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26/09/2008

Le MLF a quarante ans !

couv-MLF.JPGLe 1er octobre 2008, l'on fêtera le soixante-douzième anniversaire d'Antoinette Fouque ainsi que, et surtout, le quarantième anniversaire du Mouvement de Libération des Femmes que celle-ci créa, précisément en octobre 68, avec Monique Wittig et Josiane Chanel. Défini par Fouque elle-même comme "l'événement génésique" de la fin du XX ème siècle, le MLF s'imposa comme une nouvelle alternative au féminisme triomphant de l'époque, celui de Simone de Beauvoir, sinon, car l'auteur de Gravidanza n'aime pas les mots en "isme" toujours trop connotés idéologiquement, comme la première féminologie, soit une nouvelle épistémologie des sexes rendant raison et justice à la femme en tant que femme. Libérer la femme, ce ne serait plus en faire un homme comme un autre, ce serait au contraire affirmer la singularité sexuelle et ontologique de celle-ci.  Si les premières féministes avaient plaidé pour un rééquilibrage sexuel et social, ô combien légitime, de la femme dans la société, les féministes "fouquiennes" affirmaient le génie féminin à travers la fécondité, la maternité, ce qu'elles appelleraient bientôt la géni(t)alité. Avec Beauvoir, les femmes avaient accédé, du moins en droit, à une reconnaissance et à une égalité sociales. Avec Fouque, l'on passait du social au vivant. Libérer la femme, ce ne serait plus simplement lui donner le droit d'avorter, ce serait aussi celui de procréer. La liberté de la grossesse serait aussi la joie de la grossesse.

Cette joie, Antoinette Fouque la connut elle-même avec la naissance de sa fille Vincente en 1964. Faire de la grossesse une "expérience charnelle, psychique et symbolique", y voir "une rupture anthropologique et épistémologique", c'est tout le génie nietzschéen (car qui mieux que Nietzsche insiste sur l'intelligence du corps ?) de la co-fondatrice du MLF d'avoir pensé la femme à travers la chair procréatrice, d'avoir donné du sens métaphysique à l'enfantement. Surtout dans les années soixante-dix où, il faut le rappeler, la mode était de penser la chair soit à travers l'hédonisme post-soixantuitard, vaguement beatnik, et finalement toujours aussi phallocrate, soit à travers ce qu'elle appelle très justement "une subversion de l'ordre sexuel par la perversion", et qui, de Genet à Guyotat, de Foucault à Deleuze, de Bataille à Sollers, ne voit plus les choses de la chair et du monde qu'à travers Sade, Masoch, Lautréamont, et tout ce que l'art et la littérature donnent en divins tordus, pervers géniaux (et moins géniaux), freaks édifiants. Dans La condition historique, Marcel Gauchet regrettait aussi cette tendance des grands courants de pensée de l'époque, en premier lieu le structuralisme, à fuir systématiquement le centre pour ne s'intéresser qu'à la marge, à substituer l'exception à la généralité, à ne penser la vie qu'à sa limite.  La pensée du "border line" était à la fin une impasse.

En faisant de la grossesse le principe premier (pour ne pas dire l'Arché, terme trop masculin s'il en est) de sa réflexion, la très bernanosienne Antoinette Fouque (qui fit, n'oublions pas, un DES sur "Angoisse et Espérance dans le Journal du curé de campagne de Bernanos") posait l'irréductibilité de la différence des sexes et la révélation du "deuxième" dans un monde d'avant et d'au-delà de la chute.  La femme définie comme une apocalypse, tel pourrait être le titre d'une étude du MLF. En effet, procréer, ce n'est rien moins que participer à la création divine. Et si l'on n'est pas sûr que Dieu existe, on est sûr en revanche que la femme accouche. Faire un enfant, c'est, comme le dit Fouque, "créer du vivant pensant". La grossesse est en ce sens la seule réponse valable à la question "qu'appelle-t-on penser ?". Valable - car concrète, réelle, vivante, empêcheuse de symboliser en rond. Car le symbolique, la plus grande invention masculine de tous les temps,  c'est précisément ce qui crée du mythe, de l'imaginaire, d'une certaine manière : de la mort, pour ne pas dire : du masculin. Or, comme le dit avec force Antoinette Fouque :

"Si la procréation a droit de cité dans les sciences humaines, le symbolique ne pourra plus produire des mythes en lieu et en place des développements de l'espèce humaine."

La procréation, c'est la chair féminine dans laquelle nous sommes tous inscrits,  avec laquelle nous sommes tous écrits, hommes et femmes, une sorte de lettre vivante que l'esprit mortifère masculin n'a cessé de piler. Au fond, et comme ce fut le cas avec les prolétaires par les aristocrates, le matérialisme est ce qui fut sans cesse rabaissé, écrasé, martyrisé par l'esprit. La matière - et avec elle : la matrice, la maternité, la féminité  - c'est ce qui fut crucifié par l'esprit masculin, ou plutôt par l'esprit confisqué par le masculin. Issue d'un milieu prolétarien et influencé par Charles Péguy, "le seul qui exalte l'honneur et l'éthique de l'homme qui fait un barreau de chaise", Antoinette Fouque cherche à réhabiliter la créativité  spirituelle du travail manuel au même titre que le travail charnel et métaphysique de la procréation.  Même si elle récuserait peut-être cette étiquette, son combat a indéniablement un aspect "chrétien de gauche" qui insupportera autant les marxistes orthodoxes que les chrétiens papistes. Et si nous faisons partie de ces derniers,  nous ne pouvons nier que ce qui nous intéresse dans le féminisme fouquien est cette persistance (toute chrétienne) à penser l'homme et la femme selon la différenciation originelle et biblique. A l'être désexué et révolutionnaire qu'en avaient fait Simone de Beauvoir et les autres (et dont l'aboutissement sera l'infect mouvement  "queer", dans lequel il n'y a plus ni hommes ni femmes mais que des "genres" interchangeables), le MLF a voulu que la femme retrouve sa singularité élémentaire, faiseuse d'humanité plutôt que d'anges, incarnant l'esprit de la vie. A l'envie de pénis théorisée par Freud, Antoinette Fouque a substitué une envie de l'utérus propre à tous les hommes - et parallèlement instauré le monologue du vagin bien avant la célèbre pièce de théâtre du même nom.

Quoiqu'on en dise, la vie reste hétérosexuée.  L'avortement, ce n'est que le droit négatif du désir de l'enfant - et c'est parce qu'il y a ce droit que les femmes peuvent désormais affirmer, sans contraintes et sans complexes, le droit, le désir, la joie d'avoir, de concevoir, un enfant. Finie l'hystérique ! C'est-à-dire, finie la femme à qui l'on a confisqué les pouvoirs de son utérus ! Finie la colonisation phallocentrique du continent noir ! Finie l'économie patriarcale de la reproduction ! Libérer la femme, c'est la décoloniser, c'est la rendre à son identité singulière, c'est lui rendre le don de donner la vie selon son désir à elle, c'est lui redonner la conscience joyeuse de la fécondité ! Si Virginia Woolf s'est suicidée, c'est parce qu'on l'avait privée de ce désir.

Cette révélation du désir, sinon cette remise du désir aux femmes, constitue la révolution "génésique" contre la "genèse", assure Antoinette Fouque. Elle est aussi la plus grande vexation que les hommes aient connue après les vexations galiléenne, darwinienne et freudienne.

"Ce n'est pas Dieu qui crée l'homme et la femme, ce sont les femmes qui, grossesse après grossesse, génération après génération, régénèrent l'humanité."

Evidemment, les objections affluent. N'est-ce pas là remplacer le patriarcat par le matriarcat ? Est-ce si progressiste et si égalitariste que de faire de la femme la seule détentrice de la vie (qui d'ailleurs est un contresens puisque pour faire de l'humain, il faut les deux sexes) ? D'ailleurs, que devient l'homme dans toute cette féminologie ? Ne retrouve-t-on pas là-dedans la tentation régressive et masochiste de la mère originelle ? A quelle représentation renvoie cette femme souveraine ? Quel poème, quel portrait, quel film ont pu illustrer cette femme rendue à elle-même ?

Ma mère 2.jpgComme par hasard, et parallèlement à l'écriture de ce post, j’écoutais  Ma mère de George Bataille, lu par Pierre Arditi, l'un des joyaux de "la Bibliothèque des Voix" des éditions Des femmes, cette collection pionnière d'enregistrement de textes lus par des acteurs ou des actrices et créée par cette même Fouque. Ma mère ! Peut-être le texte le plus malsain, le plus limite, le plus intime de l'histoire de la littérature française. Je l’avais découvert à vingt ans et à cette époque-là j’en faisais mes délices. Aujourd'hui, j’ai bien de la peine à le supporter. Car cette histoire d'une mère qui initie son fils, Pierre, à la perversion (j’allais écrire : à la "pierversion") renvoie à toute la complicité que peuvent avoir mère et fils. L'inceste, ce n'est pas tant une affaire de gestes malheureux, de caresses douteuses, sinon de viol, que de confidences trop poussées, de rires trop complices, de  disputes trop haineuses. Pas besoin de passer par le sexe pour avoir un rapport sexuel avec sa mère, et d'ailleurs avec son père, son frère ou sa soeur ! La vérité est qu'en écoutant la voix de Pierre Arditi enregistrée dans ce texte par Antoinette Fouque,  j’ai fini par me demander si la féminologie de cette dernière pouvait, elle aussi, flirter avec une sorte d'érotisme matriciel ou de maternité trop érogène. Et que si les hommes s'étaient tant souciés de maîtriser le corps de la femme, c'était parce que celui-ci était irrésistible, et que l'envie d'utérus, en fait l'envie de s'y retrouver dedans, l'envie de ne pas naître, l'envie de rester en Dieu ou en Femme, était si violent qu'il fallait se protéger contre elles ! Que répondrait Antoinette Fouque à ce risque de fantasmagorie de sa pensée - et, à mon sens, contenue par elle ?

Quoiqu'il en soit, la maîtrise de la fécondité par la femme, ce que Fouque appelle la "gynéconomie", fut la vraie révolution sexuelle des années soixante-dix. L'accès des femmes à leur propre fécondité allait de pair avec l'accès des femmes à leur propre capacité de penser. La vraie poésie, la vraie philosophie, la vraie politique ne pouvaient plus se configurer qu'autour de la génésique - quelles que soient les éternelles résistances de l'ordre patriarcal.  Et c'est cette génésique comme nouvelle condition historique de la femme qui s'imposa progressivement au monde des hommes, et à l'inverse des hommes, le fit sans passer par la violence. Est-ce parce que le MLF était fort qu'il n'y eut pas de terrorisme en France ? L'on peut toujours créditer ou non l'optimisme d'Antoinette Fouque à ce sujet.

Ce qui est sûr, c'est que "le Mouvement de Libération des Femmes est, comme elle l'écrit, pour la première fois dans l'Histoire, absolument non refoulable." Le double droit d'avorter et de procréer, le double désir de ne pas séparer la procréation de la sexualité, la double affirmation de la liberté et de la fécondité, tout cela constitue, plus qu'un simple "progrès social", une véritable nouvelle anthropologie dont on n'a pas encore fini de voir les effets. Reste l'immense tâche de réorganiser ce pays comme d'ailleurs l'espèce humaine autour de ce qui apparaît comme l'union, jusque là impossible, de l'égalité et de la dualité.

Car il ne faut jamais l'oublier :

"Il y a deux sexes, et c'est ce qui rendra possible le passage de la métaphysique, amour de la sagesse, à l'éthique, sagesse de l'amour."

Au fond, la féminologie d'Antoinette Fouque, aussi épistémologique que poétique, se résumerait dans le mot d'Arthur Rimbaud : il faut réinventer l'amour.

(NB : Toutes les citations sont extraites de "Génésique", titre du texte d’Antoinette Fouque dans « Génération MLF 1968 – 2008 », un livre événement, véritable document d’histoire composé de 51 témoignages avec chronologie inédite et images d’archives, à paraître aux Editions des Femmes le 16 octobre. Si vous êtes journaliste, contactez Guilaine Depis à guilaine_depis@yahoo.com pour assister à la conférence de presse d’Antoinette Fouque autour du 40ème anniversaire du MLF, mardi 7 octobre dans son Espace des Femmes, 35 rue Jacob, Paris 6ème, à 18 h 30. Le cas échéant, il vous faudra patienter jusqu’au vendredi 10 octobre, 20 h 35, pour regarder sur France 5 le film de 52 minutes de la prestigieuse série « Empreintes » réalisé par Julie Bertucelli et coproduit par Cinétévé consacré à Antoinette Fouque, qui sera rediffusé pour les chaînes hertziennes dimanche 12 octobre à 9 h 30. Antoine Perraud recevra également Antoinette Fouque sur France Culture samedi 11 octobre de 19 h à 20 h comme invitée de « Jeux d’archives »)

 

(Les quatre articles consacrés aux Editions des femmes font désormais partie d'une liste intitulée "Montalte aux Editions des Femmes", que l'on trouve en bas, à gauche.)

18/09/2008

Matière, matrice, maternité

Vénus de Willendorf.jpg

On ne naît pas féministe, on le devient. Encore faut-il choisir lequel. La grande vertu d’Antoinette Fouque, co-fondatrice du MLF en 1968, fut de proposer un féminisme humaniste, soucieux autant de la libération des femme que de la reconstruction du monde par celles-ci, et qui constitua une alternative heureuse au féminisme univoque, pour ne pas dire eunuque, de Simone de Beauvoir, autant qu’à celui, moniste et nihiliste, de Judith Butler et de sa philosophie queer (« indifférencialiste »). Contre ceux qui argueront que le féminisme fouquien n’a jamais connu le succès idéologique des deux autres, l’on répondra que c’est précisément par cette résistance à l’idéologie féministe dominante que se révèle la profonde singularité de cette pensée. Apparemment coincée entre le marteau beauvoirien de la femme qui est un homme comme les autres et l’enclume butlerien de l’indifférencialisme pur où homme et femme ne sont que des genres interchangeables, la « féminologie » fouquienne est en fait la seule qui pose la souveraineté de la femme dans son rapport à soi et non plus dans son rapport à l’autre, la seule qui reconnaît le génie de la grossesse – à la fois métaphore et métamorphose de la création, la seule, enfin, qui affirme la femme ailleurs que dans sa « libération » - et qui par conséquent l’ouvre à la vraie liberté, charnelle et existentielle.

C’est que le féminisme selon Fouque relève d’une exigence tout autre que celle de cet égalitarisme à tous prix qui fut pendant trop longtemps le fer de lance du combat féministe, et qui, pour le philosophe Alain Touraine, le premier qui ouvre le dialogue de ce livre, mena toujours à l’impasse. Fléau des idéaux postmodernes, l’égalitarisme univoque est synonyme d’abolition des singularités, sinon de mise à sac de l’être humain - et de la femme en premier lieu. Car définir le sexe féminin simplement par rapport à sa libération, c’est risquer de distinguer sexe et féminin ; pire, c’est arracher (« libérer » diraient les indifférencialistes) le premier du second. Tout le drame de la pensée queer réside dans cette désexualisation progressive de la sexualité qui n’est rien d’autre qu’une deshumanisation de la femme – et de l’homme. A force de n’affirmer que le seul devenir des êtres, hors de toute ontologie sexuée, l’indifférencialisme butlerien conduit à la castration généralisée - homme nouveau ou femme nouvelle n’étant plus que des zombies transsexuels. Sur ce point, Antoinette Fouque est farouchement orthodoxe : un transsexuel n’est pas un être qui a changé de sexe, mais une créature hybride qui a perdu les deux ! Si la « philosophie » queer s’était contentée de rester un aimable libertinage, elle ne serait pas tombée dans ce qui, pour Touraine, n’est rien d’autre qu’ : « une décomposition du genre féminin [détruisant] l’existence du sexe féminin lui-même. »

En fait, de toutes les formes d’infériorisation qu’ont subies les femmes au cours des siècles, la pire est celle qui leur a refusé la subjectivité – c’est-à-dire la parole. Les femmes pouvaient dire « nous », « on », mais non pas « je ». Et de fait, ne participaient pas au monde, car pour être au monde, il faut d’abord être soi. Or, pour une femme, être pleinement soi, c’est prendre conscience qu’elle est à la fois agent principale et métaphore de la (pro)création, sinon de la vie. Ne faisons pas de contresens. Comme le dit Roger Dadoun, « Antoinette Fouque renverse le statut traditionnel de la femme : la femme n’est pas toute entière dans l’utérus, c’est l’utérus (machine puissante et figure sacrale) qui est tout entier dans la femme ; la femme n’est pas toute entière dans la maternité (reproductrice), c’est la maternité qui est toute entière dans la femme – maternité dans ses aspects biologique, psychique, sociale, politique, culturelle, c’est-à-dire, donc, maternité qui peut être aussi bien réelle que symbolique ou imaginaire ou fantasmatique ».

Penser avec Antoinette Fouque est donc rien moins que d’établir un nouveau contrat humain dans lequel hommes et femmes se retrouvent dans leur complémentarité ontologique - le tout à travers une symbolique utérine qui est la véritable « révolution » féministe. La femme est non seulement l’être qui crée la vie, elle est aussi et surtout la figure, l’emblème, sinon le modèle, de toute créativité – y compris dans l’homme, utérin au moins en désir. A la fin, matière, matrice et maternité semblent constituer une nouvelle trinité de la chair.

Pensée provocante donc, évidemment discutable, peut-être menaçante pour la testostérone de quelques-uns, mais dont on ne pourra nier la géni(t)alité, ni du reste, son caractère parfaitement érogène.

 

Penser avec Antoinette Fouque, Karim Benmiloud, Chantal Chawaf, Roger Dadoum, Jean-Joseph Goux, François Guery, Charles Juliet, Anne-Marie Planeix, Patricia Rossi, Jean-Pierre Sag, Alain Touraine, Laurence Zordan, Edition des femmes, Antoinette Fouque, 13 euros.

 

 

(Article paru dans Le magazine des livres n°10)

16/09/2008

Parole en souffrance (sur Blottie de Laurence Zordan)

 

Picasso, La maternité (mère et enfant).jpg

Un père blessé dans sa fierté filiale par une fille qui ne veut pas lui donner la preuve de sa réussite sociale.

Un petit garçon défiguré à cause d’une vengeance qui tourne mal.

Un accident de roller qui rend une mère aphasique et paralysée juste après la naissance de son enfant.

Une petite fille sous influence d’un grand-père bourreau.

Le jeu du foulard dans les écoles.

Dans un roman de Laurence Zordan, les événements se lient sans se relier systématiquement. Le mal est aussi structurel que conjoncturel. La fatalité s’ajoute au déterminisme. On est dans la tragédie (tout ce qui arrive a un sens) comme dans le drame (tout ce qui arrive arrive par hasard). Comme le dit Gentiane, l’héroïne, « j’ai toujours moqué les gens qui cherchent un sens à leur vie, de braves toutous qui veulent une laisse métaphysique pour museler le non-sens ». Hélas, c’est elle qui, après son accident, tentera de substituer le sens au non-sens de son existence. En vérité, la métaphysique est une question de survie. Mémoire et raison ne sont là que pour nous faire trouver (ou imaginer, mais quelle importance ?) des causes aux événements, des liens entre les situations, du sens, enfin, à nos malheurs. C’est que le mal n’est supportable qu’en perspective.

La difficulté qu’il y a lire un livre de Zordan réside précisément dans cet enchevêtrement de hasard et de nécessité qui conduit la narration. Le texte épouse en effet l’impossible objectivité qu’il y a à rendre compte de la réalité en même temps que l’obsessionnel et subjectif besoin de le faire. Blottie fonctionne comme un monologue intérieur, celui de Gentiane, tout en restant écrit à la troisième personne (« elle »). Les accidents imprévus s’entrecroisent avec les incidences intérieures. Les lignes de fuite se juxtaposent avec les lignes droites. Le grand art de  cette romancière de la cruauté est de montrer que la réalité ne laisse jamais tranquille la compréhension qu’on croyait avoir d’elle. Est réel en effet ce qui est à la fois flou et radical, insaisissable et qui pourtant nous saisit, incompréhensible mais qui ne laisse pas d’être. Est réel ce qui nous surprend et nous prend à notre corps défendant – un corps qui ne peut d’ailleurs plus se défendre. Supplicié dans Des yeux pour mourir, médicalisé jusqu’à l’insoutenable dans Le Traitement, hémiplégique et muet dans Blottie, le corps selon Zordan est cette membrane perpétuellement souffrante qui révèle l’existence autant que son empêchement – comme si nous ne pouvions exister que dans le blocage de cette existence. Gentiane voudrait d’abord être la maman de Violaine mais la maman de Violaine est « gentiane », sans g majuscule et sans force, réduite à l’hémiplégie sur son lit.

Si la littérature dite féminine est une littérature du manque et de l’excès, alors celle de Laurence Zordan l’est par excellence. Chez elle, le déficit de l’expression va de pair avec l’excédent de ce qu’il y a exprimer. C’est ce pauvre père, humble bureaucrate, qui aurait tant voulu transmettre à sa fille son goût des lettres, et qui, à son travail, passe pour un zouave prétentieux dont tout le monde se paye la tête. C’est cette mère qui voudrait dire au monde entier que sa fille est innocente des rituels d’étranglement auxquels on la soumet dans la cour de récréation, mais qui est incapable de parler ou d’écrire. C’est cette nounou étrangère qui ne comprend pas que la petite fille ne veut pas mettre l’écharpe qui lui rappelle les étranglements. C’est enfin ce chirurgien qui parle toutes les langues sauf la sienne, car la sienne, plus qu'une langue maternelle, est une langue paternelle, de ce père qui était bourreau dans des camps de prisonnier. « J’ai voulu être polyglotte pour recouvrir les cris de douleur qu’il arrachés à tous ces malheureux, dira-t-il un jour. J’ai voulu découvrir toutes les littératures du monde pour montrer qu’elles contredisaient son idéologie de purification ethnique. » Chez Zordan, la parole est toujours en souffrance et la conquête de celle-ci devient l’enjeu de ses textes.

« Les pires accidents de la vie sont langagiers », disait Amélie Nothomb, cette autre déesse autodestructrice, grande spécialiste des sabotages amoureux et des mots qui assassinent. Dans Blottie, tout le drame débute par une faute d’orthographe que fit un jour le père dans un message informatique, écrivant « succint » au lieu de « succinct », et devenant, parce qu’il se targuait par ailleurs de littérature et de beau langage, la risée de ses collègues et le bouc-émissaire de son patron. Plus tard, lorsque sa fille se rendra chez ce dernier (comprenant trop tard qu’elle en fut la complice) afin de venger la mémoire de son père, elle le menacera de « l’engloutir dans le langage » dont il a osé se moquer. Elle voudra lui apprendre que le langage peut diffamer, créer de la rumeur, des ambiguïtés, et ces demi-vérité et demi-mensonges que seul permet le pouvoir des mots, et cet enfer qu’on appelle nuance. Faire périr quelqu’un par attentat sémantique, quel rêve machiavélien ! Hélas ! C’est au moment où elle dégoupille sa bombe littéraire qu’explose pour de bon la bonbonne d’oxygène qui servait à faire vivre son père et qui va défigurer le petit-fils du patron. Comme dans Le comte de Monte-Cristo, la vengeance outrepasse son but, et ce sont les innocents qui doivent payer pour les coupables. La réalité se mêle décidément de ce qui ne la regarde pas. Ou est encore plus imprévisible que prévu – comme dans cette belle scène où, des années plus tard, le garçon blessé, qui est devenu un adolescent romantique (et sans doute amoureux de celle qui a été sans le vouloir sa bourrelle) vient offrir des fleurs à celle-ci. « Le bonheur, est-ce lorsque tout s’arrange ? La sérénité après les péripéties ? Le bouquet de fleurs d’un garçon que je croyais avoir mutilé à vie ? »

Le pire, comme toujours, c’est la normativité des choses, la chute du langage singulier dans « le langage commun pour émotions ordinaires », et dans lequel s’enferme progressivement le père désemparé – tandis que la petite fille se met à imiter l’aphasie de sa mère dans un étonnant jeu de cache-cache avec les mots. C’est que « les mots de Maman sont cachés et qu’il faut les trouver ». Cependant, il est des urgences où la condamnation de la mère au mutisme peut entraîner la condamnation de la fillette au martyr. Lorsque celle-ci est injustement accusée par l’école de sadisme à l’égard de ses petits camarades, prouvant par là-même qu’elle est bien la digne petite fille de son grand-père tortionnaire,  l’incapacité à dire les choses, à dire la vérité, se transforme en enfer intérieur. La mère - celle qui sait l'innocence de sa fille mais qui est condamnée au silence. Celle qui sait aussi que l’enfant qu’on croit cruelle finit par le devenir pour de bon, selon le concept satanique de la prophétie auto-réalisée.

Mais pour Laurence Zordan, « il est impossible que la tendresse infinie soit impuissante. Il est inconcevable que la langue cachée des émotions soit étouffée par ceux qui se payent de mots, des mots à la parade, dans un défilé verbeux. » Le Verbe triomphant grâce à l’Amour ? la mère sauvant l’enfant coûte que coûte ? C’est là la sagesse du roi Salomon que l’auteure semble reprendre à son compte – ou à son espoir.

Il faut le lire jusqu’au bout ce beau livre difficile où l’écriture de la cruauté irradie de tendresse, où le langage de l’amour parle celui de la torture. L’on se dit alors que la part d’obscurité qui constitue l’écriture zordanienne n’est là que pour faire supporter au lecteur ce qu’il ne pourrait pas supporter dit dans une langue plus franche. Impossible, en tout cas, d’en sortir intact.

 

(Article paru dans Le magasine des Livres n°10 de juin 2008)

13/09/2008

Habemus Papam 2008.

medium_vatican.3.jpg

[Deux textes "updated" composés à l'époque de l'ouverture de ce blog, en mai 2005, et qui , puisque le pape Benoît XVI nous fait l'honneur d'une visite de quatre jours, trouvent une occasion d'être repris.].

On s'en souviendra de ce début de printemps 2005. Trois semaines durant, on ne parla que de Rome, de l'Eglise, du pape mort et du pape vivant, et ce fut une bénédiction. Manipulation médiatique ? Non, souffle spirituel mondial ! La planète entière a pleuré la mort de Jean-Paul II, une mort qui ne fut rien d'autre que son dernier acte d’œcuménisme. Cette semaine de deuil et de gloire, nous fûmes tous les enfants d'Abraham. Eglises, synagogues, mosquées communièrent de concert. En vérité, ce que cette mort sublime a révélé est que le glaive n'est pas entre les catholiques et le reste du monde mais entre les croyants et le reste du monde - un monde minuscule.
Il n'y a qu'en France qu'on a l'impression d'être universellement athée - la France, le seul pays européen à avoir refusé qu'on parle des "racines chrétiennes" dans le traité de constitution sous prétexte de laïcité ! et comme on s’est cru intelligent en discutant la mise en berne des drapeaux pour la mort du pape ! honte à François Bayrou, plus inspiré quand il baffait les sauvageons ! ah nous les franchouillards, nous sommes toujours à côté de la plaque… Pauvres nuls qui nous croyons le centre du monde et allons voter NON à l’Europe pour le prouver !

Mais trêve d’humeur. Que vaut-il ce prélat, dont Jean-Paul II disait : "pour l'amour de Dieu, qu'est-ce que le cardinal Ratzinger va dire de cela ?" ? ce gardien du dogme qu'on veut absolument voir traîner derrière lui brodequins et chevalets ? cet allemand de 78 ans que les humoristes pas drôles de Canal moins ont déjà comparé à Hitler ? cet homme intelligent et affable qui écrivait il y a quelques années dans Le sel de la terre : « Si Dieu soudain n’était plus là, je ne pourrais plus vraiment respirer dans mon âme. » ?

Il faut relire ce beau livre d’entretien. Comprendre la foi profonde, évidente, bénédictine de cet homme qui pour autant n’est pas aveugle à la déchristianisation galopante du monde, de la perte d’influence de l’église catholique, allant même jusqu’à dire que « peut-être devons-nous dire adieu à l’idée d’une Eglise rassemblant tous les peuples. Il est possible que nous soyons au seuil d’une nouvelle ère, constituée tout autrement, de l’histoire de l’Eglise, où le christianisme existera plutôt sous le signe du grain de sénevé, en petits groupes apparemment sans importance, mais qui vivent intensément pour lutter contre le mal et implantent le bien dans le monde ; qui ouvrent la porte à Dieu. » Porte étroite mais qui ne se ferme jamais. Catholicisme parsemé, décentralisé mais d’une intensité rarement égalée. Et qui par là-même a besoin d’une incorruptible orthodoxie. Au fond, et le cardinal Lustiger le disait déjà, la qualité a remplacé la quantité. Il faut être motivé aujourd’hui pour être croyant. Et si les églises sont vides, ou presque, au moins ceux qui y vont y vont vraiment, et pour des raisons qui ne sont plus ni sociales ni familiales. On a perdu en structure ce que l’on a gagné en substance. Un catholique convaincu ne peut plus dire aujourd'hui cette connerie de Maurras, l’homme qui en France a pollué à jamais la croix et la couronne, " je suis catholique mais je suis athée" - le credo le plus ignoble de toute la pensée française.
Quelle méchante bêtise ! Si je suis catholique, je le suis non par nostalgie d’un ordre ancien, vaguement mythique, ni par un besoin incompressible d’ « ordre », je suis catholique par appel de Dieu, par proximité avec le Christ, par émotion mariale et angélique. Je suis catholique parce que je suis plus sensible au Corps du Christ qu’à « Ses » idées. « L’essentiel, pour le Christ lui-même, n’est pas le fait d’avoir répandu certaines idées, dit encore Josef Ratzinger, ce qu’Il a fait aussi, naturellement, l’essentiel, pour devenir chrétien, c’est de croire en cet événement. Dieu est entré dans le monde, et Il a agi, c’est donc une action, une réalité, non seulement une configuration d’idées. » Dieu est en moi, mais n'est pas moi. C'est ça être croyant.
En suis-je plus charitable ? Ce n'est même pas sûr. Ce serait présompteux de le croire. Aussi connard que n’importe qui. Et c’est pourquoi j’ai besoin de croire en quelque chose qui n’est pas moi. Je suis catholique parce que j’ai besoin de ne pas être limité à mon moi haïssable. Je suis catholique pour sortir de moi. Pour aller à l’Autre. Le vrai Autre, Celui qui m’ouvre au prochain – alors que le prochain, sans Dieu, n’est qu’un autre moi-même, aussi méprisable, aussi haineux, aussi raciste que moi.

"L'homme est ce qui doit être dépassé" disait cet imbécile de Nietzsche. Mais l'homme s'est toujours défini selon une essence qui le dépassait. L'homme a toujours appelé Dieu pour se définir - et Dieu sera toujours plus fort que n'importe quel surhomme dionysiaque ! Je crois que c'est ça qui transporte le monde. On a besoin de bien-être et de bonne santé mais on a aussi besoin de sublime. On a besoin de droits de l'homme, mais on a aussi besoin de transfiguration. On a besoin de préservatifs sans doute, et même de tubes avorteurs, hélas, mais on a aussi besoin d'amour idéal. Quand le Pape parle d'amour, il en parle métaphysiquement, philosophiquement, il n'en parle pas dans l'état d'urgence comme en parlent les media, car l'état d'urgence, ce n'est pas l'état éternel, ça passe. Autant reprocher à Platon de n'avoir pas parlé des capotes dans le Banquet. Autant reprocher à n'importe quel philosophe, quand il traite de la condition humaine, d'aller lui rétorquer "ouais, mais moi j'veux dire, l'important, c'est pas l'être, la substance, le temps et l'espace, l'important, c'est d'abord ne pas oublier de mettre sa ceinture de sécurité quand on conduit sur l’autoroute, ouais..." Pas de murmures ridicules, c'est la même chose. Il ne s'agit pas de nier l'état d'urgence, il s'agit de se rendre compte que l'on ne pense pas réellement l'existence dans l'urgence - que l'on ne pense rien dans l'urgence. La ceinture de sécurité ne rend pas compte de la condition humaine.

L'Eglise est là pour nous diviniser - soit nous humaniser par le haut. En Occident, aveuglés par nos Lumières, nous soutenons qu'elle est irresponsable et criminelle. Incompréhension et mépris total de l'humanité ! La vérité est que plus celle-ci est pauvre et humble, plus elle comprend ce message. Comme le rappelait Mgs André Vingt-Trois, l'Eglise est moins faite pour les bourgeois européens que pour les misérables des trois continents, et d'ailleurs du nôtre. Et eux réclament autant d'espérance que de pain ! C'est ne rien comprendre à l'humanité qu'ignorer qu'elle demande de toutes ses forces une autorité spirituelle sur laquelle elle puisse se reposer, et pas seulement d'indigestes sacs de riz qu'on prépare dans les écoles - seule l'église catholique assure ce rôle de père et de mère qui nous dirigent et nous consolent, seul surtout le Christ est ce frère qui nous apprend à ne plus nous haïr. Et c'est pourquoi les images de ces dernières semaines ont tant ému : l'exposition du corps de Jean-Paul II, les cris de la foule demandant sa canonisation immédiate (foule pacifique et sereine et qui contraste tellement avec celles qui suivent la mort des ayatollahs !), l'homélie de Ratzinger noble et émouvante, les pages de l'Evangile volant de droite à gauche à cause - grâce au vent, et quelques jours après, l'entrée des cardinaux dans la chapelle Sixtine, la fumée noire, la fumée blanche (c'est splendide, avouez...), et vers 18 h 45, l'annonce du 265ème successeur de Pierre, l'apparition de ce cardinal Josef Ratzinger, ému, calme (trop peut-être, c'est vrai que l'on est loin des moulinets énergiques de Jean-Paul II à sa première apparition), et qui se présenta comme "l'humble travailleur du vignoble du Seigneur".

Ne nous faisons pas de souci pour l’avenir du catholicisme. L’humanité ne se passera jamais ni du Fils de l’Homme, ni des mains de Marie, ni du feu du Saint Esprit. Ce Dieu-là sera toujours au cœur de l’être humain. Et ce Pape sévère en sera le cardiologue

Orthodoxe, certainement, mais tout aussi oecuménique que son prédécesseur. Il faut l’entendre citer Luther lui-même, cet apostolique romain « intransigeant » : «… nous avons aussi besoin d’être effrayés par nous-mêmes et par notre façon d’être toujours contents de nous. Là, je pense, Luther a prononcé une parole exacte : l’homme doit d’abord avoir peur de lui-même afin d’arriver ensuite sur le bon chemin. » Un homme qui n’a pas peur de lui-même, c’est Hitler, c’est Lénine, c’est ce fou qui a tout perdu sauf la raison, comme dit le mot tellement juste de Chesterton et qui reviendra souvent sous mon clavier. C’est celui qui se fout de l’âme, a oublié le corps, et n’a plus que « l’idée » en tête – l’idée d’un autre homme qui remplacerait l’homme éternel, et qui par conséquent s’emploie à l’annuler physiquement. L’antéchrist, ce fut autant l’aryen nazi (et non nietzschéen, o erreur monumentale de ceux qui ont cru voir en l’auteur du Zarathoustra l’inspirateur d’Hitler!), que l’homme « collectif » communiste (et totalement inspiré de Marx, o erreur monstrueuse de ceux qui croient encore que le goulag est une trahison de l’idéal alors qu’il en est l’accomplissement !). L’Antéchrist, c’est celui qui pour changer les hommes les crucifie, et le Christ, c’est celui qui pour changer les hommes se fait crucifier par eux. Elle est là la différence irrémédiable entre le Salut et l’utopie, la miséricorde et la révolution. L’idéologie affirme un idéal d’homme contre tous les autres, le christianisme affirme un idéal d’hommes pour tous les autres. « Combien y a-t-il de chemins qui mènent à Dieu ? demande Peter Seevald au Panzercardinal. Et celui-ci de superbement répondre : « Autant qu’il y a d’êtres humains. »

Alors, que va-t-il donner au Vatican cet allemand - physiologiquement allemand, au regard bleu acier, pénétrant à mort (pas besoin pour lui d'user d'un chevalet pour extirper le péché, il nous regarde et ça suffit, il voit tout, comprend tout, pardonne tout), le meilleur théologien du monde, le meilleur gardien du dogme, fervent mozartien qui plus est ?
Tout ça a tellement de sens. Un allemand au Vatican, comprenez-vous ? On attendait un juif (ah Lustiger ! mon confirmateur en 1996 ! bien entendu que l'on regrette que ce ne soit pas lui, mais l'esprit saint souffle où il veut), arrive un boche, symboliquement, c'est aussi fort que si ç'avait été un noir ou un sud-américain. Ratzinger, c'est l'incarnation de la réconciliation juifs-chrétiens, que dis-je ? de la réconciliation juifs-européens, juifs-allemands européens chrétiens. Rien que pour ça, son pontificat a sa légitimité.
Il est conservateur, et alors ? C'est le monde qui doit aller à l'Eglise, non l'Eglise qui doit aller au monde. L'Eglise est surhumaine, ce qui la fait paraître parfois inhumaine. Il faut « avoir le courage de nous élever aussi contre ce qui est considéré comme la normalité d’un homme en cette fin de XX ème siècle et de redécouvrir la foi dans sa simplicité. » J’allais dire, sa béatitude…. Car la foi rend béat, c’est d’ailleurs ça qui agace le plus ceux qui ne l’ont pas et exaspère ceux, croyants ou non, qui estiment que la joie est une marque d’égoïsme – comment pouvez-vous faire la fête quand les trois quart du monde meurent de faim ? C’est le chrétien du ressentiment, celui qui a besoin de la souffrance des autres pour se sentir exister, qui pense comme cela. Et Ratzinger de le stigmatiser : « Je n’ai pas le droit de me réjouir, pense-t-on, dans un monde où il y a tant de misère, tant d’injustice. (…) Cette attitude est une erreur. Si la joie se perd, le monde n’en deviendra pas meilleur – et inversement, le refus, au nom de la souffrance, de se réjouir, n’aide pas non plus les souffrants. (…) La joie n’annihile pas la solidarité. » Au contraire, la joie est ce qui permet à l’homme d’aller de perfection en perfection. Le rôle de l’église est de l’aimer plus qu'il ne s'aime, et comme il ne s’aime plus du tout, l'homme contemporain, lui rappeler qu’il est aimable lui est la pire des violences. Embrasser un enfant battu est pire que le battre. Accueillir un réprouvé, c’est prendre le risque d’être assassiné par lui – et Joe Christmas assassinera Miss Burden, la femme qui a essayé de le consoler.

Le plus dur, finalement, c’est « croire que le monde au fond est bon, que Dieu est là et qu’Il est bon. Qu’il est bon de vivre et d’être un humain. » Est-il possible d’aimer la vie en toute conscience ? Nietzsche est le seul philosophe qui a essayé de répondre par l’affirmative. Comme tout un chacun, nous avons essayé de le croire, mais nous nous sommes effondrés à la première anicroche sérieuse de notre existence « dionysiaque ». Tu parles d’une farce, la vie dionysiaque – il faut n’avoir rien vécu pour être « nietzschéen », et au contraire, « il faut avoir vraiment vécu pour ressentir le besoin du christianisme » comme dit Kierkegaard. Non, non, le Christ est décidément bien plus fort que le surhomme.

Et nous t'aimerons, Benoît !

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Ex Cardinal Ratzinger, entretiens avec Peter Seewald, Le sel de la terre, Flammarion Cerf, 1997..

Habemus papam II (2008)

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Le catéchisme va continuer, je crois. Dieu, le monde, le moi, ça risque d'être ça mon rythme. Théos - Cosmos - nombril. Mon harmonie préétablie à moi. De la cité de Dieu aux souvenirs d'égotismes, des confessions d'Augustin à celles de Rousseau, de l'Esprit Saint à Peter Pan.

Pour l'heure, et avant d'arriver à la fée clochette, je reprends Le sel de la terre de Joseph Ratzinger et de Peter Seewald. Je témoignerai pourquoi je suis croyant, au moins une minute par jour, qu’est-ce que j’aime là-dedans, qu’est-ce que j’aime haïr aussi dans cet Amour, pourquoi j'ai besoin de tout ça. Ma méthode, c’est de rebondir sur telle ou telle déclaration du cardinal, digresser sans complexes, repartir, revenir, redire éventuellement et différemment, zigzaguer, et sinon écrire droit avec des lignes courbés, écrire courbé avec des lignes droites.
J’ajoute que ceux qui m’ont déjà lu ailleurs risquent d’être déçus, vu que je m’en vais répéter les mêmes choses – avec la sérénité de dire les choses comme on les entend, chez soi, et sans avoir peur de dégouliner de partout comme ils disent chez Consanguin.

Tous les Dieux ne se valent pas.

« [Toutes les religions] ne sont pas égales. Il y a des différences de hauteur, et il y a des religions qui sont manifestement malades, qui peuvent être aussi destructrices pour l’homme (…) Prenons par exemple l’Afrique, où la croyance aux esprits demeure un grand obstacle pour le développement du pays, pour l’édification d’une structure économique moderne.(…) Et nous pouvons voir aussi que dans le cosmos de la religion indienne, il y a des formes fort différentes : certaines sont très hautes, pures, marquées par la pensée de l’amour, d’autres aussi sont très cruelles et comportent des rites meurtriers. (…) En un mot, même les dieux ne sont pas tous égaux, il y a des figures divines entièrement négatives, si nous pensons aux dieux grecs ou par exemple au cosmos religieux indien. »

On dit partout aujourd’hui que c’est l’économique qui précède le politique – et le disant, on a l’impression de toucher là une réalité impitoyable qui fait éclater tous les idéalismes hypocrites, mais ne serait-ce pas le théologique qui précède l’économique ? J’ai toujours beaucoup de mal avec ceux qui prétendent que c’est l’argent qui dirige tout dans notre monde. L’argent dirige tout en Inde ? Au Bangladesh ? En Afrique noire ? M’est avis que ce sont plutôt les vaches ou les crocodiles qui sont les premiers décideurs là-bas. Et chez nous, ce n’est pas tant l’argent qui importe que la philosophie que nous avons de l’argent. Toujours revenir à l’élémentaire – c’est-à-dire au spirituel. Comme le dit Chesterton, avant de plaindre la souris qui est mangée par le chat, il faut s’interroger sur la philosophie de la vie de la souris – et si celle-ci est schopenhaurienne, alors elle ne sera pas forcément mécontente d’être mangée.
Bref, il s’agit de savoir si le fait de gagner de l’argent est bien ou mal. Si vous êtes protestant, c’est bien – car la réussite sociale est le signe que vous êtes un élu ; si vous êtes catholique, c’est mal ou plutôt c’est compliqué, car l’argent que vous avez gagné, va falloir le partager, et comme il n’en est pas question, eh bien, va falloir souffrir avec.

Islam

On y reviendra souvent au troisième monothéisme – que ses soumis considèrent, sous prétexte qu’il arrive en dernier, comme l’accomplissement d’Abraham, alors que sur tous les plans, moral, existentiel, théologique, il n'est qu'une régression et le plus brutal retour à la Loi qu’on ait vu dans l’histoire des religions. L’on se contentera de dire aujourd’hui qu'en terre d'Allah, Dieu est César, le Coran est dicté par Allah et ne peut pas par conséquent être "interprété" (alors que la Bible est inspirée par Dieu et de fait permet toutes les exégèses) et que surtout, la grande différence entre Mahomet et le Christ, c’est que l’un crucifie et l’autre se fait crucifier. L'un tue, pille et viole, l'autre fait ressusciter les morts, multiplie le pain et le vin, console les affligés. Et tout à l'avenant : le fanatique chrétien qui torture au nom de Christ trahit manifestement la parole du Christ, alors que le fanatique musulman qui torture au nom de Mahomet accomplit pleinement sa parole.

La croix et Auschwitz.

«Je dirais que la croix résume presque à l’avance l’horreur d’Auschwitz »
Sauf qu’aujourd’hui, Auschwitz a remplacé la croix comme symbole de la souffrance. Aragon le chantait déjà.
"Auschwitz Auschwitz, ô syllabes sanglantes (...)
Limites de la faim limites de la force
Ni le Christ n'a connu ce terrible chemin
Ni cet interminable et déchirant divorce
De l'âme humaine avec l'univers inhumain."

Comme si la théologie chrétienne avait cédé la place à son aînée juive. Le martyr du peuple élu plutôt que celui du Fils. Auschwitz non assimilable par le Golgotha. Comment ? Le Christ serait venu emplir les souffrances de Sa présence – sauf précisément celle-là ? Et Georges Steiner d’affirmer qu’il n’y a rien de plus indigne que de se consoler en disant que dans cet enfant que l’on torture, Dieu est cet enfant. Ce genre de raisonnement relève, dit-il à la fin d'Errata, d’ "un pathos anthropomorphique plus ou moins nauséeux". On peut comprendre cette révolte. On peut insulter Dieu, le nier, lui préférer le diable. On peut tout faire. Et pourtant, si Dieu n’est pas cet enfant, qui est-Il ? Et cet enfant torturé, que devient-il ? Ne sera-t-il pas même sauvé ? Brûlé et anéanti à jamais ? N’est-ce pas à ce moment que le Christ peut surgir ? Que restera-t-il à celui qu’on tue et à sa mère si on leur explique que Dieu ne les accueillera pas après ? A leur souffrance, vous voulez ajouter votre néant ? Ses hurlements, vous voulez que personne ne les entende ? Et si Dieu les entend et recueille le petit ? Non ? Consolation anthropomorphique, nauséeuse et irrationnelle, dites-vous ? Peut-être, mais qui vaut bien votre désespoir d’intellectuel…

Liberté.

« Je suis très fermement persuadé que Dieu nous voit réellement et qu’Il nous laisse notre liberté – et pourtant Il nous conduit aussi. (…) Pour moi, d’un point de vue pratique, cela signifie que ma vie ne se compose pas de hasards, mais que quelqu’un prévoit et me précède et pense à moi d’avance et arrange ma vie. Je peux me refuser à cela, mais je peux aussi l’accepter et je remarque alors que je suis vraiment conduit par une lumière prévoyante. »
Comment concilier la liberté « absolue » que Dieu nous accorde et Sa présence qui nous accompagne tout le long de notre vie ? – pour la voir, il suffit d’être humble un instant, baisser la tête et apercevoir notre ombre : elle, c’est Lui. Comment surtout, c’est mon problème, ne pas se damner ? Longtemps j’ai haï cette soit-disant liberté qui, à mes yeux grands fermés, n’était bonne qu’à chuter, qu’à perdre son âme. Si l’enfer existe, c’est sûr que j’y vais. Aucun amour ne tiendra devant ma haine, mon orgueil, ma paresse. Trop d’effort pour vivre. Pour moi qui veux tout tout de suite, autant se suicider. Au moins, je prouverais que Dieu a perdu – car si je suis en enfer, Dieu aura perdu. J’aurais prouvé que Sa miséricorde n’est pas infinie, que son Pardon ne vaut rien, que Son amour a trouvé son point d’achoppement. J’aurais fait pleurer Dieu. Je lui aurais montré son impuissance, son hypocrisie, sa méchanceté sournoise, sa saloperie intégrale. Et puisqu' Il a prononcé cette phrase ignoble « beaucoup d’appelés et peu d’élus », il y a des chances pour que je ne sois pas seul en enfer, il y a des chances pour que nous y soyons presque tous. La damnation, c’est la défaite de Dieu et le triomphe de l’homme. Si Tu n’es pas content, Tu n’aurais pas dû nous mettre au monde. Pour notre bien, Tu aurais dû nous avorter. Ton seul pouvoir, maintenant, c’est de nous brûler vifs éternellement, c’est de s’attaquer à notre corps, nous démembrer, nous faire hurler pour l’éternité, car Tu n’es qu’un bourreau dans le fond, mais nos âmes, Tu ne les auras pas.

Mais un jour, Tu m’as appelé. Le mardi ou le mercredi de la semaine sainte 1996. J’étais au plus mal dans ma vie, j’avais vidé une bouteille de Label 5 (le pire whisky de la création), j’avais déliré toute la nuit, je T’avais insulté pendant des heures, je m’étais réveillé en sang (pas assez pour aller à l’hôpital, pauvre bouffon que j’étais !). Et j’ai eu envie d’aller me confesser – ce que je n’avais pas fait depuis ma communion solennelle. Saint Léon, 1, place du Cardinal Amette. C’est là qu’on a célébré la messe de la mort de mon grand-père et c'est là que j’ai été baptisé. Retour de la brebis galeuse en quelque sorte. Le prêtre m’a reçu. Homme franc, massif, de la vieille école, rude et fin. Il m’a consolé. M’a dit d’aller lire le Quinze de Saint Jean, le cep et les sarments. J’ai racheté un Nouveau Testament. La semaine s’est passée. Vendredi saint, office de la croix. La première fois que j’y assistais. Embrasser le pied du bois. Saisissant. Samedi, je suis retourné voir le prêtre. Il m'a dit "alors ?". Et dimanche, la messe de Pâques, vécue avec effroi et jubilation. Première communion de ma vie d’adulte. En me donnant l’hostie, le prêtre m’a souri, « tu vois ! ». Je suis rentré chez moi. Le soir, je me suis rendu compte que je croyais. Non en Dieu, mais en Son amour. Car, la foi, ce n’est pas croire en Dieu, c’est croire qu'Il m'aime. « Le principe de la foi, c’est d’accepter d’être aimé de Dieu. » dit encore Ratzinger.
Et qu’est-ce qui me faisait croire ça ? C’est que ça ne venait pas de moi. Ca venait d’ailleurs. Ca m’avait appelé d’ailleurs. C’était quelque chose de plus fort que moi, quelque chose, donc, qui était, qui m’avait repris, autrement dit, qui ne m’avait pas laissé libre de sombrer encore plus. C’est pourquoi j’ai du mal avec cette notion de liberté absolue. Si j’avais été totalement libre, je ne me serais jamais converti de moi-même. Il a fallu que quelque chose se passe en moi et dont je n’étais pas responsable - on dira que c’était ma « volonté intérieure ». Peut-être, mais en tous cas, je n’ai rien vu venir. Aurais-je pu refuser à cet appel ? Est-on libre de dire « non » à tout le « oui » que vous sentez en vous ? On ne choisit pas d’être appelé – pas plus que l’on choisit ce qui nous fait bander. La foi, ce n’est pas mon choix. C’est le Sien.

Mozart

« Il m’émeut toujours aussi intensément, parce que sa musique est si lumineuse et en même temps si profonde. Ce n’est jamais un simple divertissement, tout le tragique de l’humanité y est contenu. (…) Je pense que Dieu a mis cela en l’homme. L’art est avec la science le plus haut de ses dons. »
De Mozart, j’aime à dire qu’il est, après le Christ, le premier homme de l’humanité. Et dire que je vais avoir trente-cinq ans…

Vérité.

« Le renoncement à la vérité ne résout rien, mais conduit au contraire à la dictature de l’arbitraire. Tout ce qui peut rester ensuite est décidé par nous-seuls et est interchangeable. L’homme se dépouille lui-même de sa dignité s’il ne peut connaître la vérité, si tout n’est que le produit d’une décision individuelle ou collective.»

La vérité n’est pas démocratique. La vérité n’est pas une opinion. La vérité n’est pas un point de vue – car, comme le disait Clint Eastwood dans un Inspecteur Harry, le point de vue, c’est comme le trou du cul, tout le monde en a un. Surtout, la vérité n’a rien à voir avec le sentiment juste ou l’idée généreuse. D’ailleurs, ce sont les sentiments qui devraient être généreux et les idées qui devraient être justes. Voilà ce qu’on pourra dire de plus radical contre la modernité.

Equilibre

La théologie où tout se fait par échos, reflets, analogies, où la création est vue comme un puzzle infini, où les contradictions ne sont que des paradoxes et les conflits des obscurités qu’il convient de clarifier, n’est-elle pas comme ce Jeu des perles de verre, le grand roman de Hermann Hesse cité deux fois dans ces entretiens ? Le catholicisme n’est-elle pas la religion baroque par excellence ? La difficulté d’en être le gardien dogmatique implique la rudesse disciplinaire au nom de la finesse doctrinale, la rigueur de la lettre au nom de la vigueur de l’esprit. Catholique, vous pouvez être quiétiste, janséniste, jésuite, dominicain, franciscain, il y en a pour tous les goûts, toutes les sensibilités. Et il suffit d’un coup de vent pour que l’édifice s’écroule. Là-dessus, Chesterton a tout dit :
« Je veux parler des guerres monstrueuses à propos de points mineurs de la théologie, de séismes émotionnels provoquées par une geste ou une parole. Question de millimètre ? Mais un millimètre est tout quand vous établissez un équilibre. L’Eglise ne pouvait sur certains points se permettre de dévier d’un cheveu si elle voulait poursuivre son expérience hardie d’équilibre instable. Qu’elle laissât une seule fois une idée perdre de sa force, une autre idée en eût pris beaucoup trop. Le berger chrétien ne conduisait pas un troupeau de moutons mais un troupeau de taureaux et de tigres, d’idéals terribles et de doctrines émouvantes, chacun assez fort pour se muer en fausse religion et dévaster le monde. Rappelez-vous que l’Eglise se lança précisément dans des idées dangereuses ; elle fut une dompteuse de lions. L’idée de naissance à travers un Esprit Saint, l’idée de la mort d’un être divin, du pardon des péchés, ou celle de l’accomplissement des prophéties, sont des idées, n’importe qui le comprendra, qu’il suffit d’un rien pour tourner en blasphème ou férocité (…) Une petite erreur de doctrine eût creusé des brèches énormes dans le bonheur humain. Une phrase mal formulée sur la nature du symbolisme eût brisé les plus belles statues de l’Europe. Un lapsus dans les définitions pouvait arrêter toutes les danses ; dessécher tous les sapins de Noël ou briser tous les œufs de Pâques. Les doctrines devaient être définies en de strictes limites, ne fût-ce que pour permettre à l’homme de jouir des libertés fondamentales de l’homme. L’Eglise devait monter la garde, ne fût-ce que pour permettre au monde d’être insouciant. » (Orthodoxie, p 152)

C’est cela qui est séduisant chez Ratzinger, son aptitude à tenir tous les fils, à nuancer sans cesse (« cet enfer qu’on appelle nuance » disait Nietzsche), à rétablir constamment, à orchestrer en permanence. Bien plus équivoque que Jean-Paul, Benoît.

Le Loup des Steppes

Un de ses livres favoris. Et dont l’interprétation n’est pas celle, on s’en doute, des beatniks qui voulaient voir en Harry Haller l’homme de toutes les libertés et de toutes les expériences. Au contraire, « il s’agit, à vrai dire d’une seule personne, mais elle se scinde finalement en tant de personnages multiples que cela se termine par une auto-dissolution. L’extension du moi signifie ici aussi sa destruction. (…) Je n’ai pas lu ce livre comme l’histoire d’un personnage auquel je pourrais m’identifier, mais comme une clef permettant de pénétrer en visionnaire et d’exposer la problématique de l’homme moderne, isolé et qui s’isole. » Vouloir être multiple, c’est vouloir mourir sans le savoir. La multiplicité ne vaut que par l’unité. Et Harry Haller se dissout jusqu’au bout. Il va en enfer, c’est écrit dans le texte. Comble d’ironie, l’homme qui le perd, ce « Mozart qui l’attend » est précisément le contraire du musicien élévateur d’âme. Le diable a profané le plus noble nom du monde.

Vatican II

Pourquoi Ratzinger, après y avoir largement contribué, a-t-il pris ses distances avec Vatican II et parlé même d’un « esprit malfaisant du concile » ? Parce que Vatican II, qui était fait pour dépoussiérer ET renforcer la foi, a été récupéré par l’esprit du temps qui n'a voulu voir dans celui-ci qu’une adaptation avec le siècle. L'erreur fut de croire qu’une église « ouverte » allait regagner du terrain. Comme toujours, on a tout perdu en voulant tout gagner. La crise des vocations date de là. En se retournant vers leurs ouailles et en tournant le dos à Dieu, les prêtres ont transformé les offices en conversations mondaines. Jésus est devenu un pote qu’il ne faut pas toucher et l’Eglise une communauté humaine sympatoche de plus mais sans plus. Au fond, nous sommes redevenus des ariens – des gens pour qui le Christ n’est qu’un homme trop humain. Tout le scandale de La Passion du Christ de Gibson, qui a osé montré la part divine du Christ, vient de là. Et c’est pourquoi nous avons besoin non pas d’une énième humanité de l’Eglise mais bien d’une divinité de l’Eglise. L’Eglise qui, il faut le rappeler sans cesse, est une volonté du Seigneur. « C’est Son église et non la nôtre » n’a cessé de répéter Ratzinger. « L’héritage de ce concile, écrivait-il encore en 1975, n’est pas encore révélé, mais il viendra, j’en suis sûr ». Lui ?

Hans Küng.

L’hérétique, ce n’est pas celui qui insulte les chrétiens, c’est celui qui veut être chrétien à la place du chrétien. Il passe pour un esprit fort alors que c’est l’esprit le plus faible qui soit. La plupart du temps, il croit outrepasser le dogme alors qu’il n’y arrive pas à la cheville. L’hérétique, c’est le pleutre, le timide, le tiède qui veut tout ramener à lui et ses petits fantasmes. Exemple : le Christ est homme et Dieu à la fois. Trop compliqué pour l’hérétique qui ne peut supporter qu’une idée à la fois. Alors, si c'est un cul terreux, il affirmera un Christ terreux, c'est-à-dire simplement humain (arianisme), par contre, si c'est un doux rêveur qui prend son dégoût de la réalité pour du mysticisme, il annoncera un Christ simplement divin. De même, le Salut est à la fois affaire de Grâce et d’œuvres. Le catholique comprend ça et tente de correspondre aux deux. Mais pas le protestant qui, sous prétexte d’honorer exclusivement le Seigneur, ne s’en réfère qu’à Sa grâce et oublie qu'il est libre.
Le génie du catholicisme est de comprendre tous les corps, de sourire à tous les visages, de convenir à tous les esprits. Selon la formule consacrée, l’Eglise est bien « experte en humanité ». Elle répond à toutes les singularités et fait en sorte que celles-ci ne s’annulent pas, ni ne s’entretuent entre elles. Elle est unicité parfaite et a pour principal ennemi l’univocité.

Inquisition

medium_inquisition4.jpgPassons sur la réalité historique de l’Inquisition qui faisait que l’on préférait se faire juger par elle plutôt que par les juges d’état. « Les gens qui étaient traduits devant un tribunal civil s’accusaient eux-mêmes de délits religieux, magie ou divination, afin d’être traduits devant l’Inquisition, dont ils attendaient en général un verdict relativement doux. » C’est dans les prisons royales que l’on torturait, non dans celles de l’Eglise dont le credo moyenâgeux fut qu’elle « avait horreur du sang ». Pour un Torquemada ou un Bernardo Guy, des générations de Samson.
Et puis, l’Inquisition, comme le rappelle Michel Foucault dans Surveiller et punir, ou Bartholomé Benassar dans L’Inquisition espagnole, c’est le début de la justice moderne. On passe du « jugement de Dieu » à la Lohengrin ("qu’ils se battent, le coupable mourra et l’innocent vaincra par la grâce de Dieu !") à l’ « enquête » menée rationnellement avec sa technique de recherches, de preuves, d’aveux. Mais à quoi bon s’acharner ? Pour les décérébrés, l’Eglise, c’est le Nom de la Rose.

Fatima.

Donc, les trois prophéties furent la première guerre mondiale, la seconde… et l’attentat contre le pape. Pour l’esprit moderne et le webmaster de Consanguin, c’est l’énormité absolue. Comment oser mettre une tentative d’assassinat d’un souverain pontife au niveau des deux guerres mondiales ? Eh, sans doute, parce que du point de vue de Dieu, le XX ème siècle fut le siècle où le diable a voulu se débarrasser des hommes et de Dieu. Et que nazisme et communisme furent sans aucun doute les deux plus grands attentats de l’histoire du monde contre la Création. Nabe avait raison quand il disait que nous sommes depuis la fin de la guerre dans une époque post-apocalyptique. L’Antéchrist est derrière nous. Et le Christ devant nous. Ce sont les Juifs qui L’ayant loupé il y a deux mille ans Le reconnaîtront cette fois-ci.

Vie

«…la révolution que l’on veut provoquer contre toute la forme historique de la sexualité aboutit aussi à une révolution contre les données biologiques : il ne doit plus y avoir de données naturelles ; l’homme doit pouvoir se modeler à son gré, il est libéré de tout ce qui le borne : il se fait lui-même ce qu’il veut, ainsi seulement il est réellement libre et libéré. (…) Il s’agit en fin de compte d’une révolte contre notre caractère de créatures. L’homme doit être son propre créateur – réédition moderne de l’antique tentative d’être soi-même Dieu – comme Dieu. »
C’est le nazisme soft de l’époque. Droit de vie ou de mort sur les individus à venir, suppression des handicapés « prévus », sélection et cuisine des gènes, eugénisme de circonstance. Ca me fait mal de l’avouer, mais j’en suis.
Je ne vois pas en quoi faire de la vie avec de la vie est mauvais. Je ne vois pas en quoi ce qui soulage est mauvais.
Je ne suis pas d’accord avec Mère Térésa quand elle disait qu’avorter est le pire des crimes et que si les occidentaux ne sont plus capables de mettre au monde et d’élever des enfants, elle et sa bande de magdeleines sisters s’en occuperont. Je ne veux pas que mon enfant soit élevé par quelqu’un qui préfère la douleur à la mort.
Je ne suis pas d’accord avec le pape quand il parle de « culture de mort ». Ou plutôt, je suis d’accord avec lui, mais je préfère ma « culture de mort » à sa « culture de tortionnaire ». Dans certains cas, mieux ne vaut pas naître plutôt que d’être crucifié par la vie. Je suis un occidental pour qui la vie est un concept d’Evelyne Thomas.
Ecrivant cela, je sais bien que mes « amis » cathos vont rugir. Et pourtant, ce n’est pas eux que je crains. Non, ceux que je crains, ce sont les gens du Tiers-Monde, Africains, Indiens intouchables, Bangladeshiens, qui, s’ils me lisaient, me cracheraient au visage.

Car ces gens qui crèvent de faim et de misère, la seule chose à laquelle ils s’agrippent plus que de raison occidentale, c’est la vie. Et leur credo, qui est celui de l’humanité éternelle, est qu’il vaut mieux souffrir que ne pas naître. Oh que je les hais ces salopards !

Fondamentalisme
"Le concept de fondamentalisme est né tout d’abord dans le protestantisme américain du XIX ème siècle. » se fonde sur un refus de la hiérarchie romaine et sur « le principe de l’Ecriture seule ». Chacun a le droit de lire la Bible comme il l’entend. Le pape comme Charles Ingalls. Saint Thomas comme Georges Bush La tradition, les Pères de l’Eglise, tout ça est bon à jeter dans l’enfer anti-démocratique. Car, précisément, le fondamentalisme américain est d’essence démocratique. Si une communauté est d’accord pour rejeter le darwinisme, alors démocratiquement, on rejettera le darwinisme. Aux Etats-Unis, le créationnisme ou la peine de mort sont une affaire de vote. Etre démocrate, c’est accepter que la majorité a toujours raison et que si la majorité a décidé que deux plus deux font cinq et bien deux plus deux font cinq et c’est être un fasciste que le contester.
En France, aussi, nous avons eu nos Lefébvristes. Mais eux ne rejetaient pas Darwin et l’algèbre, ils voulaient parler en latin, et ce qu’ils reprochaient au Vatican n’était pas d’être trop autoritaire, mais au contraire de ne pas l’être assez. Au final, ils furent excommuniés comme avait été excommuniée l’Action Française en son temps. Intégriste l’Eglise catholique ?

Célibat des prêtres

Plus que le pasteur, le prêtre catholique impressionne. En renonçant à ce pour quoi la plupart d’entre nous se damnerait, il sacrifie cette part essentielle de lui-même et témoigne de la force surhumaine que donne aussi la foi christique. C’est bien d’une castration volontaire dont il s’agit, un sacrifice réel et symbolique destiné à rappeler le sacrifice du Christ, en même temps qu’un appel à dominer la nature. Le voilà, le vrai surhomme ! Celui qui n’est plus dépendant des instincts. On répondra que ce ne sont là que des foutaises et des foutaises dangereuses qui font qu’on trouve tant de pédophiles dans l’Eglise. Personne ne nie ces scandales. Il n’empêche qu’un homme qui sacrifie en lui sa part d’humanité la plus exigeante est encore ce qui en impose le plus. Pourquoi ? parce que la résistance à la nature est la sainteté. Parce que renoncer au sexe, c’est aussi trouver la paix. Les moines bouddhistes et le Dalaï Lama ne disent pas autre chose et ont aussi renoncé au désir – sauf qu’eux ont bonne presse, on se demande bien pourquoi.
D’autre part, comme le rappelle André Frossard, ce sont les prêtres eux-même qui ont décidé il y a des siècles d’instituer leur célibat. Et c’est à eux que leur revient de régler leur statut. Enfin, c’est le Christ Lui-même qui a dit que « certains se feraient eunuques pour le royaume des Cieux » Tout le monde n’est pas appelé à devenir prêtre – et c’est, je crois, cela qui fait que cette question soulève un tollé chez les laïcs. Ils ne comprennent pas ce privilège de l’appel. Ils refusent que des êtres humains soient plus forts que d’autres. Ils sont dégoûtés de voir qu’existent des hommes et des femmes capables de faire des choses qu’ils ne pourraient même pas imaginer en rêve. Les pauvres.

Avortement. (cf. « vie ».)

« Pour régler une situation de conflit, un être humain est tué. Et le conflit n’est jamais réglé. »
Mais si, il l’est ! C'est bien ça le drame.
Je suis pour l’avortement dans tous les cas. Celui de la femme violée ou malade, mais aussi celui de la pouffiasse qui en est à son sixième IVG parce que la pilule, ça fait grossir. Une telle créature ne mérite de toutes façons pas de porter un enfant en son sein siliconé. Sans doute faudrait-il la sanctionner (surtout dans nos pays où l’avortement est, malgré la contraception remboursée par la sécurité sociale, devenu un phénomène de masse), car l'avortement ne saurait être qu'un mal nécessaire, mais on ne peut obliger une femme qui ne veut pas être mère à l’être malgré elle.
Le problème, avec les anti-avorteurs, c’est qu’ils donnent l’impression que pour eux, la vie commence à la conception et se termine à la naissance. Le reste, ils s’en foutent. Le bien-être de l’enfant n’est pas leur problème. On arrache l’enfant au ventre de sa mère, celle-ci peut crever, et son bébé jeté à la poubelle peut grandir dans la poubelle, du moment qu’on a accouché, c’est l’essentiel, suivant !

Acquis sociaux

« Nous devons reconnaître aussi que le christianisme a toujours libéré les grandes forces de l’amour. (…) Goethe a dit : « Vint alors le respect envers ce qui est au- dessous de nous. ». De fait, c’est grâce au Christianisme que l’on a réglementé le soin des malades, pris en charge les faibles et créé toute une organisation de l’amour. »
Qu’un homme égale un homme, c’est la grande invention chrétienne – avec la définition de l’individu, l’égalité des sexes, le pardon des crimes, la révolution sociale, et la laïcité ("il faut rendre à César..."). Et l’on sait que c’est à la célèbre Lettre à Philémon de Saint Paul que l’on doit la future suppression de l’esclavage. A ceux qui rétorquent méchamment qu’il a fallu des millénaires pour établir tout ça concrètement et qu’encore ce n’est pas fini, on répondra qu’en effet, il a fallu des millénaires pour faire le bien et qu’il en faudra encore.

Avenir de l’Eglise.

« L’Eglise, elle aussi, nous en avons déjà parlé, prendra d’autres formes. Elle ressemblera moins aux grandes sociétés, elle sera davantage l’Eglise des minorités, elle se perpétuera dans de petits cercles vivants, où des gens convaincus et croyants agiront selon leur foi. Mais c’est précisément ainsi qu’elle redeviendra, comme le dit la Bible, « le sel de la terre. »

medium_cardinal_ratzingerc.jpgEn attendant la réconciliation des peuples pour laquelle Jean-Paul II a tant fait et à laquelle le futur Benoît XVI ne croit pas tout de suite. En voilà une différence entre eux !
« Le pape [Jean-Paul II] espère beaucoup, en fait, qu’à un millénaire de séparations suivra un millénaire d’unifications. Selon, disons sa vision, le Ier millénaire chrétien était le millénaire de l’unité chrétienne (…) Le II ème millénaire a été celui des grandes divisions. Maintenant, juste à la fin de celui-ci, nous pourrions, dans une grande réflexion commune, retrouver une nouvelle unité. Tout son effort œcuménique se situe dans cette perspective, qui relève aussi de la philosophie de l’histoire. Il est persuadé que le concile Vatican II, avec son « oui » à l’oeucuménè et son appel à l’œcuménisme se situe dans ce mouvement philosophico-historique. (…) Ainsi le pape est-il habité par l’espoir que les millénaires ont leur physionomie, que toutes les chutes de ce siècle et ses larmes, comme il le dit, seront à la fois recueillies et se changeront en un nouveau commencement. Unité de l’humanité, unité des religions, unité des chrétiens (…) Pour l’instant, je ne vois pas que cela soit encore bien près de nous."

Amour

"L’amour, c’est être dépendant de quelque chose qui peut m’être retiré ; il introduit donc dans ma vie un risque de souffrance. »D’où la haine que peut inspirer l’amour. Pourquoi aimer puisqu’on peut jouir sans aimer, puisqu’on peut prendre la vie comme on prend une pute ? Voilà ce qu’est exactement l’autre voie, l’autre « sens de la vie » : une jouissance indifférente, épicurienne, de l’existence, une bonté réelle mais distante, étrangère, stoïcienne. Plus que le mal, cette sagesse sans histoire est la suprême tentation – et peut-être le mal suprême : être bon sans amour et vivre heureux sans espoir. Qui ne l’a pas voulu un jour ? L’amour crée tant de problèmes ! L’amour, c’est du feu et du sang. Comme on devrait s’en passer…. Mais comme on ne peut pas s’en passer ! Rien à faire : au bout du compte, le néant nous intéresse moins que l’amour. Et le Christ, l’incarnation de l’amour, nous ramène au pied de Sa croix, quoi qu’on fasse. Nous sommes foutus ! nous sommes sauvés !

08/09/2008

Bernanos, la croix des âmes.

georges_bernanos.jpgC’est le divin monstre de la littérature française. Un auteur dont tout le mal qu’on dira sera toujours inférieur au bien qu’il nous a fait. Car, avouons-le, il faut d’abord apprendre à le lire, ce catholique fulminant, toujours survolté, toujours en colère, dont les engagements peuvent agacer et la verve tourner en rond. Parfois, l’intransigeance lasse, et la fureur perpétuelle ennuie. Mais quel homme ! Et quel écrivain ! En vérité, ce ténébreux voit clair. Cet hermétique dit les choses les plus simples et les plus réelles sur l’âme, l’enfer, la damnation. Confesserons-nous que nous lui devons une partie de notre conversion ? Et est-ce un mal de parler de soi quand on parle de Bernanos ? C’est qu’on l’a aussi détesté qu’on s’est investi en lui. Et on pourra le critiquer tant qu’on voudra, ce sera toujours lui le plus fort.

Mort et vie d’un démon de la sainteté

Il naît à Paris en 1888. Famille commerçante du côté du père, paysanne du côté de la mère. Enfance mystique. Jeunesse monarchiste. Réformé en 14, il s’engage quand même comme volontaire dans un régiment de hussards. Nombreuses blessures au champ d’honneur. En 1917, il se marie avec une descendante d’un des frères de Jeanne d’Arc dont il aura six enfants. Après la guerre, il reprend sa place dans l’Action Française, tout en collaborant aussi au Figaro, ce qui le brouille avec Maurras. Il ne supporte plus l’idéologie, et encore moins les compromissions avec elle (accords de Munich). En 1926, il publie Sous le soleil de Satan, premier roman mystique inspiré du curé d’Ars, qui sera couronné par le Grand Prix du roman de l’Académie Française. Suivront L’imposture, La joie, Un crime, Journal du curé de campagne - romans âpres, difficiles, parfois indigestes, mais qui touillent l’âme comme personne ne l’a fait avant et après lui. Des Baléares, où il séjourne, il assiste au début de la guerre d’Espagne et prend parti pour, puis contre Franco et les catholiques qui le soutiennent. Mais c’est au Brésil qu’il vivra les années de guerre dans une petite maison au creux d’une colline dénommée Cruz das almas, la Croix-des-âmes. C’est le temps des « écrits de combats ». Il soutient la Résistance et la France Libre. C’est aussi à cette époque qu’il rédige le roman le plus étonnant de la littérature française, Monsieur Ouine qui fait le bonheur des exégètes et des chercheurs d’énigmes ontologiques depuis soixante ans. A la Libération, de Gaulle le rappelle pour en faire un académicien ou un ministre, mais Bernanos, toujours aussi ombrageux et dégoûté par la médiocrité de ses compatriotes, préfère s’installer en Tunisie où il rédige les célèbres Dialogues des Carmélites. Avant de revenir à Paris pour y mourir en 1948.

Lire Bernanos ? C’est une épreuve. Comme tous ces chrétiens au service de Dieu, il est doté de cette empathie antipathique qui se fout d’être agréable ou joli, l’important étant de tenailler l’âme et de lui extirper ses démons. Tout ce qui détourne du salut (beauté, intelligence, morale) n’a pas lieu d’être. Le mal, c’est ce qui séduit. Lui sera l’auteur le plus antiérotique qui soit.
Alors, il faut y aller. Quatre voyages. Quatre romans (nos préférés). Quatre plongées dans l’abjection de la vie, car, comme le dit Bernanos dans Nouvelle histoire de Mouchette : « tout ce qui vit est sale et pue. »

Sous le soleil de Satan : damné à la place du damné.

Le problème de Bernanos, c’est la damnation. Contrairement à ce que pensait Dostoïevski, ce n’est pas la souffrance des enfants qui accuse la miséricorde de Dieu, c’est la souffrance des damnés. Qu’il soit de feu ou de glace, l’enfer est insoutenable à quiconque y réfléchit pour de bon. Tous ces tièdes qui se croient brûlants en affirmant tranquillement que l’enfer existe... Ont-il déjà été brûlés par une flammèche ? Allons donc ! Pour eux, l’enfer, c’est pour les autres. Mais Dieu a de l’humour et sans doute ne met-Il en enfer que ceux qui pensent que d’autres y sont. Car enfin, si, comme le disent les théologiens, l’enfer est indifférence, les élus du paradis peuvent-ils être indifférents aux suppliciés de l’enfer ? Et comment faire la fête avec les anges en entendant les hurlements d’en bas de votre mère ou de votre fils ? Les curés nous répondent en confession que c’est là « le mystère de Dieu », et nous rassurent en précisant que si le Christ a parlé, et plusieurs fois, de la « géhenne du feu », Il n’a jamais nommé quelqu’un qui y était. Selon la belle expression d’André Frossard, l’enfer existerait mais sans qu’il y ait personne dedans. Pas même Judas – pour lequel l’enfant Bernanos allait demander à son curé de paroisse de prier. Prier pour Judas, prier pour le suicidé, prier pour celui que Dieu a abandonné à sa liberté de se damner, la voilà, la suprême charité - celle de l’abbé Donissan.
Trop facile de ne se faire que crucifier pour nous ! Le Christ avait beau jeu sur sa croix d’attendre que son petit calvaire de trois heures et demie se termine. Prendre la place du damné, risquer le pal éternel d’autrui, c’est une autre affaire. Donissan est celui qui vient se faire damner à la place du damné. Il est le saint prêt à donner son salut pour un autre. C’est pourquoi il recherche Satan. Pour le comprendre, le connaître, et lui arracher les âmes - pour le doubler. Si le diable est celui qui mime Dieu, Donissan sera celui qui mime Satan. Pour cela, il lui faut se déshumaniser, tuer en lui l’espérance, et surtout « déraciner » sa joie - car la joie est toujours le fait de ceux qui oublient les souffrances des autres. Gare aussi à l’intelligence qui n’est jamais qu’ « intelligence avec l’ennemi », et dont toutes les formes, accommodement, égoïste, charité intéressée, faiblesse organisée, constituent autant de brèches par lesquelles le diable s’immisce en nous. « -Nous te travaillerons avec intelligence, susurre-t-il à Donissan lors d’une de ses apparitions. Aie souci de nous nuire. Nous te tarauderons à notre tour. Il n’est pas de rustre dont nous ne sachions tirer parti. Nous te dégraisserons. Nous t’affinerons ». D’où le recours à « la pieuse sottise » qui est le meilleur rempart contre l’intelligence infernale. Ne plus comprendre, ne plus jouir, ne plus être tenté. Seuls les sots et les imbéciles l’emportent sur le diable.
Au fond, la sainteté de Donissan consiste à tenter le désespoir sans tomber dans le mal – gageure folle, car, comme le lui fait remarquer l’abbé Menou-Segrais, ce supérieur que Donissan n’estime pas parce que précisément il est trop intellectuel, le désespoir est ce qui conduit « de la haine aveugle du péché au mépris et à la haine du pécheur ». Donissan a beau se perdre devant Dieu, il perd les âmes qu’il voulait sauver. Mouchette se suicide, le petit garçon ne ressuscite pas. Le seul espoir est que Dieu les sauve quand même. Comme Judas, Donissan a voulu presser Dieu. Echanger son salut contre la damnation d’autrui, c’est bouleverser l’ordre de la grâce, c’est forcer Dieu à accueillir un réprouvé, et Satan à prendre un élu. C’est se croire plus rusé que le diable et plus altruiste que Dieu. Mais « Dieu ne se donne qu’à l’amour », et Donissan, à force de trop d’altruisme, a manqué d’amour. Le sacrifice ne conduit pas nécessairement au salut. C’était aussi cela le piège de Satan.

Journal d’un curé de campagne : le Christ recrucifié..

Le Christ n’a pas assez souffert sur la Croix, tous les parents d’enfants morts vous le diront. Pour la comtesse, la haine de Dieu est le seul moyen qu’elle ait trouvé pour rester fidèle à son petit garçon. Mieux vaut être en enfer avec lui qu’au paradis sans lui. Aucune goutte de sang de ce dieu sacrificiel ne lui rendra la chair de sa chair. D’ailleurs, le Calvaire rachète-t-il quoique ce soit ? Comme nous la comprenons quand elle hurle au curé d’Ambricourt que « s’il existait quelque part, en ce monde ou dans l’autre, un lieu où Dieu ne soit pas – dussé-je y souffrir mille morts, à chaque seconde éternellement – j’y emporterai mon… (elle n’osa pas prononcer le nom du petit mort) et je dirais à Dieu : « satisfais-toi ! écrase-nous ! ».
Mais le curé sans nom fait face. Il sait que le blasphème est le langage de la souffrance, et que la haine de Dieu est encore un appel de Dieu. Il sait surtout qu’ à « celui qui dit une parole contre le Fils de l’homme, il lui sera fait rémission », et que la révolte contre le Christ n’est pas le blasphème contre l’esprit saint - qui, lui, ne sera pas remis. Cracher sur le Fils de l’Homme est « permis », c’est dire « non » au Saint Esprit qui est fatal. Aussi peut-il donner cette réponse sublime, une de celles qui retourne comme un gant la rage en apaisement : «Madame, si notre Dieu était celui des païens ou des philosophes (pour moi, c’est la même chose) il pourrait bien se réfugier au plus haut des cieux, notre misère l’en précipiterait. Mais vous savez que le nôtre est venu au-devant. Vous pourriez lui montrer le poing, lui cracher au visage, le fouetter de verges et finalement le clouer sur une croix, qu’importe ? Cela est déjà fait, ma fille… ». O révélation ! Tout ce que nous pouvions avoir de rage et de révolte contre le Christ est déjà du passé ! La croix a rendu ringards tous nos désespoirs, a consommé toutes nos peines – même celle de l’enfant mort ! Celui-ci nous attend au Ciel ! A quoi bon persister dans sa haine de Dieu ? A quoi bon refuser Sa grâce ? Après l’avènement du Christ, il faut être idiot pour rester en enfer. Car le Christ accepte qu’on le cloue, du moment qu’on se décloue.

Mouchette.jpgNouvelle histoire de Mouchette : le seul suicide remis.

Mouchette n’aime pas la musique. Car la musique, c’est l’ordre, la joie, la célébration de la création, et la reconnaissance accordée au créateur. La musique est ce qui dit « oui », « merci » et « encore » à la vie. Or, de la vie, Mouchette ne connaît que la misère, la saleté et les coups. Lui dire qu’il y a « autre chose », c’est lui dire que cette « autre chose » existe sans elle, c’est lui donner conscience d’une joie dont elle est exclue. « Chaque note est comme un mot qui la blesse au plus profond de l’âme, un de ces mots lourds que les garçons lui jettent en passant, à voix basse, qu’elle feint de ne pas entendre, mais qu’elle emporte parfois avec elle jusqu’au soir, qui ont l’air de coller à la peau ». Pourtant, lorsque M. Arsène se sera évanoui devant elle, elle se mettra à chanter pour lui, et s’émerveillera de pouvoir le faire. Chanter pour autrui, même pour un meurtrier, est le secret du chant. D’ailleurs, pour Mouchette, un meurtrier n’est pas plus répugnant que « les gens de ce village détesté, noirs et poilus comme des boucs ». Au contraire, il excite sa révolte. L’assassinat n’est qu’une vengeance sociale, voilà tout.
Quant à être violée par lui, ce n’est pas pire que d’être battue par son père. «Chez la plupart des filles de son espèce, la vie ne commence réellement qu’avec l’éveil des sens. C’avait été aussi pour Mouchette le temps des pires taloches, car le vieux avait sur ces choses la cruelle perspicacité particulière des rustres » (c'est nous qui soulignons). Comme chez Dostoïevski, l’enfant martyr est celui qui subit la violence familiale, « admise » par la société, autant que la violence criminelle, condamnée par cette même société. La société blâme qu’on viole ses enfants mais pas qu’on les batte. Or, pour l’enfant battu, les coups ne sont qu’une préfiguration (et non une prévention, comme le croient les braves gens) du viol. Il faut être un bourgeois ou un prolo pour penser le contraire. Donc, le père bat sa fille comme plâtre pour « prévenir » tout débordement sensuel, mais après son viol, la fille confondra coups en viol en une même gigantesque blessure – à la seule différence qu’elle méprisait son père mais continuera d’admirer M.Arsène.

C’est que Mouchette a vécu son agression autant comme une libération sociale que comme un pressentiment d’amour. Violée, elle est blessée et révélée. Et ne peut s’empêcher d’aimer l’unique homme qui a eu l’air de l’aimer. Grâce au violeur, elle est femme adulte qui peut enfin dire « merde » à son père. Désormais, « elle est seule, vraiment seule aujourd’hui, contre tous. » C’est son moment de gloire. Elle a un secret et une souffrance qui font d’elle une héroïne de roman. « Il lui faut un effort immense pour seulement comprendre qu’elle doit à sa déception d’amour une sorte de promotion mystérieuse, qu’elle est entrée ainsi du coup dans le monde romanesque à peine entrevu au cours de quelques lectures, qu’elle appartient désormais à ce peuple privilégié où les cœurs sensibles vont chercher, ainsi que l’amateur dans son vivier la truite la plus brillante, une belle proie pour leur pitié ».

Hélas ! Il s’avère que M. Arsène n’a pas vraiment tué le garde-chasse et qu’il s’est même réconcilié avec lui. Le criminel antisocial n’était qu’un voleur de poules, comme le cyclone qu’elle s’est imaginée traverser n’était qu’une simple averse. Rien de transfigurable dans ce qu’elle a cru vivre. Comme dans Madame Bovary, la médiocrité s’impose comme unique réalité.

Ne reste plus à Mouchette qu’à se suicider – car comme le lui dit la veilleuse des morts du village, la mort reste encore le seul espoir pour celui ou celle qui n’en a plus. Pousser une âme simple à se supprimer, c’est peut-être cela le péché contre l’esprit saint. Mais Dieu veille et ne laissera pas Mouchette passer du marais à l’enfer. « La même force de mort, issue de l’enfer, la haine vigilante et caressante qui prodigue aux riches et aux puissants les mille ressources de ses diaboliques séductions, ne peut guère s’emparer que par surprise du misérable, marqué du signe sacré de la misère. » Le suicide du misérable, comme celui de l’enfant, est le seul qui soit remis – le seul rappel de Dieu, peut-être. Et c’est pourquoi nous sommes soulagés que Mouchette meure dans une « eau insidieuse » qui glisse « le long de sa nuque » et remplit « ses oreilles d’un joyeux murmure de fête. »

Monsieur Ouine : l’anus maelström.


Pourquoi Monsieur Ouine est-il un livre si difficile à lire en même temps qu’il est, comme le rappelle Juan Asensio dans la Littérature à contre-nuit, « le chef-d’œuvre de l’écriture bernanosienne » ? Parce qu’il n’explique jamais rien de ce qu’il montre. Parce qu’il ne nomme pas ce qu’il énonce. On ne saura jamais si monsieur Ouine a tué le jeune valet des Malicorne, ni si Steeny a été violé par sa gouvernante. On ne saura pas, surtout, ce qui se passe dans ce village où toute transcendance semble abolie. Si l’espoir s’est retiré à Fenouille, personne ne s’en est rendu compte. L’essentiel est que la société puisse continuer à vivre comme si de rien n’était. La seule chose qui compte est qu’il n’y ait pas de scandale, car le scandale obligerait à sortir de son indifférence. Et c’est pourquoi le maire peut dire à la lettre que rendre la justice l’ennuie et que la victime d’un meurtre cause finalement plus de soucis que son meurtrier. «  Son crime ! qu’est-ce qui lui en reste, de son crime ! Qu’est-ce qu’une ou deux pauvres minutes dans la vie d’un homme ? Au lieu que les macchabées, ils ont le crime au ventre, les cochons ».

A cette crise morale correspond une crise du langage. La prouesse de Bernanos est d’avoir fait de son texte l’exact reflet de la vie apathique qui règne à Fenouille – et ces scènes bizarres, ces dialogues déments, qui échappent constamment à la compréhension du lecteur, sont comme autant de trous dans lesquels sombrent sens et parole. Le mal, c’est-à-dire le diable, c’est ce qui se fait sans se dire, c’est ce qui fuit tout ce qu’il provoque, c’est ce qui dégage dès les dégâts faits. C’est, comme le dit Bernanos, « l’ami qui ne reste jamais jusqu’au bout ».

Dans ce monde où l’on ne sait même plus si l’on souffre ou non, le cri désespéré de Steeny retentit comme le seul appel au secours : « Non, je ne suis pas libre, je-ne-veux-pas-l’être ». Voilà des tirets qui bouleversent. Etre libre, ce n’est pas choisir entre le bien et le mal (le credo petit bourgeois par excellence), c’est savoir qu’on a fait le bien ou le mal, qu’on a dit oui ou non. La liberté concerne moins l’acte que la conscience de l’acte. Steeny a cette conscience-là, et c’est celle-ci qui, même s’il s’en défend, le sauvera des griffes de ses mère et gouvernante, sinon de tous les habitants de Fenouille, zombies désubstantialisés par ce monsieur Ouine – fade démon du lieu.

Décrit comme gras, gros et gluant, monsieur Ouine ressemble d’abord à Tartuffe, cet étranger qui s’immisce dans une famille (ici, un village), et qui, profitant des faiblesses et des mesquineries de chacun, finit par devenir propriétaire des lieux. Sauf qu’à la différence du faux dévot, Ouine ne cherche pas à se faire passer pour un autre. Il n’est ni hypocrite ni dissimulateur. C’est « l’homme creux » dont parle Asensio dans ses travaux de dissection littéraire, qui aspire les êtres et les vide de leur joie et de leurs peines. «Quiconque l’approche n’a justement plus besoin d’aimer, quelle paix, quel silence ! L’aimer ? Je vais vous dire mon cœur : comme d’autres rayonnent, échauffent, notre ami absorbe tout rayonnement, toute chaleur. Le génie de monsieur Ouine, voyez-vous, c’est le froid. » Froid comme l’enfer. Lui-même se décrit sur son lit de mort comme n’ayant été qu’ « orifice, aspiration, engloutissement, corps et âme, béant de toutes parts », en un mot, anus maelström à travers lequel s’engouffrent toutes les âmes qui le rencontrent.
Aussi basses soient-elles, celles-ci n’en existent pas moins, alors que lui – et c’est là son aveu final, n’existe pas. A Steeny le désespéré qui lui dit qu’il n’y a peut-être rien, « absolument rien », il répond sans colère ni indignation : « s’il n’y avait rien, je serais quelque chose, bonne ou mauvaise. C’est moi qui ne suis rien ». Le non-être « qu’il est » a beau dévorer tous les êtres, il se rend bien compte que du fait même qu’il les dévore, ils existent, et que lui n’existe qu’en tant que néant qui les vide de leur être.

Si les voies de Dieu sont si impénétrables qu’on ne le dit, alors avoir rencontré Ouine aura permis à Steeny de faire la différence entre son être révolté à lui et le non-être révoltant des hommes creux. Et si la révolte consiste à dire « non » à Dieu, ce « non » est au moins une affirmation de soi-même - ce dont est bien incapable celui qui ne sait dire ni oui ni non[1], ni ouine ni non. Est-ce même par la révolte que l’on peut au bout du compte retrouver Dieu ? Après tout, si le gant s’est retourné à l’envers, il peut tout aussi bien se retourner à l’endroit – la grâce étant toujours prête à surgir derrière l’homme en passe de se damner. « L’expérience même prouve que la révolte de l’homme reste un acte mystérieux dont le démon n’a peut-être pas tout le secret. »
Le dernier mot de la révolte n’est peut-être pas celui du diable. Le voilà en plein, l’évangile bernanosien.

 

 

 

 

(Cet article paru dans Le magazine des livres n°10, à l'occasion  de la réédition  des oeuvres complètes  de Bernanos  chez Le Castor Astral sous la houlette de Gilles Bernanos, est une "reprise" revue et corrigée d'un ancien post sur Bernanos, "Bernanos  - des pages qui changent une vie", commis en mai 2005)

 

 



[1] Dans sa Littérature à contre-nuit (éditions A contrario), Juan Asensio doute que monsieur Ouine soit sauvé : « Je ne vois pas bien, écrit-il page 113, par quelle opération du Saint-Esprit la structure lacunaire, évidée, tronquée, négative de ce roman limite pourrait être investie d’une plénitude de sens, donc d’espérance… » Certes, Ouine en lui-même a assuré sa damnation, mais si l’on considère qu’il a permis à Steeny d’opérer, même négativement, la distinction entre lui, néant en action, et l’être, alors, il a servi, malgré lui, l’ordre de la grâce, alors peut-être il en fait partie. Dieu ne serait-il pas plus rusé que le diable ?

02/09/2008

La reprise II - Le temps des amours

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(Ce texte, paru dans Les Carnets de la philosophie en avril dernier, est une "reprise" relue et augmentée d'un ancien post sur Kierkegaard, commis en février 2007. Ordre de lecture : Le temps des amours, puis Imposteur et postillon.)



Le sens de la vie ? C’est ce à quoi nous tenons. Et ce à quoi nous tenons, c’est ce que nous faisons et refaisons sans cesse. C’est un mouvement perpétuel de notre volonté. Un leitmotive de notre âme. C’est lorsque nous voulons qu’une chose qui nous a plu revienne. Mais sommes-nous capables de l’accueillir ? Sommes-nous dans le même état d’esprit que lorsqu’elle nous avait convenu ? Gare aux souvenirs que l’on s’acharne à revivre. Gare au retour éternel des simulacres. Notre vie a changé mais nous lui imposons le même sens que celui de notre adolescence. Nous croyons avoir trouvé notre chemin alors que nous ne faisons que suivre indéfiniment celui qui nous a égaré – comme les Dupondt dans le désert. Pour l’auteur de ces lignes, une réflexion sur le sens de la vie ne pouvait passer que par la vie réelle, la sienne, autant que par la lecture édifiante de Kafka, Alain-Fournier et Kierkegaard. Et comme le maître danois, notre texte procèdera par sauts et redites, confessions honteuses et souvenirs heureux, associations d’idées et découverte de l’Idée.

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« Chaque matin, je dépouille toute l'impatience de mon âme et son effort infini ; peine perdue : à l'instant suivant, ils sont là de nouveau. Chaque matin je rase la barbe de tous mes ridicules ; peine perdue : le matin suivant la barbe est aussi longue. Je me révoque moi-même comme une banque annule un billet pour en mettre un nouveau en circulation ; l'opération ne réussit pas ! »

Kierkegaard, La reprise.

Le jeune homme attend l'orage. Il attend que quelque chose se passe en lui. Un appel. Un signe. Une métamorphose. N'importe quoi pourvu que ça change.  Qu'il se réveille un beau matin différent de ce qu'il était. Pas si différent que ça d’ailleurs mais mieux. Oui, voilà : qu’il soit mieux. Lui en mieux. Lui sans ses démons, ses misères, son éternelle acédie. Lui sans peines et sans efforts. Car que d'efforts  il faut pour être ! Il a beau serrer les dents, se perdre en prière ou compter jusqu'à trente-huit (son âge) quatre fois par jour (comme les quatre saisons, les quatre coins d’un carré, les quatre points cardinaux, les quatre mousquetaires), il reste toujours le même - un esthète dépressif et plein de TOC qui passe sa vie à attendre que celle-ci le prenne en main, alors que c’est lui qui devrait le faire. Mais il a beau se lever tôt, l'avenir ne lui appartient jamais. Autant dormir jusqu'à midi ! Ce qu'il fait d'ailleurs, de plus en plus. Au moins ses journées sont plus courtes, donc moins souffreteuses. Comme tout est long, compliqué, et difficile pour lui ! L’on dit que l’on accouche dans la douleur, mais même dans la douleur, l'on n’est jamais sûr d’accoucher. L'on avorte en permanence. Alors, on retourne aux endroits où l’on a cru être heureux. Berlin. Nice. Copenhague. Hélas ! Cela ne marche pas non plus. Les souvenirs sont là mais c’est nous qui n’y sommes plus. La porte de Brandebourg ne s’ouvre plus. La baie des Anges est splendide mais ennuyeuse. La petite sirène a l’air de se foutre de nous. Qu’est-ce qu’on fait là d'abord à vouloir refaire tout comme avant ? Les mêmes gestes, les mêmes promenades, le même café. Ca reste beau et bon mais ça ne revient pas. C’est loin. C’est mort. A moins que cela nous qui le soyons. Zombie.

C’est que la reprise n’est pas plus une remémoration qu’un retour en arrière.  La reprise n’a rien à voir avec la nostalgie. La reprise n’est pas un rêve éveillé - c'est-à-dire un rêve qui « marcherait ». A moins que l'on s'enivre pour de bon au café. Alors là, oui, ça marche. Blanches, blondes, brunes, poires et  prunes. Toute une vie dans un verre ! Toutes les vies que j’ai cru revivre  dans ces états… Le passé qui devient le présent, le présent qui devient l’avenir, l’avenir qui devient le passé, et tout qui recommence, et tout qui recontinue. « Mes » trois années de classes prépa à Nice. « Mon » lycée Massena. « Ma » classe d’hypokhâgne. Emile Gorcca, le charismatique prof d’histoire, sans doute Lion-Gémeaux, qui, avec sa voix de stentor et ses brimades drolatiques, nous faisait autant rire que peur – « la chronologie, Cormary, la chronologie, et non pas l'astrologie ! » ou quand il rendait une copie particulièrement défectueuse – « eh bien, monsieur Corps de Sainte Marie, ce n’était pas particulièrement la grâce, cette Troisième République, pour vous, n’est-ce pas ? » Edmond Laro, le prof de français, ultra doué et ultra sensible, qui semblait plus malheureux que nous quand il nous remettait une mauvaise note – «  Cela aurait mérité un quinze, un seize, un dix-sept même, mais vous avez sabré votre plan, mon pauvre Cormary, vous avez tout fait pour que je vous enlève six, huit, dix point. Sciemment, comme ça, pour me contrarier… Mais pourquoi faites-vous ça ? Vous méritez tellement mieux que d’être simplement vous » Et Meuboul, l'affreux Meuboul, le prof de géo qui faillit ne pas me faire cuber. En classe, il feignait de m’encourager, alors que pendant les conseils de classe, on me l’a dit, il faisait tout pour m’enfoncer – sale jésuite, pire que moi ! Il y avait aussi madame Daubigné, la spécialiste de Rachilde et de Gide, et qui avait fait de moi une sorte de chouchou – « tout à fait, Pierre-Antoine, contrairement à vos camarades, vous avez bien vu que dans ce passage des Faux-monnayeurs, le pervers n'est pas du tout celui qu'on croit.... » Elle était belle, grande, ample, rousse, et avait tout de la rassurante bourgeoise qui prend sous son aile les élèves de sa caste et exaspère les autres. Evidemment, je l'adorais.

Même les professeurs des autres prépas, je m’en souviens. David Quacker, le professeur d’anglais, magnétique et pervers, l’homme le plus craint, donc le plus fascinant, du lycée, sorte de Séverus Rogue dont toutes les filles (et certains garçons) tombaient amoureux. Hélène Fillol, la sublime prof de biologie des Véto, pour qui tout le monde se serait fait basset, siamois ou boa constrictor. Et Sampiero, bien sûr, le secrétaire de l’école, irascible avec les lycéens, bonhomme avec les khâgneux, et mascotte du lieu.

Certains sont morts, la plupart sont partis en retraite, mais il en reste quelques uns qui continuent de dispenser leurs cours, toujours dans les mêmes salles, toujours avec les mêmes gestes. Surtout, il y a des condisciples qui sont aujourd’hui les collègues de nos anciens professeurs. Entre leur dernier exposé et leur premier cours, ils n’ont pas vu leur vie changer. Comme je les envie ! Moi aussi, j’aurais voulu rester toute ma vie à Masséna, jouer indéfiniment au jeu des perles de verre comme Tégularius à Castalie dans le roman de Hermann Hesse. Avec le cher Emmanuel Harter, mon grand camarade de ces années-là, mais qui, hélas, ne dépassa pas la première année d’hypokhâgne (Meuboul avait réussi à le faire virer, lui !) Comme moi, il venait du lycée Saint-Exupéry de Saint-Raphaël, mais là-bas, nous nous snobions cordialement. Son look à la Robert Smith avec sa mèche pendante sur le visage, ses airs de poète-musicien-qui-confie-tout-à-sa-gratte me le rendaient fort antipathique. Ce n’est qu’à Nice que je découvris qu’il était un garçon intelligent et sensible, fin lecteur de La Fontaine comme de Lou Reed. Après son échec en Hypokhâgne, il quitta Nice pour devenir chanteur et y revint en tant que professeur des écoles. Entre temps, j’avais passé ma maîtrise de philosophie sous l’égide de Clément Rosset et j’étais monté à Paris poursuivre des études que je n’ai jamais rattrapées. Depuis, nous ne nous sommes vus qu’une seule fois, avec sa copine (la même qu’à Masséna), dans leur agréable studio tout blanc du vieux Nice. Avec plaisir, mais sans renouvellement amical. Aucun de nous n' avait réellement changé mais nous n'avions plus grand-chose à nous dire. Ce n’est qu’à Masséna que notre duo avait un sens. Ces amitiés que je laisse mourir quand mes amis n’habitent plus près de chez moi, aussi. Didier qui me disait un jour que lui ferait « des kilomètres pour un copain », et que je pris plaisir à consterner en lui répondant, un peu ridicule, que pour moi, « comme pour Proust », l’amitié n’était qu’une perte de temps. Juste retour des choses - c'est moi qui, pendant toutes ces années, fut pour l'amour une perte de temps. Pour autant, on ne peut dire que je ne fus pas obsédé par le beau sexe. Mais une timidité maladive, mêlée à des désirs inavouables, et l'absence totale de flirt jusqu’à trente ans, firent croire à mon entourage que je pouvais être homosexuel. Quelle ironie !

Toutes ces filles dont je me suis fait l’ami parce que j’étais amoureux d’elles. Karine Führ, la brune hitchcockienne qui sentait toujours bon et avait une sifflante merveilleuse dans la voix. Un mercredi sur deux, nous passions trois heures au téléphone à tenter, entre fous rires et digressions infinies sur nos camarades, de faire notre version d’anglais – à deux, nous n’avons jamais dépassé cinq, je crois. Suzanne Ficci, la grande blonde brutale et magnifique, qui faisait un peu épouse de Viking, et qui avait tout l’air d’avoir les mêmes goûts honteux que moi. Un jour, elle apporta en classe un album de Eric Stanton, et pendant la pause du cours de français, elle l’ouvrit sur son pupitre avec une certaine ostentation. Comme j’étais, ce matin-là, assis à côté d'elle, je pus tout voir, photos, dessins, couleurs, hommes en sang, femmes en transe, fouets brandis, chevelures de feu, talons aiguille dans le cul. Elle vit que je vis tout, je vis son regard ravi, presque reconnaissant… mais au lieu de lui rendre le mien, au lieu de rougir dans ses yeux, au lieu de lui dire un mot qui aurait pu changer notre vie, je me détournai du sien et me mis à fixer un coin de la classe. Elle soupira, ferma le livre, le rangea, et je sentis, sans le voir, le sourire de mépris qu’elle m’envoya dans la nuque. Une minute après, Laro avait repris son cours sur les Salons de Diderot, elle reprenait ses notes, et je sentis poindre en moi un remords rageur et rongeur qui en vérité ne m’a jamais lâché. De même, il n’y a pas un jour où je ne me souvienne du front, des yeux et du nez de Marie Fernandez (que de F !), la première et avant-dernière grande passion platonique de ma vie (la dernière, je vous en parlerai une autre fois !) Elle aussi avait fait ses « années lycée » à Saint-Exupéry, et nous avions même fait une Seconde ensemble. Mais, comme avec Emmanuel, je ne lui adressai pas la parole une seule fois en ce temps-là. Heureusement d’ailleurs, car sans le masque de lettré trouble et brillant à la Thomas Mann que j’allais me trouver quelques années plus tard, elle m’aurait jugé, avec raison, disgracieux et désagréable (la timidité ne rend pas aimable) Il faudra un jour écrire le Golgotha des timides. Chère Marie-Carmen, il n'y a pas un jour où je ne pense à toi et aux vies surhumaines que nous aurions pu vivre.  Ton visage à la fois plein et diaphane, quelque chose de Taureau dans la poitrine et de Scorpion dans le regard - mais un bassin de Bélier à coup sûr ! Ta présence (espagnole) que je humais dix lieues à la ronde, ta voix de harpe,  ton intelligence merveilleuse et moqueuse des êtres et de la vie, si tu savais toutes les heures que j’ai passées à te parler dans le vide de mon studio niçois… et parfois encore à Paris. A vrai dire, tu étais bien trop belle et bien trop « adulte » pour moi, et tu n’aurais su que faire de ma trop sensible personne. Sais-tu pourtant que j'ai encore dans mes cartons une devoir de géographie qui t’appartient ? Et corrigé par Meuboul ! (Décidément, il ne nous lâche plus, celui-ci !) Comme nous avions fini par devenir amis, et les meilleurs du monde, tu avais eu la gentillesse de me prêter ta copie (toujours excellente, ma chère Hermione !) afin que je m’en inspire pour la mienne. Je ne sais d'ailleurs si je me suis jamais acquitté de ce concours blanc, mais ce qui est sûr, c'est que je n'ai jamais eu l'occasion de te rendre cette copie - dont l'encre et le papier ont encore ton odeur. Enfin, je dois me l'imaginer. Pense ce que signifie pour moi avoir quelque chose de toi, quelque chose de tamain... Comme je t’ai aimé, Marie, et comme j’ai aimé t’aimer ! D’ailleurs, je t’aime encore puisque je ne t’ai jamais possédée.

Il n’empêche. Nous fûmes très proches à cette époque. En tant qu’anciens de « Saint-Ex », c’est tout naturellement qu’Emmanuel, toi et moi, nous nous retrouvâmes à Masséna, et pour constituer bientôt, à ma grande joie, le trio de choc de la classe. Le punk, l’andalouse et le Mort à Venise plein de secrets – tous les trois apparemment plus mûrs en expérience, en existence et en littérature, et dont les autres rechercheraient bientôt la flatteuse compagnie. Les modes littéraires que l’on lançait dans la classe. Je me rappelle qu’un mois tout le monde s’était mis à lire Thomas Mann, Gombrowicz et Georges Bataille, à notre exemple ! Ce qui plaisait aussi, c’était qu’on paraissait plus fort par rapport à la « pression » qu’exerce une classe prépa. Pour la plupart, c’était une galère quotidienne, alors que pour nous, c’était un paradis – même si nous n’avions pas les meilleurs résultats, loin de là. Mais disons que nous avions réussi à mettre de l’amusement dans des situations censées déstabiliser l’élève (les fameuses « colles » par exemple) et à rire franchement des « brimades » de Gorcca, qui, parfois, en faisaient pleurer certaines - quel salaud impayable tout de même ! « De quoi vous plaignez-vous Georgette ? Vous avez eu deux sur vingt, bon, évidemment, vous avez toutes les raisons de vomir, mais dites-vous qu’au moins, vous avez doublé votre note depuis la dernière fois. » Non, Marie, Emmanuel et moi, c’était le plaisir immense, aristocratique, béni des dieux, de la complicité.

Bien entendu, ceux qui nous ont connus à cette époque ne seront pas forcément d’accord s’ils me lisent, et diront que j’enjolive à notre avantage, sinon au mien, un groupe comme il y en avait beaucoup dans la classe et qui n’influa en rien sur celle-ci. Quant à « nous admirer », c’est sans doute moi qui me mire avec indécence en essayant de récréer des souvenirs glorieux. On me fera même remarquer qu’il n’est pas sûr du tout que Marie et Emmanuel aient vécu cette époque sous un mode aussi romanesque que le mien - et qu’en outre, Marie, comme Suzanne et Karine, trouveraient indécent, sinon salissant, que j’ai pu oser, même de loin, les « aimer ». D’ailleurs, l’amour… Ce n’est finalement ni avec Emmanuel ni avec moi que Marie sortit, mais bien, la seconde année, avec l’un des « cubes », Alexis Bachovski, le Jude Law de la classe, Stavroguine élégant et racé contre lequel personne n’aurait pu lutter. Il est sûr que c’est lui et non moi qui a compté pour elle à cette époque – mais il n’est pas certain qu’elle ait compté pour lui comme elle a compté pour moi. Quoiqu’il en soit, le souvenir n’est jamais une reprise et celui que j’étais en train de forger serait bel et bien une méprise fantasmatique… et diffamatoire, car quelle mouche m’a piqué d’évoquer mes pseudo « copaindavant » ? En suis-je encore à espérer, dix-huit ans plus tard, les faveurs d’anciennes condisciples idéalisées ? Décidément, même en m’engageant sur Kierkegaard, je ne sais parler que de ma bite en jachère et de mon gros cul frustré.

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Au moins comprendra-t-on que la reprise, la vraie, n’a rien à voir avec ces répétitions de piteux Peter Pan. La reprise ne relève en effet pas plus d'un pays imaginaire dont on est le héros que d’un retour au bercail où l’on se plaît à croire que les gens qui nous ont connu nous ont adoré ! Ce n’est pas parce que l’on reprend le petit chemin des bois qui mène au château d’Yvonne de Galais que l’on revivra le bonheur  de cette nuit magique pendant laquelle l’on a rencontré celle qui a cristallisé notre existence. Cela, c’est le drame du Grand Meaulnes, le grand spécialiste des reprises ratées, le rêveur qui croit dur comme fer que refaire les mêmes pas, revoir les mêmes gens, respirer le même air, suffisent à ressusciter le passé. Pauvre frère d’impuissance ! Pas plus qu’une madeleine, une reprise ne se suscite  « techniquement ». L'orage n'arrive pas dans ces conditions, et même quand il arrive, ce n’est jamais celui-là - et l’on se retrouve gros-jean comme devant. Au lieu de s’acharner à revivre ce qu’il a déjà vécu, Augustin aurait dû tenter de vivre sa nouvelle vie. Aimer maritalement Yvonne plutôt qu’aimer son souvenir. Vivre tout de bon avec elle au lieu d’aller à la recherche désespérée de son imbécile de beau-frère. Mais non, il a voulu à tous prix retrouver son passé enchanté et n'a réussi qu'à en détruire l’enchantement.

La vérité est que la reprise de l’homme se fait par la femme. La femme sauve l’homme de lui-même et l’homme sauve la femme d’elle-même. Que serait-ce d’ailleurs qu’une femme qui ne reprendrait pas l’homme dans l’amour? « Une hommasse », bien entendu. La féminité est sacrifice ou n’est pas, écrit Kierkegaard contre toutes les suffragettes de son époque[1]. Dieu a voulu que chacun des deux sexes se reprenne dans l’autre. Sinon, c’est l’altérité impossible, le moi haïssable, l’onanisme du désespoir, l’instant comme seul temps.

L’instant - le temps du célibataire par excellence. Comme le dit cet autre K. avec une terrifiante lucidité introspective, « le célibataire n’a que l’instant ». Le célibataire vit en dehors de sa famille, de son clan, du monde. Il est comme un trapéziste au-dessous du vide, seul sur sa barre, et risquant de tomber à tout instant – sans filet, sans vagin, sans rien. Encore ne l’admire-t-on pas comme on admire un trapéziste. Au contraire, on a beau s’en défendre, on le méprise un peu, ce type qui ne baise jamais, donc qui est imbaisable. Même avec les putes, il reste sur le tapis. Il a mauvaise mine, un air déplaisant, un regard qui fuit comme tous les gens qui se masturbent trop. Nos grands-parents avaient raison : la masturbation rend sourd et aveugle… à l’autre ! Tant mieux si le jeune homme solitaire en crève ! Il n’avait qu’à se reprendre.

-Et pourtant, il l’a aimé.

-Oui, mais il ne l’a pas épousée.

-Il ne se sentait pas assez mûr.

-Il aurait dû. Le mariage, c’est la reprise de l’amour.

Sexe, seins, yeux (âme). Femme, enfants, Dieu. Esthétique, éthique, religieux. Chacun de nous se doit de sauter de stade et de stade. Au minimum le premier. Car ce misérable esthète qui ne décolle pas de l'éros (avec ses variantes, le vin et la musique) et sombre dans la dépression (qui n’est rien d’autre que la forme psychologique de la damnation) rate sa vie et ratera sa mort. Suit l’homme de l’éthique qui s’arrête au mariage, aux enfants, et aux visites chez les beaux parents. C’est le plouc, le beauf à qui l’espèce suffit, mais qui, au moins, a rempli ses devoirs d’homme. Enfin, apparaît l’homme religieux, le seul qui dépasse les attachements humains, filiaux, et s’ouvre à l’amour de Dieu. Pour Kierkegaard, c’est l’homme accompli - l’homme repris par le Christ.

Encore que… L’on peut s’arrêter à l’enfant – quoi de plus religieux que l’enfant ?

Dans Le Grand Meaulnes, Augustin a bien eu une fille avec Yvonne – mais dans un premier temps, il l’abandonne, comme sa mère, à son ami François. Et quand il revient, c’est pour l’emporter avec lui, sans tenir compte des liens qui se sont noués entre l’enfant et son père de substitution. En fait, Meaulnes ne reprend sa fille que pour répéter ses aventures avec elle – au risque d’en faire une Ligéia, pauvre enfant ! Dans La reprise, Constantin ne fait pas mieux. En s'abîmant dans la répétition des choses passées, il rate la reprise – c’est-à-dire le renouvellement de son existence. Dès lors, il doit se faire sournois s’il veut survivre dans son entourage. Parents et amis l'enterreront bien un jour, mais pour l’instant, il doit leur complaire. Ne pas mourir, mais faire comme s'il était mort. Qu’attend-on d’un fils ? Qu’il réussisse socialement et sexuellement sa vie. Qu’il ramène des bonnes notes du lycée autant que des petites amies. S’il est vraiment trop nul en classe, on lui donnera des cours particuliers. S’il n’a pas l’air non plus de briller dans l’altérité, on… on sera bien embêté. Surtout aujourd'hui, où les bordels ne sont plus subventionnés par les familles,  où les voisines ne dépucellent plus les jeunes gens à la discrétion des parents, et où le mariage, surtout, n’est plus de saison - sauf pour les homosexuels. Quand même, on le regarde d’un drôle d’œil, ce jeune homme qui n’est plus si jeune mais qui semble inapte au mariage, étranger à l’amour, toujours seul.  Il ne peut devenir un Epoux ? Il deviendra célibataire – statut qui a l’air d’en être un, mais qui, profondément, est la condition de toutes les misères. Le célibataire, en effet, c’est celui qui va avoir le monde contre lui, et même lui contre lui. Le célibataire, c’est celui qui se dévore lui-même. Kafka a tout dit là-dessus :

« Pour celui-ci, il est déjà bien content s’il parvient à maintenir sa personne physique, d’ailleurs pitoyable, à défendre les quelques repas qu’il prend, à éviter l’influence des autres, bref, s’il conserve tout ce qu’il est possible de conserver dans ce monde dissolvant. Mais ce qu’il perd, il essaie de le regagner par force, fût-ce transformé, fût-ce amoindri, ne fût-ce même son ancien bien qu’en apparence (et c’est le cas la plupart du temps). Sa nature relève donc du suicide, il n’a de dents que pour sa propre chair, et de chair que pour ses propres dents. Car sans un centre, une profession, un amour, une famille, des rentes, c’est-à-dire sans se maintenir en gros face au monde – à titre d’essai seulement bien sûr,- sans décontenancer en quelque sorte le monde grâce à un grand complexe de possessions, il est impossible de se protéger contre les pertes momentanément destructrices. Ce célibataire avec ses vêtements minces, son art des prières, ses jambes endurantes, son logement dont il a peur, et avec tout ce qui fait d’autre son existence morcelée, appelée à ressortir cette fois encore après longtemps, ce célibataire tient tout cela rassemblé dans ses deux bras, et s’il attrape au petit bonheur quelque infime bibelot, ce ne peut être qu’en en  perdant deux qui lui appartiennent. » (…)[2]

La solution, c’est Job.

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[1] Tout cela ne choquera que le législateur féministe, « hégélien » s'il en est, c’est-à-dire celui ou celle qui n'a des rapports homme-femme qu’une vision sociale, historique, morale, égalitariste, c’est-à-dire qui ne considère ces rapports que comme purement extérieurs. Or, ceux-ci sont précisément intérieurs et relèvent d'une réalité singulière, asymétrique et amorale par excellence. La relation homme-femme dépasse en effet largement le cadre féministe ou antiféministe dans lequel notre hégélien veut l’enfermer. En fait, celui-ci a le tort de prendre souvent trop au sérieux les discours des uns et des autres et de confondre ce qui est légal avec ce qui est réel. Piégé lui-même par la catégorie de l’intéressant,  il ne comprend pas que l’intéressant n’est pas tout dans ce monde. Notre féministe manque en ce sens de féminité, car la féminité, c’est précisément la suspension de l’intéressant, soit du discours masculin. Comme le dit si bien Kierkegaard lui-même : « Si un homme s’est égaré du côté de l’intéressant, qui pourra le sauver, sinon précisément une jeune fille ? Mais ne pêche-t-elle pas, elle aussi, en le poussant de ce côté-là ? (…) Une jeune fille devrait précisément être assez prudente pour ne jamais jouer avec l’intéressant. La jeune fille qui le fait perd toujours, du point de vue de l’idée : car l’intéressant ne se laisse jamais re-prendre. Mais celle qui ne le fait pas, celle-là gagne toujours », et un peu plus loin : « Une jeune fille qui veut l’intéressant devient le piège, où elle se prend elle-même. Une jeune fille qui ne veut pas l’intéressant, croit, elle à la reprise. » Sauver l’homme de lui-même, pour la femme, c’est d’abord ne pas prendre au sérieux les élucubrations de la dialectique masculine. Pour ce faire, elle comprendra vite qu'il faut lui laisser, non le pouvoir, grands dieux, mais la croyance au pouvoir. Il suffit de voir comment fonctionnent  les familles pour se rendre compte quela « loi du père », le « pouvoir patriarcal », sont des fadaises auxquelles n’ont jamais cru que les niais et les féministes. Certes, c’est le roi qui légifère sur la peine de mort mais c’est la reine qui fait couper les têtes – comme dans Alice au Pays des Merveilles. Royauté officielle des pères, fascisme officieux des mères.

[2] Franz Kafka, Journal, Le livre de Poche, Biblio., p 10 et suivantes.

La reprise II - Postillon et imposture

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« Non qu’il dise une chose et en pense une autre ; mais parce qu’il pousse à l’extrême sa pensée, en sorte que, faute d’être saisie avec la même énergie, elle apparaît, un moment après, tout autre. »

Kierkegaard, La reprise.

Donner une résonance secrète aux choses, ouvrir une quatrième dimension au monde, ausculter l'existant. Pour l'être grossier, « tout d'une pièce », cette auscultation n'est rien d'autre qu'hypocrisie et leurre. A son bon sens, univoque et concret, les résonances ne sont que des arrangements, les échos des mensonges, le perspectivisme une sophistique honteuse. Et ne lui parlez pas de la « dialectique », cette élégante duplicité. Non, pour lui, soit le vrai est tautologique, soit il n'est pas. Si vous souffrez, c'est que vous souffrez, si vous jouissez, c'est que vous jouissez - mais pas les deux, jamais, à moins, bien sûr, que vous ne soyez tordu. Dans ce cas-là, il faut vous soigner. « Ca c'est ben vrai ça ! » Pauvre Kierkegaard qui rejetait de toutes ses forces l'hégélianisme mais que le charbonnier de la foi ou la mère Denis rejetteront comme hégélien ! Ah, il n'est pas facile d'être complexe et cohérent lorsque l'on confond votre complexité avec de la complication, et votre cohérence avec de la suffisance. Vous dites une chose, « ils » en comprennent une autre. Ou pire : « ils » la comprennent de travers et vous la retournent contre vous ! Comment leur faire admettre aussi que les choses ne sont pas symétriques ? Qu'il y a du même et de l'autre en chaque chose ? Que le réel n'est ni simple ni double mais impair ? Voyez l’Ecclésiaste. Dans votre grande sagesse, vous plaidiez à la fois pour l'objectivité et la subjectivité, mais voici des « objectifs » qui ne croient pas en vous et des  « subjectifs » qui y croient trop - sans compter les adeptes de la pensée Queer pour qui objectif et subjectif, singulier et pluriel, masculin et féminin, ne sont que des concepts interchangeables. Même pas des concepts d'ailleurs, non, des genres. Tout est genre, la voilà la pensée ultimate d'aujourd'hui, le credo métro bobo sexuel,  la vérité tendance – « Think different, think indifferent ». Encore que cette notion de « vérité » n'aille pas non plus de soi. Trop réactionnaire. Trop Paternel. Trop Répressif - et remarquez que je n’ai pas écrit « paternelle » et « répressive » comme la règle des terminaisons l’aurait exigée, car pour les femmes savantes de ce début de siècle, pas question de mettre ces adjectifs, si odieusement masculins, au féminin. Le langage aussi est un genre qu’il faut faire évoluer dans le sens du progrès. Comme dit Philaminte, l’humanité féministe moderne se doit de plaider pour «  le retranchement des  syllabes sales qui dans les plus beaux mots produisent des scandales ». Mais alors, comment dire le vrai sans retomber dans la Vérité (sinon le Divin brrrrrrrrr....) ? C'était un problème pour Derrida, ça.  Et bien, on s'arrangera. On dira le vrai mais en montrant bien qu'on n'est pas dupe. On le dira  « barré ». Et on sera barré d'ailleurs. « Ca, c'est ben vrai ça ! »

*

Donc, le jeune homme souffre. Il n'arrive à rien. Tout dissone en lui. Aucun écho. Aucune harmonie, aucune mélodie. En lui, tout revient en lui. Donc meurt. Il passe sa vie à mourir en lui. Alors qu'il se sent tellement fait, et comme tout un chacun, pour l'éternité. Mais l'éternité... Pour quelqu'un qui n'arrive même pas à être en devenir, c'est... très loin ! Si au moins, il était un cor de postillon ! Mais non, même pas. Vive le cor de postillon ! Le seul instrument dont on n'est jamais sûr de tirer le même son. Alors que celui qu'on tire de lui est toujours affreusement le même, et si laid. Le voilà qui désespère :

 

« Continue sans désemparer, toi, drame de la vie, que nul ne peut appeler comédie, nul tragédie, parce que nul n'en voit la fin ! Continue, sans désemparer, toi, drame de l'existence, où la vie n'est pas donnée de nouveau, pas plus que l'argent ! Pourquoi personne, jamais, n'est revenu de chez les morts ? Parce que la vie ne sait pas captiver comme le sait la mort, parce que la vie ne possède pas la persuasion comme la mort. Oui, la mort persuade à merveille, pourvu qu'on lui laisse la parole sans répliquer. »

La vie comparée à du fric, la mort plus bandante que la vie - et la femme qui ne vient jamais. Pas de doute, le jeune homme va mal. Mais peut-être est-ce lui qui, au lieu de se plaindre, devrait aller à la femme. Hélas ! Les seules femmes qu'il a jamais eues sont celles qui sont venues à lui sans lui demander son avis,  alors que celles vers qui il est allé ne l'ont pas reçu. « Ecoute, Pierre, je t’aime beaucoup, mais en tant qu’ami, tu comprends ? » Non seulement le premier pas lui a coûté des larmes et du sang, mais en plus il a été interdit du second ! Ca valait bien la peine, à l’esthète, d'essayer d'être un homme ! Autant retourner sur Redtube le reste de la vie dans ces conditions ! Ah mon cher Constantin, qu'adviendra-t-il de nous ?

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La solution, c’est Job. « Si je n’avais pas Job ! » hurle le jeune homme intérieurement. Oui, si nous n’avions pas Job, comment pourrions-nous supporter ne serait-ce qu’un dixième de nos misères ? Job est celui qui nous apprend à souffrir sans souffrir de notre souffrance. Ici, âmes coupables s'abstenir. Souffrir de tout, sauf d’être coupable, voilà qui est proprement infernal pour le diable, et totalement immoral pour les hommes. Souffrir de tout sans se sentir puni, voilà qui est folie en l’enfer et scandale sur la terre. Souffrir innocemment ! Mentalement impossible ! Et pourtant, c’est ainsi que le Christ a souffert. Rappelez-vous, La passion du Christ de Mel Gibson, Jésus fouetté jusqu’à l’écorchement, crucifié jusqu’à l’écartèlement, mais au fond, se portant comme un cœur, comme si les coups glissaient sur lui et que les clous le chatouillaient. Quand on ne souffre pas de soi, on ne souffre pas – c’est ce qu’il faut comprendre. Quand on ne souffre pas de son âme, on peut oublier qu'on souffre de son corps. Ainsi Job. Il subit les pires injustices, connaît les pires tourments mais est encore capable de dire « Le Seigneur a donné, le Seigneur a ôté, que le nom du Seigneur soit loué ! » Job est l'homme du non-ressentiment absolu. Incapable d'en vouloir à quelqu'un ou à lui-même, incapable de faire de sa douleur une raison de haïr la vie - alors que moi, il suffit que je me coince le doigt dans la porte pour avoir envie que la terre explose ! Par-dessus tout, Job se fout complètement de ce que ses « amis » lui disent - que Dieu est un salaupio absolu, ou que lui-même a dû malgré tout faire quelque chose de mal, car comment supporter toutes ces douleurs sans porter plainte contre X ? Il faut que la douleur ait un sens pour que la vie en ait un ! Sauf que Job, est à mille lieux de légiférer sur ses souffrances. Pire, « Il prétend être en bonne intelligence avec le Seigneur ; il sait qu’il n’est pas coupable, mais qu’il est pur, au plus intime de son cœur, où, de plus, le Seigneur le sait avec lui ; et pourtant l’existence tout entière le réfute. Là se trouve la grandeur de Job : la passion de la liberté chez lui n’est pas étouffée ni adoucie par une fausse expression. » Aucune mauvaise foi en lui, c'est-à-dire aucune « dialectique » dans ses chagrins. Job pleure toutes les larmes de son corps, mais jamais contre lui-même et jamais contre Dieu. Et c’est le diable – le dialecticien- qui doit s’arracher les cheveux. On l'oublie souvent, c’est le diable qui souffre le plus dans le livre de Job - le diable et les « hommes » qui se demandent comment Job tient le coup en croyant à l’amour de Dieu de manière aussi absurde. Ce qu'ils ne comprennent pas, c'est que Dieu nous aime même si nous ne nous aimons pas. Avoir la foi, c’est croire que Dieu est toujours avec nous et non avec nos afflictions. Et c’est le plus difficile tant nous sommes convaincus que le mal est contre nous ou pire que nous sommes le mal. Etre chrétien, c'est reconnaître que si le mal est en nous, il n’est pas nous. Exactement comme Dieu d’ailleurs. Dieu est en nous mais Il n’est pas nous. Si cela était, cela signifierait que l’amour de Dieu revient à l’amour de soi-même. Or, le moi est haïssable et ma seule chance d’aimer, c’est aimer autre que moi.

*

« Père céleste, ne sois pas avec nos péchés contre nous, mais avec nous contre nos péchés. »

écrit Kierkegaard dans son Journal en août 1847. Prière immense capitale, bouleversante, qui m’accompagne depuis des années et a contribué à ma reconversion. C’était en 1996. Sans cette phrase que je me suis répété des milliers de fois, je ne sais pas ce que je serais devenu, je ne sais même pas si je serais là…

- Mais si, vous seriez là ! Tous vos petits problèmes dépressifs, « suicidaires » de votre période vingt-cinq – trente ans, allons-y puisque cela vous fait plaisir, n’ont jamais été vécus que sur un mode d’épanchement lyrique odieusement complaisant et destiné à faire votre intéressant.

- Ah, voix off ! Petite conscience sadique ! Mauvais parent en moi ! Je vous attendais…

- Vous voulez qu’on vous plaigne, et pis c’est tout.

- Sans doute, sans doute, mais ce sont ces complaisances lyriques et intéressantes qui ont pu me sauver.

- Foutaises ! Un homme, un vrai, serre les dents, relativise ses douleurs et AGIT au lieu de se plaindre.

- Et bien, vous accepterez que je ne sois pas votre « homme », et que si j’ai en effet exagéré (et, dans d’autres cas, diminué) mes peines, c’était pour pouvoir les supporter. A ma manière, j’ai agi – bien que je déteste ce mot, « agir ».

- Evidemment vous le détestez, parce qu'il vous oblige à vivre pour de bon, sans rire et sans littérature. Mais une vie sérieuse, non littéraire, est insupportable pour un fin de race comme vous, n'est-ce pas ?

- Mais quelle vie sérieuse ? Proust écrivait que « la vraie vie c'est la littérature », et Kafka notait dans son journal que « tout ce qui n'est pas littérature m'ennuie et je le hais »

- Ca y est ! J’en étais sûr. Il fait Kafka dans sa culotte, et il fait Proust Proust pour se défendre. Mais rester à son niveau, ça, il ne sait pas.

- Mais je suis à mon niveau. C’est au vôtre que je crève.

- C’est que le mien, c’est celui d’un homme qui baise, qui épouse et qui corrige, pas d’une chochotte, fière de l’être qui plus est.

- La femmelette ne croit plus au dieu père fouettard, pour tout vous dire.

- Pourtant, l’enfer existe, mon petit merdeux…

- Mais il n’y a personne dedans, mon grand monsieur.

- Je vous emmerde, vous et Frossard ! C’est facile de se faire sa petite religion catho-hédoniste, de ne prendre que ce qui nous arrange, et de refuser tout ce qui fait mal, c'est-à-dire tout ce qui rend libre. Votre refus de l'enfer n'est qu'un refus de la liberté. Et là-dessus, vous pourrez tergiverser tant que vous voudrez (et mal piger Job en passant mais on ne va pas trop vous demander, hein), ce qui est sûr, c'est que celui qui ne prend pas en compte le risque réel de la damnation éternelle prouve qu'il n'a rien à foutre de la vie, de la liberté et de sa pseudo foi en Dieu - celle-ci n'étant d'ailleurs qu'un palliatif honteux à ses contrariétés d'enfant gâté.

- Finalement, Frossard a tort : ne doivent aller en enfer que ceux qui pensent que d’autres y vont.

- Rhéteur de Prisunic ! Misérable farceur !

- Heu... Kierkegaard dit beaucoup de bien de la farce. La farce, c'est la reprise comique du réel. C'est une tonalité affective capitale pour qui veut saisir la grossièreté de la vie et des hommes. La farce corrige notre esprit de sérieux, et pour le coup nous rend vraiment libre. Monty Python, le sens de la vie, vous voyez ?

- Je vois que vous ne faites que fuir.

- Fuir mon moi haïssable, oui.

- Eh bien, moi, j’assume mon moi, je prends mes responsabilités et je préfère mon sérieux éthique à votre lâcheté esthétique.

- Oui, « les coups tordus » de l’éthique. La « visite-contrôle » de la bonne conscience a toujours eu son succès auprès des sérieux de la vie. C’est fou ce que l’on tient à sa culpabilité ! Constantin a bien vu ça.

- Et vous prétendez croire en Dieu !

- N’incriminez pas Dieu, je vous prie. Dieu nous aime beaucoup tous les deux.

- Dieu vous brisera !

- Voilà que vous parlez comme Bernanos maintenant. Et quand même cela serait-il ? « Quelle félicité ne doit-on pas ressentir malgré tout d'être blâmé par Dieu ! répond Kierkegaard. D'ordinaire, un homme s'endurcit fort aisément sous le blâme ; mais quand c'est Dieu qui juge, l'homme se perd lui-même et il oublie sa douleur dans l'amour qui veut l'éduquer. » Quant à briser quelque chose, Dieu brisera surtout les chaînes que des gens comme vous et comme moi se sont posées.

- Dieu est Justice !

- Du point de vue social, sans doute. Mais là nous étions entre individus. Le rapport entre Dieu et l’homme est singulier, amoureux, Unique, complètement anti-social. Cela aussi constitue le scandale de Job. Non seulement celui-ci ne se sent pas réellement abandonné par Dieu, mais encore il se sent plus proche de Lui que d'aucuns de ses amis – ces derniers s'acharnant à tout faire pour perdre Dieu à ses yeux. Un peu comme vous avec votre éthique vengeresse qui veut absolument que quelqu’un paye.

- Eh bien, fuyez si cela vous arrange ! Fuyez puisque vous n’êtes pas capable de prendre vos responsabilités ! Inventez-vous un Dieu nounou et foutez-nous la paix !

- Ce que vous êtes dur ! Ce que vous rajoutez à la dureté du monde !

- Dur mais juste, oui. La seule morale valable.

- Et pourtant, comme dit Constantin, « Malheur à qui dévore la veuve et l’orphelin en les frustrant de leur héritage, mais malheur aussi à qui veut tromper insidieusement l’affligé au sujet de la consolation qu’il recevrait, à donner, un moment, libre cours à son chagrin, en « contestant Dieu » ! »Laissez-moi donc le temps de contester Dieu le temps qu’Il me reprenne en lui. Laissez-moi le temps de faire la paix avec Lui. Ne m’enlevez pas la consolation de la contestation. D’autant que c’est une contestation pour rire. Un simulacre de désapprobation.

- Vous faites semblant alors ? Vous ajoutez l’hypocrisie à la lâcheté ?

- Vous êtes vraiment l’homme d’une seule pièce dont on parlait au début, vous, alors ! Mais non, je ne suis pas hypocrite ! Mais je suis faible, je suis lâche, je suis révolté, mais j’aime Dieu, et j’aime qu’Il me laisse Le haïr pour de faux. Car ce faisant, je M’en rapproche.

- « Pour de faux »… Quel langage infantile !

- Vous ne voulez pas comprendre. Vous êtes coincé dans votre virilité impuissante. Moi, j’essaye de me décoincer, de sortir de moi. Et comme Job, quand je suis éprouvé par Dieu, je Le rejette un moment, mais pour revenir vers lui, être repris par Lui. Voilà.

- Pauvre fou !

- Tout n'est que folie dans le Christianisme, le saviez-vous ? Folie et reprise. Dieu reprend l'homme en Lui, mais se reprend Lui-même dans l'homme par le Christ. Le Fils reprend le Père. Et la Mère reprend le Fils. La Mère reprend aussi le pécheur « contre » ou plutôt contre l'avis du Père.  Et le Saint Esprit reprend le mauvais esprit de chacun. C'est d'ailleurs cela le sens du pardon - tout peut se reprendre à tout moment. Cela s’appelle la liberté. Et je trouve ça magnifique.

*

« La tempête a cessé – l’orage est passé – Job a été blâmé devant le front de l’humanité – Le Seigneur et Job se sont compris l’un l’autre : ils se sont réconciliés, « de nouveau Job habite sous sa tente dans l’intimité du Seigneur, comme aux jours d’autrefois » (…) Cela s’appelle une reprise. »

Retrouver les siens, la fortune, la joie. Etre devenu Unique (Enkelte) devant Dieu. Unique, et non plus seulement individuel. Avec la reprise, ce qui devient demeure, ce qui demeure devient, et cet Etre-là, et ce Devenir-là s’appellent Amour. Alors là, oui, l’on peut revenir au domaine des Sablonnières, l’on peut revenir à Copenhague, à Berlin ou à Nice. Mais pour s’y installer vraiment, pour y construire réellement sa vie. L’erreur de Meaulnes ou de Constantin était d’être revenu en touriste dans le pays de leur rêve – alors qu’il fallait y revenir en tant qu’époux, paysan, ouvrier, curé, instituteur, médecin, écrivain pourquoi pas, en  professionnel pour tout dire, et non en vieil enfant prodigue du pays, ado mal dégrossi qui n’a rien fait de son être, rêveur velléitaire qui attend encore que « quelque chose se passe », esthète onaniste à moitié impuissant. C'est que si la vie doit se comprendre en arrière, elle doit se vivre en avant. Là, je suppose que la volupté est très grande. Là, le renouvellement perpétuel peut avoir lieu. La vie en cascade. L'éternel retour jubilatoire. Et la musique enfin ! Notre musique. Oui, revenir dans le lieu aimé, moins pour s'en rappeler les douceurs que pour en préparer de nouvelles à nos enfants. Nos enfants : nous en mieux. La vraie reprise n’abolit rien mais accomplit tout. C'est ce qu'il faudra leur dire aux jeunes gens quand ils craindront, en devenant adulte, de perdre le sucre de leur enfance et le sel de leur adolescence - que l’homme et la femme accompli(e)s  sont ceux qui maintiennent l’enfant et l'adolescent dans l’adulte à condition d’en être devenu un(e). Il ne s’agit donc pas de renoncer à une partie de soi-même (méthode à rejeter du côté du ressentiment) mais de s’accomplir à partir de ce que l’on a, de devenir ce que l’on est, de faire confiance à Dieu. Unité de l’être. Harmonie de l’âme. Reprise entière du moi dans la femme et l’enfant (ou dans l’homme et l’enfant, pour complaire aux féministes) et en Dieu.  La reprise est ce qui donne de l’esprit au corps, de l’amour au désir, du désir à l’autre, de l’éternité à l’instant, du lien entre les choses. Fin des dissonances. Fin des ruminations. Enfin, je ne suis plus cet esthète qui n’avait sa musique qu’en tête, enfin je peux chanter mon être par la bouche.

................................................................. Mais si l'opération ne réussissait pas ? Si cette joie n'était qu'une joie passagère, l'ultime ruse de l'esthétique ? Ai-je été appelé par Dieu autant que je l’ai dit ? Et une femme m'a-t-elle repris pour de bon ? Hélas ! Je crains fort de n'avoir été repris que par l'idée. L'idée de la reprise. L'idée de la femme. L'idée de la prière. L'idée de l'amour. Pour le reste, je suis comme au début, privé de foi comme de femme. Quelle farce ! Et quel gras ! Je reste bien cette grosse frite barbotant dans sa mayonnaise. Au mieux, suis-je devenu platonicien – j’ai désormais une certaine idée des formes, ce qui n’est pas si mal. Au pire, suis-je un nouveau monsieur Teste qui a tout compris, rien vécu - et qui s'est arrangé pour ne rien vivre. Karine. Suzanne. Marie. Vous n'aurez été que des filles sur une photo de classe. Et je ne ferai mon carême ce mois de mars que pour me faire croire que je crois – encore que Pascal prétend que les gestes préparent la foi. Dussé-je me taper la tête contre les murs, m'arracher de la chair pour la manger, ou me saouler à mort, je dois bien reconnaître que « ma » reprise relève plus d'une tonalité affective que d'une réalité effective. Quelques notes que je vais répéter tout le reste de ma vie. Triste mélodie, mais mélodie quand même. Eventuellement pourrais-je me faire passer pour un « poète du religieux », un « substratum indicible » qui épatera les gogos, un monsieur Loyal de la mystique, un misérable désespéré qui croit qu'il peut donner de l'espérance, un faux gai luron qui voudrait que les autres croient, aiment et vivent comme il aurait voulu le faire, un imposteur sincère qui doit croire en ses simulacres s’il ne veut pas périr, un suicidé en puissance, un.... stalker.

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