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26/09/2007

La confusion des sexes de Michel Schneider

c73deb0bf20591567d78e7ca3a79c5a7.jpg 1302082171.jpgfc0c0c3d4a454759c674f71c6fcd8a7a.jpg

                                  

"Celui qui permettra à l'humanité de la délivrer de l'embarrassante sujétion sexuelle, quelque sottise qu'il choisisse de dire, sera considéré comme un héros." Sigmund Freud, lettre du 17 mai 1914.

Encore combien de temps cette phrase de Freud sera-t-elle comprise ? Quel écho peut-elle avoir chez un bipède de 25 ans, persuadé de son innocence congénitale, certain de son inconscient créateur, virginal jusqu'au bout de son piercing ? Ils sont terrifiants ces nouveaux cathares, qu'ils aient quinze, vingt, trente ou quarante ans, avec leur civilisation sans malaise, leur désir de "ne pas se prendre la tête" - donc de ne pas avoir de désir -, leur ignorance crasse de l'ordre symbolique, leurs grands éclats de rire quand on leur rappelle les lois anthropologiques les plus élémentaires. Dans leur existence sans péché, sans part maudite, sans blessure, sans négatif, ils ne se rendent pas compte de la fragilité du monde, de la vulnérabilité de leur toute petite conscience, de la toxicité de leur pureté. Ils ne comprennent pas, par exemple, que la résistance à l'inceste et au meurtre est un effort permanent, qu'il y a toujours en nous un démon régressif qui peut nous ramener à une vie barbare. Ils trouvent d'ailleurs fort douteux que l'on tienne à ses frontières et son identité (Israël évidemment). Inconsciemment antisémites et consciemment antichrétiens, ils refusent de toutes leurs forces tout ce qui ressemble de près ou de loin à l'élection, l'excellence, le sacrifice, la rédemption. Le seul mal qu'ils admettent, c'est l'ancien monde. Freud. Sade. Pascal. Les voilà les vrais salopards, ceux qui nous ont fait croire que la vie n'était pas cool. Oui, c'est vrai, nous n'en avons rien à foutre de vos notions d'inconscient, de transcendance, d'Eros et Thanatos. Oh bien sûr, on n'est pas des naïfs, on sait que la mort existe, mais la pulsion de mort est une mauvaise blague comme toutes vos histoires d'Oedipe ou de péché originel. Quant aux méchants, eh bien, ce sont des malades qu'il faut soigner. Mais qui n'ont rien à voir avec votre mal métaphysico-je sais pas quoi. Quoi ? Que dites-vous dans votre barbe ? Une phrase de Montaigne ? Et alors, vous croyez que ça va nous édifier, un truc qu'a dit un type il y a quatre cent ans ? Comment  ? "Si on supprimait le mal en l'homme, on détruirait les conditions fondamentales de la vie" ???? Ha ha ha ha ha ha !!! Et vous y croyez vous ? Allez va ! Vous êtes pitoyable avec vos références d'un autre âge  ! Quand on vous le disait que votre soit-disant grande culture était bien le lieu de toutes les aberrations.

Pas étonnant qu'ils ne s'intéressent pas à la littérature ou aux arts - car la littérature et les arts ne parlent que de ça : de mal, de désir, de mort,  de différence de sexe, de guerre, de chute dans les corps, d'Adam et Eve enfin. Eux ne se sentent réellement ni d'Eve ni d'Adam. Comment voudriez-vous qu'ils comprennent un roman de Stendhal, un opéra de Mozart, un film de Mizoguchi - tous ces produits infâmes du patriarcat homophobe ? Tout cela disparaîtra bien un jour et l'humanité sera vraiment humaine. Bon, j'exagère. Comme le dit Philippe Muray, "le véritable génie de l'être humain consiste à faire échouer tout ce que l'on entreprend pour ou contre lui". La vraie littérature est celle qui met en pièce les idoles de son époque (Houellebecq). Le grand livre est toujours un post-scriptum de la Bible. Tenez, même dans Harry Potter, dont le dernier tome arrive dans un mois pile, on retrouve l'ordre symbolique des choses. Ce qui fait sérieusement dire à certains lecteurs homosexuels qu'il est quand même un peu fort, dans une publication pour la jeunesse, qu'il n'y en ait que pour les amours hétéros - d'autant plus absurde qu'il existe déjà des livres pour enfants de trois ans qui illustrent les bienfaits de la famille homoparentale, tel "Ulysse et Alice", courageuse et citoyenne publication québécoise. Car il ne faut pas se leurrer : ignorer l'homosexualité dans une oeuvre aussi universelle que la saga géniale de Jeanne Rowling relève désormais de ce que l'on appelle dans les sites de vigilance "l'homophobie par omission"  - délit persistant de l'école, soit dit en passant, et comme le dénonce Guillaume Ténia dans "Enculé ! L'école est-elle homophobe ?" Après tout, Hermione aurait pu tomber amoureuse de l'équivoque Luna Lovegood plutôt que de cet hétérobeauf de Ron, et pourquoi Drago ne pourrait-il pas  finir avec Rémus Lupin ? Le sang pur et le loup garou, ce serait presque du Visconti ! Non, il n'y a pas que le pape qui ait des raisons de récriminer contre Harry Potter, les lobbies gays vocifèrent aussi contre le petit sorcier. Et nous nous en réjouirons car l'enfantin littéraire qui met à mal le sénile moral et l'infantile social, ce n'est pas si mal non ?

Ce que n'arrivent pas à saisir nos cathares, surtout s'ils sont gays,  est que langage lui-même est sexué, c'est-à-dire contient en lui l'altérité sexuelle et l'on peut même se demander lequel des deux engendre l'autre. Mais eux trouvent avant toutes choses qu'il est scandaleux que le masculin l'emporte grammaticalement sur le féminin, abject que des mots n'aient pas le même sens au masculin ("entraîneur") et au féminin (...), révoltant que la règle "sujet-verbe-complément" (ou dit autrement "sujet-copule-prédicat") ramène la langue à l'assujettissement de la femme par l'homme - "homme baise femme". Le langage est fasciste disait Roland Barthes, on pourrait le dire tout autant machiste, phallocrate, violeur. Dès lors, une chose leur apparaît sans équivoque : il faut changer ce monde odieusement patriarcal, ce système de pensée qui a aliéné les femmes, exclu les minorités sexuelles et ethniques (comme si les unes avaient rapport avec les autres), il faut  refonder la condition humaine sans l'ancien paradigme hétéro-fasciste et pour cela liquider le vieux fond biblique de notre continent. Le symbolique est devenu criminel, l'anthropologique est de l'ordre du révisionnisme, le bon sens se révèle obscène. Tout ce qui faisait le propre de l'homme relève désormais de la délinquance. Penser le réel, c'est être raciste. Et comme l'écrit Muray,

"Pour la première fois dans le monde, c'est la faculté de raisonner qui doit présenter des arguments pour sa défense, et même des excuses. C'est la capacité de juger, et c'est le pouvoir de définir des principes explicatifs, qui doivent plaider leur propre cause et tenter de se disculper. L'entendement lui-même n'est plus qu'une hypothèse, ou une survivance un peu désuète. Le propre de l'homme ancien est devenu une sorte de délinquance, et même un début de terrorisme à surveiller de près." (Exorcismes spirituels III, p 93)

cfcf51fd7177b94ee2a829ee6695d2df.jpgSurtout, il faut "en finir avec la sexualité, son trouble, sa passion, sa part de souffrance et son envers de mort". Et c'est ici que Michel Schneider et sa Confusion des sexes (Flammarion, janvier 07) prend le relais et que nous retrouvons le sens de la phrase de Freud. Le sexe, en effet, c'est ce dont nous nous défions le plus aujourd'hui. Toutes nos tergiversations pour ne pas en être un avec l'autre qui voudrait en être un avec nous. Toutes nos migraines ou nos crises de boulimie pour ne pas avoir à faire l'effort d'aimer. Toute notre énergie à devenir impuissant, frigide ou pervers pour ne pas avoir à affronter "cette réalité de la différenciation sexuée" qui de tout temps constitua le plus grand bonheur de l'humanité autant que son plus grand fardeau. Bénédiction et malédiction du sexe. Qui d'entre nous ne dira pas qu'il est le sel de la vie, même si ses expériences personnelles ont été d'une grande fadeur ? Qui d'entre vous n'est pas obnubilé par lui que ça marche ou que ça ne marche pas ? L'amour, c'est encore ce que j'ai fait de mieux dans ma vie - et le diable sait que Dieu ne m'a guère aidé sur ce plan.

Il est vrai que le système matriarcal actuel (celui que Schneider appelait dans un autre livre, "Big Mother") ne nous aide pas. L'obsession d'abolir les sexe, la croyance qu'ils n'ont en fait jamais existé et qu'ils ne furent que des produits socioculturels que l'on est en droit sinon en devoir d'évacuer, le fantasme maso-féministe que "l'homme est une femme comme les autres" (alors qu'évidemment, c'est la femme qui est un homme comme les autres), tout cette idéologie incestueuse et régressive ne pousse pas à la volupté de vivre et encore moins de grandir - sans compter qu'à force d'infantilisation permanente, la société finit par se pédophiliser pour de bon. "La montée réelle des comportements pédophiles s'explique par l'effacement de toute idée de devenir, de maturation, de stades de développements psycho-affectif et sexuel. Vieillissant et ayant peur de vieillir, les sociétés comme les individus retombent en enfance." écrit Schneider page 58. Pour autant, ne confondons pas, comme le font les puritains et de plus en plus de politiques, fantasmes et réalités. En psy orthodoxe qu'il est, Schneider précise que si "les comportements pédophiles sont moralement condamnables et relèvent d'une psychologie sexuelle perverse, les pensées et les fantasmes ne devraient pas être qualifiés d'actes sur le plan pénal", ce qui dans notre société à la fois transparente et procédurière risque d'aller de moins en moins de soi. Car dans un monde où le mal n'existe plus (c'est-à-dire considéré comme non humain) où tout ce qui est ne l'est que par permission, toute pensée mauvaise, tout fantasme mortifère, et par extension toute oeuvre d'art mettant en scène des pulsions inavouables, devient problématique. Il n'est pas sûr que Visconti pourrait aujourd'hui réaliser Mort à Venise. Et Tex Avery,  considéré comme fantasmatiquement raciste et sadique donc l'étant réellement, a déjà été amputé

981a1e1bfc45a70df5cdfbb8228d81be.jpgDès lors que l'on commence à penser les choses sans média, c'est-à-dire sans le conflit du "ça" et du "surmoi" à l'intérieur du "moi" (et qui n'est autre que l'ancien conflit religieux du diable et de Dieu à l'intérieur de l'âme), la seule lecture possible est celle du premier degré. Dès lors que l'on exige une adéquation parfaite entre l'intérieur et l'extérieur, le latent et le patent, le désir et son passage à l'acte, et nous allions dire le féminin et le masculin, la seule réalité légitime est celle, bizarre, pathologique d'une immanence absolue et rationnelle. Dire quelque chose, c'est la promouvoir. Sade promeut le sadisme comme Dostoïevski promeut l'idiotie (en plus du criminel, du démoniaque et du pédophile).  L'être n'a plus en lui une potentialité qui ne fasse pas partie du code civil. Il n'est plus ni flou ni fluide. Il existe entièrement sans choses à cacher ou à révéler. Il est un bloc de réalité rationnelle et morale. Une incarnation authentique, positive, archangélique, transparente. Telle est cette protestantisation du monde dont nous parlions dans le post précédent : une ontologie entièrement légalisée (donc pénalisable) où l'on admet tout à condition que cela soit codifié, prévu, permis et surtout effectué aux yeux de tous. Adieu "la duplicité, la contradiction, le flou, la diversité, les faux-semblants et toute la comédie irresponsable des malentendus jamais résolus" ! (Muray, Exorcismes III, p 236) Dans le monde protestant, tout est résolu, vertueux, hygiénique et responsable. Qu'importe après tout pourvu que Bree Van de Kamp soit parfaite ! Nous avons beau maugréer contre l'empire du bien, nous serions les premiers à y entrer si nous étions accueillis par cette Eve Future dont l'intransigeance victorienne et voluptueuse picote nos sens. Et flûte, je parle encore de moi !

Bref, le nouveau monde se met en place. D'un côté, les néoconservateurs et leur positivisme puritain où le vice n'a pas lieu d'être. De l'autre, les cathares manichéens où le vice est devenu une vertu. Dans le premier cas, l'homosexualité est un péché mortel qui mérite le bûcher ; dans le second, elle est une altérité sexuelle aussi digne et aussi normative que l'autre. Ici, des prêtres envoient en enfer les pédés, là, des prêtres pédés se marient. Ce sont ces derniers qui nous occupent. Nul mieux que l'homosexuel militant n'illustre en effet la célèbre pensée de Pascal :

"D'où vient qu'un boiteux ne nous irrite pas, et un esprit boiteux nous irrite ? A cause qu'un boiteux reconnaît que nous allons droit, et qu'un esprit boiteux dit que c'est nous qui boitons".

On l'aura compris : si l'homosexuel est le boiteux, c'est le gay qui est l'esprit boiteux. C'est lui qui généralement nie la différence sexuelle et affirme une pluralité des sexes (alors que s'il y a deux sexes, il y a en revanche une pluralité de sexualité), qui déconstruit les identités réelles pour en construire des imaginaires, qui dénie la notion de "perversion" et défend l'idée que chacun peut fonder sa propre origine, bref, qui explique que tout est dans la nature sauf la nature. On reconnaît là le principe pervers par excellence, celui d'inverser les réalités et de faire croire que ce que l'on désire est désirable, "normal" ou va de soi et d'ailleurs, "l'on ne voit pas du tout où est le problème". Le problème est précisément dans cette confusion des sexes qu'entretient le pervers. Et c'est là, comme le dit Schneider, la différence capitale entre "le névrosé qui reconnaît la différence des sexes, quitte à chercher à s'en affranchir par ses symptômes" et le pervers qui "oppose un désaveu, un démenti" (p 74) à celle-ci. Est pervers donc non pas celui qui souffre de perversions sexuelles (dont il est évidemment innocent) que celui qui dit que ses perversions sexuelles n'en sont pas et au contraire constituent le nec plus ultra des relations humaines. Est pervers celui qui désire, en fait qui exige que ses désirs deviennent des réalités sociales normatives, que le social (et la science) s'adaptent à son orientation sexuelle, et que l'enfant (que les homosexuels désirent avoir sans avoir à le faire - il est bien là le problème) soit très content d'avoir deux papas, quatre mamans, une demi-douzaine de patronymes auxquels s'en ajouteront d'autres au fur et à mesure des unions et des divorces.

Le nom du père, quelle histoire ! Là-dessus, Michel Schneider est lumineux. "Le nom du père, c'est ce presque rien que transmet le père pour que la mère ne soit pas tout. (...)  c'est ce qui signifie que l'enfant n'est pas une chose, un bien, une possession de la mère. Qu'il y a au moins quelque chose que la mère n'a pas donné. Mais ce nom du père ne signifie pas davantage que l'enfant est possédé par le père. Il est la trace en soi d'un autre, parce qu'il est la trace en la mère d'un désir paternel." (p 87) Pauvres enfants qui portent le nom de leur mère et qui n'ont plus aucun manque à vivre - qui n'ont plus aucun désir à être. Car une mère qui donne à son enfant le nom de son père à elle commet un inceste symbolique avec l'un et l'autre et instaure une de ces généalogies consanguines dont Sade avait le secret ("il épouse sa fille, a un fils d'elle qu'il fait enculer par son frère, lui-même n'étant que le fils qu'il a eu avec sa soeur"...). Ce qu'il faut comprendre, c'est que du fait de la différence des sexes, le régime de filiation est nécessairement "dysharmonique" (Levy-Strauss), et que si c'est la mère qui donne la vie, c'est le père qui ouvre au monde. Or, le nom, c'est le monde, ou plus exactement, c'est ce qui existait avant que j'arrive, c'est ce qui ne naît pas avec moi et du coup me donne une solidité, un appui social, une présence intangible dans le monde et fait de moi autre chose qu'une excroissance de ma mère. Enfin, comment désirer l'autre sexe si je porte le nom de ma mère ? Le nom du père porte le désir de l'autre et c'est ce désir que la mère tend à rendre impossible par l'effacement du père et de son nom. Pourquoi désirer puisque l'on est si bien avec maman - et cela en étant en bonne entente avec elle ou brouillé à mort ? C'est encore elle qui tient la laisse de notre désir. Bien des psys s'accordent à dire que l'homosexualité est l'une de ses laisses. Et l'on comprend le désarroi sinon la colère de l'homosexuel qui s'entend dire, lui qui généralement "adore" sa mère, que celle-ci est la responsable, inconsciente ou non,  de son homosexualité.

Ajoutez ensuite que dans les relations hétéro, c'est l'homme qui prend la femme et c'est la femme qui adore être prise (avec évidemment un nombre infini de nuances et de paradoxes), et vous provoquerez en lui le dégoût prototypique de sa singularité. Car ce que l'homosexuel ne peut décemment supporter, et le rend si réactivement féministe, est le désir forcément dominant de l'homme sur la femme forcément soumise. La violence sexuelle pour lui  ce n'est pas simplement le viol et les coups, c'est le désir masculin. Or, si

402332ac1b72477c80dae8c55641836f.jpg"... les violences sexuelles doivent être sanctionnées, la violence du sexe ne saurait être éradiquée. Il n'existe pas de sexualité sans violence et ceux qui rêvent du contraire oublient qu'ils ne seraient pas là si un jour, un homme, leur père, n'avait pas pris, avec une certaine violence, une femme, leur mère. Prendre, non au sens de violer son corps mais de désirer son désir. Le désir n'est pas une relation égalitaire accordant deux volontés en un contrat. Psychiquement, pour les hommes qu'il emporte dans la conquête sexuelle comme pour les femmes qui cherchent à le susciter, il comporte toujours une part d'agressivité, de ravalement de l'objet sexuel à côté de son idéalisation." (p 99)

Et c'est pourquoi le langage de Guitry n'est pas "misogyne" (pas plus que le monde n'est "patriarcal") mais qu'il est bien sexué, amoureux, désirant. Il n'y a que pour les hommes qui n'aiment pas les femmes et les femmes qui n'aiment pas les hommes que le monde est un système de mâle dominant. Le coït lui-même devient l'acte innommable et dont on doit absolument diminuer l'importance par rapport aux caresses, coups de fouet, et baisers sur le front - non que tout ne soit pas érogène dans la psyché humaine, bien au contraire, mais il reste évident que c'est lorsqu'on entre réellement dans l'autre ou que l'on capture celui-ci (selon que l'on soit un homme ou une femme) qu'on le et qu'on se tue symboliquement et que l'on s'aperçoit que la vie vaut peut-être le coup d'être vécue. 

"... dès lors qu'il y a pénétration du corps [et je rajoute "captation du corps" pour convaincre qu'en ce lieu homme et femme se tiennent et font de chacun l'objet jouissif et jouissant de l'autre], il y a effraction du psychique. Consenti ou pas, le rapport subi désintègre plus ou moins le moi, altère la personne, désubjectivise le sujet. La sexualité attire l'un vers l'autre des sujet qui veulent tous deux être réduits à n'être que des objets et traiter l'autre comme un objet." (p 100)

Réduire la femme à un objet, c'est ce que refusent de faire (alors qu'ils ne font rien) les hommes impuissant et les femmes frigides - pendant que les sadomasos en font peut-être un peu trop (sans pour autant baiser) et que les homosexuels s'imaginent qu'ils baisent. Plus que le propre de l'Homme, la sexualité est donc bien le "le sale" de celui-ci. Et sans aller jusqu'à paraphraser Baudelaire pour qui "la volupté unique et suprême de l'amour gît dans la certitude de faire le mal" (Fusées), impossible d'éradiquer ce qu'il y a d'impur, de violent, et de bas dans le sexe. Et c'est la raison pour laquelle féministes, gays et... socialistes (la bête noire de Schneider, comment lui en vouloir ?) passent leur temps à parler... d'amour. "L'amour, c'est sous ce nom que le sexe a droit de cité". (p 108) L'amour, cache-sexe, et comme ce qui permet n'importe quoi - et notamment l'adoption des enfants par les homosexuels, comme si seul l'amour suffisait. L'amour qui permet d'aller au-delà des identités, des sexes, des désirs. L'amour, tue-désir. L'amour que l'on veut pur de toute souillure socioculturelle alors que l'on fait de la différence des sexes le résultat de cette souillure - alors que l'on serait en droit de penser que c'est juste le contraire, et que c'est l'amour qui suit le désir. De toutes les façons,

"Que la différence des sexes soit socialement construite et historiquement déterminée, en quoi cela implique-t-elle qu'elle n'existe pas ? Dire qu'elle est un résultat de l'histoire est une chose ; affirmer qu'elle n'est que cela en est une autre. Elle prend un sens différent selon les époques mais existe dans toutes les époques et toutes les civilisations comme UN INVARIANT HORS DU TEMPS." (p 118-119)

25504f4602bee5df9b1079a85964f638.jpgEt c'est cet invariant que l'on veut éradiquer au nom de l'égalité sexuelle, en oubliant que "toute différence n'est pas une inégalité, toute inégalité une discrimination, toute discrimination une injustice." C'est la raison pour laquelle, et sans aller jusqu'à dire que l'homophobie est une imposture intellectuelle et morale comme le fait Tony Anatrella (il y a vraiment des cassages de gueule et des meurtres de gays), force est de constater que si l'homosexualité a toujours fait horreur à toutes les sociétés du monde, comme l'inceste ou le meurtre, c'est parce qu'on voyait en elle une négation de la vie - la vie qui, je le rappelle, est hétérosexuelle. Inutile donc de nous rebattre les oreilles avec l'idée qu'on ne supporte pas la différence sexuelle puisque c'est l'homosexualité, "ce vice destructeur de l'humanité s'il était général" comme la qualifiait Voltaire, qui la nie. Ne confondons pas la résistance aux revendications illégitimes et absurdes des homosexuels  avec la vraie homophobie, celle qui veut casser du pédé, qui a une conduite meurtrière d'ailleurs punie par la loi. Au fond, l'homophobe n'est qu'un fanatique superstitieux qui veut la peau des homosexuels comme les bonnes gens d'antan voulaient la peau de l'hérétique, frappaient le bossu ou se moquaient des aveugles - réactions indignes et criminelles que l'on a heureusement fini par blâmer puis par punir mais sans admettre pour autant que l'hérésie valait l'orthodoxie ni que la cécité valait la vue.  Or, aujourd'hui, c'est comme si les aveugles demandaient non pas tant le droit d'être des citoyens comme les autres (ce qu'ils sont évidemment), mais d'avoir le droit de conduire comme les voyants. En fait, quand les homosexuels disent vouloir les mêmes droits que les hétérosexuels (comme se marier et avoir des enfants), ils ne réclament pas tant des droits que des attributs qu'ils n'ont pas. En une mécanique de pensée extrêmement perverse, ils réclament une égalité de traitement que leur être profond nie depuis toujours. Et ils traitent d'homophobe quiconque ose leur faire remarquer que c'est bien parce qu'ils sont des citoyens comme les autres qu'ils n'ont pas accès aux désirs qu'ils se sont eux-mêmes interdits.

En bref, un enfant se fait avec les deux sexes. Si vous n'aimez pas l'autre sexe, éclatez-vous avec le vôtre mais ne venez pas réclamer quelque chose que vous refusez de faire ; n'exigez pas que l'on vous accorde ce que vous pourriez vous accorder vous-même si vous le vouliez ; ne demandez pas aux autres qu'ils fassent l'amour à votre place ; comprenez qu'il y a une indignité à mettre sur un pied d'égalité des gens qui peuvent faire un enfant et qui ne le font pas et des gens qui font tout pour le faire et ne le peuvent pas ; acceptez les conséquences de votre être et les limites de votre désir ; soyez vous-même, ne faites pas semblant d'être autre.

22/09/2007

En Adam et Eve

059481d373858608a42a81e27564fb5e.jpgEn post-scriptum du long débat que nous avons eu à la suite de mon post sur Sacha Guitry, Celeborn, Café du Commerce et moi, sur l'homosexualité, le féminisme et toutes ces sortes de chose, je recopie ces pages saisissantes de Philippe Muray (tirées d'Exorcismes spirituels III), agrémentées de quelques raccourcis synthétiques de mon cru. 

Et d'abord comprendre ce fait moderne incontournable que L'ALIENATION A DISPARU. Tout ce qui arrive est voulu. "C'est l'homme d'aujourd'hui, l'homme concret d'aujourd'hui qui a voulu le désastre où il est si à son aise" (préface) Tant pis pour Bernardo Guy Debord, l'inquisiteur inutile et incertain. La société du spectacle est devenue une société de la fête où chacun dissout son individualité, reniant allègrement son humanité, et réalisant la prophétie du grand écrivain polonais Witkiekiewicz que l'homme futur sera taré et fort heureux de l'être. Commencent alors ces "abattages massifs de vie concrète" dont ne se lassera pas de se moquer l'homme au cigare.

 "D'une façon générale, il devrait être maintenant possible de commencer à évoquer froidement ce qui reste de la vie sexuelle à la manière dont on décrit les monuments du passé, les cathédrales, les ouvrages d'art désaffectés, les palais inutiles et les châteaux déserts entre lesquels on continue à se déplacer une humanité qui n'a plus avec ceux-ci le moindre rapport de cause à effet, mais qu'elle révère néanmoins en tant qu'objets de contemplation et prétextes de visites..."

"... La tentative féroce autant que totalitaire d'effacer le fond biblique de ce qui a pu s'appeler la civilisation. S'il y a un lieu, en effet, où cette différence, qui est bien plus que sexuelle, se trouve marquée à jamais comme base de toute vie et condition de possibilité de toute humanité, c'est la Bible. Les maux que Dieu y promet à l'homme et à la femme après l'épisode du péché sont eux-mêmes extrêmement différenciés. A la femme sont annoncés la multiplication des peines de ses grossesses, des enfantements dans la douleur, un désir malheureux pour l'homme qui la placera sous son esclavage ; à l'homme, de son côté, sont annoncés la peine du travail quotidien, la dérision des résultats qu'il obtiendra par rapport à cette peine, et, pour finir, son retour à la terre par la mort. Sous des tuniques de peau dont rien, dans le texte de la Genèse, ne dit explicitement qu'elles diffèrerent, les destins respectifs de l'homme et de la femme se révèlent donc absolument divergents. Et c'est l'homme seul que Dieu semble vouer de sa propre volonté  à la mort, qui est pour ainsi dire dans le texte biblique l'équivalent masculin des grossesses multipliées de la femme. Mais rien, en revanche, n'indique que la femme doive mourir, ni surtout qu'elle ait une connaissance directe de cette fin. La mort n'est pas programmée pour elle dans le châtiment de Dieu ; pas davantage que la procréation n'est inscrite dans les châtiments réservés à l'homme. Pour parler autrement, la mort n'est pas mentionnée dans le cahier des charges de la femme. La mort n'est pas de son domaine, ni de ses compétences. Dieu, de son côté, ne voit pas la mort de la femme ; et il n'en parle pas à la femme. Et on peut dire aussi que Dieu s'intéresse à la mort de l'homme, mais pas du tout à celle de la femme, de même qu'il s'intéresse au malheur féminin de la procréation, à cette peine en soi d'avoir à accoucher, alors qu'il n'accorde pas une seconde d'attention à l'homme en tant que père, ni à son futur rôle de nouveau père prenant un congé parental au moment de l'accouchement de sa femme pour changer les couches-culottes du lardon et participer dans la bonne humeur au rééquilibrage des tâches domestiques. Il y a, en somme, deux châtiments, deux programmes de peines très différents, non symétriques. Et ce sont ces deux pôles essentiels qui, contre-investis, produiront plus tard "l'embrouillement" du Plan de Dieu, comme il est dit dans Le livre de Job, "les bavardages imbéciles" des mythes et des sectes, et encore, bien des siècles après, ce rééquilibrage des tâches domestiques qui n'est qu'une des dernières étapes de la disparition du mâle. La différence sexuelle est d'abord une différence d'informations."  (Sortir de la libido)

Dans l'article suivant, Parc d'abstaction, Muray rappelle cette anecdote typique de notre époque de ces deux avocats bavarois qui demandèrent il y a quelques années qu'on inscrive la Bible sur la liste des écrits dangereux pour la jeunesse en raison des "passages sanglants et contraires aux droits de l'homme" qu'elle contient. Bien que déboutés par le tribunal, nos deux juridiques n'en ont pas moins participé, certes sur son mode le plus ridicule, à  "... la lutte finale [destinée à] effacer jusqu'aux dernières traces de l'histoire judéo-chrétienne, autrement dit l'Histoire tout court, qui se ramène aux longues suites de l'exil du Jardin d'Eden."

4fdcb997244ac981684969db80ef2e41.jpg"L'irrésistible envie moderne de retrouver l'état indifférencié d'avant la "Chute" biblique entraîne, pour commencer, le désir de liquider le fond culturel juif de l'Occident, qui interdisait jusque-là par principe toute velléité de retour à cet état indifférencié. D'une façon générale, et même si elle ne se l'avoue pas, toute notre époque avec ses idéaux harmoniques, incestueux et androgyniques, est en guerre contre ce qui avait si longtemps donné son sens à l'Histoire, et jamais l'origine de ce sens n'avait pu être trouvée qu'ailleurs que dans les grands épisodes de la Genèse ou de l'Exode, ainsi que dans la litanie des interdits du Lévitique. Les meurtres abondent en effet, dans la Bible, et aussi les sacrifices, les explusions, les châtiments. Ils composent cet univers concret en proie au Mal qui a été la réalité adulte de l'humanité tant qu'elle ne s'est pas mis en tête qu'elle pouvait instaurer le Bien unilatéral sur la terre, mais contre lequel se rebelle l'orthodoxie contemporaine, qui en a fini avec la dialectique du Bien et du Mal, qui ne veut plus rien savoir des séparations cruelles et structurantes ouvrant au monde adulte et qui ne se connaît plus de vérité que dans le glissement vers un nouvel onirisme puéril, virtuel et téléchargé. (...) Il est possible de dire nettement que la Bible n'a cessé de lutter contre cette tyrannie du Même dans laquelle nous entrons, et que la longue période où cette tyrannie fut tenue en respect porte le nom de civilisation. Il n'est nul besoin d'être "croyant" pour discerner dans les proscriptions apparemment bizarres du Lévitique, qu'elles soient alimentaires ou autres, l'horreur de toute indifférenciation et , par la bouche de "l'Eternel", la volonté d'en proscrire la réapparition. "Tu ne feras pas cuire le chevrau dans le lait de sa mère" ; "Tu ne porteras pas sur toi de vêtements composés de lin et de laine" ; "Tu ne découvriras point la nudité de ton père ni la nudité de ta mère" ; "Tu ne coucheras point avec un homme comme on couche avec une femme" ; "La femme ne s'approchera point d'une bête pour se prostituer à elle, c'est une confusion." ; "Si un homme prend pour femmes la fille et la mère, c'est un crime : on les brûlera au feu, lui et elles."

De fait, la Bible ne prône nulle part l'épanouissement du vivant, le body-building, la relaxation, les loisirs, le télé-travail, l'Internet-citoyen, la réduction du temps de travail, les trente-cinq heures, les trente-deux heures, les vingt-sept heures, les dix-huit heures, les deux heures, la disparition des heures, les vide-greniers, les piques-niques citoyens, la gymnaquatique, la muscu, les randonnées en tenue fluo, les félicités électroniques, la movida hilare et les Gay Prides.    

On n'y trouve aucune contribution à l'accroissement des droits des malades, du droit au logement et de celui des handicapés, des sans-fenêtres, des sans-portes ou des sans-papiers. L'épisode de Babel est une insulte à notre idéal de culture interculturelle et transfrontalière. La différence des sexes marquée à jamais, dans la Genèse, comme condition de possibilité de toute humanité (avec l'énoncé des maux différents, ou plutôt différenciés avec une extrême précision, que Dieu promet à l'homme et à la femme après l'épisode du péché...) justifie la haine de tous les transgenristes, de tous les partisans du "l'un et l'autre" ou du "ni l'un ni l'autre", de tous les déligitimeurs  de "l'ordre symbolique"  et de tous les apologistes  du "contre-pouvoir féminin" menacé par le front réactionnaire de l'Internationale machiste. (...)"

880055730.jpg"La nouvelle existence sans contradictions que le turbo-droit-de-l'hommiste, dans sa course en avant calquée sur celle du turbo-capitalisme, entreprend d'imposer partout, ne peut que se heurter à l'Ecriture, qui est la Contradiction de toutes les contradictions. La part d'ombre, la négativité, caractéristiques il n'y a pas encore si longtemps de ce qu'il y avait de plus humain et de plus libre dans la condition humaine, ne sont plus que des crimes ou des infirmités. En tout cela, c'est le processus de dépersonnalisation des êtres qui s'accélère. Il ne faut plus que l'individu puisse prétendre avoir une seule mauvaise pensée à soi, ni même une seule pensée. Cette menace doit être conjurée par l'arrachage des "racines bibliques" de toute pensée. Et le reste suivra, à commencer par la prohibition de la littérature, du moins chaque fois que celle-ci n'aura pas eu le bon goût de faire progresser les valeurs de justice et de citoyenneté. La transcendance ne peut pas cohabiter avec l'abominable commandement de la transparence".(Parc d'abstractions)

Contre la réalité, on pose désormais l'authenticité - notamment en art où la distance entre l'auteur et le narrateur (ou le personnage) est aboli et où le moi, forcément aimable, s'épanouit sans plus aucun souci port-royaliste (Breillat, Angot). Contre l'humanité on défend la communauté. Contre la dialectique existentielle du bien et du mal, on instaure l'empire du Bien. La protestantisation générale du monde détruit les derniers bastions catholiques et latins. Le diable est expulsé de la sphère morale (alors que le catholicisme avait tellement bien su en faire "la part"). Les politiques se mettent au service de l'opinion - elle-même manipulée par les avis les plus minoritaires et les plus aberrants. Ce qui était négatif n'est plus que répulsif. Le monde de la séparation est mort et avec lui la mort de l'homme (et de la femme) commence.

 PS du PS : Pour ceux que cela intéresse de délirer un peu sur tous ces sujets,

http://pierrecormary.hautetfort.com/archive/2006/08/19/no...

04/09/2007

Sacha Guitry - Notre père qui aura toujours raison

d60aa6614516452d40cadde9356870ce.jpgA ma mère.

Le vingt-quatre juillet mille neuf cent cinquante sept à quatre heures du matin disparaissait Sacha Guitry, l’un de nos plus grands Français. On a trop souvent oublié que ce génie du théâtre était aussi un génie du cinéma dont Orson Welles se réclamait et que François Truffaut révérait. « J’ai la prétention de ne pas plaire à tout le monde » se plaisait-il à dire. Et de fait,  l’insolente facilité artistique de monsieur Moa, ses réussites éclatantes, son esprit étincelant et inépuisable, sa déférence pour le bonheur (l’une des choses les moins respectées du monde), et sans doute aussi une attitude équivoque pendant l’occupation, tout cela aura placé Guitry au Purgatoire dont on ne sort finalement moins que de l’enfer. Et si c’était lui le véritable infréquentable ? 

Sacha Guitry, c’est le père. Le père idéal. Le père indulgent. Le père des Deux couverts, qui attend son fils pour lui donner une somme d’argent s’il a réussi son bac… ou l’a raté. Le père de Mon Père avait raison qui a décidé de mettre son fils en pension, parce que lui aussi y a été, y a souffert, et que  « c’est comme ça », mais qui, apprenant que sa femme vient de les quitter, lui et leur fils, revient sur sa décision et décide d’élever lui-même celui-ci, et dans l’espoir d’en faire un homme heureux. Car il ne suffit pas d’être un homme, dans l’esprit de Sacha Guitry, c’est-à-dire un être plein de devoirs, de responsabilités et de souffrance. L’important, c’est d’être heureux. Et contre cela, toutes les résistances sociales,  psychiques, universitaires, familiales veillent. Il faut lire sa Conférence sur l’éducation[1]où Guitry met en cause cette manie de faire croire aux enfants que la vie est dure et triste alors qu’elle est une chose magnifique, qu’il y a du bonheur pour tout le monde et que « ceux qui ne sont pas heureux sont des maladroits » - sentence qui rappelle celle d’un personnage de Dostoïevski : « les hommes sont malheureux parce qu’ils ne savent pas qu’ils sont heureux » ! Mettre au même niveau l’auteur des Frères Karamazov et celui de N’écoutez pas mesdames ? Et pourquoi pas Bach au niveau d’Offenbach tant qu’on y est ? Oui en effet pourquoi pas ? On peut lire et écouter les uns et les autres. On peut aussi préférer la joie superficielle à la douleur profonde ou plutôt la joie profonde à la douleur superficielle. Voilà qui n’indignera que ceux qui estiment, les imbéciles, que c’est dans la gravité que réside le bonheur et qu’on ne forge pas un homme sans fouet ni larmes. Alors que la légèreté est le véritable don de Dieu, c’est ce qui fait les anges, et que Montaigne est préférable au père du Président Schreder pour éduquer ses enfants. C’est l’esprit de sérieux plus que l’esprit d’enfance qu’il faut humilier en nous. Et ce sont les mêmes imbéciles pour qui la douleur est éducative qui disent d’un spectacle que c’était tellement idiot que l’on aurait pu y amener les enfants ! Là-dessus, Guitry est formel : ce n’est pas en faisant lire aux enfants ces fameux livres pour enfants qu’on leur donnera le goût des beaux livres ! A un enfant, il faut le meilleur, c’est-à-dire de l’éternel, du spirituel, de l’Homère ou du Cervantès. Et ne lui demandez pas de quoi il se mêle vu qu’il n’a jamais eu d’enfants, il vous répondrait que c’est bien parce qu’il n’en a pas qu’il est bien obligé de s’occuper de ceux des autres – surtout ceux qui sont aux mains bassement sociales de leurs parents. « Pourquoi tout savetier considère-t-il qu’il met au monde un savetier ?» alors qu’il pourrait enfanter un Watteau ou un Mozart ? Pas de doute, pour faire le bonheur de ses enfants, il faut les déshériter de leur hérédité, il faut briser leurs chaînes sociales et culturelles, les priver de la médiocrité de leur milieu – celui-ci pouvant évidemment être Billancourt comme le seizième ! Chez les gosses de riches ou de pauvres, il faut insinuer le venin du sublime et de l’excellence, leur parler de Molière qui est toujours plus neuf que n’importe quel livre à mode. Et aussi, surtout, en finir avec la sacro-sainte humilité des familles : 

 "Si l’enfance était envisagée avec plus de respect, il y aurait beaucoup moins d’imbéciles.  Beaucoup moins de modestes aussi, me dira-t-on. Tant mieux. Quelle manie, mon Dieu, de vouloir à tous prix que les autres soient modestes ! Comme si c’était une qualité, d’ailleurs, - alors que ce n’est qu’une vertu, peut-être. "

En vérité, c’est être plus infirme qu’un bossu que de ne pas avoir d’orgueil ! L’orgueil, c’est l’admiration des choses que l’on voit et l’amour des choses que l’on fait. C’est le plaisir de vivre et c’est la sagesse de penser que la vie nous mérite et que nous sommes un miracle pour elle. C’est se dire « faut-il que cela soit bon pour que cela me soit arrivé ! »[2]. C’est enfin la fierté d’être de France.  Hélas ! A l’époque de Guitry comme à la nôtre, il semble que les enseignants mettent un point d’honneur à dégoûter leurs élèves de celle-ci. Au nom de l’esprit critique, on a mis la capacité d’admiration et de ferveur des jeunes gens dans un état critique. L’histoire de France doit d’abord faire horreur – esclavage, colonisation, collaboration, catholicisme sanglant, défaites morales et militaires, indignité des rois de France, injustices généralisées des régimes. « Mettre entre les mains d’un enfant l’histoire politique de son pays, commencer par là son éducation et ne pas le prévenir tout de suite qu’il y a eu autre chose que des guerres, autre chose que des victoires et des défaites, autre chose que des assassinats, des pillages et des persécutions – oui, ne pas le lui dire tout de suite, c’est un crime » s’insurge Guitry. Pourquoi ne pas apprendre aux nouvelles générations que 1525 est autant l’année  de la défaite à Pavie que celle du Pantagruel de Rabelais et du château de Chambord ? Et que l’année de la Saint-Barthélemy fut aussi celle de la parution des Essais de Montaigne ? « Et si, tout au long d’une année qui fut pour nous cruelle, vous ne découvrirez rien qui soit à notre honneur, inventez quelque chose – vous n’aurez pas menti. »

Notre devoir de citoyen, d’homme et d’enfant, ce n’est pas de geindre mais de jouir. Comme Guitry l’écrit  dans une étonnante lettre au fils qu’il n’a pas eu, il ne faut jamais se dire, quand on arrive en ce monde : « j’arrive mal », mais au contraire « j’arrive à temps ». En vérité, être heureux est un événement ! Surtout dans notre pays dépressif. Après, le bonheur pourra éventuellement suivre, bien qu’il ne faille pas trop en faire avec le bonheur – car comme il le dit  si justement dans Le mot de Cambronne, «  l’argent ne fait pas le bonheur, mais le bonheur non plus ne fait pas le bonheur » D’ailleurs, qu’est-ce que le bonheur peut amener de plus à un homme heureux ? Le bonheur (qui n’est pas gai comme disait Max Ophuls à la fin du Plaisir) est une construction sociale et morale, un idéal contraignant qui nous rend bien souvent dépendants les uns des autres et nous force à nous inquiéter sans cesse de l’avenir. Alors que « rien n’est plus beau qu’un Vermeer que l’on montre à la femme que l’on aime » ou le café au lait que l’on boit le matin avec elle après une nuit d’amour, c’est-à-dire une nuit d’adultère, puisqu’il n’y a que les amants qui fassent l’amour et que les maris qui soient cocus. Quant aux plaisirs, « donnes-en, va, c’est plus sûr ! » exhorte Guitry. La jouissance de faire jouir. La gaieté d’égayer. L’égoïsme généreux, il n’y a que ça.

5dfd1449d37be94c501aaaeb686d5329.jpgPère et pair

Pourtant, le vrai Sacha n’eut jamais d’enfants - sans doute parce qu’il n’eut jamais vraiment de mère. C’est que, comme il le dira plusieurs fois en interview, ce n’est pas si simple de trouver la femme qui sera une maman. Plus tard, il fera dire à Deburau qu’on ne peut même pas compter sur les femmes pour qu’elles aiment leurs enfants. S’il y a dans toute l’œuvre du Maître une seule réflexion révélant une misogynie réelle et profonde, c’est bien celle-ci. Et cette suspicion à l’égard de l’instinct maternel constitue en effet l’unique accusation tragique contre les femmes. Est-ce à dire que sa mère fut indigne ou absente ? Ne souffrit-elle pas plutôt de la présence écrasante de son monstre sacré d’époux dont elle divorça très vite ? Que penser de l’épisode fameux où Lucien lui enleva Sacha, alors âgé de quatre ans, pour l’emmener dans sa tournée en Russie ? Une aventure qui peina infiniment la mère mais dont le petit garçon garda un souvenir très doux[3]. Etrange lien filial que celui des Guitry où pour une fois c’est la mère qui est exclue de la relation père-fils ! Et de fait, dans les pièces comme dans la vie de Sacha, seul  le rapport paternel compte. 

Ah le père ! Lucien Guitry. Le plus grand comédien de son temps avec lequel Sacha sera violemment fâché une partie de sa jeunesse et violemment réconcilié jusqu’à la mort de celui-ci. De 1918 à 1925, pas un jour sans que ces deux-là ne s’appellent, ne s’embrassent, ne se chérissent. « Nous ne restions pas six heures sans nous téléphoner, douze heures sans nous voir, vingt-quatre heures sans nous écrire… ».[4] En vérité, voici une relation si fusionnelle, si parfaite, si idéale qu’elle confine à l’inceste. Et si le fils ne coucha jamais avec le père (comme ce personnage improbable le fait avec le sien dans le Huit femmes et demie de Peter Greenaway), il coucha en revanche avec une maîtresse de celui-ci, Charlotte Lysès, avant que d’en faire sa première femme ! On ne saurait mieux se rapprocher du père et créer avec lui un lien… terrible ! Pour son père, plus tard, il écrira. Entre autres Pasteur, Jacqueline, On ne joue pas pour s’amuser, et après que celui-ci ait disparu, ce Mozart qu’il lui avait promis. Encore une histoire de père et de fils et quelle histoire ! Mais ce que Sacha considéra comme « le plus beau soir de sa vie » fut ce 08 octobre 1919 où pour la première fois il se retrouva sur scène avec son père et sa seconde femme, Yvonne Printemps, pour la création de Mon père avait raison au théâtre de la Porte Saint Martin. De Molière accusé d’avoir épousé sa fille à Guitry  qui mit son père et ses femmes en scène dans des pièces racontant des histoires d’adultères et de filiation, il semble que l’inceste soit partie intégrante de l’histoire du théâtre.

De toutes façons, Sacha commençait à ressembler à Lucien comme un jumeau. Et c’est dans Le comédien (1948), le film bouleversant qu’il lui consacra, qu’il décida de jouer (de) cette ressemblance. Et d’y jouer non seulement le fils et le père, mais encore le père interprétant des rôles écrits par le fils ! Sacha Guitry, c’est le fils qui ne naît que du père. C’est le père qui renaît dans le fils - le saint esprit du théâtre permettant toutes ces entrées et sorties du père dans le fils et du fils dans le père. Qui joue qui ? Qui est qui ? Dans la scène du téléphone, ils ont les mêmes gestes, les mêmes intonations, et lorsque Sacha avoue à Lucien que la pièce qu’il est train d’écrire ne comporte pour une fois pas de rôle pour lui, celui-ci n’en est en rien affecté. C’est qu’il joue tout le temps, sur scène, dans la vie, partout. Il est comédien avant d’être homme. « Le double, c’est moi-même, dit-il à son fils, et l’initial, c’est le comédien. » 

9b76bd15f1fe7360395d539696286a66.jpgGénéalogies fantasques et génériques festifs 

Pour autant, le fait de ne pas avoir de descendance tourmente Sacha et prend dans son œuvre l’allure d’une obsession. Comme Sade, il adore inventer des généalogies fantasques et aristocratiques - comme celle de l’instituteur de Remontons les Champs-Élysées (1938), descendant à la fois de Louis XV par son père et de Napoléon Ier par sa mère. Ou bien comme celle que crée, à la fin du Trésor de Cantenac (1950), le baron de Cantenac,  en mariant Paul et Virginie, les deux enfants d’un village où tout le monde porte le nom de l’une ou de l’autre famille, et en adoptant Paul afin qu’ils portent désormais le sien. C’est la tentation consanguine de Sacha Guitry où le social se confond avec et