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Parce que c'était lui, parce que c'était moi - Limonov d'Emmanuel Carrère

On aime tout chez Emmanuel Carrère, sa mère, sa sœur, son épouse, et lui surtout, ce grand bourgeois qui aime se faire peur avec la vie des autres. Sa propension à décortiquer le destin de personnages hors normes, Jean-Claude Romand il y a quelques années, Edouard Limonov cette année. Sa capacité à faire d’une biographie historique une autobiographie en creux. Son style qui se moque du style et qui n’en converse que mieux avec vous. Son insolente limpidité qui arrive à débrouiller les fils du conflit serbo-croate comme si c’était une aventure de Tintin en Syldavie. Sa narration impeccable, bourrelle d’ennui, qui nous emporte d’un trait de la première à la dernière page. Son usage malin des références franco-françaises pour rendre compte d’un personnage ou d’une situation que le lecteur ne connaît pas forcément - plaisir culturel et volontairement coupable du name dropping. Ainsi, telle personnalité russe est comparée à Jacques Attali, une autre à François Bayrou, une autre encore à Régis Debray – même Hibernatus, le film avec Louis de Funès et le Nikita de Luc Besson sont cités ! Et quand on ne sait pas en tant qu’écrivain décrire telle ou telle scène, comme raconter une réception à la Flaubert, « sans omettre une petite cuiller ni une source d’éclairage », on en fait l’aveu littéraire : « J’aimerais savoir faire ça, je ne sais pas » mettant ainsi le lecteur dans un rôle de confident irrésistible. Faiblesse du récit ? Non, force du dire. Outre que prendre à parti le lecteur est toujours un bonheur théâtral pour ce dernier, l’art de Carrère n’est pas de raconter mais de dire. Dire la misère de l’URSS d’après la guerre. Dire la famine. Dire les rats. Dire les enfants sauvages. Dire la peine de mort à douze ans. Dire les histoires : « Histoires de Fritz morts qui hantent les ruines et guettent les imprudents ; histoires de marmites, à la cantine, au fond desquelles on trouve des doigts d’enfants ; histoires de cannibales et de trafic de chair humaine. » Vignettes très fortes qui s’impriment pour longtemps dans la tête du lecteur. Et même quand son héros connaît pour la première fois l’amour, ne pas hésiter à conclure par une phrase marquant l’ironie et la distance : « Voilà : c’était l’histoire de son dépucelage ». En vérité, on lit moins qu’on écoute Carrère. Et qu’à son tour, on a envie de lui parler. C’est que Carrère projette sur Limonov tout ce qu’il n’est pas et que nous projetons sur Carrère tout ce que nous sommes ou que nous avons été. Des gens qui lisent les romans d’Alexandre Dumas dans leur fauteuil, qui écoutent les opéras de Wagner sur leur chaîne laser et qui se font l’intégrale Tarkovski sur leur home vidéo et, pourquoi pas, en fumant quelques joints. Bref, des bobos sybarites, esthètes cultureux, Peter Pan littérateurs, écrivains sans œuvres, que Carrère lui-même a été au début, et pour qui Limonov est forcément un objet de fascination - et Carrère un modèle de fasciné fascinant. Celui-ci l’avoue très vite : « Sa liberté d’allures et son passé aventureux en imposaient aux jeunes bourgeois que nous étions. Limonov était notre barbare, notre voyou. » Comment ne pas être séduit aussi par ce type qu’on dirait sorti des Possédés de Dostoïevski ou des Damnés de  Visconti et qui collectionne les existence extraordinaires ? A l’époque des Bienveillantes de Jonathan Littell, certains critiques avaient reproché à l’auteur d’avoir fait de Maximilien Haue, son héros, un témoin trop parfait de la Seconde Guerre Mondiale, sorte de Nazi globe trotter étant de tous les événements, de tous les camps, de toutes les batailles et de tous les salons, allemands, français, russes, le tout sous arrière-fond porno-mythologique. Que n’auraient-ils dit de Limonov si celui-ci avait été un personnage de fiction ? C’est qu’il a tout fait, tout vécu, tout baisé, ce diable russe, se faisant baiser lui-même par l’Histoire, mais n’étant jamais plus sublime que dans la déchéance ou en prison. Stalinien de carnaval, nazi rock, « dissident new wave », il est le dernier pet du XX ème siècle, pourrait-on dire, moitié Jean Genet moitié Joker, cinquante ans de chaos européen à lui tout seul, et, qui le plus beau, continue son destin baroque de plus belle !

LA SUITE DANS LE MAGAZINE DES LIVRES....

 

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Icône haut du lit

(Réflexions sur l’image à propos de Au fond des images, de Jean-Luc Nancy, Galilée, 2003)

L’image a mauvaise presse. L’image copie. L’image pille. L’image pile. L’image ment. L’image vend. L’image est toujours de consommation et d’aliénation. Quand elle n’est pas de propagande et mensonge. Triomphe de la Volonté et Cuirassé Potemkine. L’image manipule. L’image pullule. L’image pue. L’image tue. L’image prostitue. Pornographie et jeux vidéos hyper violents. Déréalisation des désir et des corps. Arraisonnement intégral. Société du spectacle. Caverne.

Contre elle, une seule résistance. Le verbe. Divin. Sacré. Sérieux. Et la tentation puritaine : « tu ne feras pas d’image de ton Dieu ». Ni de tout le reste. Tu écriras ou tu dicteras des livres, mais tu ne feras pas que le lu soit vu. Homère était aveugle et c’est une bénédiction.

Et pourtant…. L’image est érogène – c’est même sa définition : une image est désirable ou n’est pas. L’image excite. L’image imprime. L’image retient. L’image est un monument aux morts. L’image immortalise. Du fond des images, la mort nous dévisage. L’image nous fait comprendre la mort et la vie. L’image est une prise de conscience de la mort et de la vie, et aussi du vrai et du faux. L’image nous apprend à y voir plus clair. L’image se dénonce elle-même. L’image est un simulacre qui se donne comme tel. Les catholiques l’ont bien vu. Crèche. Rois (i)mages. Encens, myrrhe et or. Seuls les puritains n’y voient rien. Seuls les puritains ne suivent pas l’image qui suit tout.

L’art est iconodule. L’Occident aussi. Le Christ aussi. Moi aussi. Icône haut du lit.

Avec Jean-Luc Nancy, distinguons.

L’image est toujours sacrée car l’image est toujours séparée. Le sacré sépare. Le religieux lie. L’un et l’autre s’opposent, l’un et l’autre s’unissent. Le religieux rend présent le sacré. Le lien exprime le séparé. Paradoxe, donc orthodoxie.

L’image est distincte de la chose qu’elle représente. Le distinct, selon l’étymologie, c’est ce qui est séparé par des marques – et des marques violentes des marques au fer rouge, des tatouages, et plus intéressants, des stigmates. L’image est stigmate. Ca saigne, mais l’on ne sait pas de quoi, d’où, et comment. Ca saigne sans faire mal. Ca saigne d’ailleurs. Du Christ, certainement. Du sang, mais donc aussi du rouge. Du rouge sang. Du Rubens. De l’art. L’art, stigmate du réel. Autrement dit, quelque chose de faux (le rouge et la toile) qui renvoie à quelque chose de vrai (le sang et la vie). L’art comme ce qui se distingue du réel mais qui en même temps exprime l’intensité de ce réel – et parfois apparaît plus réel que le réel. « C’est drôle comme les couleurs de la vie paraissent toujours plus vraies au cinéma », disait Alex enchaîné à son fauteuil.

Incroyable paradoxe d’un trait qui trace et se retire en même temps. Qui force et qui s’écarte. Incroyable paradoxe de l’image qui relève à la fois du sacré et du frivole, de l’éternel et de l’éphémère, du bandant et du stérile. Avec le risque que je confonde le retrait et le réel et que cette confusion profite au retrait. Cette image de femme m’excite comme cette femme réelle – et peut-être même plus. Beaucoup plus. L’image non seulement comme un faux qui renvoie à un vrai mais comme un faux qui provoque le vrai. Pourtant, quand on regarde à la télé Maïté couper des oignons, on ne pleure pas – alors que quand on regarde le porno de Canal +, on bande. Pourquoi ?

L’image est mentale. Le mental est un écran sur lequel défilent toutes les images du monde. Imparable. L’image monte en moi puis disparaît – comme le diable qui ne reste jamais jusqu’au bout. L’image me fait croire que je ne suis pas seul dans ma nuit. L’image me fait oublier ma nuit. L’image me rassure et en même temps me retire peu à peu de ce qui n’est pas elle. L’image est un faux sacré qui me fait faire de vrais sacrifices.

L’image comme une distance qui s’approche au plus près, comme un retrait qui fait trait, comme un vide qui remplit. « Ce qui touche, c’est quelque chose d’une intimité qui se porte à la surface. » Femme au portrait. Laura. Vertigo. Vidéodrome. Mullholand Drive. Impossible d’ y résister. Trop intime. L’image agit comme mon intimité. L’image me fait entrer dans un monde en même temps que je reste devant lui. A moins que je n’y tienne plus et que je sois happé par les lèvres gigantesques de mon écran de télévision comme James Woods.

L’image vient d’ailleurs, disions-nous. L’image vient du ciel. Du ciel en tant que « sky » plus qu’en tant qu’ « heaven ». L’image est son propre ciel. L’image tire le ciel de la terre, et même de la matière. L’image fait de l’écran un ciel et des pixels des anges. L’image m’emmène au ciel. L’image m’emmêle au ciel.....


LA SUITE DANS LES CARNETS DE LA PHILOSOPHIE DE LA SEMAINE PROCHAINE.....

 

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