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  • "Cela a dû se passer comme ça".

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    "Les vrais chrétiens ont réalisé ce triomphe de la chair martyrisée" me disait par émail une amie catholique après la projection du film de Mel Gibson.

    Il y a quelque chose qui se passe avec La Passion du Christ, quelque chose de bizarre entre ceux qui aiment ce film et ceux qui refusent de le voir, qui refusent même d'en parler, qui le fuient comme Caïn fuyait Dieu.

    C'est la chère FB qui me racontait la dernière fois qu'elle était dans un bar parisien, et alors qu'elle était en train de faire l'apologie du film de Mel Gibson, une femme s'est levée, lui a jeté un "je ne parle pas avec quelqu'un comme vous" et a quitté la place, une pétition dans les yeux.

    L'autre jour, où je dînais chez ma soeur en compagnie de nos amis gauchistes et où je comptais, bien entendu, faire mon dithyrambe christo-gibsonienne, c'est presque si l'on nous a, Sophie et moi, interdit de parler. "Vous ne comptez pas quand même aborder ce sujet ?"m'a même répliqué une vieille copine comme dans cette célèbre illustration de l'Affaire Dreyfus "ils en ont parlé." Oh que si, bien sûr, nous en avons parlé, et tant pis pour le tapage !

    Mais tout de même, tant d'animosité à l'égard d'un film, un tel refus de communiquer, et cette façon incroyable de se boucher les oreilles ou de se cacher les yeux, en criant "facho, facho, facho" comme Caïphe criait "crucifie-le, crucifie-le, crucifie le !" ne laisse pas d'interroger. Quelque chose se passe avec ce film, quelque chose qui ne passe pas.

    Et je crois que c'est la foi chrétienne. Si ce film apporte le glaive, c'est bien celui qui existe entre croyants et non-croyants.

    Bien entendu, on dira que la foi est largement admise au sein de nos sociétés, et que ma foi, si un peu de foi peut faire du bien, pourquoi en priver les braves gens ? A condition, bien sûr, que cette foi reste privée, ne fasse pas de bruit, et se passe dans le secret. Bref, on l'admet comme une gentille superstition qui aide à vivre, un TOC de l'âme sympa, quelque chose qui dans tous les cas ne doit pas participer aux relations sociales et encore moins influer la vie de la cité (rappelez vous le raffut causé par Christine Boutin qui avait osé exhiber une Bible au parlement).

    De même, une oeuvre d'art qui traiterait de la foi devrait le faire en sourdine, et surtout en tenant bien la distance critique qu'il convient d'avoir sur ce sujet. Comme l'a dit Régis Debray dans Arrêt sur image sur le ton de celui qui ne sait pas de quoi il parle, la spiritualité n'a droit d'existence qu'à travers "la suggestion, le souffle, le furtif, l'absence, le symbolique". Pour lui comme pour la plupart des intellectuels de la religion (Jean Delumeau and co), le divin doit s'exprimer dans une intériorité purement subjective, sans aucun lien avec la réalité, et qui du coup se dissout dans sa propre représentation. Dieu n'est qu'une invention de l'homme, une belle invention qui peut rendre moraux ceux qui y croient, mais pas plus.

    Mais a-t-on le droit de le représenter ? oui, mais à la condition de ne rien montrer de substantiel ou de charnel, car cela pourrait mettre à mal celui qui n'y croit pas et au fond, la seule chose qui importe est de ne pas déranger ce dernier. Bref, faisons des représentations du Christ culturelles, mais certainement pas cultuelles. Ainsi, tout le monde sera content, l'athée qui n'y verra qu'une belle illusion éventuellement structurante (pour les autres, pas pour lui), et le croyant qui pourra toujours y croire, puisque la foi est intérieure et peut se contenter d'invisible.

    Et les critiques de rappeler que les plus beaux films de spiritualité sont ceux qui rendent compte de la présence de Dieu par son absence, comme Thérèse d'Alain Cavalier, ou certains films de Godard dont "la façon de filmer le ciel est comme une prière d'invisible proximité", bref tous les films dont on est sûr que leur auteur soit athée, anticlérical, marxiste, anti-chrétien. Par contre, un croyant fervent, comme Mel Gibson, ne peut faire qu'un film obscène, qui rate atrocement le divin, et "risque de faire disparaître encore un peu plus le peu de spiritualité qu'il reste" (Debray)

    Cher Régis Debray, vous étiez plus inspiré par le Che que vous ne l'êtes par le Christ. Chez Schneidermann, vous n'avez parlé que de symbolique, de subjectivité, d'absence, mais vous qui avez publié de si gros livres sur la religion, n'avez-vous jamais été effleuré par l'idée que pour les croyants, les chrétiens en l'occurrence, cette histoire était vraie au delà du symbole ? Vraie au sens de la chair et du sang ?

    Que vous n'aimiez pas ce film, c'est votre droit le plus strict, mais n'allez pas dire avec votre compère Michel Kubler de la Croix, que c'est un film qui "déspiritualise", n'allez pas parler à la place des croyants, vous qui ne l'êtes pas. Moi qui le suis, j'ai trouvé justement qu'aucun autre film n'avait atteint cette réalité spirituelle et ce débordement de sens.

    C'est peut-être un problème de style. Pour ma part, je trouve qu'il y en ras-le-bol du vide et de l'absence, du dieu caché et symbolique, du voilé et de l'invisible. Avec Gibson, nous avons du plein, du trop-plein même, de la Présence en chair et en os, de la divinité flamboyante et baroque ! Nous avons la Croix dans toute son horreur et dans toute sa splendeur ! Nous avons la souffrance de Jésus et la gloire du Christ-Roi ! Enfin !

    Cela vous gêne ? Reconnaissez quand même que le problème esthétique que pose ce film est en effet passionnant et on aurait pu espérer qu'un type comme vous qui s'intéresse aux images l'ait perçu. Mais non, englué dans vos préjugés artistiques, vous avez dit, avec tous les autres (cf Cahiers du cinéma), que l'obscénité formelle de Gibson avait consisté à mettre le naturalisme au service du surnaturel "et que cela ne pouvait pas marcher." Eh pourquoi mon Dieu ? C'est une riche idée au contraire et qui marche bien mieux que vous ne le pensez. Faire le plus réaliste possible pour l'histoire la plus irréaliste possible. Arriver à rendre ce que Claudel (qui aurait adoré ce film) appelait "le sentiment physique du surnaturel.", c'est prodigieux sur le plan artistique. Du (presque) jamais vu.

    A ma connaissance, seul L'exorciste de William Friedklin avait été été filmé comme ça, mettant le clinique au service du mystique, car, comme par hasard, il s'agissait aussi d'un film sur la foi et le pouvoir de Dieu - et c'était tellement convainquant qu'on pouvait penser que c'était le Vatican qui subventionnait Friedklin !

    Non, ce qu'a fait Gibson est unique et c'est pourquoi je redis que l'Esprit Saint devait être dans le coup, pas possible autrement. La Passion du Christ est une grande oeuvre d'art et une expression presque exacte de la Vérité.

    Pour nos modernes qui se foutent de l'art et de la vérité, il est impensable de faire l'un avec l'autre. "C'est soit un documentaire, soit un film d'auteur, mais il faut choisir !" beugla Michel Kubler de la Croix à Arrêt sur image. T'énerve pas, gars, on peut faire les deux. Le grand artiste vise le style en même temps que le réel, et ne se contente pas que l'on dise de son oeuvre qu'elle est une simple vue de l'esprit, pire qu'elle est "intéressante" - là, il en dégueulerait. Le grand artiste n'a que faire de la culture. Il veut changer la vision du monde. Il veut à la fois plaire et faire violence au public.

    Quand Bosch faisait son Jardin des Délices, ce n'était pas pour faire de l'illustration culturelle destinée aux conservateurs de musée, c'était pour bouleverser les ouailles, émouvoir et faire croire. Et quand Dostoïevski va se recueillir devant le retable de Grünewald, il n'est pas à se demander comme Kubler ou Debray si ce qu'il regarde est subjectif, objectif, phénoménologique, et surtout conforme à ce que l'on dit dans Télérama. Il adopte la seule attitude acceptable pour un artiste, admirer, pleurer et croire : "c'est beau, c'est vrai".

    Au fond, ce que l'on reproche à Gibson, c'est son innocence. Avoir oser mettre en scène une Passion du Christ en faisant fi de toute l'idéologie contemporaine faite de scepticisme et d'ironie vis-à-vis du sacré. Cette innocence nous a renvoyé à notre néant, nos ricanements de désespérés, notre culpabilité d'aveugles.

    D'où ce déchaînement de puritanisme que l'on a vu dans les média et qui ne laisse pas d'être troublant. Il ne fallait pas montrer ça. "Obscène", "sadomaso", "voyeuriste", "pornographique", encore un peu, et ils disaient "blasphématoire", les pasteurs médiatiques. Au fond, ce que La Passion du Christ a révélé, c'est que notre monde ne pouvait plus supporter les images, et qu'une représentation trop crue et trop sacrée de la réalité devenait à la lettre ob-scène - hors de la scène.

    Pas étonnant que Régis Debray ait fini par dire que ce film donnait envie d'être protestant, juif ou musulman tant la représentation de Dieu ne pose dans ces religions aucun problème... vu qu'elle est prohibée. Extraordinaire preuve de puritanisme et qui apporte la preuve de ce que veulent faire du monde les puritains : un lieu où le corps serait une silhouette, où l'âme serait un vase vide, et où l'esprit se confondrait avec une loi autoritaire.

    Et c'est pourquoi le film de Gibson est grand. Ce "triomphe de la chair martyrisée" lacère nos âmes mortes, mais pour les rendre à la vie. Oui, ce film est bien de l'Esprit Saint.

    PS : rendons grâce à Daniel Schneidermann d'avoir été l'un des rares à comprendre l'envergure de la vision gibsonienne. Dans un bel article de Libération du 02 avril, intitulé "Cette satanée compassion", il insistait sur le mérite pédagogique du film : nous replonger au coeur de l'originalité du christianisme qui, par rapport aux religions païennes, a inscrit le lynchage au centre de notre culture, mais du point de vue du lynché.

    "Que nous soyons croyants ou athées, de cette religion ou d'une autre, cette image du Supplicié titubant sous la foule, cette image déforme, oriente, colore depuis bien avant notre naissance notre vision du monde. Obsédante ou discrète, trônant en majesté au centre de la demeure ou tapie dans un obscur recoin de l'esprit, Cendrillon ou matrone, la compassion est là, elle oriente nos réactions, nos visions. Cet Ecorché de Gibson, même si on le refoule, même si on l'ignore, même si on l'oublie : peu importe, il est en nous."

    (15 avril 2004)

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