. Quand tu entendras dire que je suis encore ce que j’ai été, rejoins-moi, et tu seras ce que tu étais, le tuteur et le pourvoyeur de mes dérèglements. Jusque-là, je te bannis sous peine de mort, comme j’ai banni le reste de mes corrupteurs, et je te défends de résider à moins de dix milles de notre personne. »
Le roi Henry V, ex « Prince Harry », à Falstaff à la fin de Henry IV de Shakespeare.

Dans la mémoire télévisuelle de tout littérateur trentenaire, il y a deux souvenirs fondamentaux. Le premier est le passage de Marc-Edouard Nabe sur le plateau de Droit de réponse le 24 septembre 1984 où le futur thuriféraire de Ben Laden s’en prenait, avec cette éloquence qui lui vaudra plus tard tant de bonheurs et tant de malheurs, à la pensée Djeun’s naissante et qui allait bientôt ravager toute la génération Mitterrand ; le second est celui de Gabriel Matzneff à Apostrophes le vendredi 02 mars 1990 (que ne ferait-on sans le journal de Nabe !), venant tranquillement présenter le journal de ses Amours décomposés, composés tout autant de djeunes, et se faisant attaquer par cette québecquoise hystérique, la bien nommée Denise Bombardier. Ce soir-là s’est joué le seul problème littéraire valable, à savoir : que vaut l’écriture d’un homme qui parle avec contentement de ses méfaits ?

Là-dessus, tout le monde se prend le chou : les uns considèrent que l’écrivain a tous les droits, les autres estiment que la littérature a aussi ses limites, les premiers rétorquent qu’au moins lui a le courage d’avouer ce qu’il fait, les seconds font remarquer que s’il le faisait sans le dire, ce serait ajouter l’hypocrisie à l’ignominie, certains estiment qu’il en dit plus qu’il n’en fait (alors pourquoi le dire ?), d’autres, enfin, pensent qu’il faut le foutre en taule et brûler ses livres, ou le contraire.
Le défi, Cette camisole de flammes , Un galop d’enfer, La prunelle de mes yeux, Les passions schismatiques, le taureau de Phalaris, La diététique de Lord Byron, Maîtres et complices, Boulevard Saint-Germain… Ses livres sont tous là, bien en vus dans ma bibliothèque. Je les ai lus, relus, aimés. Grâce à lui, j’ai découvert Lucrèce, Schopenhauer, Port-Royal, l’Eglise orthodoxe, et par dessus tout, un certain style de vie, aristocratique et innocent, une élégance de style, un français vif et consolateur. Pour moi comme pour tant d’autres, ce Russe fraternel fut par dessus-tout l’Eveilleur. Tout adolescent qui se respecte préfère ressembler au grand seigneur méchant homme plutôt qu’à la populace morale et démocratique. Or, dans les années quatre-vingt, lire Matzneff, c’était aussi se distinguer du « tout culturel » et de « la culture pour tous » qui commençaient à régner. A mille lieues de ces infâmes pédagogies, Matzneff apprenait le bonheur dans la solitude, l’élection dans les Lettres, la résistance au désespoir. Une amie me rappelle avec ferveur que sans lui je me serais sans doute suicidé.

Pour autant, il y a ces pages abjectes de pédophilie militante et d’expérience explicite qui me laissaient indifférents à dix-sept ans et qui aujourd’hui n’en finissent pas de me faire saigner les oreilles. Suis-je devenu aussi père la morale que ça ? Aussi anti-littéraire que ça ?
En vérité, il est bien difficile d’écrire sur Gabriel Matzneff. Comment concilier l’admiration que nous avons eu pour lui avec la répulsion qu’il nous inspire ? Comment le remercier de tout ce que nous lui devons sans oublier ce qu’il a fait ? - ma position sur cette affaire est la plus simple possible : autant le croire, puisqu’il l’écrit. Le plus vexant, c’est de se retrouver dans le camp de Denise. A l’époque, je me serais fait honte à moi-même. S’il y avait une femme qui pouvait me dégoûter de toutes les autres, c’était bien cette harpie canadienne, anti-sadienne, anti-romanesque, anti-tout ce qui me paraissait être le sel de l’existence. Combien d’entre nous n’ont pas eu envie de traiter cette horrible mégère comme Dolmancé, Eugénie et madame de Saint-Ange traitent madame de Mistival à la fin de La Philosophie dans le boudoir ? C’est qu’à l’époque, nous étions du côté de l’art et non de la vie – la beauté de la syntaxe étant autrement plus essentielle que la protection de l’enfance. Et puis, la pédophilie, Dieu n’avait qu’à pas l’inventer. Comme les tsunami et l’enfer. Et les gosses élevés à coups de grosses torgnoles exemptaient plus d’un amateur de chair fraîche !
Ah comme je les aimais ces raisonnements baudelairo-boutonneux ! Matzneff, c’était l’ange exterminateur qui nous vengeait de la normalité et de l’ordre naturel. S’il décimait les familles, c’est que les familles devaient être décimées, s’il désespérait les parents, c’est que les parents étaient désespérants, s’il pervertissait les jeunes filles, c’est que les jeunes filles en avaient assez d’être éduquées comme des saintes nitouches. Matzneff, c’est le retour du refoulé, le pervers qui incarne mieux que quiconque la perversité de la société, et cela, la société ne peut le supporter. C’est encore plus vrai aujourd’hui où, comme dirait Philippe Muray, notre monde infantile et immature a fait de l’enfance son idéal et du gamin son maître à penser. La pédophilie, c’est de l’infantilisme conséquent, et Matzneff, c’est l’inconscient collectif à l’oeuvre. Voilà pourquoi tout le monde veut lui faire la peau. Or, comme Don Juan, Mazneff est peut-être un criminel, mais tout le monde a l’air idiot autour de lui. L’accuser, c’est se retrouver dans la peau de Don Ottavio, du parent d’élève, de la dame patronnesse, du « chirurgien-dentiste », comme il le dit lui-même, que « toutes les femmes finissent par épouser », en un mot, de l’adulte.

Tant bien que mal, nous avons grandi. La vie a pris le dessus, et avec elle, le sérieux, le juridique, le social. Il faut faire le ménage. Renoncer à nos corruptions, physiques et morales, bannir nos corrupteurs, c’est-à-dire nos ex-éveilleurs. Se montrer le plus ingrat possible envers ceux qui nous ont tout appris mais que nous ne pouvons décemment ni suivre jusqu’au bout ni défendre de près. L’entrée dans l’âge adulte ressemble toujours à une prise de pouvoir de Louis XIV. medium_louis_enfant_roi.jpgEt l’une des premières mesures du jeune roi est précisément de se débarrasser de Fouquet qui fut, outre son surintendant des finances, celui qui l’initia aux arts, au théâtre et à la vie comme fête. De même le prince Harry, qui, devenu Henry V, à la fin de Henry IV de Shakespeare, commence par bannir le seul compagnon qu’il aura jamais et à qui il doit d’avoir appris à rire et à jouir - Falstaff. Matzneff est notre Falstaff. Le grand maigre obsédé de diététique et le bouffon obèse ont bien plus que le double « f » en commun. On a vécu avec eux, on s’est enivré d’alcools réels et intellectuels, on a fait les filous ou eu des pensées de filou, on en a plus appris sur la vie, la mort et l’amour qu’avec nul autre. Mais il faut grandir, il faut mépriser ses rêves. Alors, certes, on le condamne, on le chasse, mais on retient secrètement ses leçons. On en garde la quintessence. Mais qu’il soit loin ! Il crèvera de solitude et de chagrin mais son œuvre continuera de donner du bonheur et de consoler tous ceux à qui la vie ne convient pas. Moi-même, je ne serai jamais assez pur pour me passer complètement de lui.

Car, et c’est l’essentiel, restent de beaux livres et dont le pouvoir d’éveil à la sensualité et la spiritualité n’est pas prêt de s’éteindre. Je parie sur la postérité de Matzneff. Tout ce qu’on pourra dire contre lui n’altèrera pas notre bonheur de l’avoir lu. Qu’importe alors ces faiblesses et ces crimes. Qu’importe cet extraordinaire aveuglement sur lui-même. Qu’importe même qu’il se révèle un pauvre type, pathétiquement perdu dans ces chimères. Denise Bombardier pourra toujours avoir cent fois raison contre lui, ces cent raisons n’aideront jamais à vivre. Alors qu’une page Matzneff suffit à rendre heureux. Ses livres sont là, et il suffit d’en ouvrir un pour que le sortilège recommence : sur la femme, sur le Christ, même sur l’enfant. Qui n’a pas été sensible à la dernière page, si scandaleusement bien écrite des Moins de seize ans ?

« Ayant rompu avec l’Eglise, abandonné par mon père spirituel qui depuis qu’il a lu ce roman ne m’a plus donné signe, éloigné de toute vie liturgique et sacramentelle, je persiste néanmoins à croire que cette nostalgie de l’adolescent-jeune fille qui est la pierre angulaire de mon œuvre et de ma vie, cette poursuite de l’Enfant ultime, cette quête d’un ange gardien qui réconciliant les disputeurs byzantins serait ensemble garçon et fille – que cette quête, cette poursuite, cette nostalgie demeurent malgré tout nostalgie paradisiaque, nostalgie du Christ, né de la Femme et de l’Esprit, adolescent vierge qui transfigure les contraires, sexe divinisé, intégrité retrouvée, plénitude, androgyne primordial, descendu au plus profond de l’enfer pour me ressusciter d’entre les morts, telle l’enfant bénie qui un soir d’août a posé sa main fraîche sur mon front ardent.
Valérie-Maxime raconte que Pindare s’endormit un jour, la tête sur les genoux d’un jeune garçon qu’il aimait, et ne se réveilla plus. Mon enfant chérie, mon étoile, ma couronne, à l’heure élyséenne où s’ouvriront devant moi les portes de la miséricorde, c’est ainsi que je voudrais être saisi, ta peau nue contre la mienne, ton regard si tendre penché sur moi, tes bras effleurant sur mes épaules du suprême geste de la bénédiction et du pardon. »

C’est un scélérat qui parle. Divin scélérat.

(Article paru dans Le journal de la culture n°13, mars-avril 05)

Lien permanent Catégories : Lire 0 commentaire 0 commentaire Imprimer

Les commentaires sont fermés.