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  • Sept lieues en soulier III et IV

    "Même les péchés servent".


    medium_vierge.5.jpgCa raconte quoi le Soulier de Satin finalement ? que l'amour divin est plus fort que l'amour humain ? Certes, mais à condition que l'amour divin soit physique, mille fois plus physique, un milliard de fois plus physique, que l'amour humain. Et c'est ce coït divin qui fera renoncer Prouhèze à Rodrigue. Le sacrifice passe par l'orgasme. La femme renonce à l'homme mais parce que Dieu lui a fait l'amour. Ce sera l'hallucinogène huitième scène de la troisième journée - un des trucs les plus dingues que l'on n'ait jamais écrit.

    Troisième journée, donc. Pélage est mort. Rodrigue vit avec Isabel. A Mogador, Prouhèze a épousé Camille et a eu de lui une petite fille, la future Dona Sept Epées qui ressemble à Rodrigue. Comme dans L'Annonce faite à Marie, l'âme encule le corps - biologiquement parlant, cela veut dire que la femme n'a pas besoin de coucher avec l'homme qu'elle aime pour avoir un enfant de lui. L'aberration catholique va jusque là. Prouhèze fait avec un autre l'enfant de son amour. Et quand Rodrigue, devenu vice-roi d'Amérique vient la voir, lors de l'unique scène où les deux amants se rencontrent enfin, elle lui confie son enfant, juste avant de mourir dans une explosion qu'elle a préparée. Cette troisième journée du Soulier est la plus belle. Quand on a lu ou vu ça, plus rien ne sera comme avant.

    Dona Musique, elle aussi, est enceinte, du futur Jean d'Autriche. Dans l'église Saint Nicolas, à Prague, elle confie son bonheur à Dieu.

    DONA MUSIQUE : - O mon Dieu, qu'il fait bon ici et que je suis contente avec vous ! on ne peut plus être ailleurs.
    Il n'y a pas besoin de rien dire, il n'y a qu'à vous apporter ma lourde personne et à rester en silence à vos pieds.
    Ce secret qu'il y a dans mon coeur, il n'y a que vous qui le connaissiez. Il n'y a que vous avec moi qui comprenez ce que c'est que donner la vie. Il n'y a que vous avec moi qui partagiez ce secret de ma maternité :
    Une âme qui en fait une autre, un corps qui nourrit un autre corps en lui de sa substance.
    Mon enfant est en moi et nous sommes ensemble avec vous.

    Notons que celui qui l'a "aidé" à le lui faire n'est guère cité. Les hommes baisent, mais dès qu'il s'agit de procréation, sont tous des Joseph. Le vrai père, c'est toujours Dieu. Dieu crée, la femme procrée, l'homme fout.
    " Mon Dieu, vous m'avez donné ce pouvoir que tous ceux qui me regardent aient envie de chanter ; c'est comme si je leur communiquais la mesure tout bas, dit-elle encore dans un élan d'éternel féminin. Contrairement à l'homme qui résiste aux choses et qui en souffre, la femme adhère et jouit de toutes choses. Même de la conquête et de la tyrannie, porteuses de souffrance autant que de vie. Musique le sait bien : "Il faudra bien que ces gens [les amérindiens, les africains] acceptent la tyrannie, comme ils disent, mais moi qui l'aie connue avant eux, je sais qu'elle est bonne et c'est entre ses bras que cette vie nouvelle en moi prend l'origine." C'est que Musique adhère à la vie comme elle adhère à Dieu comme elle adhère au roi. L'Amor Fati, et c'est là le hic, pour nous, démocrates et laïcs, n'est pas simplement un choix individuel, il se confond aussi avec l'histoire. C'est l'eschatologie chrétienne : l'histoire du Monde est aussi l'histoire de Dieu.
    Or, au XVIème siècle, "quelque chose change". Colomb a découvert l'Amérique. Vasco de Gama a fait le tour de l'Afrique, Magellan le tour de la planète et l'on finit par admettre la révolution de Copernic. Paradoxalement, c'est en Espagne, cette nation qui évoque plutôt la strangulation et les bûchers que le progrès, qui est la première à voir naître sur son territoire ce qui n'est rien moins que la conscience moderne. Même l'Inquisition participe au grand chambardement humaniste en inventant la justice rationnelle faite de preuves et d'aveux. Dieu perd du terrain autant que sa Création en gagne. Pourquoi résister à tout cela ? Dans Le Soulier, ce sont le Chapelain et Don Léopold August, les deux tenants de la tradition, qui sont les deux personnages les plus ridicules. En bon thomiste, Claudel réaffirme, par la bouche de Musique, que l'homme qui résiste est l'homme qui souffre. Seul se laisser à Dieu et à aux choses qu'Il commande sur Terre convient. "Plutôt que de nous opposer aux choses il n'y a qu'à nous embarquer adroitement sur leur mouvement bienheureux ! " Tout est dans l'indispensable et jésuitique "adroitement". La foi et la ruse peuvent faire bon ménage.

    Sauf quand on a affaire à un Ange-Gardien qui vient vous accrocher à son fil, vous révélant à vous-même et vous persuadant que décidément, non, rien ne vaut l'amour divin. Nous voici enfin à cette scène huit qu'on croirait soufflée à Claudel par Sainte Thérèse d'Avila.
    D'emblée, Prouhèze supplie à son Aile du Désir de la débarrasser de son corps, fragment limité d'une matière décevante. "... Laisse-moi n'avoir plus de corps afin que je n'aie plus pour ton désir de paroi ! laisse-moi n'avoir plus de visage pour que je pénètre jusqu'à ton coeur !" Pour elle, le temps de la transcendance a commencé. Le corps n'est plus le lieu du désir, mais sa limite. Elle commence à comprendre que Dieu l'a faite pour capturer les âmes, et que si l'homme est la brebis, la femme est la bergère. "Rodrigue, c'est avec moi que tu veux le capturer ?" demande-t-elle à l'Ange-Gardien qui lui répond : "Il était bon que tu lui apprennes le désir." Pourront-ils s'aimer pour autant ? Non, dit l'Ange, "Il nous faut laisser le corps en arrière quelque peu. - Eh quoi ! il ne connaîtra point ce goût que j'ai ?" La malheureuse s'effondre de chagrin et le lecteur commence à s'indigner. A quoi bon toutes ces frustrations à la fin ? Mais inexorablement, l'Ange commence la titularisation mystique de Prouhèze.

    L'ANGE GARDIEN : - N'as-tu pas toujours été comme une étoile pour lui ?
    DONA PROUHEZE : - Séparée !
    L'ANGE GARDIEN : - Conductrice.
    DONA PROUHEZE : - La voici qui s'éteint sur terre.
    L'ANGE GARDIEN : - Je la rallumerai dans le ciel.
    DONA PROUHEZE : - Comment brillerai-je qui suis aveugle ?
    L'ANGE GARDIEN : - Dieu soufflera sur toi.
    DONA PROUHEZE : - Je ne suis qu'un tison sous la cendre.
    L'ANGE GARDIEN : - Mais moi je ferai de toi une étoile flamboyante dans le souffle du Saint-Esprit !

    Prouhèze résiste, Prouhèze souffre. Elle s'arc-boute à son humanité. Que lui apporte sa divinisation puisqu'elle ne pourra jamais aimer réellement Rodrigue ? Qu'importe d'être une étoile si le vagin se déchausse ! Faut-il à chaque fois subir le sort du Christ pour monter au ciel ? Pourquoi donc Dieu nous a créés s'Il nous empêche toute jouissance terrestre ? Dieu n'est-Il qu'un bourreau ? Toute la haine qu'on a pu avoir pour Lui était-elle finalement légitime ?
    Comme l'inquisiteur qui resserre le chevalet, l'Ange Gardien continue : quand Prouhèze sera du côté du ciel, Rodrigue, en la désirant, désirera le ciel. Il faut qu'elle cède !

    DONA PROUHEZE : - Mais est-ce que le ciel jamais lui sera aussi désirable que moi ?
    L'ANGE GARDIEN, comme s'il tirait sur le fil : - D'une pareille sottise tu seras punie à l'instant.

    Et là, dans la scène d'Olivier Py, au lieu de tirer sur le fil, l'Ange dégainait son épée et la posait sur le sexe de Jeanne Balibar. O Résurrection ! A cet instant, tout devint clair pour moi. Punir Prouhèze, ce n'était pas tirer sur le fil de son désir et rendre la douleur de son manque au-delà du soutenable, comme j'avais cru le comprendre à la lecture - car, aliéné à mes anciens schémas sado-théologiques, je ne voyais là-dedans qu'une infâme torture de plus et même le rire et le "contentement" de Prouhèze étaient pour moi ceux du désespoir et de l'ironie atroce - , mais bien au contraire, lui infliger la jouissance la plus bouleversante et la plus apte à la faire renoncer à son amant. Oui, Prouhèze jouissait devant nous, réellement, sans arrière-goût, et c'est au théâtre que je l'ai compris. Py m'aura au moins servi à ça. Au lieu de vous foutre de ma gueule, écoutez plutôt !

    DONA PROUHEZE, riant : - Ah ! frère, fais-moi durer encore cette seconde !
    L'ANGE GARDIEN : - Salut, ma soeur bien-aimée ! Bienvenue, Prouhèze, dans la flamme !
    Les connais-tu à présent, ces eaux où je voulais te conduire ?
    DONA PROUHEZE : Ah ! je n'en ai pas assez ! encore ! Rends-la-moi donc enfin, cette eau où je fus baptisée !
    L'ANGE GARDIEN : - La voici de toutes parts qui te baigne et te pénètre.
    DONA PROUHEZE : - Elle me baigne et je n'y puis goûter ! c'est un rayon qui me perce, c'est un glaive qui me divise,
    c'est le fer rouge effroyablement appliqué sur le nerf même de la vie, c'est l'effervescence de la source qui s'empare de tous mes éléments pour les dissoudre et les recomposer, c'est le néant à chaque moment où je sombre et Dieu sur ma bouche qui me ressuscite, et supérieure à toutes les délices, ah, c'est la traction impitoyable de la soif, l'abomination de cette soif affreuse qui m'ouvre et me crucifie !
    L'ANGE GARDIEN : - Demandes-tu que je te rende à l'ancienne vie ?
    DONA PROUHEZE : - Non, non, ne me sépare plus à jamais de ces flammes désirées ! Il faut que je leur donne à fondre et à dévorer cette carapace affreuse, il faut que mes liens brûlent, il faut que je leur tienne à détruire toute mon affreuse cuirasse, tout cela que Dieu n'a pas fait, tout ce roide bois d'illusion et de péché, cette idole, cette abominable poupée que j'ai fabriquée à sa place de l'image vivante de Dieu dont ma chair portait le sceau empreint !
    L'ANGE GARDIEN : - Et ce Rodrigue, où crois-tu que tu lui sois le plus utile, ici-bas ?
    Ou dans ce lieu maintenant que tu connais ?
    DONA PROUHEZE : - Ah ! Laisse-moi ici ! ah ! ne me retire pas encore ! pendant qu'il achève en ce lieu obscur sa course laisse-moi me consumer pour lui comme une cire aux pieds de la Vierge !
    Et qu'il sente sur son front de temps en temps tomber une goutte de cette huile ardente !

    Tout est consommé. Prouhèze est désormais du côté du ciel. Dieu Lui a fait l'amour, et elle peut renoncer, sans effort ni volonté, à la vie terrestre. La jouissance phénoménale et surnaturelle lui a donne la force de tous les sacrifices. 

    Il reste cependant à faire le plus dur. Aimer ses amis, a fortiori son amant, n'est rien, c'est aimer ses ennemis qui est tout. Prouhèze doit d'abord s'occuper de Camille. Et c'est la scène dix : pour Olivier Py, un carré de flammes à l'intérieur duquel vont causer, entre Dieu et le diable, l'homme sans grâce et la femme à la grâce surabondante.
    Un bon lecteur de Sade ne devrait avoir peur de rien. La révolte métaphysique, le désir, intime comme un écarquillement, de faire le procès de Dieu, l'envie forcenée et pathologique de s'en prendre à tout ce qui est pur, tendre et innocent, la haine de la vie enfin, tout cela, le lecteur assidu de Justine et de Juliette pense l'avoir intériorisé de toutes les façons. Las ! C'est qu'il ne connaît pas Don Camille (ce double de Claudel et qui est aussi le prénom de la soeur adorée et enfermée...), c'est que malgré sa théorie et sa pratique de mille blasphèmes, il ignore encore le blasphème suprême, celui qui atteint Dieu dans sa "chair". "Si je tape un mur je me fais mal et si je tape avec une grande force je me fais un grand mal." commence Camille. "Et si je tape avec une force infinie, je me fais un mal infini. Ainsi, moi fini, si je tiens bon, j'arrête la Toute-Puissance, l'Infini souffre en moi limite et résistance, je lui impose ça contre sa nature, je puis être la cause en lui d'un mal et d'une souffrance infinie."
    Au début, Prouhèze ne comprend pas bien et répond par la morale. "Dieu, dit-elle naïvement, ne se soucie point de l'apostat. Il est perdu. Il est comme s'il n'était pas." Faible réponse ! C'est celle du Chapelain, du juriste, de celui qui désolidarise le Créateur de sa Créature, soucieux seulement de respecter le Père, mais profondément étranger à sa propre foi. Elle ne peut contenter Camille.

    DON CAMILLE : - Et moi je dis que le Créateur ne peut lâcher sa créature. Si Elle souffre Il souffre en même temps. C'est Lui qui fait en Elle ce qui souffre.
    Il est en mon pouvoir d'empêcher cette figure qu'Il voulait faire de moi.
    En qui je sais que je ne puis être remplacé. Si vous pensez que toute créature est à jamais irremplaçable par une autre,
    Vous comprendrez qu'en nous il est en notre pouvoir de priver le sympathique Artiste d'une œuvre irremplaçable, une parcelle de Lui-même.
    Ah ! je sais qu'il y aura toujours cette épine dans son cœur ! J'ai trouvé ce passage jusqu'au plus profond de son être. Je suis la brebis bien perdue que les cent autres à jamais ne suffisent pas à compenser.
    Je souffre de Lui dans le fini, mais Lui souffre de moi dans l'infini et pour l'éternité.
    (…)
    Je suis en position de Le priver de quelque chose d'essentiel. "


    FAIRE SOUFFRIR DIEU EN SOI. Dans tous ses blasphèmes, Sade n'avait pas pensé à ça : se damner, c'est damner Dieu. Aller en enfer, c'est emporter Dieu avec soi. Puisqu'Il nous aime infiniment, Il souffrira infiniment. Tant pis pour Lui ! Il n'avait qu'à pas nous créer. L'enfant fait payer son père de l'avoir enfanté - en se suicidant. Si l'enfer existe et que nous tombons dedans, alors le Christ ne ressuscitera jamais et restera éternellement sur sa croix !
    Sublime jusqu'au point de vouloir réconcilier avec Dieu l'homme qui la fouette et la cadenasse, Prouhèze essaye alors de raisonner Camille. " Le saint prie avec son espérance, le pécheur avec son péché. " lui dit-elle. Etiam peccata. Même les péchés servent. Mais elle, pour qui prie-t-elle ? Usant d'une dialectique proprement satanique, Camille emmène celle qui veut l'aider à reconnaître que, si lui se débat dans le néant, elle, en tant qu'une partie d'elle ne veut pas encore renoncer à Rodrigue, a aussi un pied dans ce néant, et qu'en ce sens, ils sont tous les deux dans la même galère. Là de même, la morale ne vaut rien, et Prouhèze ne convainc guère le damné en lui disant que Dieu nous demande surtout de ne pas faire le mal. En fait, Camille damne le pion, c'est le cas de le dire, au légalisme de Don Pélage, instauré à la première journée. Face à la quête profonde de la foi, respect et devoir et tout ce qui se soucie vertueusement des êtres vole en éclat.
    En forçant Prouhèze à admettre que Rodrigue est encore dans son coeur, Camille le damné, le "salaud", est celui qui va faire que le salut s'accomplisse. Pour elle, comme pour lui.

    DON CAMILLE : - Mais la croix ne sera pas satisfaite que quand elle aura tout ce qui en vous n'est pas la volonté de Dieu détruit.
    DONA PROUHEZE : - O parole effrayante !
    Non, je ne renoncerai pas à Rodrigue !
    DON CAMILLE : - Mais alors, je suis damné, car mon âme ne peut être rachetée que par la vôtre, et c'est à cette condition seulement que je vous la donnerai.
    DONA PROUHEZE : - Non, je ne renoncerai pas à Rodrigue !
    DON CAMILLE : - Mourez donc par ce Christ en vous étouffé
    Qui m'appelle avec un cri terrible et que vous refusez de me donner !
    DONA PROUHEZE : - Non, je ne renoncerai pas à Rodrigue !

    Et c'est alors que la Grâce, de nouveau, inverse les forces, et ordonne la rédemption. Au moment où Camille va l'emporter sur Prouhèze, le voici qui se jette à ses genoux, l'exhortant à le sauver lui aussi. Comme s'il avait compris, au moment de sa victoire, que cette victoire était vaine. Et qu'il fallait mieux perdre devant Dieu que gagner contre Lui. Bouleversant volte-face ! Voilà qu'il implore la femme qu'il a fait fouetté et torturée :

    DON CAMILLE : - Prouhèze, je crois en vous ! Prouhèze, je meurs de soif ! Ah ! cessez d'être une femme et laissez-moi voir sur votre visage ce Dieu que vous êtes impuissante à contenir,
    Et atteindre au fond de votre cœur cette eau dont Dieu vous a faite le vase !
    DONA PROUHEZE : - Non, je ne renoncerai pas à Rodrigue !
    DON CAMILLE : - Mais d'où viendrait autrement cette lumière sur votre visage ?

    La scène se termine brutalement à cette réplique - mais dans une promesse d'accomplissement. Le damné aura reçu l'espérance de ne plus l'être, l'élue aura sauvé celui en qui Dieu continuait d'être crucifié.  Camille ne reviendra plus sur la scène, et Prouhèze pourra enfin recevoir, une première et dernière fois, Rodrigue.

    La scène finale (XIII), la plus émouvante, conduit le drame à son terme. Solennellement, entouré de ses hommes, Rodrigue et Prouhèze, seule femme au milieu de tous, se retrouvent (dramatiquement, la seconde fois, puisqu'ils se sont connus avant que la pièce ne commence, mais scéniquement, la première). La femme, désormais ailleurs, en Dieu, apprend à l'homme qu'il faut la quitter à jamais pour se retrouver pour toujours. L'homme ne comprend pas : " Mais à quoi sert cet amour-avare et stérile où il n'y a rien pour moi ? ", " A quoi me sert cette joie si tu ne peux me la donner ? ", " A quoi sert cette étoile qu'on ne rejoint jamais ? " demandera-t-il à trois reprises. Prouhèze lui sort alors la réplique immortelle et splendide : "Je veux être avec toi dans le principe ! " avant de se voiler de la tête aux pieds et de lui laisser leur l'enfant.

    Quatrième journée intitulée "Sous le vent des îles Baléares". Les sublimes ont laissé la place aux bouffons.
    Prouhèze est morte. Rodrigue, amputé d'une jambe, vit en un bateau et vend des peintures de saints qu'il fabrique avec son ami le japonais. Il retrouve sa fille, l'ardente Sept Epées, qui l'exhorte à venir se battre avec lui contre les Maures pour délivrer les captifs chrétiens, et accomplir l'oeuvre de sa mère. Epuisé, lunatique, minable, Rodrigue promet sans accomplir sa promesse. Entre-temps, le Roi d'Espagne, qui a retrouvé sa trace, décide de le confondre, en lui faisant croire qu'il lui accorde le royaume d'Angleterre, et pour cela le fait revenir, par le biais d'une actrice rouée, à la cour. Humilié par celle-ci, Rodrigue finit par être vendu comme esclave à une religieuse.

    Toute cette journée est dominée par la figure formidable et généreuse de Dona Sept-Epées, qui a la grâce de sa mère, la volonté conquérante de son "père", Rodrigue, et la liberté amorale de son géniteur, Camille. "O ma Bouchère, confie-t-elle à sa chaperonne, que je suis heureuse ! Comme ça va être joli avec moi, comme ça va être amusant ! (…) Les gens marchent péniblement et ils ne s'aperçoivent pas que c'est tellement plus facile de voler, il n'y a qu'à ne plus penser à soi." Elle cherche l'âme de sa mère : " Là où est ma chère Maman cela sent bon", gronde son père de désespérer : "Où le corps ne passe pas, la charité peut passer qui est plus forte que tout", le force à être père : "Nous avons profondément besoin de vous, et non pas de vos fruits, mais de votre bois." D'ailleurs, pour cette enfant-femme, "Ce n'est pas la peine d'avoir un père si on n'est pas sûr de lui et s'il est tout simple et tout petit comme nous. "
    Rodrigue, transcendé par sa fille, comprendra qu'il faut aimer l'éternité de Prouhèze. Hélas ! il lui faut d'abord subir les outrages d'un monde qui s'est désenchanté (sans doute sommes-nous déjà passés du XVIème au XVIIème), et lui-même, l'ancien héros du Siècle d'or, se révèle un ridicule vieux combattant incapable de venir en aide à sa fille ni même d'être digne de sa bien aimée. La médiocrité l'a emporté partout. Lorsqu'à la toute fin, il est saisi par la grâce et rit de se voir ainsi vendu comme esclave, retrouvant par là-même ce feu divin qui a tant brûlé son amante, ne le comprend-on plus, et il apparaît plus comme un fou inoffensif plutôt que comme un mystique.

    DEUXIEME SOLDAT : - C'est une belle nuit pour vous que celle où l'on vous emmène pour vous mettre en prison ou pour vous vendre comme esclave ?
    DON RODRIGUE : - Je n'ai jamais vu quelque chose de si magnifique ! On dirait que le ciel m'apparaît pour la première fois. Oui, c'est une belle nuit pour moi que celle-ci où je célèbre enfin mes fiançailles avec la liberté.
    DEUXIEME SOLDAT : - Tu as entendu ce qu'il dit ? Il est fou.

    Fou pour un esprit moderne. Béat pour un religieux. Heureux, en tous cas, pour un père. L'ultime coup de canon que l'on entend de la mer lui apprend que sa fille a été repêchée par le bateau de Jean d'Autriche (le fils de Dona Musique), qu'elle épousera, avant de commencer avec lui la délivrance des chrétiens captifs. Ainsi, Sept Epées continuera le travail de Prouhèze. Ainsi, de toute éternité, les pêcheuses d'âme continueront à servir Dieu. Ainsi aucun homme n'ira en enfer tant qu'il y aura des femmes auprès de Dieu.

    Je vous salue Marie.

    "DELIVRANCE AUX AMES CAPTIVES !"

    Lien permanent Catégories : Claudel 30 commentaires 30 commentaires Imprimer