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cinéphilie

  • Vidéodrome n°32 - La loi

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    Ce devait être au printemps 2001,  nous avions sympathisé et nous nous demandions comment nous fréquenter.  Le goût du cinéma pouvant créer des liens aussi forts que ceux de la religion (en quoi les cinéphiles sont encore pieux), je proposais alors cette idée qui me taraudait depuis longtemps mais que je n'avais jamais pu réaliser, faute d'affinités électives, celle de se retrouver une fois par trimestre chez l'un d'entre nous (et jusqu'à présent, ce fut chez moi) pour une soirée consacrée à nos films préférés.  Pour ne pas s'éparpiller,  chaque soirée aurait son "thème" déterminé et chacun apporterait  trois, quatre ou cinq extraits de sa vidéodévédéthèque. L'idée enthousiasma notre ex-équipe de vacataires et le Commissaire décida qu'on appellerait ces soirées cinéphiliques des "vidéodromes" -  terme cronenbergien s'il en est et qui fut à l'origine, et pour notre plus grande jubilation, l'occasion de susciter moult confusions auprès des autres quant au genre de soirées qui s'organisaient chez moi. "On se retrouve demain soir pour l'anniversaire de Clotilde ? - Eh non, demain, il y a vidéodrome chez Pierre..." Hélas ! Rien de ce qui se passe dans un Pasolini, un Bunuel ou un Kubrick ne se passa jamais chez moi, même si ces derniers y furent souvent à l'honneur. Lorsqu'on aime le cinéma, l'on n'aime pas le vie, disait Truffaut - une sentence stupide que j'adore. Malgré tout, ces soirées nous permirent de mieux nous connaître, sinon de mieux nous aimer - chaque extrait s'imposant très vite comme une facette avouable ou non de la personnalité de celui qui l'apportait. Il est vrai que lorsqu'elle me dit que ses films fétiches s'appelaient Le Parrain, Les Affranchis, Amadeus et Blue Velvet, la Vierge de fer me séduisit à un point que ni moi ni elle ne soupçonnâmes à cette époque. Cette  esquisse d'histoire, qui pourrait faire passer In the mood for love pour un porno trash,  fut pourtant l'une des plus intenses de ma vie.

    Au groupe originaire formé par nous trois, s'ajoutèrent bientôt la Poupée de cire, l'abbé C et l'abbé D (en fait le benjamin du premier), bientôt suivis de Mère Courage et du Virginien - ces deux derniers n'étant pas présents ce soir, pour de bonnes raisons j'espère. Impossible de citer tous ceux qui sont venus au moins une fois à nos soirées mais impossible de ne pas citer, outre ma soeur Kouka,  l'ami Frank, alsacien depuis quelques années, et dont la fureur anticultureuse et la hargne téléramophobe égayèrent nos débats et nous manquent crurellement auujourd'hui. N'empêche, en sept ans, nous avons commis une trentaine de soirées thématiques, et  visionné  quelques  cinq cent extraits de films. Tout y passa : "les monstres", "l'amour", "l'enfant", "le jeu", "la folie", "la fête", "la bouffe", "la dispute", "la politique", "le corps", "la musique", "le sexe", "le christianisme", "le comique", "le décor", "l'homme et la femme", "le mal", "la vulgarité"  (ah Frank !), "les mondes enchantés", "la violence", "la morale", "le cabinet des curiosités", "la France", "la peur", "l'argent", "la famille", "le fantasme", "la réalité", "la mort", "l'art" -  et ce samedi six décembre deux mille huit,  "la loi".

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    Au commencement... était le Verbe, et le Verbe écrit en lettres de feu sur un rocher. Car en effet, la Loi, c'est d'abord la Parole. Parole de Dieu, du Père, de l'Arché - puis du père du famille, du flic, du juge, du procureur, de l'avocat, et en dernier de l'accusé, enfant, patient, souffrant. Parole / Justice / Vérité - l' autre trinité anthropologique. Et donc, j'y arrive, j'y arrive, rien de tel pour introduire cette séance que le grand méchant kitsch, le biblo-cinémascope, le "Je suis ce que Je suis" en technorama, avec Les dix commandements de Cecil B. DeMille (qu'il ne faut pas confondre avec CB 2000). Pas de doute là-dessus, Charlton Heston est Moïse, et Moïse est Charlton Heston - tant l'acteur le plus crétin des siècles des siècles a donné pour des générations de spectateurs (donc de croyants) son corps d'athlète et son visage de splendide nul à ceux du récipiendaire des Tables de la Loi.  On pourra toujours ricaner des cartons pâtes, du jeu ampoulé des acteurs, du didactisme lourdingue de tout ça et de la muisque pompière, on n'oubliera pas qu'à sept ans, tout ça nous avait impressionné, nous semblait grandiose, et surtout nous donnait une première définition idéale du cinéma : des couleurs enchanteresses, du lyrisme, de l'hypnose, du spectacle total. Et l'on remerciera ce premier choix de la Vierge de fer (qui du reste est à l'origine de cette thèmatique de "la loi").

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    A l'opposé de la démesure et de la vanité hollywoodiennes, l'austérité absolue, le cadrage plus janséniste que ça tu meurs, les acteurs "désacteurisés" (des "modèles", dit-il), le mystique clinique -  avec Procès de Jeanne d'Arc de Robert Bresson. Le film de lui que je préfère. Pour la beauté à la fois douce et martiale de Florence Delay. Pour le montage ultra-serré de Bresson mais qui donne de l'infini à chaque plan. Pour les dialogues, enfin, signés... Jeanne et Cauchon, puisque ce film étonnant suit les minutes écrites du procès de celle-ci par celui-ci, questions et réponses au couteau, intelligence théologique surréaliste de cette bergère (« si je n’y suis, que Dieu m’y mette, et si j’y suis, que Dieu m’y tienne ») et qui en font un duel verbal digne de Rohmer. Sinon, la loi médiévale dans toute sa casuistique, son obsession sexuelle ("her virginity !") et sa procédure hallucinante et pourtant si humaine. "Procédure", le mot le plus angoissant du vocabulaire juridique, qui contient interrogatoire, torture, exécution, ou comme ici, enquête physiologique sur l'hymen. Le miracle du film, c'est son sérieux,  papal. ou non. Là où l'on ne pouvait s'empêcher de ricaner devant l'ampoulage De Millien, l'on reste muet devant la grâce bressonienne. Cette Jeanne brûle d'un feu de bois sec, comme dirait Nabe. Et c'était mon cru.

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    Du sacré au profane, mais toujours avec cette même grâce qui fait de lui le cinéaste le moins ennuyeux du monde, l'on passe à Pickpocket du même Bresson. Le dialogue dostoïevskien célébrissime entre le voleur et le gendarme. La certitude "calviniste" du gendarme pour qui l'on ne sort plus de la délinquance quand on est tombé dedans. Une fois qu'on a choisi le mal, on l'a choisi pour toujours. La loi humaine ne peut alors que réprimer, la loi divine que damner. Et pourtant, le pickpoket ira en prison pour un temps déterminé (donc un temps de purgatoire) car entre temps il aura retrouvé l'amour, c'est-à-dire le salut. Miracle de l'amour, de la femme - et de la grâce, ce clinamen des cieux. Et c'était  une déclinaison de la Poupée de cire.

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    Encore un gendarme, et quel gendarme ! Louis Jouvet, dont Philippe Muray disait qu'il était l'acteur qui obligeait "la pellicule à se draculiser" tant la présence reptilienne de ce génie vampirise l'écran et rend impossible tout ce qui ne vient pas de lui. Car Jouvet, patron des comédiens français, est, comme le dit encore Muray, "celui par qui le naturel n'arrive jamais". "Chaque réplique qu'il prononce est  une hache de guerre qu'il déterre (...) Il est toujours celui qui met en cause, discute, problématise ce qui va de soi, ce qui ne se discute pas, ce qui fédère. (...) Il donne des leçons de ténèbres à la caméra (...) Quand Jouvet monte un escalier qui s'enfonce dans le noir, c'est lui qui enfonce l'escalier dans le noir." Et dans Quai des orfèvres d' Henri-Georges Clouzot (le seul metteur en scène supérieur à Hitchcock), il incarne un policier à la fois sadique et probe, impitoyable et plein de miséricorde, une sorte de dieu sec qui menace  tout le monde de l'enfer mais pour mieux sortir le coupable du sien. Et c'est pourquoi on lui pardonne la torture mentale qu'il inflige à son témoin forcé, ce malheureux taxi qui finit par avouer, les larmes aux yeux, qu'il a reconnu la suspecte. "Pardon madame, mais on n'est pas les plus fort", dit-il à celle-ci, désolé. Au final, ce ne sera pas elle la coupable. Mais il fallait passer par là pour trouver...  la vérité. Et c'était bien digne du Commissaire.

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    Après le doublet Bresson, le doublet Clouzot - et les premières scènes juridiques de La vérité. L'entrée des jurés, tous moches, niais et normatifs, et qui permet à Paul Meurisse (fantastique Paul Meurisse !) [ET NON PAS "JULES BERRY", MERCI DE LA RECTIFICATION, MON CHER PACO.....] de sortir la réplique la plus terrifiante et la plus drôle du film : "regardez-moi ces sales gueules, tout à fait ce qu'il me faut". Ah ! Les sales gueules de l'humanité que Clouzot a toujours filmé avec sa divine méchanceté. L'horreur des braves gens. La morale bête et méchante de la meute. Face à elle, la beauté et la jeunesse n'ont aucune chance et la malheureuse accusée (Bardot sublime à force d'avoir été giflée) finira par se pendre de désespoir dans sa cellule. Pour Clouzot, la loi la plus cruelle n'est pas celle des inquisiteurs, des juges ou des flics, mais celle de... l'opinion publique. Et c'était votre serviteur.

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    Autre époque, autre moeurs. En fait les mêmes - car entre la France des années cinquante et celle des années quarante, quelle réelle différence ? L'Occupation ? Admettons. Nous sommes en plein pétainisme, travail obligatoire, famille dégénérée, patrie putassière - et justice plus assassine que jamais. Cette pauvre femme, ni méchante ni bonne (comme Lacombe Lucien tiens !), qui fait des avortements clandestins, mais qui rêve d'être chanteuse, c'est Isabelle Huppert, évidemment dans Une affaire de femmes - peut-être le meilleur Chabrol, dont le style "hitchcocko-bressonien" en diable, reste inégalé quand il s'agit de décrire la médiocrité individuelle, les hypocrisies sociales et, finalement, une certaine saloperie "céleste". Et c'était la Vierge de fer, la plus méchante, donc la plus profonde, d'entre nous.

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    Etat Français, quand tu nous tiens ! Pendant l'Occupation, il y eut ceux qui collaborèrent sans penser à mal (Lacombe Lucien bis), ceux qui résistèrent en pensant à mal (La traversée de Paris qu'à ma connaissance, l'on n'a jamais montré), ceux, enfin, qui en profitèrent par delà-bien et mal, et se retrouvèrent coupables d'être innocents inconscients. Car l'inconscience est une faute, sinon un péché, surtout en temps de guerre. La faiseuse d'ange de Chabrol se voulait artiste, le marchand de tableau de Joseph Losey, ce Monsieur Klein inoubliable, se veut apolitique, ajuridique, étranger à tout. "Je ne discute pas la loi, elle ne me concerne pas", clame-t-il un moment (Delon génial), avant de jouer, fier comme Artaban, l'Internationale au piano, histoire de provoquer les nazis. On sait comment il finira. Au-delà de la thématique historique, ce qui frappe dans ce film, c'est l'idée que la loi sanctionne par définition. Pire, c'est l'idée que la sanction est presque plus importante que la vérité - que la loi elle-même est plus importante que la vérité.  Car la loi est moins là pour distinguer les coupables des innocents que pour rendre coupable tout le monde. Qu'importent alors les erreurs judiciaires, les condamnations abusives, les exécutions sommaires, la loi est ce qui structure le monde, et il est bon que le monde craigne la loi, aussi innocent soit-il. C'est cela le sens kafkaïen des choses - c'est-à-dire le sens biblique. Dieu demandant à Abraham de sacrifier Isaac. Certes,  un ange lui retiendra le bras au dernier moment, mais l'essentiel aura été fait, à savoir que la loi, l'autorité, le Père, peuvent obliger l'homme à l'injustice au nom de la loi. La loi est là pour former un homme et un homme ne se forme que par la conscience du mal qu'il subit. Monsieur Klein est sans doute innocent sur le plan individuel, mais il est coupable au nom de cette individualité qui se croit innocente et qui n'est qu'égoïsme, qui se fout de ce que subissent les autres et d'ailleurs de ce qu'ils sont, qui a obscènement oublié le visage de l'Autre, qui s'est littéralement mis "hors scène". L'injustice, justice supérieure, lui rappelle alors et cruellement qu'il est un des autres. Et dans le train qui l'amène à la mort, peut-être se rendra-t-il compte qu'il était un homme.... La loi - craintes et tremblements. Et c'était la Poupée de cire.

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    Du dieu au diable, et même de Moïse à Hitler, c'est toute une généalogie de la loi qui est apparue dans ce premier mouvement. Et c'est le cinéma, cet art si inspiré par le réel et si méprisé par les "réalistes", cet art si scandaleusement "entre deux", donc collabo forcément (coucou Zag !), qui l'a peut-être le mieux montré. Finir cette première partie de soirée par le célèbre documentaire de Frédéric Rossif,  De Nuremberg à Nuremberg est donc on ne peut plus orthodoxe. La voix de Philippe Meyer. Le montage de Rossif. Ces images incroyables et vraies des nazis sur leurs sièges - icônes monstrueuses qui font partie de la mémoire rétinienne, quoiqu'en disent les ennemis du cinéma, ces résistants à côté de la plaque (re-coucou Zag !). Leur défense surréaliste : tous disent qu'ils ne savaient pas. On croit rêver. Les nazis ne savaient pas qu'ils étaient nazis.  Il faut leur montrer des images des camps pour les convaincre de leurs faits. La preuve par l'image ! La preuve par la notion la plus combattue depuis Moïse et Platon ! Alors, qu'est-ce que le cinéma ?  Un mensonge vrai ou une vérité fausse ?  Les deux, mon général. Et c'était l'abbé D.

    Entr'acte. Fromage, desserts, ragots muséaux, rires. On ouvre la sixième bouteille de vin, l'Abbé C allume sa pipe, j'allume mon cigare, et on retourne au vidéodrome.

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    Changement de ton mais pas de thème. Après les nazis historiques, les nazis d'opérette. Ou plus exactement, les nazis pour juniors. Les mangemorts d'Harry Potter. La pensine de Dumbledore. Et Barry Croupton qui s'aperçoit que son fils en était et qu'il est obligé d'envoyer à Azkaban. Le père qui envoie son fils en prison ? Décidément, que l'on soit dans un roman de Kafka ou dans Harry Potter et la coupe de feu, on est toujours dans la structure mythique ! Le père, c'est la prison (et la mère, c'est le cachot, mais c'est une autre histoire !) Et c'était encore L'abbé D.

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    Après les sorciers, les templiers, mais fondamentalement, c'est la même famille. Car si Les rois maudits, série mythique de la télé française s'il en est, nous transportent dans un univers légèrement plus sérieux que celui d'Harry Potter, on retrouve des décors colorés, des costumes bizarres et "typiques", et par dessus tout cette ambiance historico-fantastique, qui font de l'histoire de France un monde mi-enchanté  mi-sinistre. Et puis, il y a la casuistique. Ah la casuistique... Dont nos modernes ont tellement tort de se moquer, car enfin, c'est en compliquant au maximum les choses qu'on leur accorde de la profondeur et qu'on respecte leur vérité. Si la casuistique peut lasser par ses argumentations hermétiques, tordues, infinies, elle prouve au moins une chose qui est que la vie ou la mort d'un homme ne se décide pas au pied levé, que la condamnation qui signifie, à l'époque, la damnation d'un être humain, demande moult débats, moult paramètres, tous aussi obscurs les uns que les autres, mais que c'est cette obscurité qui est garante de la justice et de la vérité. Rien à voir, donc, avec l'image manichéenne, vulgaire et méprisante du Moyen Age qu'en a donné le film à qui l'on a donné le bon dieu sans confession, alors qu'il est l'imposture cinématographique la plus flagrante des années quatre-vingt, j'ai nommé Le nom de la rose. Tout a bien changé. Quand on pense que cette série des Rois maudits passait à 20 h 30 à la télé dans les années soixante ! En tous cas, "ceux qui ordonnent doivent regarder", comme dit l'un des juges. Et nous, nous regardons dix minutes de ce joyau de la télévision française. Grâce à  l'abbé C.


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    Le Moyen Age ne nous lâche plus !  Place au plus glamour des hors-la-loi, au plus sexy des grands cons, au plus ravageur des ravagés en la personne équivoquissime d' Errol Flynn - nazi pour certains, gauchiste pro-castriste pour d'autres [ http://fr.wikipedia.org/wiki/Errol_Flynn] ,  et dont le collant vert clair ne cesse d'alimenter les débats les plus acharnés (icône gay ou pas ?). Ces Aventures de Robin des Bois de Michael Curtiz - l'autre sommet kitchissime de notre soirée - pourra toujours nous faire sourire, mais quand même, nous rappellera nos Noëls d'enfance, nos innocence, et surtout nos croyances en supers héros et en belles dames à séduire. Depuis, nous avons dégénéré, moi surtout, puisqu'en guise de super héros, je me prends pour le Joker, et qu'en conte de Noël, il n'y a plus que celui de Desplechin qui me convienne. Et c'était le Commissaire.

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    Et j'y viens à ce Conte de Noël, prodigieux, magnifique, sans doute putassier comme le rappelait un cher camarade, mais quelle intelligence, quelle virtuosité dans la putasserie ! J'y reviendrai peut-être à la fin de ce mois sur ce film que je n'ai cessé d'aimer depuis que je l'ai revu une, deux, trois fois, et dont j'ai acheté le DVD le premier jour de sa sortie. La loi, ici, c'est celle de la famille, de la soeur, sorte d'Antigone irascible qui bannit son frère de la famille, parce qu'il a failli tous les ruiner, mais aussi et surtout parce qu'elle ne l'aime pas,  comme ça, gratuitement, métaphysiquement, parce qu'elle rêve d'un monde parfait et qu'il est imparfait, parce qu'elle veut  construire un monde idéal pour son fils schizophrène et qu'il est seulement capable de détruire et de s'amuser de sa destruction. Elizabeth Vuillard (Anne Consigny), c'est un peu la cathare qui ne supporte ni le péché ni le mal, qui rêve d'un bien totalitaire, et qui pense que si un fils est rejeté par sa mère, comme son frère l'a été par leur mère, c'est que c'est la faute du fils et non pas de la mère. Dans une scène de psychanalyse étonnante, elle traite  son frère de diable - "banal et prévisible, comme le mal". Et la famille accepte le verdict de cette soeur proclamée chef de famille. Parce que les lois invisibles (non écrites)  existent et qu'elles sont plus fortes que les lois visibles (écrites). Parce qu'Antigone contre Créon - encore qu'ici Antigone a le caractère de Créon, ce qui la rend d'autant plus redoutable. L'inversion des sentiments. La positivité du négatif. La souffrance sans cesse esquivée par le mot d'esprit - mais qui fait de ce faux paradis un véritable enfer. Comme le dit le frère  banni (dans un extrait que je proposerais pour notre prochain thème), "nous sommes bien en plein mythe."

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    Le western, un monde enchanté ? Peut-être pas. Mais un monde inventé par le cinéma, ça oui. Et c'est celui de Clint Eastwood et de son Joseph Wales hors-la-loi qui montre que la loi, c'est comme l'histoire, ce sont les vainqueurs qui la font et qui l'imposent aux vaincus. Les nordistes aux sudistes, en l'occurrence. Encore une perspective du Commissaire.

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    Si le Commissaire s'intéresse aux hors-la-loi (Joseph Wales, Robin des Bois),  la Vierge de fer s'intéresse aux lois divines ou naturelles, c'est-à-dire aux lois à qui on ne la fait pas. Après le théos, la physis. Ou plus exactement, le déterminisme absolu que l'on croit discerner dans les gènes et qui font du meilleur des mondes un monde eugéniste, sinon sarkozyste (rappelez-vous, les foetus pédophiles... une chose avec laquelle je ne serais, moi si sarkosyste, jamais d'accord). Bienvenue à Gattaca marque autant le triomphe de la loi naturelle que celui de la loi séculaire. Quand la vie entière découle d'une question de procédure, quand le code génétique se confond avec  le code pénal, quand on a dit adieu au hasard, c'est-à-dire à la liberté,  eh bien, on est aussi heureux qu'on puisse l'être en enfer - sans rémission.

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    L'éternité, c'est l'enfer. Et la vie longue, c'est la vieillesse. Dommage pour Dorian Gray qui a choisi les inconvénients de l'un et de l'autre. Et bel insert en couleur de ce portrait qui est la grande idée de ce film en noir et blanc, assez poussiéreuse quoique fort charmante adaptation du Portrait de Dorian Gray d'Oscar Wilde par Albert Lewin. Dans Gattaca, on mourrait par défaut de vieillesse, dans Dorian Gray, on meurt par excès de jeunesse. Dans les deux cas, on ne brave pas impunément les lois de la vie et de la mort.  Et c'était l'abbé C.

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    La réalité et la grâce. Le documentaire aussi passionnant que la fiction, et le film clef de notre sélection. En fait, celui de la Poupée de cire. Impossible en un paragraphe de dire quelque chose qui soit à la hauteur de ces Délits flagrants, chef-d'oeuvre incontournable de Raymond Depardon - qui vient de recevoir le Prix Louis Delluc pour son admirable Vie moderne.

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    La loi comme structure mentale de l'individu, ou comme cauchemar nécessaire, ou comme fantasme de mort. "Dès que je prononce une sentence de mort, je fous dans ma robe", disait le Durcet des Cent-Vingt journées de Sodome. Et il fut démontré, par Deleuze, que si le masochisme va de pair avec le contrat, le sadisme va de pair avec la loi. Quand le cinéaste le plus sadique au monde fait un film sur les faux coupables, qui sont fondamentalement de faux innocents devant Dieu, il sait de quoi il parle : un jour, pour le punir, son père fit mine de l'envoyer à la police et un policier fit mine de l'enfermer dans une cellule. La culpabilisation théo-paternelle, ça vous forge une mauvaise conscience. C'est pourquoi Le procès Paradine, s'il n'est pas le meilleur Hitch, en est l'un des plus représentatifs. L'on oubliera Gregory Peck, mais non Charles Laughton en juge pervers et puritain, bien décidé à faire payer à Alida Valli sa beauté "nécessairement" diabolique (tiens, comme dans La vérité avec Bardot). Une obsession de l'abbé C ?

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    A moi, mon cauchemar préféré ! A moi, l'extrait du film qui, avec Orange mécanique et Le cuisinier, le voleur, sa femme et son amant, aura le plus "traumatisé" mon adolescence qui n'attendait d'ailleurs que ça. Vu vers 16 ans, Pink Floyd The Wall reste, 22 ans plus tard, une prise d'acide dont je ne me lasse pas, qui me fait toujours le même plaisir sauvage, et dont je me demande s'il pourrait être produit aujourd'hui. Il est vrai que la plupart des jeunes gens d'aujourd'hui sont totalement devenus les briques de leur mur naricissique et "cool", sinon les vers de leur  empire du bien. "Il seront heureux et ne sauront rien de leur déchéance", disait le grand écrivain polonais Witkiewicz. Tant pis pour eux, tant mieux pour nous, et pour ceux qui veulent goûter quelques minutes de transe paranoïaque :

    http://fr.youtube.com/watch?v=FCMHmDnfD6I (je sais, c'est injuste de ne passer que cet extrait, mais c'est mon compte-rendu, c'est ma loi.)

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    Après tant de procès et d'exécutions, de juges sadiques et de policiers brutaux, de conscience torturées et d'âmes déchues, l'on ne pouvait mieux finir cette soirée consacrée à la loi que par cet extrait du Marie-Antoinette de Sofia Coppola (son meilleur film à mon sens) et qui nous parle d'une autre forme de loi, moins grave, mais toute aussi aliénante, celle qui régissait naguère les rapports mondains de la cour, et que l'on peut appeler "étiquette", "rituel", ou "protocole" (ce qui nous ferait d'ailleurs un futur thème).  Comment se lever, s'habiller, prendre son petit déjeuner, dire bonjour, au revoir, faire ses besoins, en bref, exister au vu de tous, sans scandale ni... révolution. Et c'était la Vierge de fer, paradoxale à souhait !

    Voilà. Ce qui m'a frappé dans cette trente-deuxième séance, c'est l'enchaînement orthodoxe, voire didactique, des séquences.  Chaque film fut presque toujours le complément du précédent. A une première partie majoritairement "française" a correspondu une seconde partie plus "anglo-saxonne". De Moïse à Hitler, puis de Harry Potter à Marie-Antoinette, et de fait, du cinéma français "réaliste" au cinéma anglo-saxon "imaginaire", de la loi historique et sociale à la loi romanesque et onirique, de la loi considérée dans sa réalité procédurière à la loi prise dans sa dimension fantasmatique, nos dix-neuf extraits ont illustré toutes les facettes du thème, amortissant plusieurs genres cinématographiques (du péplum au documentaire), mettant  à l'honneur autant le majeur (Bresson) que le mineur (Harry Potter), et  constituant au bout du compte une mini histoire du cinéma - ce que d'ailleurs la plupart de nos vidéodromes ne cessent d'être.

    Ce qui me frappe dans mon compte-rendu, c'est la récurrence du mot "enfer".

    Sinon, la prochaine séance se fera certainement en février et c'est le thème du "mythe" qui nous occupera, et en avril, celui de "l'étranger" - à moins que l'on inverse, on verra. En attendant,  soeurs de fer et de cire, frères d'abbaye et de garde à vue, je vous propose de saluer avec moi tous ceux qui sont arrivés au bout de ce post un rien communautariste, je l'avoue, et qui doivent se dire : "c'est  pas mal, cette idée de vidéodrome, mais moi j'aurais choisi d'autres films !".  Nous savons, c'est le principe.

     

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