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30/11/2007
Sollers, surfer d'argent.
Vitesse de Sollers. Le vent, l’intervalle, le large, les petits gestes. « On se lève, on marche, on respire, on parle, mais en réalité, on rampe dedans. Désarroi, fatigue, temps qui ne passe pas, aiguille. » Passer sur tout, « le passé désenchanté, le présent nul, l’avenir absurde ». Passer sur les souffrances, les lenteurs, l’insomnie, l’impuissance, l’envie de mourir. « On se couche et on reste éveillés, on mange et on boit trop, on titube, on dort debout. On n’est pas malade, on est la maladie elle-même. Pas de désirs, pas de couleurs, pas de répits, pas de vrais mots. » Aller de l’avant, continuer, vivre, penser. La vie est fêlure, saignement, supplice de tout sur tout. Tant pis, on vit, coûte que coûte. On marche. « Un pas après l’autre. Arrêt. Encore un pas, jambe gauche. Equilibre, jambe droite, et encore un pas. J’y suis, je n’y suis pas. Pas besoin de pensée pour être. » De nouveau le vent, la tête vide, l’oiseau, l’envol, le souffle, l’air, la liberté, de nouveau la lourdeur, la retombée, Icare, le galet. Tout Sollers est entre cet idéal d’oiseau et cet état de pierre. «…je suis aussi sensible qu’un gros galet sur la plage. Je le ramasse, je le jette, je le reprends. Il est blanc-jaune strié de bleu, combien de milliers d’années de polissage ?Bousculé, roulé, charrié, échoué, repris, retourné… » La survie est dans le ricochet. Planer, voler, surfer, nager, et finalement se noyer. Malgré le Verbe. Malgré Nietzsche. Jusqu’à quand fonctionne l’éternel retour ? La Résurrection ? Le rêve ? L’amour ? Le sexe ? La vie divine ? Tout cela est-il bien sérieux ?
Le titre est magnifique mais c’est un leurre. La vie, c’est Zarathoustra, Dionysos, la joie, l’envie, les femmes. Le divin, c’est le Christ, la mort (l’autre vie), le pape, Bach – encore que l’actuel pontife préfère Mozart. Il l’a fait remarquer partout, Sollers, que c’était un message politique que Benoît XVI envoyait au monde en disant qu’il jouait tous les soirs des sonates de Mozart. Pensez ! L’ex-panzercardinal plus proche du Cosi que d’une Passion selon saint Matthieu, il fallait que cela se sache ! Etonnant ce Ratzinger… Aussi étonnant que Sollers qui à force de brouiller les pistes toute sa vie est trop passé pour un opportuniste alors qu’il n’a jamais fait que courir après le bonheur. C’est un catho-nietzschéen, un capucin sadien, un dionysiaque centriste. Plus proche d’Aramis, de Mosca ou de Charlus que de Jean Valjean, c’est clair. Normal qu’il agace tant. Trop joueur, trop « jésuite », trop dégagé de tout, pas assez douloureux, sincère, con. Nabe le dit quelque part dans son Journal : pour Sollers, la réalité a toujours raison. Allez soutenir ça à un idéaliste pour qui la réalité a toujours tort. Insupportable ! Calamiteux ! Gerbant ! Il est vrai qu’en « politique », il ne donne rien. Tant pis. Tant mieux. Alors, il se compare à Nietszche. On le prendrait plutôt pour Leibniz. Comme lui, il a ce côté débonnaire, équivoque, qui sait que les choses vont toujours ensemble et en biais, que si la Vérité est unique, elle est exprimée par tous les points de vue, que le sens est toujours complexe, que la radicalité est toujours le fait des crétins, que le perspectivisme vaut mieux que le criticisme, que rien n’est jamais ni droit ni clair, que tout est confus et plié, qu’il n’y a aucune sécante mais que des tengeantes et que dans tout ce que l’on dit, l’on dit toujours autre chose. Question de survie. Son intelligence infinie et tolérante passe pour une hypocrisie hautaine, mais comment être intelligent et franc avec les imbéciles ? Non, il faut écrire, jouer, se brûler par le jeu de l’écriture – la seule chose à ne pas trahir. « La vie est un jeu, avec, au bout des lignes, le feu. » Avec les femmes, se faire bébé. « Les femmes n’aiment ni les hommes ni les femmes mais les bébés ; il faut leur offrir ce qu’elles aiment. » Etre poupée, lionceau, petit philosophe, nounours dans leurs bras, sur leur genoux, entre leurs cuisses, voilà l’extase réelle. Le reste est virilité débile. Quand on pense qu’il y a des gens qui aiment les rapports primitifs ! Quelle plèbe, les sexués du primaire, les mariés, les fidèles ! Alors qu’il est si doux de jouir sans se poser de question. « Cela n’empêche pas, des deux côtés, les simulations, les dissimulations, l’harmonisation des mensonges. Je mens, tu mens, je sais que tu mens et tu sais que je mens, nous savons que nous mentons, j’adore ton nez, tes oreilles, ton menton, n’expliquons rien, surtout, glissons, passons. » Et laissons tous ces malheureux qui ne se passent rien. Qui se pourrissent la vie au nom de la famille, de la patrie ou du travail ! Quelle pitié que de mettre sur écoute ses propres gémissements, de se faire mouche de ses propres merdes ! «J’ignore ces serpents qui sifflent sur ma tête, je ruse, j’use, j’abuse, je fuse, je méduse. » Mais la ruse suffit-elle ? Fuir la souffrance, est-ce vraiment vivre ? Telle est la question. La seule.
Monsieur Schopenhauer VS monsieur Nietzsche
L’époque. Il faut faire avec. Nous le savons qu’elle est absurde, mauvaise, déchiffrée, bouclée, remisée, moisie, ennuyeuse. Mais elle est aussi libérée, dansante, amusante, excitante, ressuscitante à chaque seconde, planante. Soit vous êtes avec elle (bobo, lili, alter, gay), soit vous êtes contre (réac, catho, hétéro-beauf, chevènementiste - la trinité Houellebecq-Nabe-Dantec au choix), soit, et c’est le mieux, vous êtes au dessus. « Choisissez » nous exhorte Sollers. Lui a choisi. Arbres, fleurs, sexes, vagues, infini, paradis. « Il nous faut un art pétulant, flottant, dansant, moqueur, enfantin, bienheureux. » L’anti MH en somme – celui-ci omniprésent dans le roman, peut-être trop. Mais c’est naturel : Ph S. vs MH, c’est Nietzsche vs Schopenhauer. Entre l’affirmateur du vouloir vivre et son négateur, qui va l’emporter ? N’empêche. Après Nabe et son « Vingt-septième livre », voici Sollers et son quinze-mille trois-cent quarante sixième livre qui se sent le besoin de recentrer sa place sur la plateforme de la littérature contemporaine. C’est que le suicidaire a tout emporté et a obligé les bienheureux à se légitimer. Rien à faire. Le bonheur n’est pas vendeur. Le bonheur sonne faux. Le gai luron fait piteuse mine à côté du dépressif – toujours en pleine forme lui. Ludi, Nelly, des fuites, tout ça. Les femmes finissent par tirer la gueule et le bon vin virer au vinaigre. La réalité finit toujours par s’inviter au festin - la réalité, j’entend le commandeur qui vient faire chier Don Juan pendant son dîner. Courage, révolte, enfer.
La beauté de ce livre est qu’il vous emporte comme une bouffée d’air pur mais une bouffée qui s’essouffle ici et là. Jusqu’à quand tiendrez-vous sans lourdeur ? M.N. lui-même en est conscient. « La méchanceté est larmoyante, la peau ne répond plus, une glu de sentimentalité intéressée occupe l’espace. Tout cela, vision d’enfer, va revenir éternellement. Tu te demandes s’il y aura une sélection et un tri, tu n’y crois plus, le dégoût t’envahit et risque de te faire tomber sur le trottoir. » Et son lecteur de lâcher le livre. Puis de le reprendre. Tant de morceaux exceptionnels (la page 72 : « Par exemple, un arbre, cet arbre... », les pages 119-120 : « Embryon s’embrouille… », et 161-164 : « Qu’est-ce qu’un nihiliste aujourd’hui ? un imbécile… », et 264-265 : « les saintes s’aiment à mort… », et 502 : « On réagit toujours trop, voilà le problème… ») mais trop de citations. Pas seulement Nietzsche, mais aussi Baudelaire, Sade, madame Guyon, et même Marx ! La culture est l’ennemi de l’art, surtout dans un roman. Tant pis, personne ne lit jamais la même phrase. Telle citation qui ennuiera l’un égayera l’autre, et au bout du compte, La vie divine nous aura fait du bien à chacun - il sait tout comment ça marche, Sollers.
Et il aime son fils - ce « Frédéric » qu’il a eu avec Ludi, « mère chinoise voluptueuse et blonde, un comble » et qui écoute La flûte enchantée pour la centième fois dans sa chambre. Rare que le bordelais en parle (de son fils, pas de Mozart !). Comme de la famille, ce « club » de détente et de sécurité qui trouve sous sa plume une inénarrable légitimité. A condition de ne pas foutre de la morale des autres partout. « Famille pas vraiment famille. Les avantages : confort, intimité, pardon des défauts, rires, tendresses. Pas les inconvénients : lourdeur, reproches, acrimonies, répétitions usées, abcès. Famille, je ne te hais pas, je t’aime. » Une famille sans baffes ni larmes, sans problèmes d’argent ni de sexe ? Une famille « club Med », façon « éducation et loisir », ou « chrétienne et libre », façon « charité et sensualité » ? Tu parles !
Semonces et semences.
Est-il possible d’adhérer inconditionnellement à la vie ? De vivre sans ressentiment ? De vivre sans en vouloir à la vie ? C’est la question de Nietzsche. Et l’esquive la solution de Sollers. Se dérober, fuir, aller voir ailleurs. Ou rester stratégiquement au même endroit mais sous un masque différent. Se faire une collection de masques. Hélas, trop de masques tue le masque. A force de vies cachées, de chinoiseries, de brouillage des pistes, l’auteur de Femmes et du Cœur absolu s’est souvent perdu dans la nature. Et ses livres, aussi jubilatoires soient-ils, laissent à chaque fois cet arrière-goût d’amertume ou de joie forcée. Comme s’il y manquait l’essentiel. La blessure. La tâche. Le problème de Sollers est qu’il est tombé dans le piège de n’en tomber dans aucun. Ni chien, ni loup, renard ! Certes, « la pensée profonde consiste à savoir choisir le meilleur malentendu possible » mais cela n’empêche pas de souffrir. Et notre chinois-jésuite-libertin-catho-athée souffre comme tout un chacun. Il reconnaît même que « vous n’êtes en vie que parce que vous résistez sans arrêt au suicide de votre organisme. » Très juste, mais on aurait voulu qu’il creuse, triture, touille son organisme à lui. Qu’est-ce que c’est que ce corps qui veut la mort et qui fait semblant de croire à la vie ? Remarquez, parmi tous ces corps qui veulent la vie alors qu’ils font mine de croire à la mort, le sien change un peu. Et finalement, le rend touchant. Au fond, l’échappatoire fait partie intégrante de l’art de Sollers. Décevante et pas décevante, au bout du compte, cette Vie divine (moi aussi, je peux jouer tous les points de vue). Comment fait-il ? En faisant des mauvaises humeurs des bonnes. En transformant le dégoût en désir, l’amer en sucré, le rude en doux. Comme Nelly qui rechigne toujours à faire l’amour, mais qui ce faisant, l’excite au plus haut point. C’est le secret. « Tout ce qu’elle peut dire ou faire pour m’empêcher de bander provoque le contraire. » Elle aussi aime ça. « Ca l’intrigue, ça l’agace, ça l’excite, ça la fait mouiller en secret. Mouiller de détestation, c’est la source. Elle se retrouve ainsi dans le rôle de l’éducatrice qui doit mater un petit vicieux qu’elle a surpris en train de se branler sous sa fenêtre (surpris ? mais non, elle regardait, exaspérée, ulcérée, dégoûtée, derrière le rideau bougé). Eh bien, on va le dresser celui-là, le dompter, l’asservir, le museler, le châtrer. Elle a parfaitement vu, dans son jardin, le foutre gicler sur les roses. » Ce n’était pas une scène de Portrait du Joueur, ça ? L’enfant qui se branlait en regardant sa tante derrière le feuillage ? Quel enfant ce Philippe ! En tous cas, c’est efficace, la semonce pour la semence. Tout comme sa vision paradoxale (trop ?) de l’église catholique qu’il décrit comme « l’institution la plus amorale à travers les siècles » et dont la morale est tellement absurde qu’elle est la preuve que l’église s’en est toujours foutue et qu’elle a toujours été par delà bien et mal. Syncrétisme alambiqué ou utopie souhaitable ? Ce qui est sûr, c’est qu’il n’y a plus qu’au Vatican qu’on tient encore le bon bout de la raison. « Seule, au bout du rouleau, persiste la surréaliste Eglise catholique, à contre-courant permanent, refusant tout, niant tout, c’est-à-dire défendant la raison dans la déraison globale. » Etre catholique aujourd’hui, ce n’est pas seulement croire en Dieu (d’ailleurs, Dieu, Dieu….), c’est résister au délire ambiant, à l’irrationnel en diable qui règne partout. C’est avoir un minimum d’orthodoxie, c’est-à-dire d’intelligence, face au déluge de bêtises, c’est-à-dire d’hérésies qui nous submergent (et qu’un autre Philippe – gloire à son âme d’exorciste- n’a eu de cesse de ridiculiser). C’est surtout s’apercevoir que contrairement à ce que voudrait nous faire croire le mensonge, la vérité n’est pas triste, c’est l’erreur, « légende douloureuse », qui l’est. Allons, encore un peu de Mozart, un chouia de Nietzsche, le tout assaisonné à l’huile christique, et la vie est sauve ! C’est ça Sollers. Très bête d’y résister.
(Article paru dans La Presse littéraire n°5, avril 2006)
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22/11/2007
Alina Reyes - La fleur de nos secrets.
Pour son blog auquel elle n'a finalement pas renoncé et qui est une bouffée d'air frais, une bouée de bonheur et un coup de fouet pour les nôtres, pour elle dont il faut bien avouer qu'on en est tous amoureux (mais les passions platoniques, il n'y a que ça !) et pour sa victoire contre la quadrature du cercle puisqu'il paraît désormais que son avatar ne l'a pas lu, ce qui est fâcheux quand on a réécrit un livre (à moins qu'il n'ait pas lu le sien non plus).
Georges Bataille disait des femmes de Manet qu’elles savent ce que nous voulons. Comme ses deux consoeurs, l’Olympia et la Berthe Morisot aux violettes, Alina Reyes nous regarde droit dans les yeux et comme Dieu elle connaît le nombre des cheveux de nos désirs mieux que nous. Des couilles au cœur, elle nous comprend, nous cajole, nous caresse. Impossible de résister à tant de volupté et de bonté. Comme à son habitude, l’auteure du Boucher a la foutrerie tendre, la branlette suave, l’orgasme maternel. C’est sans doute ce que ne supporteront pas les machos et les féministes – les premiers trouveront anti-viril d’être sans arrêt « au-dessous » de la femme (aphorismes 2, 6, 7) car un homme, un « vrai », c’est celui qui prend la femme, non celui qui se laisse prendre par elle, les seconds jugeront obscène sa propension à faire trop plaisir aux hommes. Dans un monde où le discours amoureux a été confisqué par les homos et les féministes, ce merveilleux Carnet de Rrose, qui s’enchâsse entre le « de la douceur, de la douceur, de la douceur » de Verlaine et une décharge sadienne, apparaîtra comme l’œuvre d’une pute ou d’une facho – ce dont d’ailleurs notre auteure fut déjà traitée par d’arrogants peines-à-jouir et de saphiques mondaines lettreuses.
Les voyeurs y seront également pour leurs frais. « Hors de mes pages, collectionneur, curieux sans respect ou cynique enlépré de mépris ! » prévient la bouchère au soixantuitième aphorisme de son livre qui en comporte, comme il se doit, soixante-neuf. « A qui les feuillette en esprit d’amour elles seront suaves, les autres s’apercevront qu’elles étaient pour leurs yeux sales empoisonnées. » L’esprit d’amour inspire le credo de ce manuel érotique. Cela aussi va à l’encontre des vies sexuelles des catherinettes contemporaines. Il n’est pas si évident aujourd’hui de parler amoureusement du sexe et sexuellement de l’amour. Il est surtout interdit de parler du bonheur qu’il y a pour une femme à donner du plaisir aux hommes. Alina Reyes réussit ce doublet. Elle « aime penser à l’amour jour et nuit » (aphorisme 5), elle parle de la bite et des couilles de l’homme comme d’un « trésor tout chaud» dont elle boit « le lait dans le noir » (aphorisme 6), ou d’un « sapin de Noël droit, luisant, et si joli, avec ses boules pleine de promesses » (aphorisme 8). Les femmes qui n’ont jamais aimé les hommes tout en les collectionnant n’apprécieront pas. Les hommes qui sont fiers de bander et honteux de jouir détesteront.
Le comble, c’est qu’elle les aime tous, les hommes, notamment ceux « qui ne sont pas persuadés de leur excellence, ou qui ne s’imaginent pas en savoir bien assez. » Ceux-là, pourvu qu’ils puissent être eux-mêmes avec elle, « sans se sentir humiliés par certains gestes ou certaines demandes qui les mettent, le temps d’un round parmi d’autres, dans une situation plus féminine que virile » (aphorisme 13), elle les privilégiera en bonne Messaline qu’elle est. De même ceux qui sont laids et complexés, ou plutôt qui se persuadent de l’être et le deviennent – « car certains hommes très sensibles se font des masques de laideur, morale ou physique. Au risque douloureux de voir la peau venir avec le masque, quand ils veulent l’enlever après l’avoir trop longtemps porté. » (aphorisme 17), elle les aimera sans faillir, les rendant beau le temps de l’orgasme – la seule beauté qui compte. Une femme qui n’aime que les hommes qui l’aiment n’est qu’une salope narcissique, mais une femme qui aime les hommes qui ne s’aiment pas et qui les aide à s’aimer est une sainte. Entre les deux, les bonnes femmes s’interrogent. Certaines rétorquent qu’elles sont mères de famille et qu’elles ont d’autres choses plus sérieuses à faire que ces galipettes dionysiaques. Pas de chance, Alina Reyes l’est elle-même quatre fois.
En amour véritable, tous les coups sont permis car tous sont bons. Même ceux qui tournent court - comme la fois où elle jure à son amant de le sucer tous les jours avant minuit quoiqu’il arrive. « Nous finîmes par nous lasser quelques jours avant le terme, mais ce fut une belle gageure. (aphorisme 22). En amour, on gagne même quand on perd, donc on ne perd jamais. La performance n’est qu’un moyen de se faire plaisir, comme la non-performance. Et les fantasmes les plus « douteux » ne le sont plus dès qu’on les rêve. «Un jour, il y a longtemps, j’ai rêvé que je suçais mon père. Ca se passait très gentiment, mais tout de même j’étais un peu gênée en me réveillant. Et puis enfin, je me suis dit : « Eh bien Rrose, voilà une bonne chose de faite ! » L’érotisme est l’école de la dédramatisation. L’Œdipe existe mais il est inoffensif. On croit tellement depuis Freud que ce qui devient sexuel est grave alors que ce qui devient sexuel est toujours rigolo. N’ayons pas peur de nos obscurités. « Il suffit d’allumer la lumière pour se débarrasser des fantômes. » (aphorisme 44) L’essentiel d’une vie (sexuelle) épanouie selon la doctoresse Reyes ? « La reconnaissance sereine de nos perversions. » (aphorisme 20). Fouette cochère !
Et se branler. Beaucoup. Sans craintes ni tremblements. Ah ces livres qui se lisent d’une seule main ! Que ne donnerait-on pour la main de la femme qui les écrit ! Les siennes sont des « ailes pliées » qui « éparpillées dans le lit tout au bout de [ses] bras, gardent le secret de leurs virées nocturnes. » (aphorisme 41). Tous les grands génies se sont branlés (Picasso, Sade, Céline, Proust, Nietzsche) et l’on serait tenté de penser comme encore plus vrai la proposition inverse – que l’on reconnaît un médiocre en littérature à son refus jamais tempéré de jouir. Hélas ! L’idéal ascétique n’a jamais été un idéal littéraire, au mieux (au pire !) fut-il un idéal critique. En vérité, un écrivain, ce n’est pas quelqu’un qui écrit bien, c’est quelqu’un qui ne pourrait vivre sans écrire. Mieux : c’est quelqu’un qui écrit pour vivre. Qui ne peut rien faire d’autre dans la vie qu’écrire. Combien d’entre nous en sommes réellement capables ? « Les esprits chagrins pensent avec une grimace que Rrose écrit sur sa rrose pour se faire de l’argent. Oui, certes. Mais elle ne pourrait le faire si ne lui venait, régulièrement, le besoin de jouir en écrivant. » (aphorisme 58). Aucune vénalité ne fera culpabiliser l’artiste digne de ce nom. L’art est prostitution, disait déjà Baudelaire – et le critique un client pénible.
D’ailleurs, ce n’est pas le fric qui donne des remords à Rrose, encore moins son écriture, gouleyante, érogène, précise, et qui lue à haute voix deshinibera ou défrisera votre tablée - mais bien son désir jamais tempéré de jouir et d’aimer. Par amour du désir, elle a fait souffrir des hommes, et par amour des hommes, elle a peut-être fait souffrir ses enfants. Mais qui est son véritable enfant sinon cette fleur irrésistible ? « ..c’est en elle, ma rrose, qu’est restée mon enfance, elle est mon enfant pour ainsi dire, mon enfant terrible, comment pourrais-je lui en vouloir ? Puisque c’est elle qui me rend si rieuse ! Et joyeuse, douce, chaude, amusante pour ceux qui m’entourent. » Béatitude et crucifixion de Rrose qui se demande pourquoi il lui est arrivé d’abandonner parfois ceux qu’elle a aimés et à qui elle voudrait demander pardon. « Mais ma rrose est sans pourquoi. Et mon cœur demande pardon, mais ma rrose est sans pardon. » (aphorisme 62) Le moyen aussi de reprocher à la vie de faire mal à la vie ?
Peut-être en aimant l’objet de son désir plus que le désir lui-même. C’est le moment où l’Eros devient christique. Aimer sans mesure est la seule mesure de l’amour. Mais désirer sans mesure finit par tuer l’amour. L’ultime mission de Rrose, c’est d’ « engendrer le désir là où il n’aurait jamais pu naître de lui-même ; et désobéir au désir, là où il ne doit pas vaincre. » (aphorisme 69). Accoucher du désir chez celui qui n’en a pas ou a peur d’en avoir, limiter le désir quand celui-ci commence à n’écouter plus que lui – tel se présente l’Evangile d’Alina Reyes. L’amour plus fort que le désir et l’enfant plus fort que la Rrose. Normal puisqu’il naît dedans. Tant pis pour les adultes qui ont ensuite besoin de « noms savants pour dire la machine à faire des enfants », la rrose est devenue rroseraie, et « les enfants qui sortent de là, le front tout cabossé par les pétales de verre et d’acier, sont bien hébétés» (aphorisme 66). A quoi pense un lecteur normalement constitué quand il a fini la lecture de ce livre et que la rrose lui ait monté à la tête ? A être l’amant ou le fils (c’est la même chose) de celle qui l’a écrit, pardi ! La fleur que vous nous aviez jetée, Alina…
Alina Reyes, Le carnet de Rrose, Robert Laffont, 10 euros.
(Cet article est paru dans La presse littéraire n°7 d'août-septembre-octobre 2006)
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09/11/2007
Les enjeux de l’art contemporain : de la pierre philosophale au capital. Une lecture d’ « Accrochages, conflits du visuel » de Jean-Joseph Goux, Editions des Femmes - Antoinette Fouque
Où en est l’art aujourd’hui ? Pourquoi les artistes ou présumés tels se sont-ils coupés du public ? Pourquoi en revanche une toile de maître se vend-elle à plusieurs millions ? Que signifie exactement à notre époque une provocation artistique ? Loin des truismes et des préjugés habituels, Jean-Joseph Goux répond à toutes ces questions avec une intelligence philosophique qui nous oblige à reconsidérer notre monde et la place qu’y tient l’art, à réfléchir sur le rôle des critiques et des acheteurs, à enfin interroger notre propre perception de la modernité qu’elle soit positive ou négative.
En vérité, l’art nous a trahis.
Glorifié comme une activité à part depuis deux cent cinquante ans, chargé de donner le sens ultime de l’existence, sommé de remplacer le sacré, l’art fut « l’utopie unanime de la modernité ». On a oublié le consensus exceptionnel qui s’est fait autour de lui à partir des Lumières. Kant, Schelling, Schiller, Hegel, Schopenhauer, Nietzsche, Comte, Heidegger, Freud, et en France, Sartre, Bataille, Foucault, Deleuze, tous ont affirmé une prééminence ontologique de l’art sur les autres travaux humains. Tous ont cru que l’art devait sauver le monde. La mort de Dieu allait de pair avec la religion de l’art. L’artiste s’imposait comme le créateur par excellence et son atelier n’était rien d’autre que le nouveau lieu du divin.
Plus que nul autre, Heidegger fut le grand prêtre de cette nouvelle sacralité. A l’instar de Marx qui donnait à l’économie le premier rôle de l’histoire ou des religieux qui plaçaient Dieu au début et à la fin de tout, le penseur de Fribourg conçut l’art comme le fondement de l’humanité. L’art n’était plus comme dans les autres civilisations un simple phénomène culturel ou décoratif mais son indispensable Arché - non plus une ornementation de la vérité, mais son instauration radicale. L’art ouvrait aux essences, aux origines, aux eschatologies. Tous les enjeux sociaux, moraux, métaphysiques passaient par lui. Surtout, à partir du XX ème siècle, il trouvait son autonomie par rapport aux canons anciens. Il n’était plus déterminé par les dogmes moraux ou figuratifs. Il ne dépendait plus de l’ordre social et religieux. Il était libre absolument et pouvait refaire le monde.
Plus de sens ni même de sujet à respecter. L’invention de la modernité en peinture, c’est Cézanne où les formes et les couleurs sont prises pour elles-mêmes et non plus pour ce qu’elles représentent, c’est Malevitch et sa « peinture pure » qui se libère « du poids inutile de l’objet », c’est le cubisme bien sûr qui bouleverse la perception classique, sinon religieuse, en osant créer des images avant leur dogme – c’est-à-dire avant ce qu’elles pourraient ou devraient signifier. Comme l’avait bien vu Jean Paulhan, avec Picasso, Braque et les autres, l’image surgit d’abord et s’impose au regard avant toutes choses. Le reste (sens, référence, transcendance) viendra après – autrement dit ne viendra pas, ou viendra pour repartir tout de suite, aucun sens ne faisant désormais autorité sur un autre. En l’image moderne plus qu’en nulle autre l’existence précède l’essence. Le geste précède la substance et bientôt s’y substitue. On comprend l’effroi quasi religieux que le cubisme puis l’art abstrait produisirent sur leurs détracteurs (tout le monde à l’époque, presque tout le monde encore aujourd’hui). Une image qui ne serait image de rien, quel choc ! Peut-être fut-ce cela le secret de la modernité...
Il est vrai que non seulement cet art bouleversait les formes traditionnelles mais apparaissait encore comme une forme de trahison populaire. Contrairement à tous les mouvements artistiques précédents, le cubisme se voulut dès le début comme un art international – soit un art ne se rattachant à aucun peuple, un art coupé de ses racines nationales et bientôt de sa réception publique, un art produit seulement d’une avant-garde mettant son point d’honneur à ne pas être reconnu par le public. Un art enfin dont le nazisme dira qu’il est décadent, dégénéré, « bolchevique » et contre lequel il opposera le sien - consanguin, raciste, celtique, païen, primitif. Toute la problématique de ce que Philippe Lacoue-Labarthe appela le « national esthétisme » du nazisme commence dans cet anticubisme congénital à laquelle il faut opposer l’antique canon jupitérien. La « belle » forme classique contre le difforme au sens esthétique et au sens ethnique ! La belle brute blonde contre le sémite au nez crochu ! Siegfried contre Mime ! Jamais dans les temps modernes une politique ne se voulut à ce point « œuvre d’art » comme le nazisme. Jamais la « belle » image (« aryenne », « niebelungen », « wagnérienne », « languienne ») ne fut à ce point sollicitée – et l’on sait que Goebbels avait demandé à Fritz Lang de devenir le cinéaste officiel du régime. On sait où mena cette vision esthétique de l’humanité. Une politique du « beau » ne peut conduire qu’à l’éradication des « laids », soit à l’extermination pure et simple de tout ce qui est considéré comme tordu, malsain, étranger – juif en l’occurrence. Par extension, et hors du cas extrême du nazisme, le danger d’un art idéologique est que soit éliminé plastiquement, musicalement, ou littérairement tout ce qui ne relève pas de la salubrité publique, de l’hygiène, de la sécurité des biens et des personnes. Non pas que la politique ne doive s’occuper de ces choses-là, mais l’intérêt général qui est ou devrait être le souci politique par excellence n’a rien à voir avec la création artistique qui, elle, est ou devrait être toujours du côté du singulier et des exceptions.
L’art contemporain, c’est de la merde…
Est-ce la raison pour laquelle l’artiste contemporain eut tant besoin de se détourner du monde ? Après avoir flirté avec le pire, se crut-il obligé de se réfugier dans l’autisme ? Un comble puisqu’il venait d’accéder à une autonomie créatrice que ne lui accordait aucune époque précédente ! Le grand paradoxe de l’art moderne est en effet que c’est au moment où le monde intronise l’artiste comme détenteur des vérités suprêmes et comme révélateur du sublime que celui-ci s’exclut du monde. Comme le dit Goux, « à sa promotion ontologique exorbitante va donc correspondre aussi une sectorisation et un divorce, conséquence d’un retour sur soi-même. » Alors qu’il s’était libéré de toutes les anciennes exigences formelles et morales, déchargé de toutes les commandes historiques, religieuses ou civiques, et qu’il était prêt d’accomplir son rôle de prophète ou de saint que le monde pouvait légitimement attendre de lui, le voilà qui se met à produire des œuvres autarciques, bientôt narcissiques, incompréhensibles pour le grand public comme pour le petit, où le discours officiel laisse peu à peu la place au discours délirant, où l’élitisme tourne à l’élitaire, où l’hermétisme vire à l’obscur et où le subversif se contente d’être abject.
A l’heure où l’on parle d’Elephant art et où l’on va très sérieusement admirer dans un musée thaïlandais, le Maesa Elephant Camp, des peintures d’éléphants (et notamment celles de Khongkan et Wanpen, les deux pachydermes les plus cotés du marché), à l’heure où un artiste comme le sculpteur Joseph Beuys peut qualifier de « performance » la conférence sur l’art qu’il fit un jour devant une salle vide, à l’heure enfin où un peintre, Piero Manzoni, peut vendre des boites de conserve contenant ses propres excréments (Merda d’artista, 1961) à prix d’or, même si l’on sait depuis Peau d’Ane que la merde se transforme en or[1], on peut comprendre les moqueries incessantes dont sont aujourd’hui victime les artistes contemporains.
Pour autant, ce qui, selon Jean-Joseph Goux, se fait entendre derrière les quolibets du public contre les artistes contemporains n’est pas tant le refus de la médiocrité insondable de ces derniers que le contrecoup vengeur de deux siècles de croyance abusive en un art que l’on a espéré sacré, rédempteur, « philosophal ». La puissance pythique et utopique de l’art n’est plus et l’on se demande même si elle n’a jamais été. Impossible de relire aujourd’hui sans rire ou sans rage ce qu’écrivait Hegel dans son Introduction à l’esthétique à savoir que « le contenu de l’art comprend tout le contenu de l’âme et de l’esprit, que son but consiste à révéler à l’âme tout ce qu’elle recèle d’essentiel, de grand, de sublime, de respectable et de vrai. » Comme nous sommes bien loin de ce sublime, de ce respectable et de ce vrai ! Comme nous y avons cru ! Et comme les artistes nous ont trompés ! Non, c’est le dépit devant l’écroulement d’une nouvelle illusion qui s’exprime dans la haine de l’art contemporain.
Un dépit qui n’empêche pas ce dernier de prospérer, bien au contraire. Car c’est l’œuvre précisément déplaisante, « scandaleuse », ringarde, ou anciennement misérable sur laquelle l’homme d’affaires va désormais spéculer. C’est ce qui ne se vend pas (ou qui ne s’est pas vendu « à l’époque ») qui devient l’objet idéal de spéculation. La scène primitive du marché de l’art, c’est la mévente. L’ancienne misère. Van Gogh. Ses Iris vendus aujourd’hui à des millions pour la seule raison psychosociale, donc commerciale, que leur auteur crevait de faim quand il les peignit. Mieux que le critique professionnel ou le philosophe, c’est aujourd’hui le banquier qui comprend réellement tout ce qui préside à « l’origine de l’œuvre d’art », et comment des notions métaphysiques comme celles de « l’artiste maudit » ou de « l’œuvre d’art éternelle » peuvent servir les opérations les plus juteuses. C’est ce qui est romantique qui va être rentable. C’est ce qui choque qui va rapporter. C’est ce qui horrifie le bourgeois qui va être acheté par le bobo. Et c’est pour cela qu’on a encore besoin de puritains, « censeurs », pères la pudeur, mères la vertu, idiots utiles qui ne représentent plus rien socialement mais qui font croire aux « progressistes » qu’une menace continuelle pèse sur le monde et permettent aux spéculateurs d’augmenter leurs mises.
Parallèlement, et c’est là où l’esthétique se mélange définitivement, c’est-à-dire sémantiquement, à l’économique, la peinture, depuis le cubisme, se veut désormais moins un jeu de formes qu’un jeu de signes. Comme l’écrivait Daniel-Henry Kahnweiler (le grand marchand d’art de l’époque contemporaine) cité par Goux, comprendre l’art moderne, c’est comprendre que « la peinture est une écriture, la peinture est une écriture qui crée des signes. Une femme sur une toile n’est pas une femme : ce sont des signes, c’est un ensemble de signes que je lis comme « femme ». Quand vous écrivez sur une feuille de papier « f-e-m-m-e », eh bien, la personne qui sait le français et qui sait lire lira non seulement le mot femme, mais elle verra, pour ainsi dire, une femme. La même chose pour la peinture, il n’y a aucune différence. » Dès lors, c’est tout le régime axiologique qui change. Le tableau est devenu scriptural tout comme son prix – l’ancienne monnaie-or ayant été remplacée par le seul signe bancaire. Autrement dit, l’œuvre n’est plus seulement une marchandise que l’on vend ou que l’on achète mais bien une action en Bourse dont la valeur évolue selon les fluctuations du marché. L’art, c’est du fric, le fric, c’est de l’art, art et fric n’étant que les signes financiers du marché lui-même esthétisé à gogo ! Car c’est dans l’art que le marché trouve désormais son paradigme absolu tout comme l’entrepreneur trouve dans l’artiste son modèle ! Après le « national esthétique », l’ « esthético-financier » !
En même temps, et c’est là ce qui faisait dire à Deleuze et à Guattari que notre société était profondément schizophrène, l’art contemporain, ou plutôt le n’importe quoi de l’art contemporain exprime avec une médiocrité toute transparente le n’importe quoi de notre monde. Comme l’écrit Goux, « ce « n’importe quoi » devenu « valeur » , c’est l’essence révélée de notre civilisation vouée à sa propre construction-destruction permanente. » Loin d’être la pointe de notre excellence, l’art contemporain, n’est rien d’autre que l’indice de notre défectuosité, ou comme le dit encore Goux « l’analagon esthétique détourné, parfois humoristique et pervers, de la productivité propre (axiomatique) de la technoscience, de sa pulsion prométhéenne ». Et c’est pourquoi il est pitié de voir tant d’artistes éructer qu’ils s’opposent au monde alors qu’il le promeuvent ! A leurs corps défendant, c’est bien à travers eux que s’amortissent les valeurs démocratiques, libérales et individualistes d’une société qu’ils ne cessent par ailleurs de décrier. Au fond, il n’y a pas plus libéral, individualiste et démocratique qu’un artiste contemporain même si lui se prétend révolutionnaire antisocial ! Au moins nous rend-il service en témoignant malgré lui que la forme pure dont il se réclame ne dépare pas de l’informe d’où elle est surgit et que la liberté sans prises ni codes qu’il agite comme un hochet se confond avec le néant de sa « production » (ou la production de son néant). Et Goux de parler alors de l’objectivité implacable de l’art contemporain qui montre dans sa transparence honteuse et nihiliste « la logique interne d’une civilisation opérative qui ne se construit qu’en se déconstruisant en permanence (…) qui finit par s’inclure lui-même dans cette dissolution comme dans les dessins animés loufoques où le monstre glouton finit par manger l’écran sur lequel il était projeté. » En somme, nous avons les artistes que nous méritons.
L’art insurrectionnel se sera donc mordu la queue. La production esthétique se sera transmutée en reproduction sociale et économique avant de finir comme autoproduction permanente. En tuant la représentation, en stérilisant la création, en accomplissant le tour de force d’une image qui ne serait image de rien, en s’autoproclamant seul producteur de réalité, et donc en niant toute réalité qui ne serait pas « produite », l’art contemporain sera devenu cet ouroboros ravagé et ravageur, dévoreur et dévoré, qui a fait de son corps un circuit fermé ne se nourrissant plus que de son urine et de ses excréments, qui s’est volontairement rendu aveugle à la beauté et à la terreur du monde tel un nouvel Oedipe, mais qui constitue finalement et bien malgré lui (c’est sa punition) le témoin idéal et calamiteux de notre temps.
Heureusement reste le cinéma, seul art visuel ouvert religieusement sur le monde et qui au siècle dernier s’est imposé comme par hasard ou plutôt comme par nécessité au moment où la peinture fermait définitivement ses yeux sur le monde. Avec le septième art, la force bouleversante de l’image, immédiatement secondée par ses garde-fous platoniciens (car l’image splendide de la pellicule doit être autant travaillée que disciplinée[2]), ressurgit et nous redonne un vrai regard sur le monde. A l’athéisme nihiliste des arts plastiques répond ce que Gilles Deleuze et Elie Faure appelaient « la catholicité du cinéma ». Avec le cinéma, art ultra réaliste et ultra hallucinatoire s’il en est, tout n’est plus que péplum, passion, paradis, cathédrale ! Il nous rend la croyance au monde, renoue le lien entre l’homme et le monde, redéploie les formes dans leur beauté dogmatique, réhabilite le rituel du spectacle, nous rend à nouveau visible l’invisible, redonne de la réalité à la réalité, bref accomplit tout ce que n’ont pu faire les imposteurs aux tableaux blancs et les coprophages côtés en bourse. Et c’est pourquoi Michelangelo Antonioni et Ingmar Bergman sont grands.


