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homosexualité

  • CORIOLAN ou Les troubles de l'orgueil

     

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    Acte I – La malédiction du mérite

    On nous les présente comme « des mutinés, armés de bâtons, de massues et d’autres armes. » On pourrait se croire à Paris en 1789, on est à Rome au Vème siècle avant JC. Les citoyens se révoltent contre un régime qui les affame et un héros qui les méprise.

    PREMIER CITOYEN – Et d’abord vous savez que Caïus Marcius est le principal ennemi du peuple ? (…)

    D’emblée, nous sommes prévenus. Le héros est impopulaire.

    DEUXIEME CITOYEN – Mais considérez-vous les services qu’il a rendus à son pays ?

    PREMIER CITOYEN – Certainement, et c’est avec plaisir qu’on lui en tiendrait compte, s’il ne se payait pas lui-même en orgueil.

    L’impopulaire est orgueilleux.

    PREMIER CITOYEN – Je vous dis que ce qu’il a fait d’illustre, il l’a fait dans ce but. Les gens de conscience timorée ont beau dire volontiers qu’il a tout fait pour son pays ; il a tout fait pour plaire à sa mère.

    L’orgueilleux est oedipien.  

    En trois répliques, on connaît le caractère de ce Caïus Marcius Coriolan dont « le nom fait drapeau, oriflamme », comme dit Daniel Sibony. À ce sujet, un mot : on me reproche de faire de la psychanalyse avec Shakespeare en le lisant (en partie) d’après les analyses de Sibony. On trouve incongru, sinon choquant, de voir une homosexualité latente entre Othello et Iago comme on pourra en voir une autre entre Coriolan et Aufidius. On considère que lire Shakespeare à l’aune de Freud le rabaisse du côté du petit secret, du vulgaire, du bourgeois alors qu’il est du côté du cosmos, du mythe, du Verbe. Mais le cosmos suppose le psychique, le mythe est toujours sexuel (L’Iliade commence par une jalousie entre déesses – qui est la plus belle ? qui mérite la pomme d’or ?), le Verbe s’incarne dans l’individu - bourgeois ou non. Par ailleurs, Œdipe a existé bien avant l’Œdipe. Les Antiques étaient tout aussi freudiens que nous et les gaillards et gaillardes du XVIème siècle savaient ce qu’étaient la chair, le désir et les liens familiaux sans en avoir peur (contrairement aux mouvements antisexuels d'aujourd'hui, néo-féministes et LGBTQ). Ils concevaient tout à fait les troubles de l’identité et ce qu’un jour on appellera la névrose. Ils n'avaient pas besoin de Freud pour dévoiler la sexualité car la sexualité était là, comme le reste. Si Freud est apparu au début du XX ème siècle, c'est que nous étions en train d'oublier celle-ci et qu'il est venu nous la rappeler ("je leur apporte la peste"). Seulement, et c’est là la différence avec nous, ils ne s’arrêtaient pas à l’interprétation sexuelle ou filiale comme ultime explication de l’homme et du monde – et je crois que moi non plus, je ne m’y arrête pas. L’interprétation sexuelle ou filiale (pléonasme) n’est qu’une étape de l’analyse politique ou mythique – et dans les cas qui nous occupent, ce ne sont même pas des interprétations mais bien des informations que nous donnent les pièces (les occurrences homosexuelles ou incestueuses sont contenues dans les répliques mêmes de Iago, Mercutio ou Coriolan.) Ne pas vouloir voir la réalité charnelle et psychique des pièces de Shakespeare, c’est en rater une dimension – surtout si l’on considère que Shakespeare est l’auteur qui a embrassé comme jamais l’humanité et dont le désir, qu’il soit politique ou érotique, cosmique ou psychique, métaphysique ou social, fait partie. Par ailleurs, Orson Welles considérait que Iago était impuissant et Laurence Olivier conçut son Hamlet comme un fils tourmenté par sa mère. La vraie différence entre les Anciens et nous réside, je crois, dans le fait qu’eux ne se faisaient pas un secret ni un drame de la sexualité. L’inceste, réel ou symbolique, était connu. L’amitié virile ou virilité érotique entre Achille et Patrocle allait de soi. Le désir n’était pas quelque chose de caché qu’il fallait dévoiler. La nudité de l’âme et du corps n’était pas un « problème ». C’était plutôt le Ça qui était transparent et le Surmoi plus ou moins inexistant. Pour nous, ces gens-là étaient des barbares – et Shakespeare un barbare sublime. C’est d’ailleurs ce qui gênait Voltaire dans l’admiration qu’il lui portait. Trop d’excès, de sang, de sens. Mais c’est cela, Shakespeare. L’humanité qui sort de ses gonds.  

     

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